• Episode 1 - Partie 3

    Un long voyage

     

    Épisode 1 : Sétar

     

    Partie 3

     

     

     

    6

     

    Dolaine se tenait dos écrasé à la porte, les bras écartés de part et d’autre de celle-ci, comme si elle espérait pouvoir empêcher son visiteur de l’enfoncer s’il lui en venait l’idée. Dans sa poitrine, son cœur s’était emballé et sa respiration commençait à se saccader. Un vampire… il y avait un foutu vampire sur son paillasson !

     

    Des coups résonnèrent derrière elle, discrets, presque gênés. Dans un petit cri de terreur, elle bondit en avant.

     

    — Excusez-moi, fit la voix de son visiteur. Je sais qu’il se fait tard, mais… je suis ici pour voir monsieur Dolaine. J’ai trouvé sa publicité près de la gare et…

     

    La fin de sa phrase ne parvint jamais jusqu’à son cerveau. Que… que venait-il de dire ? Qu’il avait trouvé l’un de ses prospectus ? Par Moloch, était-il possible qu’elle ait manqué de renvoyer son premier et tant espéré client ?

     

    Sans plus se soucier du danger, elle se jeta presque sur la porte et l’entrebâilla de quelques centimètres. De telle façon que son interlocuteur ne pouvait rien voir d’elle, sinon un œil bleu et méfiant. Celui de droite.

     

    — Est-ce pour lui proposer du travail ?

     

    Le vampire eut un large sourire, un sourire aussi effrayant que celui d’un prédateur qui s’apprête à bondir sur sa proie. Il se pencha à sa hauteur.

     

    — En effet ! Je souhaiterais bénéficier de ses services. (Puis, avec un air interrogateur :) Est-il là ? S’il est occupé, je peux repasser plus tard.

     

    Sur ses gardes, Dolaine le lorgna des pieds à la tête. Elle connaissait la mauvaise réputation des vampires, face à laquelle celle des Poupées faisait presque pâle figure. Pourtant, celui-là n’avait pas l’air d’un mauvais bougre. Il était aimable et n’avait toujours pas essayé de forcer le passage.

     

    Que devait-elle faire ?

     

    Ce type incarnait sans doute sa dernière chance. La dernière avant de devoir revendre tout ce qu’elle possédait pour regagner un royaume qui la méprisait. Et puis, si les vampires n’étaient pas appréciés, ils ne s’en prenaient jamais aux habitants de Porcelaine. Leur dada, c’était plutôt l’espèce humaine, voir les Trolls à l’occasion, à condition que leur peau ne soit pas trop dure. Elle avait même entendu parler d’attaques sur des Merveilleux mais… enfin… ça ne la concernait pas !

     

    Son œil s’étrécit.

     

    — Ses services ne sont pas donnés, vous savez ? Avez-vous au moins de quoi le payer ?

     

    La surprise s’afficha sur les traits de son interlocuteur. Son trouble ne dura toutefois qu’une fraction de seconde, car l’instant d’après il tendait une main en direction du sac en cuir qu’il portait en bandoulière, et en tirait de moitié une grosse bourse pleine à craquer.

     

    — Je pense avoir ce qu’il faut.

     

    Dolaine déglutit. Puis, un doigt tendu en direction de son visiteur, elle dit :

     

    — Je vais vous demander de bien vouloir patienter.

     

    Suite à quoi, elle referma la porte et s’y adossa, éprouvant quelques difficultés à reprendre le contrôle de ses émotions. Non seulement il s’agissait d’un client, mais si elle en croyait la rondeur de sa bourse, le bougre était plein aux as ! Troublée, elle s’éventa de la main. Par les Dieux !

     

    Sa décision prise, elle courut en direction de la cave. À l’intérieur, il faisait sombre, très sombre. Le vestibule lui-même perdait en visibilité, mais rien de comparable à la pièce qui s’étirait à quelques marches sous elle.

     

    Faisant fi de la prudence, elle les dévala et se cogna violemment le genou. Elle gémit, jura et sautilla sur un pied en maudissant l’objet de malheur qui avait osé se mettre en travers de son chemin. Une main posée sur ce dernier, elle reconnut le siège client, le longea plus prudemment, tâtonna en avant pour repérer le bureau et manqua de faire tomber l’un des bougeoirs au passage, qu’elle rattrapa de justesse.

     

    Ses mains continuèrent leur exploration. Un autre bougeoir, un pot à crayon et, là… une petite forme rectangulaire. Elle la secoua à hauteur de son oreille, reconnut le bruit caractéristique que font plusieurs dizaines d’allumettes quand on les maltraite ainsi, et l’ouvrit pour en craquer une. La faible lueur produite par le bâtonnet lui permit de mieux distinguer le bureau. Avec impatience, elle commença à allumer les quelques bougies qui se trouvaient près d’elle.

     

    — Allez, allez, allez !

     

    Dans sa précipitation, elle en oublia toute prudence et ne se rendit compte que quand la flamme lui mordit méchamment le doigt que l’allumette s’était presque entièrement consumée. Un petit cri de douleur lui échappa et elle la lâcha. Puis, les doigts portés à sa bouche, elle écrasa la traîtresse sous sa semelle.

     

    Les bougies situées de l’autre côté du bureau furent elles aussi allumées. Vint ensuite le tour de celles posées sur le petit meuble, sur sa droite, où elle abandonna le paquet d’allumettes pour aller déplacer de quelques centimètres le siège client.

     

    Satisfaite, elle remonta en direction du rez-de-chaussée.

     

    Là, elle s’apprêtait à inviter son visiteur à entrer, quand elle se souvint de son état. Dépeignée et sale comme elle l’était, elle ne devait pas paraître très professionnelle. Dans une bordée de jurons, elle épousseta au mieux sa robe, se baissa pour faire reluire, à l’aide du plat de la main, ses souliers, puis passa les mains sur ses joues et dans ses cheveux.

     

    Cette remise à neuf, quoique sommaire, terminée, elle se racla la gorge et prit une longue inspiration. La seconde d’après, elle ouvrait la porte en grand et se déplaçait sur le côté avec un geste de la main.

     

    — Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer.

     

    Le vampire la dépassa en refermant son parapluie. Avec soulagement, elle nota que s’il jeta un regard autour de lui, il ne s’attarda pas plus que de raison sur son allure.

     

    — Par ici, je vous prie.

     

    Elle l’invita à la suivre en direction de la cave.

     

    — Vous nous excuserez, mais nous avons un petit problème avec l’éclairage. Enfin, j’imagine que ça ne devrait pas trop vous gêner.

     

    Son visiteur approuva d’un signe de tête : en effet, les siens possédaient une bonne vision nocturne.

     

    Dolaine s’engagea dans les escaliers et se retourna pour s’assurer qu’il la suivait. Il avait posé une main sur la rambarde. Une main aux doigts crochus, presque semblables à des serres, et pourtant dépourvus d’ongles. Une vision qui lui fit froid dans le dos.

     

    Une fois en bas, elle lui désigna le siège client.

     

    — Installez-vous.

     

    Derrière elle, l’autre contemplait la pièce avec incertitude. Il la remercia toutefois et, tandis qu’il se débarrassait de ses sacs, dont le deuxième lui pendait dans le dos, elle alla prendre place derrière le bureau. Puis elle croisa les mains devant elle, dans un geste et une expression qu’elle espérait convaincants.

     

    — Je vous écoute.

     

    Le vampire venait tout juste de s’asseoir. Sous le coup de la surprise, sa tête s’inclina légèrement sur le côté, puis il éclata de rire. Dolaine eut un froncement de sourcils. Davantage une façon de masquer son malaise que par réel agacement.

     

    — Oh, je vous demande pardon, fit-il. Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez ce fameux Dolaine.

     

    — Aucune importance, grogna-t-elle. (Puis, en se tortillant avec gêne sur son siège, elle ajouta :) Alors ? Que puis-je pour vous ?

     

    — Ah, oui !

     

    Il redressa le dos et, les mains jointes sur ses cuisses, sembla se perdre dans ses pensées.

     

    — En vérité, je crois que ceci est un peu compliqué. Comment vous résumer… ? (Les puits qui lui servaient d’yeux s’étrécirent.) Eh bien, voilà ! Disons… disons que j’aimerais découvrir le monde.

     

    Dolaine le contempla comme s’il venait de s’exprimer dans une langue étrangère.

     

    — De… hein ?

     

    Qu’était-il en train de lui chanter celui-là ?

     

    — Je suis désolé, dit son visiteur. J’imagine que c’est un peu difficile à comprendre.

     

    — Ce qui est surtout difficile, c’est que je ne vois foutre pas en quoi je pourrais vous être utile.

     

    À moins qu’il ne tienne à l’engager pour lui faire visiter la ville, elle doutait de pouvoir l’aider.

     

    — Eh bien… (De nouveau songeur, il pinça les lèvres, l’air de chercher à mettre en ordre ses idées.) Pour faire simple, je suis à la recherche d’un compagnon de route. Voyez-vous, je n’ai quitté les miens que depuis quelques jours et je me rends compte à quel point notre existence coupée du monde risque de me poser problèmes. Mes connaissances sur les autres royaumes sont plus minces que je ne le craignais et… je ne pensais pas, vraiment pas, que l’on réagirait ainsi à mon contact. Oh, bien sûr, je m’attendais à attirer la méfiance, mais… comment vous dire ?

     

    Il eut un sourire maladroit.

     

    — Voyez-vous… voyager seul, surtout dans ces conditions, n’est pas très amusant. La plupart des gens que j’ai croisés préfèrent m’ignorer quand je m’adresse à eux. D’autres me fuient juste en m’apercevant, et puis… il y en a aussi qui se sont révélés tout à fait hostiles. Vous comprenez, si je dois subir ce type de comportement partout où j’irai, alors je préfère avoir quelqu’un à mes côtés pour rompre ma solitude.

     

    Dolaine émit un petit bruit de gorge. Elle connaissait bien cette sorte de mise à l’écart et savait que ce n’était jamais très agréable d’en être la cible.

     

    — Voici donc les raisons de ma présence ici, poursuivit son visiteur en écartant les mains. Et puisque vous louez vos services, je me suis dit que je pourrais vous engager à la fois comme compagnie, mais aussi comme guide.

     

    Dolaine loucha sur lui d’un drôle d’air.

     

    — C’est une plaisanterie ?

     

    L’expression soudain paniquée, sinon perdue, son interlocuteur ouvrait la bouche pour la détromper, mais elle ne lui en laissa pas le temps :

     

    — Et combien de temps est-ce que vous comptez vous balader comme ça ?

     

    — Je dois avouer que je l’ignore. (Il se pencha en avant.) À votre avis, combien de temps cela pourrait-il demander ?

     

    — Oh bon sang ! lâcha-t-elle, avant de se prendre la tête entre les mains.

     

    Gêné, le vampire se tortilla sur sa chaise et jeta des regards nerveux tout autour de lui.

     

    Un cinglé de première… un beau malade, même. Il ne pouvait pas être autre chose ! Avait-on idée de venir la trouver pour un projet aussi insensé ? Son premier client, en plus ! À croire que les Dieux s’amusaient avec elle.

     

    — Vraiment, fit-elle en redressant la nuque, les mains occupées à recoiffer sa frange, je ne sais pas quoi vous dire. Vous comprendrez que ce n’est pas une décision facile à prendre. Je devrai m’éloigner longtemps de chez moi et…

     

    et elle n’était pas certaine de vouloir de voyager avec lui. Après tout, elle ignorait tout de son visiteur, mis à part qu’il appartenait aux créatures parmi les plus craintes d’Ekinoxe.

     

    Songeuse, elle se passa un doigt sur les lèvres.

     

    — Vous… pour combien de temps encore êtes-vous à Sétar ?

     

    — En vérité, lui répondit-il avec une expression navrée, je devrais déjà être parti.

     

    — Ah !

     

    Elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise et croisa les bras. Une moue aux lèvres et le regard vague, l’une de ses jambes se balançait sous elle sans qu’elle n’en ait vraiment conscience. Un tic nerveux.

     

    — Pourriez-vous me laisser le temps d’y réfléchir ?

     

    L’espace d’un instant, il sembla quelque peu déçu, mais se reprit aussitôt.

     

    — J’imagine que je peux attendre encore un peu avant de poursuivre ma route. De combien de temps avez-vous besoin ?

     

    — Eh bien… (Elle leva les yeux au plafond, tandis que sa jambe continuait de remuer.) Disons… jusqu’à demain, ça vous convient ? Vous n’aurez qu’à revenir dans l’après-midi et… (Elle se donna une petite tape sur le front.) Ah, mais non ! Suis-je bête. Vous ne pouvez pas sortir en plein jour, pas vrai ? Dans ce cas, disons…

     

    — Ah, commença-t-il en levant une main devant lui. Si ! Demain dans l’après-midi, ça ne me pose aucun problème.

     

    Les paupières de Dolaine se plissèrent. Se moquait-il d’elle ?

     

    — Vous pouvez ? Vraiment ? (Et comme il approuvait d’un signe de tête, elle n’insista pas. Après tout, s’il était suicidaire, ça le regardait.) Dans ce cas, faisons comme ça. (Suite à quoi, elle se leva en saisissant l’un des bougeoirs.) Je vous raccompagne.

     

    À son tour, il se leva et, après qu’il eut rassemblé ses effets, ils regagnèrent le vestibule. À l’extérieur, la nuit était tombée et la pièce se retrouvait plongée dans le noir. Le dépassant, Dolaine tendit une main en direction de la porte d’entrée.

     

    Comme elle l’ouvrait, il lui dit :

     

    — Je tenais à vous remercier de bien avoir voulu me recevoir.

     

    Elle lui offrit un petit signe de tête.

     

    — Il n’y a pas de quoi. Sur ce, je vous souhaite une bonne soirée.

     

    Elle s’apprêtait à refermer derrière lui quand il se retourna, l’air affolée.

     

    — Ah, heu… est-ce que par hasard vous connaîtriez un hôtel qui m’accepterait comme client ?

     

    Erwin Doe ~ 2004 - 2014

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