• Episode 1 : La petite fille sans visage

     Épisode 1

    La petite fille sans visage

     

    1

    On prétend que toutes les bonnes histoires commencent par « Il était une fois ». La nôtre, cependant, débutera par : il était une nuit, un petit pays perdu au milieu de nulle part.

    Gage ou non de qualité, je n’en sais rien. Toutefois, notez que contrairement aux fables de mes camarades conteurs, mon récit, lui, est on ne peut plus vrai. Je le tiens de la bouche des concernés eux-mêmes, comme de leur entourage, suite à mes nombreux voyages là-bas, dans ce pays étrange qui nous intéresse aujourd’hui.

    Ses habitants se composent de monstres de tous poils, de sorcières, mais aussi de démons venus des quatre coins des enfers. Leur mode de vie se singularise par une activité nocturne, plutôt que diurne, et si nous sommes nombreux à grimacer à la vue d’une araignée, allant parfois jusqu’à pousser de grands cris, ces gens les trouvent plutôt de bonne compagnie. Quant à nos bonnes fées, que l’on souhaiterait que chacun de nos enfants reçoivent comme marraine, elles y sont tenues pour des créatures effroyables, de véritables croque-mitaines avec ailes et baguettes – et ce n’est là qu’une des nombreuses bizarreries qui fourmillent en ce pays et que notre aventure vous amènera à découvrir !

    Celle-ci, puisqu’il faut y venir, débute en ce lieu connu sous le nom de bois d’à côté. Plus précisément, dans une petite clairière à l’herbe malade, encerclée par des arbres lugubres dont les branches, à la manière de griffes menaçantes, se dressent en direction des cieux.

    La lune, parfaitement ronde, trône au sein d’un manteau de ténèbres, aussi sombre que les abysses. Son éclat est toutefois terni par un brouillard opaque qui, stagnant à hauteur des cimes, l’empêche de répandre sa lueur blafarde sur ce paysage désolé et le groupe d’enfants qui s’y dessine – petits monstres aux rires perçants et aux ongles un peu trop pointus.

    Deux d’entre livrent une partie de vampire et de proie, qui leur arrache de petits cris surexcités.

    Celui qui incarne le vampire se nomme Eliphas, un diablotin à la peau rouge et au crâne chauve, sur lequel deux petites cornes noires se dressent. Impudique, il aime aller les fesses à l’air et malheur à celui qui voudrait lui faire porter un pantalon !

    Sa proie est un ourson en peluche tout rapiécé du nom de Teddy – un jouet abandonné par le petit garçon ou la petite fille qui le possédait autrefois et à qui la magie a donné vie. En guise d’yeux, deux boutons de couleurs différentes mais, dans sa bouche, de véritables crocs que son sourire dévoile.

    Les deux enfants courent entre les arbres, se perdent de vue, avant de revenir en direction de la clairière, où le jeu se poursuit. Ils sont accompagnés de Wendy, un fantôme dont les lèvres sont cousues en un sourire éternel. Comme elle fait une mauvaise proie, autant qu’un mauvais vampire, elle se contente de suivre ses amis, volant parfois derrière eux, d’autres fois à leurs côtés.

    Le reste du groupe, composé de trois autres petits monstres, est installé près d’une vieille souche. À leurs pieds, une lanterne brille.

    La première de ce trio est une fillette atypique, même pour ce nulle part. Je ne crois d’ailleurs pas qu’il en existe deux comme elle à travers tout le pays.

    Son teint blafard et les petits crocs visibles chaque fois qu’elle ouvre la bouche, sont un héritage de son vampire de père, tout comme ses cheveux roux, noués en deux couettes hirsutes.

    C’est toutefois à sa mère, une canne géante douée de parole – et un véritable cordon bleu, selon l’opinion commune – qu’elle doit son absence de nez, celui-ci se résumant à deux simples trous. Ses pieds sont palmés et ses mains, qui reposent en cet instant sur sa robe grise, recouvertes de duvet. Ajoutez à ce tableau une queue de caneton – pour laquelle il faut pratiquer une ouverture dans chacun de ses vêtements – et vous obtiendrez un portrait fidèle de la jeune Lou.

    La faune près d’elle se nomme Édouard. Il a la peau foncée et des cornes de bouc qui lui saillent des deux côtés du crâne. Malgré son jeune âge, il a le corps déjà musclé, car habitué à aider son père dans ses activités de bûcheron. Une épaisse toison lui recouvre les jambes et, à la place des pieds, deux sabots crottés.

    Reste Edwidge, de loin le membre le plus étrange de ce groupe.

    Car si vous pensiez avoir tout vu, que dites-vous de cet enfant dont l’apparence est celle d’un sac en papier ? Celui-là même que votre épicier vous remet chaque fois que vous allez faire vos courses chez lui.

    Je vous donne ma parole que je ne suis pas en train de me moquer de vous ! Par ailleurs, on ne trouve rien sous cette carapace fragile, sinon le néant. Les deux petits pieds qui le soutiennent ne sont rattachés à aucun corps et, à la place des yeux, deux trous qui donnent sur des ténèbres éternelles.

    Il ne mange pas, ne dort pas, ne respire pas et la seule façon qu’il ait de s’exprimer se résume à des gargouillis parfaitement inintelligibles.

    — Attention !

    Dans un grognement paniqué, Teddy se rapproche du trio. Les pattes tendues en avant, il finit par trébucher et s’écrase entre Lou et Édouard. Eliphas en profite pour lui bondir dessus dans un rire hystérique.

    — Je t’ai eu ! Je t’ai eu !

    L’ourson se débat en vain. Assis à califourchon sur sa proie, le diablotin le maintient fermement au sol. Il continue de rire et ne s’arrête que pour tendre un doigt devant lui et s’exclamer :

    — Regardez !

    Ce qu’il désigne est un arbre aussi impressionnant en hauteur, qu’en largeur. Ses branches recouvertes de feuilles vertes, pleines de vie, lui donnent un côté franchement excentrique au milieu de ces bois lugubres. Creux, il tient lieu d’habitation à mon vieil ami, le vampire Alucard. Une porte s’y découpe, ainsi que deux fenêtres illuminées, derrière lesquelles on peut voir une ombre aller et venir.

    Dans les rangs des enfants on a fait silence. Au-dessus de leurs têtes, Wendy exprime son impatience en exécutant des cercles.

    L’ombre disparaît soudain. Une seconde, deux secondes, puis la porte s’ouvre sur une silhouette si haute qu’elle doit courber la nuque pour en passer l’encadrement.

    L’individu mesure dans les deux mètres, sinon plus. Décharné, il est vêtu d’un vieux costume sombre mal taillé et froissé qui accentue sa maigreur. Sur le sommet de son crâne chauve, un chapeau haut-de-forme usé.

    Il a le visage long et les joues creuses, ainsi que les oreilles en pointes. Ses yeux sont d’un bleu délavé et ses arcades dépourvues de sourcils. Le nez est long, busqué, et surmonte des lèvres fines, desquelles dépassent deux petits crocs.

    Au premier coup d’œil, ce pauvre Alucard n’a franchement rien d’engageant. Avec ses allures de cadavre, il vous donnerait presque des cauchemars. Pourtant, c’est un individu apprécié de ses pairs, en particulier pour son cœur qui, à défaut de battre, est aussi grand que sa personne.

    Un livre sous le bras, il approche des enfants. Teddy en profite pour échapper à Eliphas et trottine dans sa direction. Sa petite patte se tend, minuscule en comparaison de la main qui vient la serrer.

    Le vampire vient prendre place sur la souche et fait face à son public. Un petit sourire flotte sur ses lèvres, tandis qu’il questionne :

    — Alors… sommes-nous prêts pour la suite de l’histoire ?

    Aux cris enjoués qui lui répondent se mêlent les grognements de Teddy, ainsi que les gargouillis d’Edwidge. Alucard ouvre le livre sur ses cuisses maigrelettes et en lisse les pages du plat de la main.

    C’est un ouvrage à la couverture abîmée, d’un rouge passé. Avec le temps, les pages ont jauni et les illustrations censées l’agrémenter sont, pour certaines, presque effacées. Une odeur de moisissure s’en échappe.

    Le vampire lève un doigt, afin de réclamer le silence, et son regard balaye les visages impatients. Son sourire s’élargit et s’il hésite à faire durer l’attente, il y renonce en voyant Eliphas se tortiller, prêt à piailler de frustration.

    Alors, après avoir retrouvé le paragraphe où il s’est arrêté la veille, le voilà qui se lance dans un récit épique de monstres valeureux, aux prises avec de nombreux dangers dont la plupart vous surprendraient. Par exemple, trouvez-vous vraiment qu’une licorne soit une créature menaçante ? Non, bien sûr, et je partage votre avis. Toutefois, l’arrivée de l’animal fabuleux ne manque pas de faire frissonner son jeune auditoire.

    — Et c’est ainsi que la sorcière fut libérée de l’enchantement de la bonne fée. La barrière magique qui obstruait l’entrée du vieux puits humide se brisa et l’on put lui envoyer une corde, grâce à laquelle elle fut tirée hors de sa prison.

    « Alors qu’elle s’attardait sur ses sauveurs, la vieille femme ne savait comment témoigner sa reconnaissance aux monstres valeureux qui l’encerclaient. Elle n’avait même plus de larmes pour pleurer sa gratitude et ses pouvoirs, inutilisés depuis trop longtemps, s’étaient rouillés. En cet instant, elle n’était plus qu’une vieille femme trop maigre et au corps en souffrance.

    « Aussi ne lui restait-il qu’une chose et une seule pour récompenser leur bravoure. Et c’était… c’était… quoi donc, au juste ?

    Le vampire lève les yeux de son livre, pour les poser sur les enfants. Comprenant que la question leur est destinée, ceux-ci piaillent d’amusement et laissent entendre leurs hypothèses. On débat avec animation, mais sans agressivité… du moins au début. Car bientôt, on commence à hausser le ton et à vouloir imposer son point de vue à l’autre. Et l’on se chamaille, et l’on s’agace, et l’on se moque de son voisin et de son idée. Teddy grogne et des coups, « Toc ! Toc ! », résonnent. L’autrice en est Wendy, car elle aussi a son opinion.

    La tournure prise par l’échange panique Alucard, qui s’empresse d’intervenir :

    — Allons, allons ! Allons, allons, mes chers petits, revenons à notre histoire, voulez-vous ? La sorcière…

    — Maman, l’interrompt une petite voix claire, qui s’élève au-dessus des autres.

    Les yeux du vampire s’écarquillent, comme il les baisse sur une petite forme assise juste devant lui. Deux mains sales et potelées se tendent dans sa direction.

    Il s’agit d’une enfant en chemise de nuit autrefois blanche, aujourd’hui tâchée de terre et de traces verdâtres. Quelques accrocs y sont visibles et ses petits pieds nus sont d’une saleté repoussante. Elle a des cheveux noirs, longs, gras, emmêlés. Ceux-ci encadrent un visage… eh bien, comment vous dire ? Sans visage ! Car là où auraient dû se trouver le nez, la bouche et le reste, il n’y a rien, sinon une peau aussi blafarde que lisse.

    Plus étrange encore, et bien qu’elle ne possède pas d’yeux non plus, elle semble capable d’y voir aussi bien que vous et moi.

    — Eh bien, bonsoir jeune demoiselle ! la salue le vampire. À qui ai-je l’honneur ?

    En réponse, celle-ci répète d’une voix où perce le désespoir :

    — Maman ! Maman !

    Elle se rapproche davantage du vampire et les petites mains qui se referment autour de la sienne ont quelque chose de suppliant. Franchement mal à l’aise, il se crispe et remarque que son auditoire a fait silence. Non sans perplexité, les enfants observent la nouvelle venue.

    — Hé ! C’est qui, celle-là ? s’enquiert Eliphas en jetant un regard interrogateur à ses amis.

    Mais sur les visages, il découvre le même trouble que le sien. Les murmures reprennent :

    — T’es sûr de pas la connaître ?

    — Et toi ?

    — Oh, attendez ! Ce serait pas… ?

    Mais la conclusion est la même pour tous : personne n’a jamais entendu parler d’une petite fille sans visage.



    2

    — Mais puisqu’on vous dit qu’on la connaît pas, proteste Eliphas en trottinant aux côtés du vampire. Vous voyez bien qu’elle est bizarre, cette gamine !

    Et le diablotin n’a pas tort car, à toutes leurs questions, l’enfant n’a su que leur répondre par des « mamans » de plus en plus désespérés. Aussi, comment venir en aide à une fillette égarée, incapable de vous renseigner ne serait-ce que sur son nom ? Heureusement pour nos héros, ce pays est loin d’être vaste. Tout le monde s’y connaît plus ou moins et l’on possède toujours quelqu’un dans son entourage pour nous instruire sur les âmes qui nous auraient échappées.

    Voilà pourquoi c’est en plein cœur du village de nulle part que nous les retrouvons, lieu sans aucun doute le plus adapté à une chasse aux indices, bien que terriblement lugubre. Gris, terne, ancien, il semble abandonné, ce malgré les monstres que vous ne manquerez pas de croiser dans ses rues.

    Celles-ci sont tantôt boueuses, tantôt pavées de pierres usées et trop souvent manquantes. Si l’on n’est pas occupé à éviter les flaques d’eaux, c’est à ne pas trébucher que l’on s’emploie, sur les trous ou ossements oubliés. Les habitations n’y sont guère plus engageantes, immeubles et bicoques poussiéreux et biscornus, parfois en si mauvais état que l’on peine à croire qu’on puisse vraiment y vivre.

    Ici et là, quelques lampadaires. À l’intérieur, des feux follets y tournent en rond, à la manière de poissons dans leur bocal. Ils ne cessent de venir cogner contre les parois de leur prison, un peu comme s’ils espéraient pouvoir s’en échapper.

    Le faible éclairage qu’ils produisent est à peine suffisant pour écarter les ombres de votre chemin. Et croyez-moi sur parole, celles-ci sont plus que nombreuses en ce pays. Pire encore, on les prétend douées de vie. Elles ondulent, se meuvent, se désagrègent dans les flaques de lumière, pour refaire leur apparition dans le coin d’ombre suivant. Parfois, un visage se découpe dans leur masse.

    Une vieille légende prétend que le vent serait la voix de ces créatures désincarnées. Et si l’on daigne tendre l’oreille, on a bel et bien l’impression qu’il est chargé de murmures glaçants.

    Dans le ciel nocturne volent des chauves-souris. Les chats noirs se tapissent au cœur des ténèbres, dans l’attente d’une proie, s’ils ne s’associent pas plutôt avec les rats et les lutins, afin de dévaster les poubelles.

    Pour terminer ce tableau, je vous parlerai de son odeur. Il s’y mélange des senteurs d’humidité et de terre, mais aussi de détritus. Ajoutez-y celle de la magie, particulièrement oppressante, mais aussi d’une cuisine locale dont je préfère taire la composition. Mon Dieu, je ne tiens pas à vous écœurer !

    — Dites, vous m’écoutez ?!

    La petite fille sans visage dans ses bras, le vampire baisse les yeux en direction d’Eliphas et de son air bougon.

    — Que voudrais-tu que je fasse, mon garçon ? Je ne suis même pas certain qu’elle sache elle-même comment retrouver le chemin de sa maison.

    — Mais je vous répète que…

    — Je sais, je sais… aucun de vous ne l’a jamais croisée. C’est étrange, mais après tout, qui d’entre vous peut se targuer de connaître chaque ombre de ce nulle part ? Tiens, même toi, je suis persuadé que quelques-unes t’échappent encore !

    — Sans oublier les habitants inconnus, ajoute Lou en levant la main bien haut, comme une élève réclamant l’attention de son professeur.

    Teddy approuve d’un grognement. Près de lui, Édouard prend un air songeur.

    — C’est vrai qu’il existe des légendes à ce sujet… mon père dit qu’il en a vu un, une fois, mais qu’il s’est volatilisé aussitôt que leurs regards se sont croisés.

    En dehors d’Eliphas, le reste du groupe approuve ses paroles. Car la plupart connaissent un proche, ou le proche d’un proche, qui assure avoir fait la rencontre inopinée, au détour d’un chemin, d’un être qu’il n’a plus jamais croisé après cela.

    Le diablotin exprime son scepticisme d’un reniflement dédaigneux. C’est que notre jeune ami est un vagabond hyperactif, qui se targue d’en savoir plus long que la majorité sur ce pays. De fait, n’ayant encore jamais croisé la route d’un de ces supposés inconnus, il considère les racontars qui s’y rapportent comme un tissu de mensonges.

    Tandis que ses amis continuent à babiller, son expression laisse place à sa tête des plus mauvaises nuits. Aurait-il eut des poils sur le corps que ceux-ci seraient hérissés à la façon d’un chat sur le point de cracher. Le vampire tente de l’apaiser :

    — Tu sais… je ne suis pas non plus certain que cette légende soit vraie. Mais il faut bien que cette petite retrouve sa famille, aussi devons-nous envisager toutes les possibilités.

    Mais c’est tout juste si ses paroles parviennent à dérider le front de son interlocuteur. Avec un sourire maladroit, il ajoute :

    — Je ne peux tout de même pas m’improviser maman !

    Cette fois, les mots font mouche. Le diablotin ouvre de grands yeux, avant de pouffer.

    En effet, il l’imagine mal dans ce rôle !



    3

    Après consultation, le groupe décide de se séparer.

    D’un côté, Eliphas, Teddy, ainsi qu’Edwidge, se chargent d’aller arpenter la partie sud du village ; tandis que Lou, Édouard et Wendy en font de même avec la partie nord. Quant à leur grand ami, ses longues jambes le portent jusqu’aux recoins les plus reculés de l’agglomération.

    Malheureusement, les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le souhaiterait et, après plus d’une heure de recherches, c’est les épaules basses et la mine déçue que l’on retrouve les autres, sur la place du village. A l’arrivée des enfants, monsieur Alucard est déjà là. Dans leurs regards une lueur d’espoir, à laquelle il met fin en secouant la tête : tout comme eux, c’est bredouille qu’il revient.

    L’abattement s’empare du groupe et c’est d’une voix plaintive que Lou questionne :

    — Qu’est-ce qu’on peut faire, alors ?

    Le vampire et ses jeunes amis sont installés à même le sol, en un cercle sommaire. En cet instant, aucun ne se soucie que les pavés en soient aussi humides que sales. Seul leur échec occupe toutes leurs pensées.

    Soucieux, Alucard ne répond rien. La petite fille s’est blottie contre lui et, des deux mains, elle a agrippé son poignet et semble ne plus jamais vouloir le lâcher. Il se tapote les lèvres, d’un doigt long et squelettique.

    Il ne sait plus que croire. Est-il possible que la malheureuse appartienne vraiment aux habitants inconnus ? Et si tel est le cas, comment les forcer à entrer en contact avec eux ? Il doit bien exister un moyen, mais en cet instant, aucune idée ne lui vient. La frustration se lit sur son visage, et puisque le clown à trois visages du bout du village lui-même – dont on prétend pourtant qu’il connaît les moindres mystères de ce pays – n’a su le renseigner sur la question, il ne lui reste donc qu’à espérer que papy Nazar pourra leur venir en aide.

    Malheureusement, le vieil homme ne se trouvait pas chez lui, quand il a été frappé à sa porte un peu plus tôt. La bibliothèque était silencieuse et, en dehors de quelques feux follets, il n’y avait pas âme qui vive.

    Il remarque que les enfants ont tous portés leurs regards dans sa direction. Conscient qu’ils attendent un miracle de sa part, il ne peut que se trémousser, mal à l’aise, et va pour leur avouer son impuissance, quand il sent un frémissement contre sa poitrine. Il baisse les yeux sur la petite fille sans visage.

    — Maman… maman…

    Elle pleure, la malheureuse. De grosses larmes se matérialisent là où auraient dû se trouver ses yeux et lui roulent le long des joues. À ce spectacle, Lou laisse échapper un « Ho » désolé et vient plaquer ses mains couvertes de duvet contre sa bouche.

    Alucard sent une douleur lui martyriser les entrailles. Furieux contre lui-même, contre son impuissance, il serre l’enfant contre lui et ferme les yeux.

    Son dernier espoir repose donc bien sur papy Nazar. Toutefois, il n’est pas certain non plus que l’homme aura une solution à lui fournir. Et que fera-t-il, si tel est le cas ? Quelle piste lui restera-t-il à explorer ? Le mot, sur le compte de cette enfant, a été passé à tout le village et ne tardera pas à se répandre à travers le pays. Mais s’il faisait erreur ? Et si malgré son apparence, cette enfant n’était pas de ce nulle part, mais plutôt…

    Il rouvre les yeux pour la contempler. Il s’attarde sur cette petite forme sale, aux pieds blessés et au corps si maigre qu’elle semble ne pas avoir mangé à sa faim depuis des jours. Si elle continue de pleurer, ses sanglots sont déjà moins déchirants. Elle a les joues roses et s’agrippe à son costume.

    — Je crois…, commence-t-il, non sans hésitation. Oui, je crois savoir d’où elle vient…

    Sur ses lèvres, on peut maintenant voir un pauvre sourire. Aucune joie n’y est visible, seulement de l’amertume et de la compassion. Et comme les questions fusent autour de lui, il répond :

    — Enfin… je n’ai aucune preuve de ce que j’avance, mais je crois que cette petite appartient en vérité à un autre nulle part.

    — Vous voulez dire, s’enquiert Édouard, qu’elle aurait pu se perdre et arriver jusqu’ici ?

    — Oui, c’est possible. Mais je pense plutôt à une enfant que l’on aurait abandonnée.

    Stupeur. On a du mal à y croire, à accepter l’horrible vérité qui se dissimule derrière cette théorie. Les petits se jettent des regards, cherchant à savoir si les autres partagent leurs craintes. Car si leur grand ami dit vrai, alors cela ne peut signifier qu’une chose !

    D’un bond, Eliphas se jette sur ses pieds.

    — Attendez un peu ! Vous êtes tout de même pas en train de nous dire qu’on l’aurait abandonné parce que… parce que…

    — Elle n’a pas de visage ? souffle Édouard.

    L’expression du vampire est suffisamment éloquente pour que tous comprennent que c’est là le fond de sa pensée. Et si l’idée vous paraît d’une cruauté sans nom, je vous laisse imaginer ce qu’elle peut être pour de petits monstres. Ils n’ont aucun mal à s’identifier à l’infortunée, eux qui sont si différents de nous.

    Les crocs à découvert, Teddy émet un grognement menaçant. Près de lui, Edwidge tape furieusement du pied, tandis que Wendy vole en tous sens au-dessus de leurs têtes. Des « Toc ! Toc » envahissent la place, unique moyen dont elle dispose pour communiquer son mécontentement.

    — C’est horrible ! gémit Lou. Oh monsieur Alucard, elle ne peut pas retourner chez des gens aussi méchants !

    Et elle a raison, car même s’ils venaient à découvrir de quel nulle part elle provient, comment pensez-vous que sa famille réagirait ? S’il s’agit de bonnes gens, ils ne pourront que se réjouir de ces retrouvailles. Mais si comme le vampire le craint, et comme je le crains également, nous avons affaire à des parents indignes ; alors, il ne fait aucun doute que la malheureuse sera de nouveau abandonnée.

    Elle a eu de la chance cette fois-ci, mais vous savez comme moi ce qu’il arrive plus généralement à ces pauvres enfants égarés. A ces âmes abandonnées qui trouvent la mort dans les entrailles de la forêt de nulle part et ne peuvent y espérer le repos. Elles restent prisonnières de ce monde, esprits tourmentés qui terrorisent les nulles parts environnants sous l’apparence de petites créatures des bois aux allures malicieuses. On les prétend si mauvaises, mais surtout rongées par la jalousie, qu’à la nuit tombée elles pénètrent dans les chaumières pour enlever les enfants en bas âge et tourmenter les animaux domestiques.



    Bien conscients de cela, Eliphas se répand en imprécations, tandis qu’Édouard s’est enfoncé dans un mutisme terrible. Alucard, lui, se contente d’aider la petite fille sans visage à essuyer ses larmes. Il lui sourit et repousse en arrière quelques mèches collées contre ses joues.

    — Dans ce cas, dit-il. Il ne nous reste plus qu’à lui trouver un nouveau foyer.



    4

    Au pays de nulle part, il existe un lieu si isolé que rares sont ceux à s’y rendre : il s’agit du territoire de Yaga la sorcière.

    Situé à la frontière entre le bois d’à côté et la terrible forêt de nulle part, l’endroit n’a rien d’engageant.

    La maison de la sorcière se dresse tout en haut d’une butte et a été construite sous un gigantesque arbre mort, à l’écorce grise et noueuses. Ses racines courent le long des murs et quelques-unes, même, ont transpercé le toit. S’y ajoute un amas de lierres particulièrement envahissant, entre les interstices duquel on aperçoit de vielles pierres mal taillées.

    Derrière les fenêtres, une lueur rouge ondule et éclaire des têtes réduites, ainsi qu’un ensemble d’ossements pendus là.

    Les abords sont envahis d’une brume épaisse et gluante. Une masse fantomatique qui stagne bien au-dessus des têtes et paraît désireuse d’engloutir les imprudents qui viennent s’y perdre. Le sol malade est spongieux et des ossements craquent sous les pieds et les semelles. Des créatures innommables s’affolent à hauteur des chevilles et il arrive que certaines vous mordent, soit par pure méchanceté, soit parce que vous leur avait marché dessus par mégarde.

    L’ensemble est envahi par une odeur d’humidité, de moisissure, de terre boueuse, également. Mais surtout, ce sont les effluves de la magie qui se font sentir, bien plus présentes et étouffantes que celles du village de nulle part. Elle offre à la brume des couleurs nauséeuses, irréelles, qui ajoutent au malaise ambiant.

    Les enfants en sont tétanisés de peur. Chacun connaît l’endroit pour s’y être au moins une fois aventuré, dans le souci de prouver son courage aux autres. Mais cette nuit-là, aucun ne se sent très brave et c’est à celui qui se dissimulera le mieux derrière ses camardes.

    — Vous… vous allez quand même pas la filer en pâture à la vieille Yaga, s’exclame Eliphas.

    Frigorifié, le diablotin a enroulé ses bras autour de son corps et claque des dents. Lou, qui le colle d’un peu trop près, surenchérit d’une voix pitoyable :

    — On raconte qu’elle mange les enfants !

    Ces accusations ne manquent pas d’étonner leur grand ami, qui les balaye du regard.

    — Qu’est-ce que c’est encore que ces histoires ? Je connais bien Yaga, c’est une vieille amie et je peux vous assurer qu’elle ne ferait jamais de mal à aucun d’entre vous.

    — Ce… c’est pas ce qu’on raconte au village, bafouille en retour un Édouard qui, malgré son air bravache, tremble comme une feuille.

    — Qui donc, on ?

    — Ben… les gens, répond Eliphas.

    Quelque peu agacé par ce manque de précision, le vampire insiste :

    — Quels gens ? Mais enfin, de quoi êtes-vous Dieu en train de parler ?

    D’un même mouvement, le regard des enfants se tourne vers Lou. De plus en plus mal à l’aise, la fillette se trémousse, tire sur ses couettes, avant de répondre :

    — Une fois, j’ai été faire des courses pour maman à l’épicerie. Les sorcières étaient là et je les ai entendues parler de Yaga. Elles… elles disaient que si elle vit à l’écart, c’est parce que les gens ne veulent pas qu’elle mange leurs enfants.

    La terreur s’accroît sur les jeunes visages. Ils resserrent les rangs, si étroitement qu’on se demande comment ils parviennent encore à respirer. Une pointe de dépit s’empare d’Alucard.

    — Tout ça, ce ne sont que des bêtises !

    Mais il voit bien qu’il ne convainc personne. Alors, il secoue la tête et ordonne :

    — Allons, venez !

    Mais à peine a-t-il fait un pas qu’Eliphas se jette sur lui. Telle une tique opiniâtre, il s’agrippe des bras et des jambes au mollet du vampire, qui manque d’en perdre l’équilibre.

    — Je comprends que vous ne vouliez pas devenir maman, piaille la voix trop aiguë du diablotin, mais ce n’est pas une raison pour être aussi méchant !

    Alucard secoue la jambe, pour tenter de le faire lâcher prise. En vain, car le gamin s’y cramponne de toutes ses forces. A nouveau, il manque de perdre l’équilibre et doit sautiller sur une seule jambe. Dans ses bras, la fillette a enfoui son visage contre son épaule et pousse une exclamation paniquée.

    Le diablotin découvre les crocs et on le sent prêt à mordre sa proie si celle-ci s’obstine à n’en faire qu’à sa tête.

    — Mais… mais enfin, bafouille le vampire, puisque je te dis… !

    C’est un long grincement qui lui vient finalement en aide. Dans un cri, Eliphas le lâche pour se cacher derrière ses longues jambes, bientôt imité par le reste des enfants.

    Sur le seuil de l’habitation se découpe à présent une silhouette. Celle d’une femme au dos bossu et au long nez biscornu. À cette distance, on distingue très mal ses traits, mais on devine qu’elle fixe les intrus. Elle ne dit rien et son silence est sans doute ce qu’il y a de plus terrible.

    Sans plus se soucier de ses jeunes compagnons, le vampire s’enfonce dans la brume.

    Au pied de la butte, un escalier en pierre monte jusqu’à la maisonnette. Celui-ci aussi est envahi par le lierre et les racines, si bien qu’il faut constamment faire attention à ne pas s’y prendre les pieds. Quand il parvient là-haut, c’est avec un large sourire que la femme l’accueille.

    — Ça alors ! Mais n’est-ce pas mon vieil ami Alucard ?

    Un châle de couleur indéterminé recouvre ses épaules osseuses. Elle a les cheveux d’un roux terne, ramenés en un chignon à moitié défait. Ses mains aux doigts crochus se tendent vers son visiteur. Il lui offre l’une des siennes, qu’elle serre chaleureusement.

    — Comment vas-tu, Yaga ?

    — Oh, pas plus mal que d’habitude, j’imagine.

    Puis elle remarque la petite forme recroquevillée dans les bras de son ami. Ses sourcils se haussent et elle se lève sur la pointe des pieds, pour observer l’enfant.

    — Tiens, tiens, tiens ! Mais qui es-tu, toi ?

    Ce à quoi, le vampire lui répond :

    — Juste une enfant égarée qui cherche sa maman…



    5

    — Je vois… et donc, tu as pensé à moi ?

    Nous retrouvons nos héros chez la sorcière et autant dire que ce ne fut pas une mince affaire que de convaincre les enfants d’y pénétrer. Apaiser leurs réticences avait demandé des trésors de patience au vampire, qui n’y était parvenu que parce que les petits se sentaient davantage en sécurité en sa compagnie.

    À présent, tout ce petit monde est rassemblé autour d’une table en bois robuste. À la gauche de son plateau, un amoncellement d’objets hétéroclites, que l’on a poussé là pour faire de la place à ces visiteurs aussi inopinés que nombreux.

    Quelques-uns se sont même risqués à goûter l’infusion amère que leur a servi la sorcière. Ils en gardent un goût épouvantable en bouche et un air pincé qui a convaincu les autres de ne pas les imiter.

    Un véritable bazar règne dans la pièce, envahie par des piles d’objets poussiéreux : bocaux pleins de composants mal identifiés, vieux grimoires, ustensiles divers et variés, mais aussi chaudrons et restes de bougies fondues.

    Les racines qui ont percé le toit, courent le long du plafond et des murs. Dans la cheminée, un feu ronfle, avec un peu trop de force sans doute, car l’on se croirait dans le giron des enfers.

    — Tu m’as souvent dit regretter de ne pas pouvoir avoir d’enfant, répond le vampire, en croisant ses mains sur la table. Et comme cette petite va avoir besoin d’un nouveau foyer…

    Assise sur les genoux de Yaga, celle-ci semble inspecter chaque recoin de cet environnement brouillon, comme en témoignent ses mouvements de tête. La sorcière a posé les mains sur ses frêles épaules et c’est avec l’air de se demander si son vampire d’ami n’est pas en train de se moquer d’elle qu’elle le dévisage.

    Puis elle baisse le regard sur la petite fille. À sa manière, celle-ci le lui rend. Alucard insiste :

    — Eh bien ? Acceptes-tu de lui faire une place chez toi ?

    En réponse, un sourire vient illuminer le visage fatigué de son interlocutrice. Si elle accepte ? Quelle question stupide !

    — Et toi ? poursuit-il en faisant ployer sa grande carcasse en direction de l’enfant. Est-ce que ça te convient ?

    Celle-ci incline la tête sur le côté.

    — Maman ?

    — C’est ça ma petite : ce sera ta nouvelle maman.

    Elle le fixe un long, long, très long moment. Que se passe-t-il sous sa caboche brune à ce moment précis ? Quelles sont les questions qu’elle se pose, mais aussi les craintes auxquelles elle doit faire face et les espoirs qui s’évanouissent ?

    Finalement, elle lève son visage en direction de la sorcière, qui lui caresse les cheveux. Puis elle le cache derrière ses mains. De tristesse ? De détresse, peut-être ? Mais non ! Car c’est sa joie qui s’exprime par le rouge qui lui monte aux joues, à ces pauvres joues creuses et terreuses.

    Hip hip hip hourra, mes amis, car la petite fille sans visage a trouvé sa maman !

    Erwin Doe ~ 2009 - 2016

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