• Episode 1 - Partie 1

    Un long voyage

    Épisode 1 : Sétar

    Partie 1



    1

    Bonk ! Bonk ! Bonk !

    Des chocs violents faisaient trembler la petite maison. Mais plutôt que de s’écraser contre la porte, ils résonnaient contre le mur. Un peu comme si son auteur n’avait jamais vécu en pays civilisé, et ignorait donc tout des usages pour s’inviter chez autrui.

    Bonk ! Bonk ! Bonk !

    En panique, une petite forme quitta l’habitation en jetant des regards tout autour d’elle. Elle se retrouva au milieu de la rue, les bras formant une protection au-dessus de son crâne, comme si elle craignait que le monde ne s’écroule sur sa tête.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

    Ne mesurant guère plus d’un mètre trente, le petit personnage portait un gros chapeau à grelots sur son crâne à cheveux blonds coupés courts. Des tintements s’élevaient à chacun de ses gestes.

    Quoique déjà adulte, son visage gardait une rondeur juvénile. Deux grands yeux verts y trônaient, pour le moment habités d’une lueur affolée. Ses vêtements, aussi bariolés que son chapeau, se terminaient aux manches par d’autres grelots, ceux-là plus petits.

    — Veux-tu bien te taire ? s’agaça une voix féminine. Tu vois bien que ce n’est que moi !

    La petite créature, qui répondait au nom de Raphaël, tourna le cou dans sa direction. Debout face à leur façade, sa cousine, Dolaine, se tenait sur un petit escabeau branlant, un marteau dans la main et des clous à ses pieds. Elle cachait en partie une plaque qui n’était pas là la veille.

    Intrigué, bien qu’un peu craintif, il s’approcha d’elle, le dos légèrement voûté.

    — Mais… qu’est-ce que tu es en train de faire ?

    Un peu plus petite que lui, sa cousine possédait de beaux et longs cheveux blonds bouclés qui lui tombaient sur les épaules et dans le dos. Un léger froncement de sourcils lui donnait un air farouche.

    — Quelque chose que tu serais bien incapable de faire toi-même ! Maintenant, laisse-moi, j’ai du travail !

    Là-dessus, elle se détourna, leva bien haut son marteau, et se remit à frapper avec énergie le mur en briques.

    De plus en plus curieux, Raphaël se hissa sur la pointe des pieds, comme s’il voulait regarder par-dessus son épaule. Il se tordit le cou, leva plus haut le menton, mais il restait bien trop petit pour apercevoir quoi que ce soit. Frustré, il se mit à courir d’un côté à l’autre de l’escabeau. En pure perte, car sa cousine se déplaçait systématiquement pour lui boucher la vue. Finalement agacée par son comportement, elle fit volte-face et le menaça de son marteau.

    — Par les Dieux, est-ce que tu vas te calmer ?

    Ses yeux bleus, aussi bleus que sa robe, étaient assombris par la colère. Aux pieds, elle portait des souliers de couleur assortie qu’elle ne cirait pas assez. Ternes, un peu abîmés sur les côtés, ils lui avaient coûté une petite fortune bien des années auparavant.

    — Mais, cousine…

    — Il n’y a pas de « Mais cousine » qui tienne ! Tiens-toi tranquille ou je jure de t’étrangler !

    Raphaël ne connaissait que trop bien son sale caractère. S’il savait qu’elle ne mettait généralement pas ses menaces à exécution, il n’ignorait pas non plus qu’il lui arrivait de faire des exceptions. Et armée comme elle l’était, il ne tenait pas à la pousser à bout.

    Comme Dolaine se remettait au travail, il jeta un regard par-dessus son épaule. À leurs fenêtres, les voisins les épiaient. Certains tentaient de se dissimuler derrière leurs rideaux, mais d’autres s’affichaient sans honte à sa vue. Encore une histoire qui allait faire le tour du quartier et qui alimenterait les ragots pendant des jours !

    Il lui fallut patienter encore cinq bonnes minutes avant que sa cousine ne cesse de maltraiter leur mur. Tout en faisant attention de ne pas tomber, elle descendit du vieil escabeau avec un air satisfait.

    Raphaël leva le nez en direction de l’écriteau. Une plaque en fer cabossée et percée de plusieurs trous, où s’étalait une inscription peinte par une main peu experte.

    — Homme à tout faire ? lut-il, quelque peu perdu. Tu ne parles pas de moi, j’espère ?

    Car sa cousine souhaitait à ce point le voir trouver du travail qu’elle aurait bien pu décider de ça sans le consulter.

    Avec un froncement de sourcils, elle lui envoya une claque sur le sommet de son chapeau. Il poussa une petite plainte, auquel se joignit le vacarme affolé de ses grelots.

    — Parce que tu crois peut-être que j’irais confier notre avenir à un empoté de ton acabit ?

    — Mais alors qui… ?

    — À ton avis ? (Elle se frappa la poitrine du poing d’un air fier.) Moi, bien sûr !

    Raphaël la fixa avec des yeux encore plus ronds qu’à l’ordinaire. Est-ce qu’elle se moquait de lui ?

    — Mais enfin, cousine… tu n’es pas un homme !

    Paroles malheureuses, bien qu’il ne le comprit que trop tard. La colère déforma les traits de son interlocutrice et il crut qu’elle allait encore le frapper. Il recula, prêt à battre en retraite en direction de leur habitation, mais elle se contenta de tonner :

    — Tu aurais peut-être préféré que je me présente comme « Femme à tout faire » ?! Femme à tout faire, répéta-t-elle, non sans une pointe de dégoût. Quelle sorte de travail crois-tu que l’on offre à une femme suffisamment stupide pour tomber dans ce piège ? Eh bien je vais te le dire, moi : rien du tout ! En tout cas rien qui ne rapporte.

    Peu convaincu, mais ne souhaitant pas la contredire, Raphaël questionna :

    — Sais-tu au moins en quoi consiste ce travail ?

    — Tu me prends pour qui ? Bien sûr que je le sais ! Des bricoles, des services : du jardinage, de la couture, du bricolage, toutes sortes de choses…

    Du bricolage ? Dubitatif, Raphaël leva les yeux en direction de l’enseigne qui ornait à présent leur mur. Elle s’était tellement acharnée sur les clous qu’elle les avait tordus. Des gnons recouvraient la surface de l’objet, qui n’était même pas fixé droit.

    — Cousine… tu ne sais pas bricoler.

    D’ailleurs, chez eux, cette besogne lui revenait systématiquement.

    La petite main de son interlocutrice se posa sur son épaule et la tapota.

    — Mais mon petit Raphaël, nous sommes une entreprise familiale, à présent. Si une tâche ne me convient pas, c’est toi qui iras à ma place.

    — Quoi ? Mais c’est injuste !

    Propos qui lui valurent de recevoir une nouvelle claque. Son chapeau s’enfonça jusqu’à ses yeux, le rendant momentanément aveugle.

    — Injuste, tu dis ? Injuste ? Mais tu sais ce qui est vraiment injuste ? s’emporta Dolaine, tandis qu’il repoussait son chapeau en arrière. C’est notre situation ! Sais-tu depuis combien de temps nous manquons d’argent ? En as-tu seulement idée ? Eh bien moi, je vais te le dire…

    Les doigts dressés devant elle, elle entreprit de calculer de quand datait leur dernière rentrée d’argent. Une semaine qu’ils raclaient le fond de leurs placards. Deux que son cousin n’avait pas eu de viande, quatre qu’on leur avait coupé l’eau courante, six qu’ils avaient dû renoncer à l’éclairage au gaz. Le drame remontait si loin dans le temps qu’elle finit par s’embrouiller dans ses calculs, grimaça, avant de pointer un doigt accusateur dans sa direction.

    — Depuis bien trop longtemps déjà ! Et tout ça pourquoi ? Tout ça parce que tu n’es pas capable de conserver un travail plus de quelques semaines. À se demander s’il existe encore un employeur dans cette foutue ville qui n’a pas eu vent de ta réputation.

    Honteux, Raphaël baissa la tête. Elle disait vrai et, pourtant, il s’était donné du mal pour changer ça.

    En général, il passait pour un garçon un peu timide et doux de caractère. Il haussait rarement le ton, n’aimait pas beaucoup les ennuis, et s’il pouvait se révéler boudeur ou têtu, c’était un aspect de sa personnalité qu’il libérait seulement en compagnie de ses proches. Il existait toutefois des situations face auxquelles le gentil garçon laissait place à une petite vipère. Ses anciens employeurs, comme collègues, en savaient quelque chose. Sitôt que l’on commençait à émettre des propos désagréables à l’encontre de sa cousine, il perdait le contrôle de sa langue et devenait même bagarreur.

    Ce qui, au vu de sa taille, passait le plus souvent pour risible.

    Il releva les yeux et découvrit que Dolaine s’était volatilisée. Il fit le tour de la rue du regard et, ne la trouvant pas, se dirigea en direction de leur habitation. Avant qu’il ne puisse en franchir le seuil, il butta contre celle qu’il cherchait.

    — Tut ! Tut ! Minute, papillon ! J’ai du travail pour toi.

    Cela dit, elle lui tendit une feuille où s’étalait son écriture. Raphaël s’en saisit, de nouveau perdu.

    — Tu vas m’apporter ça chez l’imprimeur. Et arrange-toi pour obtenir de lui le plus de copies possibles ! C’est que je le connais, ce vieux rat, il serait bien capable de t’arnaquer ! Tiens, voilà de quoi le payer.

    Elle ouvrit son porte-monnaie et le retourna pour en déloger les quelques pièces qui s’y baladaient. Il eut juste le temps de tendre la main pour les recueillir avant qu’elles ne tombent à terre.

    — C’est tout ce qu’il nous reste, alors ne les perds pas en route, compris ? Et interdiction de revenir ici les mains vides !

    Sur quoi, elle lui claqua la porte au nez.

    Le visage situé à deux centimètres du battant, Raphaël recula, le poing serré sur les pièces, et baissa les yeux sur la feuille qu’il tenait. Une sorte de publicité qui disait : « Besoin d’aide ? Pour des travaux, des tâches ménagères, des courses ou tout autre problème ? Je suis la personne qu’il vous faut ! »

    L’annonce se terminait sur leur adresse. Aucuns honoraires nulle part. Juste une petite note, en bas de page, stipulant que ceux-ci seraient dressés en fonction du type de travaux demandés, avec possibilité de payer en deux fois.

    Dans sa main, les pièces commençaient à lui picoter la peau. Si le plan de sa cousine ne fonctionnait pas, alors ils étaient condamnés à mourir de faim.



    2

    Le soleil se couchait quand Raphaël rentra chez eux. Les bras chargés de prospectus, il franchit le pas de la porte en appelant :

    — Cousine ?

    Sombre, le vestibule était un couloir tout en longueur qui donnait sur deux pièces : le salon, situé face à l’entrée, et la cave, dont la porte close se dessinait un peu plus loin. Entre eux, un escalier qui menait au premier étage. La lumière orangeâte, qui filtrait derrière les rideaux en toile blanche des deux fenêtres, ne parvenait à éclairer le lieu qu’avec difficultés. Sous ses pieds, le plancher était en partie recouvert de tapis aux couleurs aussi peu assorties que possible.

    — Cooousiiiine ?

    De la cave lui parvenaient des raclements. Ça grattait et ça couinait, comme si l’on était en train de déplacer des meubles. Une moue retroussa sa lèvre inférieure.

    — Déjà de retour, Raphaël ?

    Une voix douce, un peu cassée. Raphaël baissa les yeux en direction du chat gris qui sortait du salon. Il s’agissait de Mistigri, un animal recueilli par sa cousine à l’époque où celle-ci emménageait à Sétar. C’était il y a dix ans et le chat n’avait toujours pas pris une ride.

    — C’est elle qui fait tout ce raffut ?

    Mistigri approuva.

    — Mais si j’étais toi, j’éviterais d’aller la déranger. (Ses babines se retroussèrent pour lui offrir un sourire.) Elle m’a semblé de bien méchante humeur.

    Propos qui lui valurent un haussement d’épaules. De toute façon, se cousine était toujours de mauvaise humeur. Sa vie toute entière semblait basée sur ce sentiment. Toujours quelque chose qui n’allait pas, toujours un sujet sur lequel râler. Plus qu’une simple manie, un art où elle figurait parmi les plus doués.

    Les yeux tournés en direction de la cave, il s’enquit :

    — Qu’est-ce qu’elle fait, au juste ?

    Mistigri secoua doucement la tête.

    — Elle n’a rien voulu me dire. Tout ce que je sais c’est qu’elle est allée chercher ton bureau et ta chaise dans ta chambre, pour les y descendre. J’ai cru qu’elle allait se rompre le cou !

    Pris d’un sursaut, Raphaël gémit, scandalisé par ce qu’il entendait :

    — Hééé, mais c’est à moi ! Pourquoi est-ce qu’elle n’a pas été chercher le sien ?

    — C’est bien ce que je lui ai demandé, mais elle m’a répondu que quand on n’était pas capable de garder un emploi, on n’avait pas besoin de bureau. Ce sont ses propres mots.

    — C’est pas juste…

    L’espace d’un instant, il hésita à se rendre à la cave pour réclamer la restitution de ses biens. Mais conscient que sa cousine l’enverrait paître plutôt que de l’écouter, il se résigna à les lui abandonner. Une question sur le bout de la langue qui commençait à le démanger, il s’accroupit à la hauteur de son compagnon.

    — Dis… tu sais ce que c’est, toi, que cette histoire d’homme à tout faire ?

    — Elle ne t’en a pas parlé ?

    — Vaguement. (Il eut une moue.) Je crois qu’elle compte proposer ses services contre rémunération.

    D’un petit hochement du museau, Mistigri approuva.

    — C’est ce qu’elle m’a également expliqué.

    Puis, curieux, il vint poser ses pattes sur les genoux de Raphaël et loucha sur son chargement.

    — C’est ce qu’elle t’a demandé de lui faire imprimer ?

    Pour toute réponse, Raphaël émit un grognement et lui planta l’une des publicités devant le museau. Le chat la parcourut rapidement des yeux et un petit miaulement lui échappa.

    — Eh bien… espérons que ça nous rapportera quelque chose.

    — Je n’en suis pas certain, bougonna Raphaël. Tu as vu, non ? Elle commence déjà à mentir sur son sexe, alors…

    — Alors je suis persuadé que ta cousine a de bonnes raisons de le faire, le coupa son interlocuteur, ce qui fit naître la surprise sur les traits de Raphaël.

    — Lesquelles par exemple ?

    — Eh bien… peut-être ne souhaite-t-elle pas que l’on devine qu’on aura affaire à elle ?

    De plus en plus perdu, Raphaël s’exclama :

    — C’est stupide !

    Bien sûr, il comprenait que leurs origines pouvaient poser problème. Poupée et Pierrot de Porcelaine, ils étaient tous deux originaires d’un royaume situé à l’extrême Est de Grande Mère et qui, malheureusement, n’avait pas très bonne réputation. À cause de cela, leurs voisins ne les aimaient pas beaucoup, et il sentait souvent comme un malaise quand il pénétrait quelque part, même sans être accompagné de sa cousine. Mais… bon sang, ce n’était pas en mentant que les choses s’amélioreraient !

    — Peut-être, oui, fit Mistigri, mais je crois que ça a de l’importance pour elle.

    Puis, lassé de cette discussion, il jeta un regard par-dessus son épaule, en direction du canapé. Là où son coussin fétiche trônait en permanence. Une sensation d’engourdissement s’empara de son corps. Il restait encore un peu de temps avant le dîner. Assez pour faire un petit somme.

    — Tu sais, reprit-il en revenant à Raphaël. Je crois que tu devrais en profiter pour aller te reposer. Dans les jours qui viennent, j’ai peur qu’elle ne t’en laisse pas vraiment le temps.

    Et, sans attendre de réponse, il partit au petit trot en direction du canapé. Les lèvres pincées, Raphaël le suivit du regard et se redressa au moment où l’autre s’allongeait en boule sur son coussin.

    La paperasse serrée contre lui, il se tourna en direction de la cave, hésita, avant de secouer la tête. Non. Mieux valait attendre qu’elle sorte de là par elle-même. Il ne tenait pas à s’attirer ses foudres.

    Cela décidé, il gagna le premier étage, où un petit couloir au parquet mal ciré l’accueillit, ainsi que quatre portes. La sienne avait été laissée entrouverte par sa cousine et, comme il s’y attendait, il n’y avait plus aucune trace de son bureau ou de sa chaise dans la petite pièce qui lui servait de chambre. À la place, juste un rectangle vide, le long du mur de gauche, un peu de poussière et ses effets éparpillés sur le sol. Il pesta tout en refermant la porte du pied derrière lui.

    Elle lui aurait décidément tout fait !

    Dans son dos, près de la porte, une commode. Sur le dessus, trois têtes en bois, dénuées de visage. Sur deux d’entre elles trônaient de gros chapeaux à grelots, aux couleurs différentes de celui qu’il portait déjà. La tête du milieu était vide.

    Après avoir verrouillé sa porte (De crainte que sa cousine ne revienne lui voler ses affaires), il alla déposer les prospectus sur le meuble et s’y accouda, une joue écrasée contre sa main.

    Il fit glisser un doigt le long de la première feuille et émit un reniflement agacé. Dire qu’elle avait dépensé leurs dernières économies pour ces machins-là ! Se rendait-elle compte qu’à côté de ça, il ne leur restait presque plus rien à manger ? Quelques bocaux… deux ou trois, et aucun ne contenait quoique ce soit de plus consistant que des légumes.

    Il s’étonnait d’ailleurs qu’elle lui ait remis de l’argent pour effectuer cette dépense. Pingre comme elle l’était, il devinait qu’elle avait dû mener une bataille éprouvante contre elle-même. Pas plus tard que la semaine dernière, il lui avait demandé quelques sous pour leur faire un peu de courses. Il se souvenait encore de sa réaction. De sa mine décomposée, de cette main portée à son cœur, comme si un arrêt cardiaque la menaçait. Au final, il avait obtenu moitié moins de ce qu’il espérait et ça n’était déjà pas grand-chose.

    Au souvenir de tous ces aliments délicieux auxquels il avait dû renoncer en entrant chez l’épicier, son estomac s’éveilla et partit dans une longue plainte. Une plainte plutôt pitoyable. Contrarié, il mena une main à son ventre et appuya dessus. Sans succès, car les grognements redoublèrent d’intensité. Dans un soupir las, il se traîna jusqu’à son lit et s’y jeta, tête la première contre l’oreiller.

    Pendant quelques secondes, il resta là, sans bouger, puis il leva la main pour se débarrasser de son chapeau et le repoussa sur le côté.

    Il ne parvenait pas à comprendre sa décision. Elle qui refusait les tâches subalternes, elle qui n’était pas plus capable que lui de conserver un emploi, pourquoi désirait-elle à ce point se lancer dans cette nouvelle carrière ? Si c’était pour se retrouver à passer le balai dans les rues, autant aller directement demander du travail auprès de la mairie. Pensait-elle qu’ils pouvaient se permettre de faire les difficiles ? De choisir ce qu’ils voulaient ou ne voulaient pas faire ?

    Bien sûr que non ! Et si elle avait eu deux sous de jugeote, elle n’aurait jamais usé leur argent de cette façon !

    C’est ce qu’il pensait… ce à quoi il songeait avec amertume au moment où le sommeil vint le visiter. Il battit des paupières et se tourna sur le flanc.

    L’instant d’après, il dormait.



    3

    On frappait à sa porte. Ce avec une belle insistance et depuis suffisamment longtemps pour parvenir à le tirer d’un sommeil qu’il avait lourd. L’esprit encore comateux il ouvrit les yeux de moitié.

    Qui… ?

    — Raphaël ! Raphaël ! Nom d’un petit Pantin, est-ce que tu vas ouvrir cette fichue porte ?

    La voix de sa cousine, furieuse et autoritaire. La poignée de sa porte s’abaissa une fois, deux fois, trois fois, sans que les coups ne cessent.

    Dans un bâillement, il se redressa en se grattant le crâne. Autour de lui, ses draps étaient défaits et son chapeau avait dû chuter à terre pendant son sommeil. Il pouvait l’apercevoir à la droite de son lit, masse bariolée et avachie.

    — Raphaël ! Mais qu’est-ce que tu fiches ?

    Sa bouche s’ouvrit pour libérer un second bâillement et il daigna enfin se lever. Les paupières encore lourdes de sommeil, il se frotta les yeux d’une main, tout en déverrouillant la porte de l’autre. D’une voix pâteuse, il questionna :

    — Cousine, qu’est-ce que… ?

    Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’elle l’agrippait par le poignet et le tirait à sa suite. Le jeune homme se sentit partir en avant, manqua de trébucher, et se retrouva à courir derrière elle. Un glapissement lui échappa.

    — Cousine ! Cousine ! Attends !

    Sans lui accorder d’attention, elle dévala les escaliers sur le même rythme.

    — Cousine… cousine, je vais tomber !

    Ils faisaient un tel barouf que Mistigri, à la fois curieux et inquiet, quitta son coussin pour sortir la tête dans le hall d’entrée. Ils passèrent sans le remarquer et ce ne fut qu’une fois arrivés devant la porte ouverte de la cave que Dolaine daigna brusquement faire halte.

    Emporté par son élan, Raphaël tomba dans les escaliers. Une chance pour lui, la chute fut de courte durée. Il s’écrasa sur le sol d'une petite pièce sombre et un « Ouf » douloureux lui échappa.

    Sans se presser, Dolaine le rejoignit. Et à en croire son froncement de sourcils désapprobateur, elle devait s’imaginer que se couvrir ainsi de ridicule l’amusait. Une main portée au bas de son dos, le jeune homme se redressa, non sans quelques difficultés. Les traits tordus de douleur, il avisa le meuble qui lui faisait face et tendit un doigt dans sa direction.

    — Hé ! Mais c’est mon bureau !

    Une claque s’écrasa contre l’arrière de son crâne, lui arrachant une petite plainte.

    — Mais cousine, c’est mon… !

    Dolaine le frappa encore, puis encore, ce jusqu’à ce qu’il ne s’écarte pour se mettre hors de sa portée.

    — Il n’y a pas de « mon bureau » qui tienne, répliqua-t-elle en plantant ses poings à hauteur de ses hanches. Je te rappelle que c’est moi qui ai acheté cette maison : tout ce qui s’y trouve m’appartient !

    — Mais… mais c’est moi qui l’ai payé avec…

    — Je ne veux pas le savoir ! Qu’est-ce que tu t’imaginais ? Tu vis gratuitement sous mon toit, alors que tu n’es même pas capable de conserver un travail plus de deux mois. Il faut bien que je me rembourse !

    Raphaël se renfrogna.

    — Toi non plus tu n’es pas capable de ramener de l’argent, marmonna-t-il tout bas.

    — Pardon ?

    — Rien, rien…

    Puis il baissa le nez en direction de ses pieds, histoire de ne plus avoir à affronter son regard scrutateur.

    Dolaine finit par se désintéresser de lui et s’avança au milieu de la pièce. Elle ouvrit les bras en grand et questionna :

    — Alors ?

    Raphaël jeta un regard tout autour de lui. Alors ? Alors quoi ? Tout ce qu’il voyait c’était une pièce débarrassée du foutoir qui l’encombrait en temps normal et qui, selon toute vraisemblance, avait été transformée en une sorte de bureau lugubre.

    — Heu, commença-t-il, pas certain de savoir s’il devait prendre le risque de se montrer franc. Heu… c’est pas mal… mais à quoi est-ce que ça va bien pouvoir te servir ?

    Avec un claquement de langue agacé, elle abaissa les bras.

    — Vraiment, Raphaël, tu es si stupide qu’il y a des fois où je me demande si nous sommes de la même famille. À quoi veux-tu donc que cela me serve ? À accueillir nos clients, tiens !

    — Quoi, ici ?! s’exclama-t-il en retour, horrifié.

    Enfin, elle n’était pas sérieuse ! Elle voulait vraiment les recevoir à la cave ? Avec ce sol en terre ? Cette humidité ? Cette lucarne qui laissait à peine passer la lumière extérieure et qui nécessitait que l’on allume une bonne dizaine de bougies pour bénéficier d’un semblant de visibilité ? Il y en avait d’ailleurs partout. À droite et à gauche du bureau, comme sur le petit meuble qui se tenait sur sa gauche, et qui aurait eu grand besoin d’une remise à neuf tant son séjour prolongé ici lui avait donné mauvaise mine.

    — Eh bien quoi ? Ça te pose un problème, peut-être ?

    — Heu… je…

    — Et où d’autre aurais-tu voulu que je les accueille, dis-moi ? Dans le salon ? Sois un peu sérieux ! (Elle adressa un coup d’œil critique à l’ensemble de la pièce.) Bien sûr, ce sera mieux une fois que nous aurons pu récupérer l’éclairage au gaz, mais en attendant… (Puis elle lui fit face de nouveau.) Au fait, et les publicités ?

    Ah oui, les publicités… il les avait complètement oubliées celles-là.

    — Dans ma chambre, répondit-il en désignant le plafond du doigt.

    Dolaine eut un hochement de tête satisfait.

    — Bien, parfait ! Il faut croire que, pour une fois, tu ne te seras pas montré trop empoté.

    Bien que son visage s’assombrit sous l’insulte, Raphaël ne jugea pas utile de répliquer. Sans remarquer son trouble, Dolaine poursuivit :

    — Nous irons les distribuer demain. Chez les voisins, près de la gare, partout où ça pourra nous être utile. Et vraiment, ce serait bien un monde que personne dans cette foutue ville n’ait besoin de mes services !

     Erwin Doe ~ 2004 - 2014

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