• Episode 1 - Partie 2

     

    Un long voyage

     

    Épisode 1 : Sétar

     

    Partie 2

     

     

     

    4

     

    — S’il vous plaît ! Monsieur, s’il vous plaît !

     

    Raphaël se tenait près de la gare. Un prospectus tendu, le reste plaqué contre son torse, il courrait d’un bout à l’autre de la petite place, le son de ses grelots accompagnant chacun de ses mouvements.

     

    Un train venait de desservir de nouveaux voyageurs, déversant une foule hétérogène dans les rues de Sétar : individus pressés, familles en vacance ou juste de passage, femmes seules ou accompagnées de quelques tuteurs ou amies. Des étrangers, mais également quelques natifs. Des fils et des filles parties poursuivre leur vie ailleurs et revenant rendre visite aux leurs, ou bien des pères de famille épuisés qui rentraient de déplacement.

     

    — S’il vous plaît !

     

    — Fiche-moi la paix toi ! lui lança l’homme trapu à qui il s’adressait, tout en faisant un écart pour l’éviter.

     

    Les derniers voyageurs le dépassèrent et, bientôt, Raphaël se retrouva seul face à la gare routière. Le bras qu’il tendait toujours s’abaissa mollement. Ses épaules s’affaissèrent, son cou fléchit en avant, comme si un poids venait de s’écraser sur son dos.

     

    Voilà trois jours qu’il œuvrait de cette façon. Chaque matin, il se rendait ici, sur ce lieu où, selon sa cousine, il serait plus facile de trouver des clients qui n’auraient pas déjà des préjugés à leur égard. Il y passait la journée à attendre les voyageurs. Des voyageurs qui, pour la plupart, refusaient de lui sacrifier la moindre seconde de leur existence. Ils passaient devant lui, le bousculaient parfois, mais s’écartaient le plus souvent. Certains l’envoyaient paître, d’autres se contentaient de l’ignorer ou de lui jeter des regards noirs. Au final de quoi, le tas de publicités qu’il transportait n’avait guère diminué.

     

    Son ventre, vide depuis le début de la matinée, poussa une plainte. Les doigts qui tenaient les prospectus se crispèrent et une bouffée de colère l’envahit. Si seulement sa cousine n’avait pas dépensé toutes leurs économies pour ces choses… si seulement il avait eu la jugeote, puis la force, de lui faire entendre raison… !

     

    Frustré, il leva le bras pour les jeter à terre, mais fut incapable d’aller au bout de son geste. Sa cousine avait mis toute sa foi dans cette paperasse. Elle y croyait vraiment, elle était persuadée qu’elle leur permettrait de redresser leur situation… et lui ne se sentait pas le courage de livrer à la merci du vent les derniers fragments de cet espoir.

     

    Il se détourna de la gare et leva les yeux en direction du ciel. Il allait bientôt être dix-huit heures et, d’ici une heure, peut-être plus, le soleil commencerait à se coucher. Il n’avait aucune envie d’être encore là quand le phénomène se produirait mais… que pouvait-il faire d’autre ? Rentrer ? Affronter la déception de sa cousine face à son nouvel échec ? Et tout ça pourquoi ? Pour aller s’enfermer dans sa chambre, affamé, où il finirait par envier les voisins qui, eux, ne manquaient de rien ?

     

    Il ne croyait pas qu’une bonne surprise l’attendait à son retour. Pas une seule seconde. Ses efforts jusqu’ici n’ayant rien donné, pourquoi cela changerait-il ? Sa cousine avait distribué leur publicité un peu partout en ville. On connaissait à présent leur activité. Mais rien… aucune visite… personne n’était venu frapper à leur porte et personne ne le ferait. Ni ce soir, ni jamais… il en était conscient et il pensait que, tout au fond d’elle, sa cousine l’était tout autant. Seulement, contrairement à lui, elle refusait de baisser les bras.

     

    De nouveau, son ventre gémit et, tandis qu’il y portait une main, une idée lui traversa l’esprit. À cette heure-ci, les épiceries croulaient sous la clientèle : la ménagère venue chercher ce qu’il lui manquait pour préparer le repas du soir, les touristes qui ne désiraient pas dépenser trop d’argent en restaurant, ou même les travailleurs qui, après une dure journée, venaient s’acheter de quoi grignoter et boire un coup en attendant le dîner. Il n’aimait pas voler, mais il ne connaissait pas de meilleur moment pour que son forfait passe inaperçu. Et puis, ce n’était pas comme si leur situation n’était pas désespérée. Il fallait bien que le temps passé en la compagnie irritante de Mathias lui serve enfin à quelque chose !

     

    Sans se rendre compte qu’une publicité lui échappait, il quitta la petite place au pas de course. La feuille vola, virevolta, puis alla s’écraser aux pieds d’une robe sombre.

     

     

     

    5

     

    Un sourire satisfait aux lèvres, Raphaël referma la porte de leur habitation. Sous ses vêtements, les aliments dérobés formaient une bosse.

     

    — Cousine ! Cousine ! Viens voir, je nous ai rapporté quelque chose, appela-t-il en passant ses mains sous son haut pour en tirer une miche de pain, ainsi qu’un bocal de verre hermétiquement clos.

     

    N’obtenant aucune réponse, il leva le nez en direction du plafond. Soit elle n’était pas encore rentrée, soit elle était dans sa chambre et ne l’entendait pas. Il hésita à monter à l’étage pour s’en assurer, avant de juger que rien ne pressait. Autant les déposer quelque part dans la cuisine, bien en vue, pour qu’elle ne puisse pas les louper quand elle viendrait faire son inspection qui, depuis la veille, était presque devenue une obsession. Toutes les trois ou quatre heures, elle allait ouvrir et fermer leurs placards, comme si elle espérait qu’un miracle se produirait et qu’elle les découvrirait soudain pleins à craquer.

     

    En chantonnant, il pénétra dans le salon et, là, écarquilla les yeux. Avachie sur leur vieux fauteuil, sa cousine était en piteux état : le visage sale de terre, les vêtements également, un accro à sa robe et les cheveux en bataille.

     

    — Cou… cousine ?! Mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?

     

    Dolaine lui adressa un geste las de la main.

     

    — C’est rien, ne t’en fais pas. J’ai juste voulu nous chiper quelque chose à manger.

     

    Près d’elle, couché sur son coussin, Mistigri le fixait. Raphaël s’approcha de la table basse et y déposa son chargement, avant de s’asseoir à même le sol. Il avait du mal à en croire ses oreilles.

     

    — De chiper ? Tu veux dire que tu as essayé de voler, cousine ?

     

    Décidément, ils n’appartenaient pas de la même famille pour rien !

     

    Dolaine eut un reniflement agacé.

     

    — Tu connais les Balutel ? Ces foutus bourgeois possèdent un potager suffisamment gros pour nourrir une bonne partie du quartier avec. Alors je me suis dit que quelques fruits et légumes en moins… ça ne leur manquerait pas. (Elle abattit son petit poing sur sa cuisse.) J’y étais presque ! À deux doigts ! Mais quelqu’un m’a vu et a lâché les chiens. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour leur échapper…

     

    Puis elle ferma les yeux, installant entre eux un silence que Raphaël, gêné, n’osa briser. Sur son coussin, Mistigri bâilla, puis entreprit de s’étirer. Longuement. D’abord vers l’avant, puis vers l’arrière. Une patte levée, puis l’autre. Au bout de ce petit exercice, Dolaine rouvrit les yeux et, brusquement, se redressa.

     

    — Où sont les prospectus ? C’est pas vrai ! Tu les as tous distribués ?!

     

    Elle semblait si heureuse que Raphaël fut peiné de devoir lui avouer la vérité. Il sortit le tas de feuilles de sous ses vêtements.

     

    — Non, ils sont là.

     

    L’expression pleine d’espoir de la Poupée se fit déçue, puis horrifiée. Dans un petit cri, elle se jeta en avant pour les lui arracher.

     

    — Bon sang, Raphaël, fais un peu attention ! (Elle les manipulait avec tant de précautions qu’on aurait pu croire qu’elles étaient faites de verre. Plusieurs, sur le dessus du tas, étaient froissées ou cornées.) Tu sais pourtant combien ça nous a coûté !

     

    — Qu’est-ce qu’on s’en fiche ? Personne n’en veut de toute façon.

     

    — Comment ça, personne ?

     

    Renfrogné, Raphaël avoua :

     

    — Eh bien oui, personne ! Si on ne m’ignore pas, on m’insulte. Les gens n’en veulent pas, cousine, ils ont passé la journée à m’éviter comme si j’avais la peste.

     

    — Mais… mais tu as tout de même pu en donner quelques-unes, pas vrai ?

     

    — Oui, mais puisque de toute façon elles ont certainement dû atterrir à la poubelle, c’est comme si ça n’avait servi à rien.

     

    Dolaine baissa les yeux sur le tas de feuilles. Était-il possible qu’il dise vrai ? Elle secoua vigoureusement la tête. Non. Elle refusait d’y croire !

     

    — Retournes-y ! lui intima-t-elle en voulant lui rendre les publicités. Tu auras peut-être plus de chance avec les trains de nuit.

     

    Raphaël poussa une plainte et recroquevilla ses mains contre son torse, refusant par ce geste de les récupérer.

     

    — Pourquoi moi ? Tu n’as qu’à le faire, toi ! J’ai assez travaillé comme ça.

     

    — Qu’est-ce que tu es en train d’insinuer ? s’emporta-t-elle. Tu penses peut-être que je n’ai rien fait aujourd’hui ? Que je suis restée à la maison toute la journée à me tourner les pouces ? Bon sang, Raphaël, est-ce que je dois te rappeler que si nous sommes dans cette situation c’est aussi parce que tu n’es pas capable de garder un emploi ?

     

    L’expression de Raphaël s’assombrit.

     

    — Pourquoi est-ce qu’il faut toujours que tu remettes ça sur le tapis ?

     

    — Parce que c’est la vérité.

     

    — Non, tu es injuste ! Tu n’arrêtes pas de dire que tout est de ma faute, mais toi aussi tu ne fais aucun effort !

     

    Une lueur dangereuse passa dans le regard de son interlocutrice.

     

    — Qu’est-ce que je dois comprendre ?

     

    Incapable de l’affronter en face, Raphaël baissa le nez en direction de ses cuisses.

     

    — Bien, oui… si tu étais moins fière, du travail, tu pourrais en trouver. Mais non ! Tu refuses, sous prétexte que tu es trop bien pour ça, que tu ne veux pas faire la bonniche et toutes ces choses, mais… (Il abattit ses mains sur la table basse, faisant trembler les aliments qui s’y trouvaient.) mais qu’est-ce que ça a de mal, au fond, de faire le ménage chez les gens ? D’accord, ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable, mais quand on a besoin d’argent, cousine, on ne choisit pas ! Si on me donnait cette chance, à moi, crois-tu que je la refuserai ?

     

    Face à lui, Dolaine semblait avoir perdu toute combativité. Figée, elle bégaya :

     

    — Tu… tu penses vraiment ce que tu dis ? Tu crois que je choisis ?

     

    — Il y a eu les Marc, et aussi les Boissette. Chaque fois que tu as démissionné, tu m’as dit…

     

    — Je t’ai dit que j’étais partie de moi-même, parce que je valais mieux que ça, oui, mais ça n’était pas la vérité, Raphaël ! Et si je l’ai fait, c’est uniquement parce que je ne voulais pas que tu ailles créer des problèmes. Nous en avons suffisamment comme ça !

     

    Perdu, Raphaël les contempla, elle et Mistigri.

     

    — Comment ça ?

     

    La Poupée se laissa retomber sur le canapé. Elle secoua doucement la tête.

     

    — Tu crois que c’est simple pour moi, mais ce n’est pas vrai. Pourtant, je fais des efforts. Vraiment ! Seulement ici, ça ne suffit pas. Beaucoup ne veulent pas me donner du travail parce qu’ils pensent que je serai un danger pour leurs enfants, d’autres parce qu’ils pensent que je risque d’en être un pour les enfants de leurs voisins. Si ce n’est pas ça, alors c’est parce qu’ils ont peur du qu’en-dira-t-on… ou simplement parce qu’ils me méprisent. (Elle plongea le visage entre ses mains.) Aujourd’hui, j’ai passé la journée à courir de porte en porte, pour distribuer notre publicité… si tu savais de quelle façon on m’a reçu, chaque fois qu’on m’a prise sur le fait !

     

    Compatissant, Mistigri posa une patte sur la cuisse de la jeune femme. Puis il tourna le regard en direction de Raphaël.

     

    — Tu sais, ta cousine a accepté toutes sortes d’emplois depuis qu’elle est là. Le dernier en date consistait à nettoyer les rues touristiques. Ça remonte à un peu plus de deux mois.

     

    De plus en plus perdu, Raphaël gémit :

     

    — Mais… mais je n’en savais rien !

     

    Dolaine redressa la tête. Ses sourcils s’étaient de nouveau froncés.

     

    — Bien sûr que tu n’en savais rien ! Je n’avais pas envie d’inventer un autre mensonge si cette fois encore on me mettait à la porte. Je partais quand tu dormais. Comme c’était un travail nocturne, je pensais que ce serait l’idéal pour moi. Que ça ne gênerait personne. Mais non ! Non, parce que des gens ont été se plaindre. Soi-disant que ce n’était pas une bonne image à donner au tourisme. Que ça pourrait les inquiéter, vois-tu, de savoir que des Poupées arpentent les rues où ils logent en famille.

     

    Furieuse et frustrée, elle abattit plusieurs fois son poing sur sa cuisse.

     

    — Si on ne veut pas me donner du travail parce que je suis une Poupée, on ne m’en donne pas parce que je suis une femme. Si ce n’est pas ça, alors c’est parce que je suis trop petite, ou bien pas assez qualifiée. Quoique je fasse, il y a toujours quelque chose qui cloche. Je me tais, je ne dis rien, mais au bout d’un moment, je commence à en avoir assez d’être traitée de cette façon !

     

    Elle posa les yeux sur Raphaël.

     

    — Et puis, je ne te l’ai jamais dit, mais depuis quelque temps, nous recevons des lettres anonymes. Si elles ne sont pas injurieuses, alors elles cherchent à nous intimider. J’ai été porter plainte, mais les autorités s’en moquent. Je suis même prête à parier qu’elles pensent que nous le méritons.

     

    — Le mois dernier, nous avons même reçu une pétition, ajouta Mistigri.

     

    — Une pétition ? répéta Raphaël. Mais pourquoi faire, bon sang ?

     

    — Tu ne devines pas ? lui répondit Dolaine. Mais pour nous demander de partir ! Une partie de la ville l’a signée. Tu le sais comme moi, Raphaël, le tourisme a explosé ces trois dernières années. Sétar a même prévu de s’agrandir. Elle veut offrir le meilleur à ses visiteurs et… nous, vois-tu, nous sommes comme une épine dans son pied.

     

    — Encore une chance que les lois locales interdisent de vous expulser, fit Mistigri en tournant les yeux dans sa direction.

     

    Dolaine eut un hochement de tête. Oui, heureusement. Toutefois, elle devinait que ça ne les empêcherait pas d’essayer. À la base, pourtant, la ville avait été construite dans le but d’y accueillir tous ceux qui voudraient s’y installer, ce qu’importe leurs origines. Malgré tout, la population humaine y restait majoritaire. De façon écrasante, même. Leurs ennemis étaient donc nombreux.

     

    — Je ne comprends pas… je n’y comprends rien, fit Raphaël. Pourquoi est-ce que vous ne m’en avez pas parlé plus tôt ?

     

    — Pour que tu t’énerves et que tu ailles nous créer des ennuis ? Je te connais, Raphaël, quand tu te lâches, tu es pire qu’un poison.

     

    — Mais…

     

    — Mais, rien du tout ! Mais, nous ne pouvons pas nous permettre de provoquer de scandale. Nous sommes tout juste tolérés ici, et tu le sais aussi bien que moi.

     

    Aussi choqué que scandalisé, Raphaël sentit monter en lui une bouffée de colère. Elle monta, monta, jusqu’à ce que, ne trouvant aucun exutoire, personne sur qui se déverser, elle ne crève et s’évapore pour ne laisser derrière elle que l’abattement le plus total.

     

    — Finalement, fit-il, c’était peut-être une erreur de venir ici.

     

    Sa cousine eut un haussement de sourcils. Il poursuivit :

     

    — Peut-être que nous devrions retourner à Porcelaine. Là-bas, au moins, nous avions notre place.

     

    Dolaine sentit sa colère exploser. D’un bond, elle se jeta sur ses pieds et siffla :

     

    — Comment oses-tu dire ça ?

     

    Les lèvres pincées, Raphaël la contempla en silence.

     

    — Alors c’est ce que tu veux ? ajouta-t-elle en faisant un large mouvement du bras. Leur donner raison ?

     

    — Mais… cousine…

     

    Une main levée, comme s’il cherchait à la calmer, Raphaël n’eut pas le temps d’en dire plus qu’elle ajoutait déjà :

     

    — Pas question ! (Elle fit furieusement voler ses boucles blondes de gauche à droite.) Tu m’entends ? Pas question ! Je refuse de les laisser gagner. Ni eux, ni les habitants de Porcelaine. Je suis ici chez moi. J’ai le droit d’y vivre autant que n’importe qui d’autre.

     

    Elle serrait les poings. Le regard baissé, Raphaël n’osait plus l’affronter en face. Une moue contrariée retroussait toutefois sa lèvre inférieure.

     

    — Alors c’est ça, fit-il dans un murmure. Par fierté, tu préfères que nous mourions tous de faim ?

     

    À la manière d’une bombe sur le point d’exploser, Dolaine se mit à trembler.

     

    — Toi, siffla-t-elle méchamment, mais de quel côté es-tu ?

     

    Choquée qu’elle puisse en douter, Raphaël releva la tête.

     

    — Mais… mais du tien !

     

    — Ah oui ? Alors pourquoi est-ce que je n’en ai pas l’impression ?

     

    Lui aurait-elle craché au visage qu’elle n’aurait pas pu le blesser davantage. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait ? Était-ce réellement là toute la confiance qu’elle lui accordait ? Il avait tout quitté pour la rejoindre. Tout ! Comment pouvait-elle aussi facilement l’oublier ?

     

    Son regard balaya la pièce. Perdu. Une grande fatigue venait de s’abattre sur ses épaules et, chancelant, il entreprit de se relever. Sans un mot, il quitta le salon. Ses pas se firent entendre dans les escaliers.

     

    Mistigri, le museau levé en l’air, poussa un soupir proche d’un miaulement.

     

    — Tu n’aurais pas dû lui parler sur ce ton. Tu sais bien que Raphaël s’est toujours davantage soucié de ton bonheur que du sien.

     

    Dolaine se tourna brusquement dans sa direction.

     

    — Toi, ferme-là ! Je te rappelle que je n’ai encore rien avalé aujourd’hui, aussi si tu ne veux pas finir dans le four… (Elle attrapa sur le canapé un coussin qu’elle lui jeta.) fiche-moi le camp !

     

    Mistigri feula et sauta du canapé au moment où le coussin allait l’atteindre. À son tour, il quitta le salon.

     

    À présent seule avec sa conscience, Dolaine s’assit lourdement sur le canapé et plongea son visage dans ses mains. Elle n’était pas fière. Pas fière du tout.

     

    Ses mains glissèrent le long de son visage et elle se laissa aller en arrière, contre le dossier, les yeux levés en direction du plafond.

     

    Bien sûr, Raphaël avait raison. S’obstiner dans sa décision serait pure folie. Ils gênaient tant à Sétar qu’à cause de cela, plus personne ne leur proposerait de travail nulle part. Pas avant longtemps, en tout cas. Et d’ici là, il leur fallait bien survivre.

     

    Le voyage jusqu’à Porcelaine coûterait cher, mais en vendant la maison, ils gagneraient de quoi rentrer et commencer une nouvelle vie là-bas. Trouver preneur s’avérerait facile. Les gens d’ici voulaient à ce point les voir partir qu’on s’empresserait de la lui racheter.

     

    Et elle dans tout ça ?

     

    Se réintégrer ne poserait pas beaucoup de problèmes à son cousin. On lui reprocherait certainement de l’avoir suivie, d’avoir pour cela tourné le dos aux siens et, surtout, de ne pas avoir honoré ses fiançailles, mais on ne le tiendrait pas à l’écart très longtemps. Et puis, ses parents le soutiendraient. Elle, par contre… qu’elle soit ici ou chez les siennes, on continuerait de la mépriser. On ne verrait pas son retour d’un bon œil et l’idée d’avoir à les affronter lui donnait la nausée. Elle songeait à leurs remarques. À sa famille. Aux brimades qui recommenceraient. Et dire qu’elle avait quitté son royaume pour y échapper…

     

    Mais que pouvait-elle faire d’autre ? Fuir de nouveau ? Chercher à s’installer ailleurs ? Il lui fallait se rendre à l’évidence : où qu’elle aille, elle souffrirait de la mauvaise réputation des siennes.

     

    Et tout ça par la faute de leur tradition… de leur stupide, stupide, tradition. Car si les siennes observaient un régime végétarien, à quelques occasions, la coutume les poussait à se régaler de la chair d’enfants humains. En conséquence, on les craignait autant qu’on les détestait.

     

    Pourtant, si les siennes l’avaient mise à l’écart, c’était justement suite son refus de continuer à se soumettre à cette coutume. Mais sa parole ne possédait pas la moindre valeur. Ici, à Sétar, tout le monde la prenait pour une tueuse d’enfants. Et pas seulement elle, mais également chaque peuple de Porcelaine : Les Pantins, les Pierrots et même les Clowns subissaient la méfiance du genre humain. Une situation qu’elle trouvait injuste.

     

    Elle songea à ce Clown qui, peu de temps avant son départ, s’était entiché d’elle. Aurait-elle su ce qui l’attendait à l’extérieur qu’elle aurait certainement consenti à l’épouser. Les Clowns de Porcelaine n’acceptaient pas facilement les intrus en leur sein, mais leur union lui aurait servi de passe-droit, en même temps que de l’éloigner des siennes et de leur colère.

     

    À son départ du royaume, il était venu l’attendre à la frontière. Un Clown tenait sa fierté en plus haute estime que sa vie, aussi ne lui avait-il offert ni larmes, ni supplications destinées à la faire changer d’avis. Il désirait seulement la voir une dernière fois. Et puis, lui remettre un cadeau d’adieu : un superbe bracelet, sertie de pierres précieuses. Les Clowns de Porcelaine, en tout cas ceux des Cavernes, étaient connus pour leur richesse, leur territoire se situant au cœur même des plus grosses mines de diamants de tout Ekinoxe. Son soupirant n’était toutefois qu’un Clown des Montagnes et, sans oser lui poser la question, elle n’avait pu s’empêcher de se demander par quel tour de force pareille richesse s’était retrouvée entre ses mains. Héritage familial, peut-être ? Ou bien…

     

    Quoiqu’il en soit, il désirait qu’elle l’emporte, espérant qu’ainsi elle ne l’oublierait pas.

     

    Le pauvre… s’il avait su comment son présent devait terminer ! Une partie des pierres lui servit à rassembler les fonds pour arpenter Ekinoxe, l’autre à s’installer ici. Ce qu’il lui en restait, après l’achat de cette maison, lui permit de subvenir à ses besoins jusqu’à l’arrivée de Raphaël.

     

    Quant au bracelet… elle en portait encore le squelette au poignet.

     

    Ses doigts caressèrent doucement la chaîne, avant de remonter en direction de la petite poche cousue à l’emplacement de sa poitrine. D’un regard, elle s’assura qu’elle était toujours seule, puis ses doigts glissèrent à l’intérieur de l’ouverture et en ressortir avec une grosse pièce. De couleur jaune, presque brune, frappée d’un soleil sur l’une de ses faces.

     

    Voilà tout ce qu’il restait de ses ventes. Un seul et unique Soleil. De quoi tenir un bon mois. Devinant qu’elle pourrait se retrouver dans une situation aussi compliquée, elle avait toujours refusé de s’en séparer, préférant attendre le bon moment, celui où elle n’aurait d’autre choix. Sans doute le moment était-il venu, mais… il fallait qu’elle y réfléchisse encore un peu. Qu’elle soit certaine de ne pas commettre d’erreur en abattant son dernier joker. Car ensuite, il ne lui resterait plus qu’à vendre une à une ses possessions, et celles-ci ne valaient pas grand-chose. Et après ? Si leur situation continuait sur cette voie ? Devaient-ils se contenter d’attendre et d’espérer, jusqu’à avoir dépensé leur dernière Étoile ?

     

    Ils pourraient aussi demander une aide financière à la famille de Raphaël… par le passé, ils y avaient eu recours à deux ou trois reprises. Son cousin et ses parents s’échangeaient encore des lettres et, braves gens, elle savait qu’ils accepteraient de les aider cette fois encore. Mais Raphaël se sentirait humilié et elle savait qu’il ne voulait plus les ennuyer avec cette histoire. Elle-même en conservait un goût amer, d’autant plus que leur générosité ne servirait qu’à prolonger une agonie déjà suffisamment ancienne. Car en définitif, s’ils ne parvenaient à redresser d’eux-mêmes leur situation, alors ils seraient contraints de partir.

     

    Son regard vola autour d’elle : sur ce petit salon qu’elle connaissait bien, avec son vieux canapé et son vieux fauteuil, son tapis usé, et l’horloge bruyante accrochée près de la porte. Combien de temps encore avant de devoir lui faire ses adieux ?

     

    Ce n’était pas seulement l’idée de retourner à Porcelaine qui la désolait, mais surtout le fait de tout abandonner ici. Ses espoirs, sa liberté, comme cette maison qu’elle aimait depuis maintenant une dizaine d’années. À cette époque, elle était habitée par une vieille dame solitaire et presque aveugle qui n’avait pas fait beaucoup de manières pour la lui vendre. Très malade, Dolaine s’était engagée à s’occuper d’elle jusqu’à sa mort. Et après des mois de cohabitation, la malheureuse rendit son dernier soupir, laissant derrière elle son chat : Mistigri.

     

    Elle se souvenait encore de la visite de son unique héritier. Un grand type au regard mauvais qui empocha ce que la vieille femme avait touchée de la vente, avant d’emporter son corps avec lui.

     

    Quant à Raphaël, il devait la rejoindre quelque trois années plus tard.

     

    Et maintenant, il lui faudrait quitter tout ça ? Renoncer à cet endroit où elle se sentait chez elle ? Où, malgré les difficultés, elle avait su trouver une sorte d’équilibre ? Partir serait un véritable crève-cœur. Elle le vivrait comme un déracinement et… au fond d’elle, elle doutait d’en avoir jamais la force.

     

    Les traits crispés, elle fit rouler la pièce entre ses doigts. Elle allait encore attendre un jour ou deux. Leurs estomacs, de toute façon, n’étaient plus à ça près. Ensuite… eh bien, soit on serait venu leur proposer même quelques menus travaux, soit elle s’en servirait pour remplir leurs placards. Pour le reste, ils aviseraient au fur et à mesure.

     

    Elle en était là de ses réflexions, quand des coups se firent entendre.

     

    Surprise, Dolaine sursauta, avant de redresser le dos et de se mordre la lèvre inférieure. Oui, pas de doute, ça venait bien de la porte d’entrée.

     

    Sans se presser, elle se leva. Une petite voix en elle pépiait à l’idée que cela puisse être un client, mais une autre, bien plus forte, se montrait plus pessimiste. Pourquoi croire encore aux miracles ? Ce devait être un voisin… un voisin qui viendrait encore se plaindre… ou bien, oui, peut-être un client, mais un client qui tournerait les talons sitôt qu’il prendrait connaissance de ses origines.

     

    De nouveau, le visiteur frappa. En réponse, elle lança :

     

    — C’est bon ! J’arrive ! J’arrive !

     

    Atteignant la porte, elle en fit tourner le verrou et l’ouvrit.

     

    — C’est pour… ?

     

    La suite mourut dans sa gorge. Les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, elle fixa l’individu en robe sombre qui se dressait face à elle. Des cheveux noirs mi-longs, une peau blanche presque translucide, pas de nez et deux yeux immenses qui avaient des allures de puits sans fond. Ni iris, ni pupilles, ni blanc. Juste deux trous, qui lui dévoraient presque la moitié du visage. Un parapluie ouvert au-dessus de lui, son sourire dévoilait une série de crocs inquiétants.

     

    — Bonjour, fit-il d’une voix ni tout à fait masculine, ni tout à fait féminine. Je suis désolé de vous déranger, mais…

     

    Erwin Doe ~ 2004 - 2014

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