• Chapitre 6

    Chapitre 6



    Dans les toilettes, Ban replaça ses lunettes sur son nez et contempla le reflet que lui renvoyait le miroir situé face à lui. Il avait une tête affreuse ! Franchement, il ne se souvenait pas d’avoir déjà eu de cernes aussi imposantes. Un record du monde, tiens, il en était persuadé !

    Il laissa échapper un soupir. Et l’estomac de Sou qui avait recommencé à crier famine ! Sans compter Ryosuke qui n’arrivait pas, la fatigue qui pesait sur ses épaules, le stress, mais aussi la faim qui commençait à le tenailler lui aussi, pas étonnant qu’il soit dans cet état.

    Il essuya ses mains encore humides sur son pantalon et s’apprêtait à gagner la sortie quand un détail le retint. Son regard se porta en direction de l’évier qu’il venait de quitter et s’alluma d’une lueur obsessionnelle. Le rebord… oui, le rebord ! Il n’avait pas l’air aussi haut que celui de la dernière station service. Avec un peu de chance, peut-être que…

    D’un œil expert, il contempla l’objet. Il se redressa de toute sa taille, vint se placer bien en face, et recula de quelque pas. Puis il évalua la distance, en fit deux de plus, remit ses lunettes en place sur son nez et, oubliant ce qu’il lui était arrivé la dernière fois, courut en direction de l’évier.

    Et alors qu’après un bond qu’il s’imaginait prodigieux, il perdait l’équilibre du haut de son perchoir, victime d’une nouvelle farce de la gravité, son compagnon joufflu fit irruption dans les toilettes. Et ce fut d’un ton presque blasé que ce dernier lui lança :

    — Bah… qu’est-ce tu fous ?

     

    *

     

    Ban ouvrit les yeux et étouffa un gémissement. Un mauvais mal de crâne le torturait.

    On l’avait allongé sur les sièges du coin café. Sur son front, un petit sachet plein de glaçons à moitié fondus qui glissa sur le côté quand il tourna la tête. Sou, penché au-dessus de lui, lui adressait un regard désapprobateur. Il allait lui demander ce qu’il s’était passé, quand il entendit une voix familière s’élever.

    Quoique avec difficultés, il se redressa. Sa vision chavira dangereusement et il sentit son mal de crâne s’aggraver.

    Il avait un sale goût dans la bouche.

    Un peu plus loin, il reconnut la stature de Ryosuke qui, de dos, ne cessait de s’incliner devant un homme à l’air franchement pas aimable.

    — Vous comprenez, il est un peu dérangé, l’entendit-il expliquer. Encore une fois, je suis vraiment désolé pour le bordel qu’il a foutu ici.

    Sa petite aventure dans les toilettes lui revint en mémoire. Devinant que c’était pour cette raison que son ami se confondait en excuses, Ban ouvrit la bouche pour joindre les siennes à celles du bassiste. Il fut toutefois pris de vitesse par le chanteur qui se mit à chouiner :

    — Ah bah c’est pas trop tôt ! Tu sais depuis combien de temps t’es dans les vapes, débile ? Deux heures ! Deux putains d’heures pendant lesquelles j’ai dû me rabaisser plus bas que terre pour excuser le fait que t’aies repeint les chiottes en rouge, en plus d’avoir dégueulé partout ! Non mais qu’est-ce que t’as dans la tête ? Et Ryo' qui vient juste d’arriver !

    Ban toucha le bandage qui saignait son crâne et essaya de rassembler ses souvenirs. Il avait fait une si mauvaise chute ? Il se souvenait bien d’être tombé en arrière. D’avoir vu Sou débarquer dans les toilettes… mais après ? Qu’est-ce qu’il s’était passé au juste ? Sou disait qu’il avait vomi, mais il n’en gardait aucun souvenir, sinon ce goût infâme dans la bouche. Une chance, il ne semblait avoir eu qu’une légère commotion. Ce qui nécessiterait tout de même un passage chez le médecin en arrivant à Tokyo, mais sûrement pas d’hospitalisation.

    Comme Ryosuke se tournait dans leur direction, il lui adressa un signe de tête désolé et vit l’expression du bassiste se détériorer. La colère s’imprimait sur ses traits creusés par la fatigue. Puis il fondit sur lui d’un pas déterminé et Ban crut qu’il allait le frapper.

    — Non mais sérieux, il t’arrive de réfléchir des fois ? À croire que t’as jamais appris à grandir !

    — Bah, répondit-il en abaissant ses mains qu’il avait levées en sentant venir le coup (apparemment avorté) de son ami. Si on part sur le thème de la puérilité, j’crois que t’as un sacré dossier sur l’dos, vieux ! (Puis, comme pour appuyer ses paroles, il ajouta :) Pas vrai, Sou ?

    Quoi qu’encore furieux contre lui, les étapes de leur aventure revinrent brusquement à l’esprit de Sou. De fureur, il gonfla ses joues rondes et adressa un regard noir à Ryosuke, dont l’expression se détériora.

    Blême, il comprit qu’il allait passer un sale quart d’heure.

     

    *

     

    À l’arrière du van, Ban se tordait de rire. Sou, quant à lui, avait exigé de s’asseoir aux côtés de leur conducteur épuisé.

    — Arrête de rire, bordel ! s’agaça Ryosuke, qui faisait son possible pour ignorer les chouinements vengeurs d’un Sou décidément bien remonté contre lui. Je te jure que la vielle avait pas l’air jouasse quand je me suis pointé chez elle. Quatre heures du matin qu’il était, tu m’étonnes qu’elle a flippé ! Et moi qui voulais juste lui demander mon chemin. Non mais sérieux, matte moi ce putain de gnon qu’elle m’a fait cette dingue !

    Le batteur contempla la bosse violacée qui défigurait le visage habituellement agréable de son ami. Ah ça, pour les séances photos, ça n’allait pas être le top dans les jours à venir !

    — Sa casserole ! Sa PUTAIN de casserole qu’elle m’a foutu en plein dans la tronche parce qu’elle m’a pris pour un voleur ou je ne sais pas trop quoi. Et tu veux savoir la meilleure ? Elle venait juste de la retirer du feu !

    Incapable de se contenir, Ban fut pris d’un nouveau fou rire. Son compagnon lui lança un regard agacé depuis son rétroviseur central.

    De son côté, Sou ne disait plus rien. Ayant trouvé plus intéressant de piller les provisions que Ryosuke avait apportées avec lui, il contemplait le paysage d’un œil fatigué.

    Soulagé, Ryosuke se concentra sur la route, avant de lancer au batteur :

    — Bon… et vous alors ? Si tu me racontais comment ça s’est passé ?

    Ban eut du mal à contenir son hilarité.

    — J’ai pas envie qu’on s’foute en l’air. On verra ça une fois à Tokyo.

    Levant un sourcil interrogateur, le bassiste insista :

    — C’est si folklo que ça ? (Et, face au silence têtu de son ami, il eut un haussement d’épaules.) Bah… comme tu veux. (Puis, adressant un regard à Sou, qui engloutissait à présent paquet de chips sur paquet de chips, il grogna :) Putain, bouffe proprement toi ! On voie bien que c’est pas toi qui nettoies après ! (Mais surprenant l’expression assassine du petit blond, destinée à lui rappeler qu’il avait encore un stock un sacré paquet de reproches, il s’empressa de rectifier :) Fais comme si j’avais rien dit !

    Suite à quoi, il poussa un soupir et jeta un regard distrait à son tableau de bord. Une petite lueur y clignotait depuis un moment. Sans s’en soucier davantage, il ouvrait la bouche pour bâiller, quand, tout au fond de son esprit fatigué, un « Tilt » se fit. Il baissa de nouveau les yeux sur le phénomène et crut qu’il allait avoir un arrêt cardiaque. Oh putain, non ! Tout mais pas ça !

    Avant qu’il ne puisse en informer les deux autres, son véhicule se mit à crachoter et à perdre de la vitesse, ce qui le contraint à se rabattre sur la bande d’arrêt d’urgence. Les mains crispées sur le volant, le front à présent dégoulinant de sueur, il sentit un hurlement lui remonter le long de la gorge. Non, sérieux… pas ça… pas le coup de la panne d’essence !

    La mine plus blafarde que jamais, il fut pris d’un gloussement nerveux et se tourna vers ses amis.

    — Heu… vous allez rire, les gars… !

     

    Fin

    Erwin Doe ~ 2008


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