• Episode 1 - Partie 5

     

     

    Un long voyage

     

    Épisode 1 : Sétar

     

    Partie 5

     

     

     

    9

     

    — Que voulez-vous dire ?

     

    Il avait levé les yeux en direction du ciel.

     

    — Savez-vous de quelle façon nous naissons ?

     

    La question la surprit et ce ne fut qu’après quelques secondes d’hésitation qu’elle fit « non » de la tête.

     

    — Je m’en doutais, dit-il. Ekinoxe sait généralement peu de choses sur nous. Vraiment très peu. Et je crois qu’ils ne sont guère nombreux à savoir que nous naissons dans… disons… ce que vous pourriez appeler des œufs.

     

    Dolaine haussa les sourcils.

     

    — Dans des œufs, répéta-t-elle, à la fois pour se convaincre qu’elle avait bien entendu, mais aussi pour s’assurer qu’il ne se moquait pas d’elle. Vous voulez dire… comme ces piafs ?

     

    Et elle tendit un doigt en direction des pigeons endormis. Les lèvres de son interlocuteur se pincèrent.

     

    — Moui… même s’il serait plus judicieux de nous comparer à une fourmilière, qu’à des oiseaux. Nous possédons une reine. Elle seule est capable de nous donner naissance. En échange, nous nous occupons d’elle. Nous la nourrissons, la protégeons et faisons fonctionner notre société. (Il tourna les deux puits qui lui servaient d’yeux dans sa direction et mima une forme vaguement ronde avec ses mains.) Vous savez, la coquille de nos œufs est à la fois molle et fragile. Nous en sortons peu de temps après qu’ils aient été exposés à l’air libre. À ce moment, nous apparaissons sous une forme… disons… larvaire et nous devons rapidement nous nourrir. C’est pourquoi un porteur se désigne pour chacun d’entre nous. Nous nous agrippons comme ceci (Des deux bras, il fit mine d’étreindre quelque chose.) et nous le mordons à la gorge. Nous restons ainsi soudés une année entière, à nous nourrir de lui.

     

    « En plus d’être une période vulnérable de notre existence, c’est également à ce moment que nous apprenons tout ce que nous aurons besoin de savoir pour notre vie adulte. Grâce au sang, nous récupérons toutes les connaissances de notre porteur. Si celui-ci sait lire, nous le saurons également, et s’il est bon chasseur, alors nous le deviendrons. À la fin de cette période de dépendance, nous nous détachons et nous entrons dans un long sommeil. Les nôtres nous placent alors dans un endroit chaud et sécurisé, pour que nous puissions terminer notre croissance en toute tranquillité. Et quand nous nous éveillons de nouveau, nous sommes ainsi. (Il fixa ses mains ouvertes.) Adultes. (Puis il releva les yeux en directions de la statue.) Seulement, pour moi, les choses ne se sont pas exactement passées de la même façon. J’ignore pourquoi, mais on m’a oublié. À la place d’un vampire, c’est une goule qui s’est portée volontaire pour s’occuper de moi.

     

    — Une goule ? répéta Dolaine en inclinant la tête sur le côté.

     

    C’était bien la première fois qu’elle entendait ce mot.

     

    — C’est ainsi que nous nommons notre bétail humain, l’informa-t-il. Il vit chez nous et nous, nous nous nourrissons de lui.

     

    Choquée, Dolaine porta une main devant sa bouche.

     

    — C’est horrible !

     

    Il prit un air vaguement songeur.

     

    — Sans doute, oui… je crois même que je n’aime pas beaucoup cette situation, mais… il faut bien que nous nous nourrissions. Bien sûr, les nouvelles proies que nous recevons sont malheureuses, mais elles ne le restent jamais très longtemps. Notre salive sécrète une drogue, voyez-vous. Nos goules en deviennent très vite dépendantes et finissent par ne plus vivre que pour elle. Une fois plongées dans le besoin, elles ne se soucient plus beaucoup de leur existence passée. Et, comme je vous l’ai dit, c’est l’une des leurs qui est devenue mon porteur. (Ses paupières se plissèrent.) Ce sont des choses qui arrivent, même si elles sont rares. Si les porteurs vampiriques ne sont pas assez nombreux, on remplace ceux qui manquent par des goules. Mais dans mon cas, la situation ne le nécessitait en aucune façon. Et quand les miens s’en sont rendu compte, il était déjà trop tard : on ne peut pas séparer une larve de son porteur. Ce serait la tuer. Alors, à la place, ils ont pris soin de la goule. Ils l’ont nourrie plus que les autres et ont œuvré pour l’empêcher de mourir trop tôt. C’est elle, d’ailleurs, qui m’a donné mon nom.

     

    Un sourire s’imprima sur ses lèvres et il tourna le regard en direction de Dolaine.

     

    — Je m’appelle Romuald. Un nom très humain, n’est-ce pas ? D’autant plus que les miens, n’en possèdent logiquement pas. (Puis il détourna le regard et son expression s’assombrit.) Malheureusement, elle a succombé peu de temps après que je me sois détaché d’elle… vous savez, être porteur d’une larve est très épuisant, surtout pour une goule.

     

    « Quant à moi, ce n’est qu’une fois ma croissance terminée que j’ai prit conscience de ma différence.

     

    « Ça a commencé dès les premiers jours. Je ne parvenais pas à penser comme eux. J’éprouvais des sentiments qui leur étaient inconnus, je me posais des questions qu’aucun ne se poserait jamais, et puis j’étais beaucoup moins sensible au soleil. Rapidement, j’ai cessé de me sentir à ma place. J’avais presque l’impression d’être un étranger. Je détestais le fonctionnement de notre société et j’ai fini par émettre le souhait de sortir. (Sa bouche prit une courbe amère.) Seulement, on m’en a empêché. Les miens pensaient que je n’avais pas ma place à l’extérieur. Et pour m’obliger à me tenir tranquille, on a fini par m’apporter des distractions. Surtout des livres. Tous ceux qui étaient autorisés à quitter nos montagnes m’en donnaient. Bien que ce soit une activité pour laquelle les miens n’éprouvent aucun intérêt, notre reine a pensé que ce serait une bonne chose pour moi. Que ça m’occuperait et que mon besoin d’évasion pourrait être comblé par l’imagination.

     

    « Et je dois admettre que dans un premier temps, ça a fonctionné. Je crois d’ailleurs qu’ils étaient soulagés que je ne sois plus dans leurs pattes à poser des questions. On ne me demandait même pas de participer sérieusement aux activités de la société. On voulait juste que je me taise.

     

    « Mais il est arrivé un moment où toutes mes lectures m’ont mis de nouvelles idées en tête et où j’ai fini par détester encore davantage ma captivité. Alors, j’ai recommencé à ennuyer tout le monde. Plus que jamais, je voulais sortir. Même pour quelques heures et, finalement, ils ont craqués. À cette période, ils me craignaient presque. Aussi, plusieurs d’entre eux sont allés trouver notre reine pour lui demander de bien vouloir me laisser partir. Ça a pris un peu de temps, mais elle a fini par céder. On m’a ensuite remis de l’argent et… (Il reporta son attention sur Dolaine, un large sourire aux lèvres qui dévoilait sa dentition pour le moins effrayante.) me voilà !

     

    — C’est une histoire peu banale, admit-elle en continuant de balancer ses jambes.

     

    Peu banale, et qui pourtant trouvait écho en elle. Bien que leurs existences n’aient pas été les mêmes, elle pensait comprendre Romuald. Ce dernier eut un hochement de tête.

     

    — Oui, j’imagine.

     

    Un silence s’installa entre eux, à la fin duquel Dolaine questionna :

     

    — Dites-moi… simple curiosité de ma part, mais… combien seriez-vous prêt à payer pour mes services ?

     

    — Je l’ignore, avoua-t-il après une courte réflexion. Combien pensez-vous qu’ils valent ?

     

    Elle le contempla comme s’il était fou.

     

    — Vraiment ? Vous me laisseriez fixer mon prix ?

     

    — N’êtes-vous pas la mieux placée pour le faire ?

     

    Elle approuva d’un signe de tête un peu raide. Oui, c’était juste mais… mais également très naïf de sa part de penser ainsi.

     

    — De combien d’argent disposez-vous ?

     

    Elle ne s’attendait à ce qu’il lui réponde. Après tout, il s’agissait d’une information qu’il était toujours plus prudent de garder pour soi. Pourtant, et à sa grande surprise, il fronça les sourcils, en signe de réflexion, levant les doigts les uns après les autres comme s’il calculait. Elle secoua la tête, quelque peu dépassée. Vrai qu’il n’avait rien à craindre d’elle, ni de personne, en fait. Celui qui se mettrait en tête de le détrousser n’en ressortirait pas en un seul morceau. Toutefois, elle ne pouvait s’empêcher de le trouver quelque peu inconscient.

     

    — Je dirais, commença-t-il, un peu plus de cinq cents Soleils.

     

    Le chiffre lui sembla si impressionnant qu’elle en avala sa salive de travers et se mit à tousser.

     

    Par les Dieux !

     

    Sous sa caboche blonde, son cerveau se mit en branle. Combien pouvait-elle lui réclamer ? Elle n’avait pas imaginé qu’il puisse se balader avec une telle somme sur lui. Sans son aveu, elle ne lui aurait pas demandé plus de cinquante ou soixante Soleils : une somme suffisante pour lui permettre de vivre quelques années à l’abri du besoin. Mais si elle pouvait espérer plus… nom d’un petit Pantin, ce serait criminel de ne pas tenter sa chance !

     

    Nerveuse, elle leva trois doigts. Puis, pensant qu’elle exagérait tout de même un peu, en abaissa un, bien qu’avec beaucoup de difficultés.

     

    — Et si je vous en demandais deux cents ?

     

    — Deux cents Soleils ?

     

    Elle approuva d’un hochement de tête, ses deux doigts toujours brandis devant elle. Il ne pouvait pas accepter. Il allait forcément marchander… chercher à obtenir une ristourne. C’est ce qu’elle aurait fait, en tout cas.

     

    — Oh, commença Romuald. Dans ce cas, d’accord.

     

    Elle sursauta.

     

    — Attendez ! Vous êtes sérieux ? Vous me payeriez vraiment deux cents Soleils ?

     

    — Eh bien… si c’est le prix que vous réclamez, j’imagine qu’il est justifié.

     

    Pas si justifié que cela, en vérité. Bon sang, ce type allait se faire plumer s’il se montrait aussi confiant avec tout le monde.

     

    Ses sourcils se froncèrent et elle tendit un doigt dans sa direction. Et si… ?

     

    — Deuxième question : qu’en sera-t-il de nos autres frais ? Vous savez : déplacement, alimentation, hébergement ? Accepteriez-vous de les prendre à votre charge ?

     

    — Vous voulez dire… en plus des deux cents Soleils ?

     

    Elle approuva, tendue par la nervosité. Bien sûr, là non plus, elle ne s’attendait pas à ce qu’il accepte. C’était une demande profondément malhonnête et elle comprendrait parfaitement qu’il se fâche.

     

    — Eh bien… trois cents Soleils, cela reste une belle somme. J’imagine que j’aurai toujours suffisamment d’argent, même avec une seconde personne à ma charge.

     

    Dolaine sentit une douleur éclater dans sa poitrine. Elle y porta une main et, dans un petit soupir un peu tremblant, se courba en deux.

     

    — Vous… vous allez bien ? paniqua Romuald.

     

    S’il savait ! C’était comme si une saloperie de faune lui avait envoyé une flèche en plein cœur. Pile-poil à l’emplacement de sa cupidité !

     

    Comme il continuait de la fixer avec inquiétude, elle se redressa et, avec un geste de la main, le rassura :

     

    — Mais oui, ne vous en faites pas.

     

    Puis elle poussa un autre soupir, de satiété cette fois, avant que son expression ne se fasse plus sombre. Un détail venait de lui frapper l’esprit.

     

    — Encore une dernière chose : et si je vous disais que je refuse de me rendre à Porcelaine ?

     

    — Vous ne voulez pas y aller ? s’étonna-t-il.

     

    — Les abords ne me dérangent pas, mais il est absolument hors de question que je mette un pied à l’intérieur du royaume.

     

    — Oh ! Dans ce cas… eh bien, ce serait dommage, mais comme j’imagine que vous auriez vos raisons, je l’accepterai.

     

    Dolaine releva les yeux sur lui. Sur son profil un peu particulier, plat et mangé par ses deux puits immenses. Il était décidément trop gentil… ou trop bête. Chose surprenante pour un vampire. Elle ne pouvait pas croire que le sang de la goule en soit l’unique raison. Pas après avoir vécu plus de dix années au milieu de l’espèce humaine.

     

    — Dites… vous êtes toujours aussi accommodant ?

     

    Il sursauta et, presque pris de panique, questionna :

     

    — Pourquoi ? Cela aussi, vous pensez que c’est mal ?

     

    — Mais non ! (Elle eut un geste de la main destiné à l’apaiser.) Je vous l’ai dit, je ne pense rien du tout.

     

    Elle préférait, de toute façon, qu’il soit ainsi. Elle vivait au milieu de suffisamment de gens méchants pour ne pas avoir envie de les fréquenter.

     

    Avec un dernier coup d’œil à la statue du seigneur Christo, elle se remit sur pieds.

     

    — Allez, venez !

     

    — Vous souhaitez vous rendre quelque part ? s’enquit-il en faisant mine de se lever.

     

    — Oui : chez moi ! Nous avons une chambre d’ami, aussi nous pouvons bien vous la prêter pour la nuit.

     

    Romuald se laissa retomber sur le banc et leva une main devant lui.

     

    — Ah, vraiment, ne vous donnez pas cette peine. Je n’ai aucune envie de vous déranger.

     

    — Mais vous ne me dérangez pas, s’exaspéra-t-elle. Et puis, je ne vais tout de même pas laisser un client dormir à la rue ! Ce ne serait vraiment pas professionnel de ma part.

     

    Il eut un sourire.

     

    — Eh bien… dans ces conditions…

     

    Mais à peine avait-il tendu le bras pour rassembler ses affaires que son regard s’agrandit. Vivement, il releva la tête dans sa direction.

     

    — Un client ? Vous… vous voulez dire que… ?

     

    Dolaine approuva. Oui, elle acceptait de partir en voyage avec lui.

     

    Erwin Doe - 2004~2014

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