• Chapitre 1

    Chapitre 1


       — Oh, un lapin !

    Sou ouvrit de grands yeux et se jeta en direction du batteur.

    — Où ça ? Où ça ? glapit-il en tentant de déloger son ami de son poste d’observation.

    Le voyage avait été long pour le jeune groupe. Coincé dans les embouteillages depuis plus de quatre heures, leur van progressait si lentement que même une tortue éclopée et victime de cécité serait arrivée à Tokyo avant eux. Dans ces conditions, il était facile de comprendre que la moindre broutille avait un effet distractif plus qu’appréciable pour ses passagers. Sur Sou plus que sur les autres. Car si ses compagnons d’infortune s’ennuyaient, le mot sonnait presque comme un euphémisme en ce qui le concernait.

    Comme il était d’un naturel partageur… en tout cas dans certaines situations, il avait fait connaître son ras-le-bol par des soupirs, cris, grognements et crises de « C’est quand qu’on arrive ? C’est quand qu’on arrive ? C’est quand qu’on arrive ? », le tout ponctué par les couinements de son siège sur lequel il ne cessait de gesticuler. Un calvaire pour ses amis qui avaient sérieusement pensé à l’abandonner sur le bas de côté. Peut-être même avec une pancarte «  À adopter » autour du cou parce que, bon sang, on n’était pas des monstres non plus !

    Ce plan, si tentant soit-il, comportait toutefois un gros défaut : à la vitesse où ils évoluaient, et à moins que Sou ne soit ficelé avec une corde qu’ils ne possédaient pas, ce dernier n’aurait aucun mal à les rattraper. Un Sou qui se consumait d’ennui était déjà une plaie, alors un Sou qui se consume d’ennui en plus d’avoir une dent contre vous… non. Décidément, non !

    Ce pourquoi le trio des « Instruments à cordes » avait-il discrètement échafaudé d’autres plans pour se débarrasser du gêneur. Comme, par exemple, l’assommer pour le jeter dans le coffre au milieu des instruments, ou bien de faire halte à une station-service et de repartir sans lui pendant qu’il serait occupé à faire le plein de provisions.

    Des deux, la seconde idée leur semblait la plus tentante. Ce surtout depuis que Ryuto et Yuki, tristes volontaires, avaient vainement tenté de mettre en pratique la première solution et s’étaient heurtés à une résistance aussi inattendue que douloureuse. Sou avait beau être un nain, il savait cogner quand il était question de se tirer d’un mauvais pas. Un peu trop, même. Les deux malheureux en souffraient encore.

    Ne leur restait donc plus que l’abandon discret de la bête mais, manque de chance ou simple hasard, aucune station-service n’avait été annoncée sur cette partie de l’autoroute depuis bientôt une heure. Les nerfs de Ryosuke en souffraient, d’autant plus qu’il était responsable de leur survie à tous et que les jérémiades de Sou avaient plus d’une fois manqué de lui faire commettre un suicide collectif.

    — Pff… faut vraiment que t’arrêtes le lait fraise, toi ! grogna Sou en envoyant un coup dans l’épaule de Ban. Tu vois des lapins où y en a pas maintenant.

    — Bah fallait v'nir plus vite, lui répondit Ban, ce sans cesser de fixer le bas-côté.

    Une obsession pour le moins inquiétante puisqu’il se trouvait dans la même position depuis le début du voyage, le nez presque écrasé contre la vitre arrière droite. Ses amis, pourtant déjà habitués à ses excentricités, s’inquiétaient sérieusement pour sa santé mentale. Que Ban ait définitivement pété les plombs n’aurait rien de surprenant en soi, mais… bon… disons que ce serait gênant. C’est qu’ils en avaient encore l’utilité et qu’un batteur compétent, mine de rien, ça ne se trouvait pas comme ça.

    — Bah fallait v'nir plus vite, singea Sou que l’ennui rendait désagréable. Si t’étais pas collé à cette putain de fenêtre depuis des heures, j’aurais peut-être eu le temps de le voir.

    — Oh ! Vous allez pas nous péter une durite pour cette connerie ?! s’emporta Ryosuke en tournant brusquement le cou dans leur direction.

    Dans le même temps, leur véhicule fit un écart dangereux en direction des voitures voisines. Un concert de klaxonnements furieux s’éleva.

    — Putain, j’en peux plus moi ! reprit-il en agrippant le volant des deux mains. Faut que quelqu’un me remplace ou je vais devenir dingue.

    Y voyant l’opportunité de s’occuper un peu, Sou ouvrait déjà la bouche pour se porter volontaire, mais Ryosuke ne lui laissa pas le temps d’en placer une.

    — Non, pas toi ! J’ai pas envie de t’entendre chouiner dans cinq minutes parce que t’en auras déjà marre.

    Assis près de lui, Yuki se pencha dans sa direction.

    — Va pour moi alors.

    Ryosuke eut un soupir de soulagement.

    — Merci. Faut encore que je m’arrête… va pas être simple !

    La bouche toujours grande ouverte, le chanteur poussa une plainte indignée contre l’injustice flagrante dont il était la victime.

    — Ah ouais, vachement ! Et pourquoi lui et pas moi, hein ? C’est quoi ce favoritisme que tu nous fais là Ryo ?

    — C’est pas du favoritisme, répliqua Ryosuke. Juste de la logique !

    Sou ne fut pas certain de saisir ce qu’il entendait par là. Non pas qu’il soit stupide, mais il fallait bien avouer que dans le genre lumière, on faisait tout de même mieux. Ajoutons à cela qu’il était tout aussi fatigué que les autres et on comprendra pourquoi il lui fallut près d’une demi-minute avant d’arriver à la conclusion que, tout au fond de son petit Moi paranoïaque, le bassiste était en train de se payer sa tête. La colère monta en lui et il gonfla ses joues rondes.

    Ignorant Yuki qui lui faisait remarquer que ce genre de mimique ne faisait craquer que ses fans, il se jeta sur le dossier de Ryosuke dans un cri vengeur. Sur le siège arrière gauche, Ryuto s’éveilla en sursaut et jeta un regard affolé autour de lui. La vision soudainement un peu trop rapprochée des voitures voisines lui fit pousser une petite exclamation fort peu virile.

    Imperturbable à tout ce qu’il se passait autour de lui, Ban leur annonça :

    — Oh… une station service dans dix kilomètres.



    *



    Yuki finit de se rincer les mains et redressa la nuque. Face à lui, le miroir lui renvoyait l’image peu flatteuse de son visage ravagé. Trop d’excès, pas assez de sommeil et beaucoup trop de stress. En quelques jours, c’était comme s’il avait pris dix ans. Dégoûté, il s’essuya les mains sur son jean et quitta les toilettes de la petite station-service.

    Les autres pourraient râler autant qu’ils le voudraient, il était hors de question pour lui de faire répétition dans les jours à venir. Ça non, plutôt crever ! Il avait grand besoin de vacances et malheur à celui qui s’imaginerait capable de contrecarrer ses projets.

    Il passa l’entrée de la supérette et retrouva Sou où il l’avait laissé quelques minutes plus tôt : En plein rayon sucreries et autres gourmandises. Plusieurs paquets de gâteaux dans une main, plusieurs paquets de chips dans l’autre, et une moue aux lèvres, il semblait éprouver quelques difficultés à faire son choix.

    — T’as vu Ryo ?

    — Avec l’attroupement de pervers du côté des magazines porno, lui répondit le blondinet sans daigner lever les yeux sur lui.

    Yuki eut un petit rire. Du Ryosuke tout craché ! Où d’autre pensait-il pouvoir le trouver ?

    Laissant Sou à son problème oh combien existentiel, il s’enfonça davantage dans le commerce et ne tarda pas à reconnaître la silhouette de son ami. Un magazine érotique dans une main, l’autre occupée à tirer son portefeuille de la poche arrière de son pantalon, il était entouré par quelques hommes d’âge mûr au milieu desquels il faisait déplacer. Près de lui, Ryuto dormait debout, une jambe tremblant de temps à autres sous son poids.

    Avec un sourire, Yuki abattit sa main sur l’épaule de Ryosuke.

    — C’est intéressant ?

    En réponse, Ryosuke lui tendit le magazine.

    — Et l’autre plaie ?

    — Occupée avec son futur casse-croûte, répondit-il en levant les mains pour refuser l’objet qui lui était tendu.

    Puis il jeta un coup d’œil à Ryuto. À présent adossé contre le mur du fond, entre deux présentoirs à magazines, les yeux clos, le guitariste pointait dangereusement du nez.

    — Hé, vieux ! Nous lâche pas sinon on te largue toi aussi !

    Ryuto bondit plus qu’il ne se redressa et battit frénétiquement des paupières. L’espace de quelques secondes, il donna l’impression de se demander ce qu’il foutait ici et, surtout, ce qu’était ce ici. La mémoire lui revenant, il bâilla avant de bredouiller :

    — Ouais… ouais…

    Les deux autres se jetèrent un regard en coin. Avec un hochement de tête décidé, Ryosuke alla agripper l’épaule de Ryuto. Histoire d’être sûr de ne pas le perdre en route.

    — Ok, les gars : on se tire !



    *



    Yuki mit la clef dans le contact et démarra. À l’arrière, Ryosuke et Ryuto somnolaient déjà, la bouche entrouverte et la tête dodelinant mollement chaque fois qu’il tournait le volant. Il s’engagea dans la voie d’accélération et reprit sa place dans les embouteillages. Un soupir lui échappa.

    Bien qu’il n’en ait rien dit à ses compagnons, il lui semblait avoir oublié quelque chose. Quelque chose de très important. Plus qu’un sentiment, c’était une certitude qui refusait de le lâcher.

    Les yeux plissés comme pour s’aider à réfléchir, il jeta un regard dans le rétroviseur central et laissa échapper un cri.

    — Putain ! On a oublié Ban !

     

    Erwin  Doe ~ 2008

     

     


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