• Chapitre 4

    Chapitre 4

     

    Ban contempla les malheureux cinq cents yens qu’il avait déniché au fond de ses poches et adressa un regard désolé à son ami.

    Avec un soupir, Sou se prit la tête entre les mains, comme s’il espérait que cela l’aiderait à mieux réfléchir à leur situation.

    — T’es bien sûr qu’on pourrait pas se trouver un taxi ? Suffira que l’un de nous reste avec lui, une fois à Tokyo, pendant que l’autre va lui chercher son fric.

    Ban le contempla, contempla son propre reflet dans le petit miroir de poche qu’il venait de sortir, et répondit :

    — Alors déjà, pour qu’un taxi accepte de nous emmener jusqu’à Tokyo, avec notre dégaine, sans voir la couleur de l’argent avant, j’crois qu’on serait chanceux… surtout avec les embouteillages de dingue qu’y a. Alors en plus s’il faut qu’il vienne nous chercher jusqu’ici…

    — Ouais, en gros, je peux rêver, c’est ça ? grogna son ami en reprenant son air bougon.

    Un silence s’imposa, pendant lequel tous deux cogitèrent sur leur situation. Pas brillante, pas brillante du tout, même. La nuit ne tarderait plus à tomber et ils n’avaient même pas suffisamment d’argent pour espérer se payer un vrai repas. Sou reprit :

    — On est à combien de la capitale à ton avis ?

    — En voiture ? En temps normal, j’dirais une heure et demie, deux heures maxi, mais vu comment ça avance, j’pencherais plutôt pour le double. Les gens rentrent de vacance, tu vois ? Normal qu’il y ait du peuple !

    Sou poussa un grognement et, au souvenir des trois zouaves à qui il devait de s’être retrouvé dans cette galère, ses joues se gonflèrent. Ah ça, ils ne perdaient rien pour attendre ! Ils pensaient le connaître ? Ils pensaient qu’il ne pouvait être encore plus infernal qu’il ne l’avait été jusqu’à présent ? Alors ils regretteraient de l’avoir sous-estimé !

    Près de lui, Ban semblait perdu dans ses pensées. Son miroir de poche à hauteur du visage, il donnait l’impression de contempler son reflet, sans pour autant le voir. Sou se passa une main dans les cheveux et, après une seconde d’hésitation, la question lui brûlant définitivement trop les lèvres, demanda :

    — En fait… c’est hyper sérieux que tu t’es tapé des vieilles ?

    Les lèvres de Ban tremblèrent. Puis, incapable de se contenir, il explosa de rire.

     

    *

     

    Dans son appartement, Ryosuke reposa le combiné de son téléphone fixe. Étendus sur son lit, Ryuto et Yuki dormaient depuis leur retour à Tokyo, le laissant chercher seul un taxi qui accepterait d’aller récupérer leurs amis. (Sous prétexte que, puisque monsieur avait eu l’idée tout seul, comme un grand, d’abandonner Sou, c’était à monsieur de s’en occuper.)

    Et comme il l’avait craint, ses recherches ne menaient à rien.

    Derrière lui, Yuki poussa un bâillement et lui fit remarquer, d’une voix encore pâteuse de sommeil :

    — Pourquoi tu te prends la tête comme ça ? Si ça se trouve, y sont même plus là-bas !

    Lui aussi réveillé, Ryuto approuva :

    — C’est toi-même qui nous l’a dit, Ryo'… que Ban trouverait bien un moyen de se rentrer à Tokyo avec ou sans notre aide.

    — Ouais, fit Yuki. Et le connaissant, je le vois mal rester plus de dix minutes sur place avant d’avoir la bougeotte. Surtout avec Sou sur les bras.

    Ryosuke eut envie de se mettre des baffes. Ils avaient raison… absolument raison ! Lui-même le savait. Ou, en tout cas, aurait dû le savoir si la fatigue ne lui avait pas autant lessivé le cerveau. Bien sûr que ces deux idiots n’étaient pas restés à glander sur place. En particulier parce que Ban savait aussi bien qu’eux à quel point le chanteur pouvait se montrer désagréable quand tout n’allait pas comme il l’entendait. Qu’il le veuille ou non, il avait forcément dû se retrouver contraint de leur dénicher un moyen de transport quelconque… histoire de prévenir toutes éventualités de crises de nerfs et de chouinements incessants de la part de son compagnon.

    Tout du moins était-ce ce qu’il imaginait de la part de Ban. Pour sa part, il se serait occupé de cogner Sou avant qu’il n’ouvre la bouche, prévenant ainsi TOUTES éventualités de chouinements et de crises de nerfs, puis d’aller draguer une nana pour qu’elle le ramène jusqu’à la capitale. Le souci étant que Ban et lui n’avaient pas le même mode de fonctionnement. Un mauvais point pour son ami, car connaissant Sou, le malheureux devait en baver.

    Touché par la compassion, le tout mâtiné d’une sacrée dose de remords, il décrocha de nouveau le combiné de son téléphone et tapa le numéro de Ban. À la question muette de Yuki et Ryuto, il répondit :

    — Je vais lui demander où ils sont.

     

    *

     

    — Tsss ! Et moi qui croyais que tu l’avais vraiment fait. T’avais que de la gueule, en fait, tout à l’heure !

    Avec un sourire, Ban rectifia :

    — J’t'ai jamais dit que je l’avais fait ! J’t'ai juste laisser entendre que j’avais d’jà utiliser cette technique pour me rentrer gratos. Pas que j’avais vraiment couché.

    — Mais tu m’as dit que ça te dérangeait pas de le faire si ça te permettait de te rentrer plus vite ! Tu l’as dit !

    — Ouais… mais bon, hein, j’t'ai pas dit que je l’avais vraiment fait avant. J’ai toujours trouvé moyen de m’improviser une fuite une fois arrivé à destination.

    — Et avec la vieille de tout à l’heure, tu aurais…

    — Improvisé une fois à Tokyo.

    Sou se demanda s’il devait être déçu, ou bien soulagé, par ces révélations. Un peu des deux, peut-être. Ban n’était pas aussi atteint qu’il le pensait, mais… ça aurait tout de même été plus drôle s’il l’avait été.

    Il allait pousser un soupir quand un détail… un détail particulièrement désagréable, lui revint en mémoire. De colère, ses joues se gonflèrent.

    — Ah ouais, vachement ! Alors pourquoi que tu m’as fait chier pour que je le fasse ? Genre tu pouvais pas me dire que t’improvisais toujours dans cette de situation ?!

    Ban sentit un nouveau fou-rire lui taquiner les lèvres. Il eut toutes les peines du monde à ne pas y succomber et ce fut avec un sourire terriblement stupide qu’il répondit :

    — Bah, c’était trop marrant quoi. T’étais là, à t’foutre dans des états pas possibles, alors c’était tentant de continuer.

    — Tu te fous de ma gueule ?! Et si j’avais dit oui ? Si j’avais accepté de me la faire ? Tu m’aurais quand même pas laissé…

    Le rire de son ami coupa la fin de sa phrase et, dans un instant d’illumination brutale, Sou comprit que Ban l’aurait laissé faire sans essayer de lui éviter ça.

    Au comble de la fureur, il se jeta sur lui dans un hurlement, bien décidé à l’étrangler une bonne fois pour toutes. Ils se percutèrent et roulèrent dans l’herbe, ce qui n’empêcha pas l’hilarité du batteur de croître en volume. Sou allait refermer ses mains vengeresses autour de son cou quand il fut repoussé en arrière, au moment même où le téléphone portable de son ami sonnait. Le tenant éloigné d’une main, Ban lui fit signe de se tenir tranquille un moment et décrocha. À son oreille, la voix de Ryosuke se fit entendre.

    — Allô… heu… Ban ? Y a quelqu’un ? Heu… Allô ? Et merde, ça doit être le répondeur ! Quel naze ce mec ! Heu… ouais, Ban, heu… c’est Ryosuke et…

    Incapable de se contenir plus longtemps, Ban éclata de rire.

    — Si… si, j’suis là, vieux, parvint-il à articuler entre deux gloussements. T’es quand même gonflé d’me téléphoner après le coup que tu nous as fait.

    Tout d’abord silencieux, Ryosuke lui répondit sur un ton passablement agacé :

    — Tu pouvais pas me dire plus tôt que t’avais décroché ? T’es vraiment atteint des fois comme mec, je te jure !

    — Bah… si on doit se lancer dans l’sujet, t’avoueras que dans ton genre t’es pas mal non plus.

    À l’autre bout du fil, Ryosuke eut un raclement de gorge gêné.

    — Ouais, heu… écoute, pour tout à l’heure, je te jure que c’était pas voulu ! Nous on cherchait juste à se débarrasser de l’autre plaie et…

    — J’y crois pas ! C’est l’autre enfoiré, s’emporta Sou qui, ayant collé son oreille au téléphone du batteur, avait reconnu sa voix. File-le-moi, je vais lui dire ce que je pense de ses putains d’idées à ce play-boy !(Et comme Ban se redressait, guère décidé à lui passer son téléphone, il s’agrippa à son bras et le tira dans sa direction.) File, je te dis ! File !

    — Non, non ! Je t’en prie, vieux, tout mais pas ça ! Lui file pas le téléphone, paniqua le bassiste.

    Se dégageant de l’étreinte de Sou, qui revint aussitôt à la charge et manqua de le faire tomber, Ban répondit :

    — Ben, écoute… si tu m’dis pas que tu viens nous chercher de suite, j’le laisse discuter un peu avec toi. Pas que ça me plaise de te faire chanter, mais tu vois…

    — Ouais, ouais ! Vas-y, file-le-moi, piailla le chanteur en pesant de tout son poids sur le bras de son ami.

    Après une seconde d’hésitation, Ryosuke questionna :

    — Z'êtes où la, au juste ?

    Ban eut un regard circulaire pour le paysage qui les entourait.

    — 'cune idée ! Mais on n’a pas beaucoup avancés. On s’trouve près d’une station service, juste après celle où vous nous avez largués.

    — Ouais, en gros, vous êtes encore à perpète ! (Le bassiste eut un soupir) Bon, écoute… moi, là, je ne peux rien pour vous. Y a pas de taxi qui accepte de venir vous chercher et ça va être galère si je dois venir moi-même, alors…

    — Tiens Sou, entendit-il son ami le couper, c’est tonton Ryosuke à l’appareil.

    Dans son appartement, le bassiste blêmit jusqu’à la racine de ses cheveux.

    — Attends ! Attends ! Écoute au moins ce que j’ai à te dire !

    — Vite alors. J’crois qu’il commence à s’impatienter…

    — Ouais, ouais, deux minutes, juré ! (Puis il adressa un regard désespéré à Yuki et Ryuto qui, toujours installés sur son lit, semblaient beaucoup s’amuser de la situation.) Comme j’essaye de t’expliquer, je ne peux rien faire pour vous aujourd’hui. Vraiment ! Mais si tu pouvais patienter jusqu’à demain, je te promets qu’à la première heure je fonce vous chercher et…

    — Nan, le coupa de nouveau le batteur, modulant sa voix en un son beaucoup plus nasillard. Ça marche pas !

    — Mais écoute ! Je te dis que…

    — Nan ! (Et la voix de Ban monta encore d’une octave dans les aigus, avant de se faire doucereuse et de minauder :) Sooooou…

    En panique, Ryosuke fut sur le point de lui raccrocher au nez et de les laisser se démerder jusqu’au lendemain. Mais en faisant une telle chose, il savait qu’il n’aurait pas seulement à subir la vengeance de Sou. En temps normal, Ban était plutôt cool, mais il n’appréciait pas des masses non plus qu’on le prenne pour un imbécile, en particulier quand il s’agissait de quelqu’un d’aussi proche de lui que Ryosuke. Et ce dernier savait d’expérience à quel point son ami pouvait se révéler épouvantable quand il décidait de se lâcher. En comparaison, même deux Sou chouineurs et décidés à vous faire payer vos affronts ne lui arrivaient pas à la cheville.

    Vaincu, il déclara :

    — C’est bon, vieux, c’est bon, t’as gagné. Je viens vous chercher ! (Il croisa le regard des deux guitaristes qui, à présent, le contemplaient comme si un fou se tenait face à eux.) Mais t’attends pas à ce que j’arrive rapidement ! Avec ces bouchons, sans compter qu’il va falloir que je trouve comment faire demi-tour, je risque pas d’être là avant perpète !

    — Ça m’va, fit son ami, sans pour autant retrouver son timbre de voix normal. Essaye de nous ramener quelques bricoles à grignoter. Y en a qui crèvent d’faim ici.

    — Ouais, ouais, tout ce que tu veux… Alors à… (Le désespoir s’abattit sur ses épaules, tandis qu’il songeait à la route qui l’attendait.) je sais pas quand.

     

    Erwin Doe ~2008

     


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