• Chapitre 5

    Chapitre 5

     

    Ryosuke fit tourner la clef du van dans le contact, avant de jeter un dernier coup d’œil à ses amis par la vitre entrouverte.

    — T’es bien sûr ? Tu peux vraiment pas les laisser attendre jusqu’à demain ? La route va pas être simple si tu pars maintenant, lui dit Yuki, les mains enfoncées dans les poches de son zip noir.

    Le bassiste secoua la tête en signe de résignation.

    — Ça se voit que tu connais pas Ban en mode « super relou » !

    Yuki adressa un regard en coin à Ryuto, puis tous deux eurent un haussement d’épaules presque synchronisé. Parce qu’ils appartenaient au même groupe avant que Lolita 23q ne soit formé, Ryosuke côtoyait Ban depuis bien plus longtemps qu’eux. Dans ces conditions, qu’il ait connaissance de facettes du batteur qui leur étaient inconnues ne les surprenait pas.

    — Imaginez Sou en mode chouineur… mais puissance mille !



    *

     

    — L’a dit qu’il arriverait quand, déjà ?

    Ban s’étira. En une heure, Sou lui avait déjà posé trois fois la même question. À croire qu’il espérait qu’un miracle surviendrait et transformerait sa réponse en quelque chose de plus positif.

    — L’a pas dit. Dans la nuit, p’t’être même demain matin.

    Sou grogna et ramena ses jambes contre lui, la mine de plus en plus renfrognée. Ah ça, il allait en baver le play-boy, et pas qu’un peu !

    Comme son estomac se remettait à crier famine, le chanteur se recroquevilla sur lui-même et lança un regard désespéré à son ami. Il mourrait de faim. Et s’il n’avait pas rapidement quelque chose à se mettre sous la dent, il sentait qu’il allait redevenir invivable.

    Avec un soupir, Ban récupéra la pièce de cinq-cents yens dans sa poche et la contempla. Ce n’était pas énorme, mais avec un peu de chance il pourrait acheter de quoi remplir l’estomac de son ami jusqu’à l’arrivée de Ryosuke.

     

    *

     

    Ryosuke jura.

    Il n’était pas sorti de Tokyo qu’il était déjà coincé dans les embouteillages.

    Avec agacement, il contempla la longue file de voitures qui semblait ne jamais vouloir finir. Elle s’étirait jusqu’à perte de vue et progressait à la vitesse d’un escargot asthmatique. Autant dire qu’il n’était pas rendu !

    Il tapota des doigts sur le volant, les lèvres pincées en une courbe colérique. Juré, c’était la dernière fois qu’il s’amusait à abandonner Sou. La prochaine fois, il s’occuperait lui-même de la petite peste et le cognerait jusqu’à ce qu’il perde conscience. Ryuto et Yuki n’avaient rien dans les bras, c’était bien leur problème. Si ça avait été lui, non seulement Sou n’aurait plus moufté de tout le voyage mais en plus, à l’heure qu’il est, ils seraient tous les cinq chez eux, à se reposer. Y a pas, on n’était jamais mieux servi que par soi-même !

    Avec un grognement, il alluma la radio et en tripota les boutons jusqu’à trouver une station qui lui convenait. La musique envahit l’habitacle et, l’espace de quelques secondes, il ferma les yeux.

     

    *

     

    Sou scruta d’un œil connaisseur les étalages de nourritures qui s’étalaient devant lui. À quelques pas, Ban faisait le compte de leurs maigres économies, le chanteur ayant retrouvé un peu d’argent au fond de ses poches pendant leur trajet jusqu’à la station-service.

    Avec un reniflement, Sou redressa le dos et questionna :

    — Ça nous fait combien ?

    — Six cent vingt-quatre yens. En faisant gaffe, on devrait pouvoir s’payer de quoi se caler l’estomac.

    — Ok, et pour la boisson ?

    Du sac en plastique de Sou, Ban tira une bouteille qui avait, dans un passé proche, contenu du thé glacé.

    — On ira la remplir dans les toilettes.

    Son compagnon approuva d’un signe de tête, satisfait. Suite à quoi, il croisa les bras, plissa les yeux et se mordit la lèvre inférieure. C’était à lui de jouer !

     

    *

     

    Ryosuke ouvrit son portefeuille et paya la somme réclamée par le poste de péage qu’il venait d’atteindre. Il était enfin sorti de Tokyo, mais la route n’allait pas se révéler plus agréable pour autant. Au contraire, les choses sérieuses ne faisaient que commencer.

    Il adressa un remerciement distrait à l’employé qui lui tendait sa monnaie et la laissa tomber près de son levier de vitesse.

     

    *

     

    Sou était installé sur l’un des sièges du coin café, un sac en plastique serré contre lui. À l’intérieur, leur repas du soir et, il l’espérait, peut-être aussi de quoi se faire une collation un peu plus tard. Leur bouteille remplie d’eau à la main, Ban revenait des toilettes en jetant des coups d’œil contrariés par-dessus son épaule.

    — Y a un type qui me reluquait d’un air zarbi.

    Sou se permit un ricanement.

    — Faut croire que tu devais être son genre.

    Sans répondre, Ban se laissa tomber sur le siège de droite. La bouteille entre ses cuisses, il lorgna sur le sac de Sou qui, encore plus affamé que lui, comprit sans mal le message. L’eau lui montant à la bouche, il en sortit un paquet de chips, ainsi que deux maigres sandwichs. L’ensemble leur avait coûté tout leur argent.

    Il tendit son sandwich à Ban, puis entreprit de déballer le sien et mordit dedans avec appétit. Il mâcha, avala, et eut une moue. Mouais… on pouvait pas dire que ce soit fameux ! Le pain de mie était trop mince, et la garniture avait un goût bizarre.

    De son côté, Ban engloutissait le sien en silence. Son regard allait d’un côté à l’autre de la pièce et balayait les pauvres diables épuisés qui se réunissaient là, debout autour d’une table haute, un café, un thé, ou n’importe quelle autre boisson en main. Des victimes malheureuses des bouchons qui s’accordaient un instant de repos, seuls ou en famille, avant de reprendre la route.

    Tout en débouchant leur bouteille, le batteur se dit qu’il avait hâte de rentrer chez lui.

     

    *

     

    Ryosuke sursauta. Et merde ! Il avait encore manqué de s’endormir.

    Dans un grognement agacé, il se frotta les yeux. Ses paupières étaient lourdes et menaçaient déjà de se refermer. Il poussa un second grognement, puis se pinça méchamment le bras, comme s’il espérait que la douleur parviendrait à chasser sa fatigue.

    Il augmenta le son de la radio. Devant lui, les embouteillages s’étiraient toujours et, chose incroyable, ils semblaient encore plus denses que quand il les avait affrontés l’après-midi même. La nuit était tombée et l’horloge digitale de son tableau de bord indiquait qu’il était vingt-deux heures passées.

    Combien de temps le séparait encore de ses amis ? Une heure ? Deux heures ? Plus ? Au rythme où ils évoluaient, c’était difficile à dire. Peut-être un peu plus d’une heure, oui. Ensuite… eh bien, ensuite, il faudrait affronter le voyage retour, déposer les deux idiots chez eux et, enfin, seulement enfin, il pourrait aller se coucher.

    Se coucher… l’idée avait tout d’un rêve inaccessible. Il s’imagina, allongé sur son matelas, la tête enfoncée dans ses oreillers, ses draps remontés jusqu’au menton et la clim qui soufflait doucement. Il se voyait savourer cet instant, savourer ce confort inestimable. Ses yeux se fermaient, la torpeur s’emparait de lui et, sans s’en rendre compte, le Ryosuke au volant de son van pointa dangereusement du nez.

     

    *

     

    — Faut pas rester là, m’sieurs !

    Ban entrouvrit les paupières et se retrouva nez à nez avec un jeune employé de la station. Encore endormi, Sou se servait de ses cuisses comme d’un oreiller et semblait se trouver au milieu d’un rêve pour le moins agréable. En tout cas était-ce ce que laissait supposer son sourire béat.

    Le batteur se frotta les yeux d’une main, tandis que de l’autre, il secouait l’épaule de Sou. La voix pâteuse, il questionna :

    — On peut vraiment pas rester ici ? On attend un pote, voyez, et on sait pas bien quand il arrivera.

    D’un air gêné, l’employé se mordit la lèvre. Il jeta un regard inquiet en direction de sa collègue, qui, occupée à encaisser un client à la mine peu aimable, ne leur accordait aucune attention.

    — Bah… pas que ça me dérange, mais le patron va pas être content s’il débarque. (Puis, hésitant, il ajouta :) Si vous pouviez juste pas vous endormir ici… comprenez, ça fait pas très clean !

    Ouais, en gros, ils faisaient un peu clodos à squatter la station depuis des heures. Et vu les dégaines qu’ils devaient se payer, sûr que ça ne devait pas être un spectacle très agréable pour les autres voyageurs.

    Comme l’employé s’éloignait, Ban jeta un coup d’œil à son portable et poussa un soupir. Déjà une heure dix du matin. Ryosuke aurait dû être là depuis longtemps. À croire que cet imbécile s’était paumé en route !

     

    *

     

    — Putain, j’aurai leur peau !

    Et effectivement, le dit imbécile s’était bel et bien perdu. Une petite erreur de sa part. Au lieu de sortir là où il l’avait prévu, il s’était montré trop impatient et avait pris une direction inconnue, persuadé que là ou plus tard, de toute façon, il trouverait bien un moyen de rejoindre ses amis. La patience est une vertu, et si Ryosuke avait su garder cet adage en tête, peut-être ne se serait-il pas retrouvé dans cette galère.

    Le plus dramatique étant qu’il savait qu’il avait dépassé depuis longtemps la station service où ils l’attendaient. Il roulait depuis bien trop de temps pour qu’il en soit autrement.

    Pour ne pas arranger les choses, son portable, qu’il n’avait pas songé à recharger quand il était rentré à Tokyo, venait de rendre l’âme. Une rapide inspection du van lui ayant révélé qu’il avait laissé son chargeur derrière lui, il se savait également dans l’incapacité de contacter qui que ce soit en cas de pépin.

    Tout ça pour dire que le bassiste était dans une belle merde !

    Erwin Doe ~ 2008

     


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