• Chapitre 2

     

    Chapitre 2


       Sou n’en croyait pas ses yeux. Ses amis venaient de l’abandonner. Ils l’avaient largué au milieu de nulle part, comme ça, sans même se soucier de ce qu’il pourrait lui arriver.

    Il baissa le nez sur le sac en plastique plein à craquer qu’il tenait serré contre lui et se maudit d’avoir dépensé ses derniers Yens en friandises. S’il ne les avait pas ouverts, peut-être aurait-il pu demander à ce qu’on le rembourse, mais là… comme un imbécile, il n’avait pas su attendre. Il avait faim, il voulait s’assurer que tout était à son goût et il pensait que les autres étaient encore à l’intérieur. Il s’était installé du côté du coin café, avait grignoté et… et il avait remarqué. Le van. Il n’était plus garé là où il aurait dû se trouver.

    Il se mordit la lèvre inférieure et se força à ne pas hurler. Une furieuse envie de se rouler par terre et de taper la plus belle crise de nerfs de sa vie le tiraillait, mais ce n’était pas le moment. Non, pas encore. Pour l’heure, il avait plus important à penser. Ces débiles venaient de l’abandonner, merde !

    L’idée de les contacter pour leur sonner les cloches et les obliger à revenir le chercher lui vint à l’esprit. Il tâtonna ses poches de la main droite, puis de la main gauche, avant de se souvenir : il avait laissé son portable dans le van !



    *


       Ban sortit des toilettes en boitant. Non, vraiment : Atteindre le rebord de l’évier, en sautant à pieds joints, et ce que ce soit avec élan ou non, était irréalisable… et encore moins quelque chose à faire !

    Le souvenir de son vol plané lui revint en mémoire. Il aurait pu s’en tirer bien plus mal. Beaucoup, beaucoup plus mal. Une chance pour lui, il était tombé sur le flanc et avait pu amortir sa chute. Enfin… sa jambe en avait pris un sacré coup mais ce n’était pas non plus dramatique. Ce qui l’était, en revanche, était qu’il soit encore suffisamment puéril pour se lancer ce genre de défis et pour les relever. Avec une grimace douloureuse, il se jura de ne plus jamais recommencer. La prochaine fois, il n’aurait peut-être pas autant de chance.

    Il boita jusqu’aux derniers points stratégiques où il avait aperçu ses amis. À savoir : Sou devant le rayon nourriture, Ryosuke occupé à bouquiner des revues pornos et Yuki et Ryuto jouant les figurants à ses côtés. Il avait besoin de savoir combien de temps les séparait encore de Tokyo. Avec tous ces embouteillages, difficile à estimer mais Ryosuke était généralement plutôt doué à ce petit jeu.

    Un froncement de ses sourcils inexistants vint détériorer son expression et, d’un doigt, il remit ses lunettes bien en place sur son nez. Puis il tourna sur lui-même, s’aventura entre les rayons du petit commerce, en fit le tour, avant de croiser les bras et d’incliner la tête sur le côté. Soit il avait raté quelque chose, soit ses amis s’étaient tout bonnement volatilisés !

    L’espace d’une seconde, la panique le gagna. Non, quand même pas ! Il avait bien entendu Ryosuke en discuter avec les autres mais… mais c’était après Sou qu’ils en avaient ! Pourquoi l’abandonner lui ? Non, impossible, il y avait certainement une erreur quelque part. Le parking… ils devaient forcément l’attendre sur le parking !

    Il gagna la sortie aussi rapidement que le lui permettait sa jambe douloureuse. À l’extérieur, il aperçut la tignasse blonde de Sou et s’accorda un sourire. Pas très longtemps, toutefois, car à peine avait-il poussé la porte qu’il fut frappé par un flot d’insanité. La voix hystérique, trépignant comme un gamin en pleine crise, le petit chanteur s’en prenait à une cible invisible dont il n’avait aucun mal à deviner l’identité.

    — Y se sont tirés, pas vrai ? questionna-t-il en arrivant à sa hauteur.

    Il arborait un air faussement dégagé, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon trop ample.

    À l’entente de sa voix, Sou sursauta et lui offrit le regard d’un enfant découvrant avant l’heure son cadeau de Noël. Il se jeta sur lui et l’agrippa par son débardeur en chouinant.

    — Barrés ! Ils se sont barrés ! Non mais t’y crois ? Y se sont tirés, les enfoirés ! Sans moi ! Et j’ai même pas mon putain de… (Il loucha sur le téléphone portable qui pendait autour du cou de son ami et l’attrapa si brusquement qu’il faillit en briser la lanière.) Ton portable ! Tu l’as ! (Fébrile, il chercha à trouver le code d’activation.) Faut les appeler maintenant ou y feront jamais demi-tour. Je les connais, y sont bien foutus de nous laisser là.

    Ban récupéra son portable et le déverrouilla, avant de chercher le numéro de Ryosuke dans son répertoire. Il ne pensait pas sérieusement que ses amis accepteraient de faire demi-tour. Surtout pas avec ces embouteillages. Non, il fallait être réaliste ! Ils allaient rentrer chez eux et, vraiment s’ils y pensaient, enverraient un taxi les chercher. À condition, bien sûr, que ce taxi ne soit pas trop dur à trouver et que les numéros des compagnies ne soient pas trop difficiles à composer. Enfin… un miracle était toujours possible.

    Il porta l’appareil à son oreille et attendit. Une sonnerie, deux sonneries, trois sonneries, quatre… puis le répondeur. Il raccrocha, rappela, sans davantage de succès. Soit le bassiste n’entendait pas son téléphone, soit il faisait exprès de ne pas répondre.

    Un coup d’œil sur la tête blonde à ses côtés lui fit croiser le « Spécial regard larmoyant et pleins d’espoir » de Sou. On aurait dit un petit chiot, un tout petit chiot triste. Il eut un soupir et faillit lui tapoter le sommet du crâne. Bon sang, il était doué l’animal !

    De nouveau, il raccrocha, puis composa le numéro de Ryuto, suivi de celui de Yuki. Dans les deux cas, ses appels restèrent sans réponse et il eut la certitude que les trois zouaves le faisaient bel et bien exprès.

    Gêné, il se gratta la joue et repoussa doucement Sou. C’était comme donner un coup de pied au petit chiot qu’il était mais… il ne pouvait déjà plus supporter son contact visuel. Il lui tourna le dos et croisa les bras.

    Comment faire, maintenant, pour regagner Tokyo ?

    *


       — On dirait qu’il a enfin lâché l’affaire, fit Ryosuke avec un soupir de soulagement.

    Les deux autres lui répondirent par des grognements.

    — Le pauvre vieux, quand même. Ça me fait mal de le larguer comme ça, répondit Yuki.

    Un sentiment que les deux autres partageaient. Oui, abandonner Ban ne leur faisait franchement pas plaisir mais… que faire d’autre ? Retourner le chercher leur prendrait du temps, beaucoup trop de temps. De plus, ils seraient obligés de s’encombrer de Sou. Impossible d’espérer récupérer le batteur sans que la petite teigne ne s’invite à bord.

    — Connaissant Ban… il finira bien par trouver une solution pour rentrer, assura Ryosuke avec plus de conviction qu’il n’en ressentait vraiment.

    Les deux autres étaient si pétris de remords qu’ils s’accrochèrent à ces paroles comme à une bouée de sauvetage. Ouais, sûr ! Ban n’était pas le dernier des crétins ! À cette heure, peut-être même avait-il déjà trouvé un moyen de se faire rapatrier jusqu’à Tokyo !

    Et le pire dans cette histoire étant ça leur faisait du bien d’y croire.


    *


       Pour la vingtième fois, Sou jura contre un automobiliste qui avait préféré continuer sa route plutôt que d’accepter de les prendre en stop. À croire que la solidarité n’existait plus dans ce pays !

    — J’t'avais prévenu que ça marcherait pas, lui rappela Ban, conscient que lui-même n’aurait certainement pas agi autrement en d’autres circonstances.

    Debout derrière la barrière d’arrêt d’urgence, Sou lui lança un regard en coin, avant de grogner :

    — C’est ta tronche qui les fait flipper !

    Ban passa les mains sur ses joues et baissa les yeux sur son petit compagnon, dont le visage rappelait celui d’un hamster mal luné. Il se demanda sincèrement lequel des deux, en cet instant, était le plus effrayant. Peut-être n’avait-il pas un physique facile, mais au moins avait-il pour lui d’avoir l’air plus aimable que le chanteur. Et à choisir entre lesdeux, il aurait plus facilement pris en stop un type comme lui, même s’il portait des couettes, qu’un blondinet à l’expression agressive.

    Un soupir lui échappa. Que faire ? Devait-il se jeter devant la prochaine voiture pour l’obliger à s’arrêter ? Pas sûr que son conducteur accepterait plus facilement de les prendre avec lui. De plus… même si les véhicules avançaient au ralenti, si l’autre freinait trop tard il ne s’en sortirait pas son quelques bosses. Une idée au premier abord tentante mais qui risquait surtout de leur attirer des problèmes.

    Conscient toutefois que son ami ne tarderait pas à devenir invivable, il songea qu’il ne leur restait plus qu’à utiliser sa botte secrète…


    *


    Sou s’inspecta une dernière fois dans le miroir que lui avait prêté son ami. Un reniflement lui échappa.

    — En gros, tu te balades partout avec ta trousse à maquillage ? Je te savais zarbi, mais là… !

    Ban rangea le dernier pinceau dans son sac en forme de tête, celle de Marie des Aristochats, et contempla la frimousse fardée du petit blond. Il eut un haussement d’épaules.

    — Bah, ça peut toujours servir…

    Sou eut un froncement de sourcils, pas certain d’être convaincu. Il porta de nouveau le regard en direction de son reflet et se sourit à lui-même. Ainsi maquillé, et avec ses petites couettes, il ressemblait vraiment à une gamine. Une découverte amusante, bien qu’il ne voyait toujours pas en quoi cette apparence pourrait les aider à regagner Tokyo.

    Comme s’il devinait ses pensées, le batteur lui dit :

    — Prends ton air le plus adorable et fais du stop. T’vas vite comprendre !

    Quoi que n’y voyant pas plus clair, Sou accepta de lui faire confiance. Il attrapa son sac de courses et se releva du coin d’herbe, situé derrière la barrière de sécurité, où lui et Ban s’étaient installés. Il passa les mains sur l’arrière de son pantalon, enjamba la barrière et s’approcha des automobiles. Un grand sourire aux lèvres, il tendit le pouce et, comme par magie, l’une des voitures quitta soudain sa file pour venir s’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence.

    Il adressa un regard rond à Ban qui, toujours sur l’herbe, eut un signe de la main pour l’inviter à s’approcher du véhicule. Par la vitre côté conducteur, il découvrit une femme d’âge mûr qui lui souriait. La vitre se baissa doucement et ils se saluèrent.

    — Halahala, fit la femme en l’inspectant derrière ses lunettes à montures épaisses. Vous avez besoin d’aide jeune homme ?

    — Heu… ben… en fait… !

    Comme Ban enjambait à son tour la barrière de sécurité et s’approchait de lui, Sou l’agrippa par le bras pour le forcer à rester à ses côtés. Il se sentit légèrement plus confiant.

    — En fait, nos amis nous ont abandonnés là et… et nous voulons rejoindre Tokyo. Aussi… si ça ne vous dérange pas… enfin…

    — De vous y conduire ? le coupa la femme sans se départir de son sourire amical. On peut dire que vous avez de la chance : j’habite justement Tokyo. (Son regard vola de Ban à Sou. Une lueur satisfaite s’y alluma.) Je peux vous prendre avec moi, si vous le voulez mais… enfin, tout dépend de ce que vous accepterez de faire pour moi en échange.

    Les deux amis se jetèrent un regard en coin.

    — Ben, commença Sou, si c’est une question d’argent, on n’en a pas sur nous. Mais une fois à Tokyo, on pourra vous dédommager sans problème.

    — Ah, mais je ne te parlais pas d’argent mon grand ! De l’argent, j’en ai, mon mari passe tellement de temps à son travail que c’est tout ce que j’ai dans la vie. C’est dur d’être une femme délaissée, tu sais…

    Ban se pencha à son oreille et lui souffla :

    — En gros, elle veut que tu couches avec elle.

    — Merci, j’avais pigé ! (Sa bouche avait pris une courbe dégoûtée du plus vilain effet.) Mais tu peux oublier ! Jamais je me taperai une vieille !

    L’attrapant par le bras pour l’emmener à l’écart, le batteur lança à l’intention de la femme :

    — Une petite minute, m’dame. (Puis, baissant la voix pour n’être entendu que de son ami, il reprit :) T’es con ou quoi ? C’est le seul moyen de rentrer à Tokyo avant la nuit. Tu vas pas nous faire ton coincé !

    — Raconte pas de conneries : je te dis qu’il est pas question que je baise avec une vieille !

    Ban soupira et lança un regard en coin en direction de la femme, qui les fixait avec un léger froncement de sourcils. Ses ongles tapaient contre le volant.

    — T’es un mec ou quoi ? Parce que là, j’ai un doute !

    — Non mais tu t’entends ? s’agaça le chanteur. T’as cas le faire, dis, si c’est si facile !

    — Bah moi, si ça peut m’permettre de me rentrer plus vite, j’m'en fous ! Le problème c’est qu’elle a l’air d’en pincer pour toi mamie, tu vois ?

    Le regard de Sou se fit si rond qu’on aurait pu croire que ses globes oculaires étaient sur le point de quitter leurs orbites.

    — T’es hyper sérieux que tu le ferais ? (Ban lui offrit un haussement d’épaules qui le désespéra.) Soit t’es encore plus cinglé que je ne le pensais, soit tu passes beaucoup trop de temps avec Ryosuke. Avoue que tu savais que ton relookage allait nous attirer ce genre de cinglée !

    — Le principal c’est qu’ça marche, non ?

    — Ouais, vachement ! 'tain, je suis sûr que c’est pas la première fois que tu fais un truc pareil pour te rentrer sans payer ! (Et, se demandant s’il devait être impressionné ou dégoûté, il questionna :) Bon… on fait quoi ?

    — On lui demande, tiens ! (Puis il se tourna en direction de la conductrice.) Ça va si c’est moi, m’dame ?

    Son interlocutrice lui jeta un regard de bas en haut. Ses lèvres se pincèrent.

    — Désolé mon grand. Tu es charmant, mais pas vraiment mon type… C’est ton copain ou vous devrez trouver quelqu’un d’autre pour vous ramener.

    Ban eut un signe de tête pour lui faire comprendre qu’il avait saisi, puis revint à Sou dont l’expression se détériorait de seconde en seconde.

    — Bon alors, tu te décides ? J’ai pas envie de pioncer cette nuit sur l’autoroute !

    — J’t'ai dit qu’il n’en était pas question, répondit le chanteur, soudain au bord de la panique. Je préfère encore rentrer à pied, tiens, que de finir dans le pieu de cette tarée !

    Ban leva les yeux au ciel. Vraiment, son ami ne faisait aucun effort !

    Par crainte de le voir se débiner, il lui agrippa fermement le bras et le tira à sa suite en direction de la voiture.

    — C’est bon, m’dame, emmenez-nous à Tokyo !

    — Ton copain est d’accord au moins ? questionna-t-elle, l’air soupçonneux.

    Ignorant le regard désespéré que lui jetait son ami, Ban répondit :

    — Sans problème, m’dame !

    Sou était sur le point de hurler et de se débattre pour échapper à ce cauchemar, mais le regard de Ban l’en dissuada : le batteur n’affichait jamais d’expression aussi sérieuse. Il avait forcément un plan de secours, un plan pour leur permettre de regagner Tokyo, mais aussi pour lui éviter le pire. Oui, il en était persuadé ! Ou, du moins, essayait-il de s’en convaincre.

    Comme Ban lui tenait la portière arrière ouverte, il accepta de pénétrer à l’intérieur du véhicule. Puis son ami s’installa à ses côtés et il frissonna en découvrant que la femme le dévorait du regard depuis son rétroviseur central. Elle fit tourner la clef dans le contact et la voiture redémarra.

    Alors qu’elle s’insérait tant bien que mal dans la circulation, Sou se rapprocha de Ban et l’agrippa par son haut. Vraiment, il regrettait déjà de ne pas avoir choisi de poursuivre sa route à pied.


    Erwin Doe ~ 2008


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