• Episode 2 : Mademoiselle Rose

    Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 2 : Mademoiselle Rose

     

    1

    Une petite maison recouverte d’un lierre épais et dont les volets sont à chaque fenêtre de couleur différente : rose, bleu, violet, ou encore vert. Sur le pas de la porte, un paillasson souhaite la bienvenue à ses visiteurs.

    Là où les jardins de ses voisines sont le territoire des mauvaises herbes et des ronces, le sien est parfaitement entretenu. Par ailleurs, il y pousse le seul arbre fruitier du pays de nulle part qui ne soit pas toxique.

    La première fois que l’on pose les yeux sur son occupante, on ne peut s’empêcher de songer qu’elle est l’exact opposé des critères de beauté locaux : des cheveux trop blonds, là où l’on préfère les cheveux noirs ou roux ; une peau trop rose, là où les autres sont soit blafardes, soit grises, et enfin, des yeux trop bleus, là où on les aime noirs ou délavés.

    Des différences qui s’expliquent par ses origines humaines et qui en font la seule représentante de son espèce au pays de nulle part.

    Sans doute vous interrogez-vous sur les raisons qui l’auront poussée à s’installer ici, car il est vrai que pour nous autres, ses voisins de monstres ne nous apparaissent pas forcément comme la meilleure compagnie qui soit. Aussi faut-il que je vous sachiez que la malheureuse est originaire d’un nulle part longtemps malmené par la guerre. On pense qu’elle y a perdu sa famille et c’est déboussolée, mais surtout effrayée par toute cette violence, qu’elle s’est enfoncée dans la forêt de nulle part. Sa route devait y croiser celle de papy Nazar, l’homme qui la ramènerait avec lui et aux côtés de qui elle grandirait.

    Si elle parle peu des horreurs qu’elle a connues dans son jeune âge, on devine, à la façon dont son regard se fait parfois lointain, qu’il lui arrive encore d’y penser. Mais de son propre aveu, plus les années passent, moins elle garde de souvenirs de cette période.

    Cette nuit-là, cette nuit qui nous intéresse aujourd’hui, la jeune femme se trouve dans son jardin. Pour seuls éclairages, elle doit se satisfaire de la lueur qui filtre à travers les fenêtres de sa maison, ainsi que de celle du lampadaire qui brille de l’autre côté de la rue.

    Elle porte au bras un panier en osier et alors qu’elle y dépose l’un des fruits de son pommier, la brise se fait plus agressive et s’engouffre dans ses cheveux. Elle rejette en arrière les mèches qui lui sont tombées devant le visage et se recoiffe sommairement du bout des doigts.

    — Tiens ! Bonsoir, monsieur Alucard, lance-t-elle en remarquant la silhouette qui vient de s’arrêter derrière sa cloture.

    Le vampire, car c’est bien lui, se trouble. Il bat des paupières et c’est en bafouillant qu’il répond :

    — Bon… bonsoir mademoiselle Rose.

    La jeune femme l’observe avec un petit sourire amusé. En ce pays, Alucard est un peu ce qu’elle a de plus proche d’un meilleur ami. Une amitié toutefois trop distante à son goût, car il est rare que son visiteur vienne frapper à sa porte.

    Mais si elle pense être la seule à se désoler de cette situation, en vérité, le vampire s’en agace également. Mais celui-ci manque à ce point d’assurance que, chaque fois qu’il se rend au village, il craint de déranger son amie. Alors, il hésite et, finalement, retourne à ses bois sans même l’avoir saluée.

    — Savez-vous à quand remonte votre dernière visite ? le questionne justement mademoiselle Rose, en s’approchant de lui.

    Dans sa voix, il y a un soupçon de reproche qui n’échappe pas au concerné.

    — C’est que… j’ai été plutôt occupé ces derniers temps…

    Et comme en vérité, il n’a pas été si débordé que cela, tout juste accaparé par les visites régulières des enfants, il préfère ne pas développer. À la place, il baisse les yeux en direction du panier de son amie et s’exclame :

    — Mais… qu’est-ce que c’est ?

    La question détourne habilement l’attention de la jeune femme. Elle suit son regard et son sourire se fait un peu plus large. Vrai qu’elle ne possède pas son pommier depuis très longtemps, à peine quelques mois, au cours desquels la magie transforma la petite graine d’alors en l’arbre qu’il est aujourd’hui.

    — On appelle cela des pommes, mon bon ami.

    — Des pommes ?

    — Oui, de bons fruits bien sucrés.

    Et comme elle le devine perdu, elle précise :

    — Cela se mange, monsieur Alucard !

    Une lueur de compréhension s’allume dans les yeux du vampire.

    — Oh, vraiment ? Vous mangez ces choses ?

    Mademoiselle Rose secoue doucement la tête. Il n’est pas le premier à réagir de la sorte et sans doute pas le dernier, les habitants de ce pays manquant cruellement de curiosité pour tout ce qui est extérieur à leur petit monde.

    — En effet, monsieur Alucard, il m’arrive d’en manger, soupire-t-elle en réponse, avant qu’une idée ne vienne lui frapper l’esprit et qu’elle ne joigne vivement ses mains. Cela vous dirait-il d’y goûter ? Je comptais justement me préparer une tarte et je serais ravie de la partager avec vous.

    Le vampire va pour lui rappeler que son régime alimentaire est plus que limité, mais l’expression de son amie l’en dissuade. Elle semble si heureuse à l’idée de l’avoir comme invité, presque sautillante, qu’il ne se sent pas le courage de briser cette belle humeur. À la place, il approuve d’un hochement de tête et d’un sourire maladroit.

    — Oh, comme vous me faites plaisir, reprend mademoiselle Rose. Dans ce cas, venez m’aider. Je vais avoir besoin d’encore quelques pommes, mais je suis à présent trop petite pour les atteindre.

    Et, dans un petit rire, elle va se placer sous l’arbre et tend une main en se dressant sur la pointe des pieds. En effet, il lui manque deux ou trois bons centimètres pour atteindre les premiers fruits.

    Sans se faire davantage prier, Alucard enjambe la clôture. Il est si grand que mademoiselle Rose lui arrive tout juste au milieu de la poitrine et elle doit garder les yeux levés chaque fois qu’ils se rencontrent.

    La texture des fruits amuse beaucoup le vampire. Il fait rouler le premier entre ses doigts, avant d’appuyer dessus, sur cette carapace fragile qui protège une chair tendre et gorgée d’eau. Puis il le porte à son nez et, ne lui trouvant pas d’odeur intéressante, le remet à son amie.

    Une, deux, trois, les pommes défilent entre leurs mains et bientôt la jeune femme annonce :

    — Je crois que nous en avons assez.

    Du doigt, elle fait le compte des fruits qui encombrent son panier. Oui, elle en a même plus qu’il ne lui en faut !

    Il ne lui manque donc plus que quelques ingrédients pour confectionner sa tarte. Elle avait prévu de faire un rapide saut à l’épicerie, mais puisque son ami est là…

    Le regard qu’elle lève dans la direction de celui-ci se fait exagérément suppliant, au point d’en devenir comique. Avec un ton d’excuse, elle questionne :

    — Me permettez-vous de vous demander encore un service ?

    Et comme notre ami s’empresse d’approuver, toujours heureux de lui rendre service :

    — J’aurais besoin que vous me rapportiez du beurre ainsi que quelques œufs. De poule, seulement de poule, surtout ! (Puis, avec une petite tape sur l’avant-bas de son interlocuteur.) Pendant ce temps, je m’occuperai de nos pommes !



    2

    Si vous avez une nuit l’occasion de vous rendre au pays de nulle part, vous découvrirez qu’il n’y existe qu’une seule et malheureuse épicerie. On y vient des quatre coins du pays pour s’y approvisionner et j’ai entendu dire que, suite à une grogne de plus en plus généralisée, le propriétaire caresserait l’idée d’en ouvrir une seconde – de peur qu’un autre le devance.

    L’établissement se tient sur une petite place circulaire. À cette heure, les vitrines en sont illuminées, bien que la crase qui s’y amoncelle laisse difficilement passer cette lueur palote. La devanture est d’un bois sombre et mal entretenu. En levant les yeux, on aperçoit une pancarte, sans doute aussi vieille que le bâtiment, et dont la plupart des lettres n’ont pas survécu à l’usure du temps.

    Alucard s’approche de la porte, toute son attention dirigée en direction des cieux. Le temps a commencé à se couvrir et il lève une main. Pas une goutte de pluie. Cela ne le rassure pas pour autant et il va pour pénétrer dans le commerce, quand une petite forme en jaillit. Celle-ci le percute en plein estomac.

    — Eh bien, eh bien, fait-il en attrapant le nouveau venu par les épaules. Tu m’as l’air drôlement pressé, mon garçon !

    Les yeux jaunes qui se lèvent dans sa direction appartiennent au diablotin Eliphas. Ce dernier grimace et répond :

    — Désolé, m’sieur Alucard, j’essayais d’échapper à ces vieilles pies. Pouah ! De vraies punaises, celles-là ! Faites gaffe à vous, elles sont en forme !

    Là-dessus, le gamin lui échappe.

    Contrarié, le vampire le regarde fuir. Qu’a-t-il dit ? De vieilles pies ? Eh bien… il espérait leur échapper, mais… il lui faudra faire avec ! Après tout, l’épicerie appartient à l’époux d’une des sorcières du village.

    À son entrée dans le commerce, des murmures sont perceptibles. La porte se referme derrière lui dans un grincement strident et il se retrouve prisonnier d’une pièce sombre, encombrée de marchandises poussiéreuses.

    Des bocaux, on y trouve surtout des bocaux. De gros récipients en verre où s’amassent des denrées aussi insolites que des doigts de zombis, de la viande de chauve-souris séchée, ou bien encore des œufs pourris de chat-poule et des cafards. On aperçoit aussi de gros vers toujours vivants, ainsi que quelques cervelles moisies.

    Des étagères courent le long des murs et ploient sous la masse de leur chargement. L’atmosphère est viciée par une odeur de renfermé, ainsi que de pourriture.

    Un groupe de quatre femmes se tient dans le coin le plus sombre de la pièce. Leurs yeux brillent d’une lueur gourmande et il se sent soudain dans la peau d’une proie, sur laquelle un prédateur s’apprête à fondre.

    — Regardez qui voilà, s’exclame l’une des femmes, de sa voix rêche. Mais ne serait-ce pas le vampire du bois d’à côté ? Qu’est-ce qui nous vaut cet honneur, dites-moi ?

    Ses compagnes se mettent à glousser, à la manière d’une bande de poules hystériques.

    La femme qui vient de s’adresser à lui n’est autre que la propriétaire. Avec sa tignasse noire et hirsute, parcourue de cheveux blancs, et ses yeux globuleux soulignés par des cernes épais, elle a l’allure d’une folle à laquelle on préférerait ne pas se frotter. Son sourire est froid, carnassier, et il s’y dessine deux rangées de dents cariées et mal plantées.

    Aimable, Alucard soulève son haut-de-forme et les salue d’un :

    — Bonsoir, mesdames !

    Puis il se dirige vers le comptoir, derrière lequel se tient un drôle de petit homme.

    Renfrogné et râblé, il a le teint malade et les sourcils broussailleux, au point que ses yeux disparaissent presque derrière. Des dents jaunes et disproportionnées, qui lui dépassent de la lèvre supérieure. Des poils noirs s’échappent de ses grandes oreilles décollées, ainsi que de son nez, semblable à une patate. Sur son crâne, il ne lui reste qu’une touffe de cheveux sombres et gras.

    — J’aurais besoin d’œufs de poule, ainsi que de beurre, lui explique le vampire.

    D’une main calleuse, l’homme gratte son menton mal rasé et pousse un grognement.

    — Pour l’beurre, j’ai plus que celui de mon ânesse. C’lui de centaure, l’est parti hier, m’sieur.

    — Je… heu… j’imagine que ça fera l’affaire.

    Le petit homme émet un « Umf » avant de questionner :

    — Combien d’œufs vous voulez ?

    — Heu… c’est-à-dire…

    La panique s’empare du vampire. Mince alors ! Voilà une information que mademoiselle Rose a oublié de lui communiquer ! Craignant de ne pas lui en ramener assez, il ouvre la bouche, la referme, puis l’ouvre de nouveau pour bafouiller des explications embrouillées qui ne semblent pas beaucoup aider son interlocuteur. Du reste, ce dernier se contente de le fixer de ses petits yeux sombres et mène un gros doigt à son oreille gauche, qu’il entreprend de curer.

    Au final, c’est l’épicière qui lui vient en aide. Elle s’approche d’un pas lourd et s’enquiert :

    — Et c’est pourquoi qu’il a besoin de ses œufs, le vampire ?

    Alucard bat des paupières, comme surpris de son intervention.

    — Eh bien… il me semble que c’est pour une tarte et…

    Le ricanement de la femme le coupe dans ses explications. Celle-ci adresse un regard entendu à ses compagnes, qui se régalent de l’échange. L’une d’elle éprouve tant de difficultés à contenir son hilarité qu’elle s’en mord le doigt, de grosses larmes aux coins de ses yeux.

    L’épicière a un reniflement et revient à sa proie.

    — Une tarte, qu’y dit. Pour deux ?

    — Je… oui, je crois que nous ne serons que deux, avoue-t-il à contre cœur.

    Comme il le craignait, il devient aussitôt la risée de l’assistance. Les sorcières rient à s’en tenir les côtes et s’échangent des tapes. Un vampire qui s’apprête à partager une tarte ? Par Satan, ont-elles déjà entendu une histoire plus grotesque que celle-ci ?

    Dans son malheur, Alucard a néanmoins la chance de ne pas pouvoir rougir, ce qui n’aurait pas manqué d’aggraver leur hilarité. Le nez baissé en direction de ses chaussures, il subit en silence leurs moqueries, consumé par l’envie de se fondre dans les ombres. Il ne relève la nuque que quand l’épicière revient avec quatre œufs, ainsi qu’une brique de beurre, qu’elle dépose près de son mari. Pour tout remerciement, ce dernier lui adresse un grognement.

    — Ça f’ra quatre pièces, m’sieur ! annonce-t-il en tendant à son client un sac en papier graisseux.

    C’est avec l’empressement que vous devinez qu’Alucard le règle et récupère ses achats. Comme il passe devant les sorcières – dont le fou rire s’est mué en gloussements – l’épicière lui lance :

    — Et mes amitiés à la petite Rose !

    La porte de l’établissement ne se referme pas assez vite derrière lui. Les rires reviennent, plus forts que jamais, presque hystériques. Leurs échos le pourchassent, charriés par le vent, et il doit accélérer l’allure pour leur échapper…



    3

    À l’extérieur, le temps s’est finalement dégradé. Plus sombres que jamais, les nuages déversent leurs larmes sur le pays de nulle part. Certaines s’écrasent contre la fenêtre qui fait face à mademoiselle Rose.

    Cette dernière se trouve dans sa cuisine, penchée en direction d’un plan de travail enfariné. Les mains qui s’affairent sont abîmées par les tâches quotidiennes. Ses doigts malaxent, étirent la pâte, la retournent, pour la malaxer encore.

    Alucard se tient juste derrière elle, installé à une table ronde où il a pris place après que la jeune femme ait furieusement refusé son aide. Devant lui, une tasse de thé déjà tiède, à laquelle il n’a toujours pas touché.

    Mademoiselle Rose termine d’étendre sa pâte dans un vieux plat en terre préalablement beurré. Puis elle y verse sa compote et dispose sur le dessus de fins morceaux de pommes. Une pincée de sucre plus tard, le résultat lui paraît à la hauteur de ses espérances.

    Elle se désintéresse du plat le temps d’aller se laver les mains dans le récipient en porcelaine posé près d’elle. Puis elle les essuie sur le tablier qui ceigne sa taille et se saisit de sa tarte, pour se tourner vers son invité.

    — Et voilà ! annonce-t-elle. Il ne reste à présent plus qu’à la faire cuire.

    Joignant le geste à la parole, elle la glisse à l’intérieur d’un petit four à bois, qu’elle n’oublie pas d’alimenter avant d’en refermer la porte grinçante.

    Là-dessus, elle se débarrasse de son tablier et rejoint son ami à table.

    — Ce sera bientôt prêt, lui assure-t-elle en tendant la main vers la théière qui trône entre eux.

    Elle se sert une tasse de thé, sans remarquer les regards furtifs et nerveux que lui jette le vampire. Ce dernier se donne beaucoup de mal pour ne pas la fixer trop directement, de crainte de la gêner. Son petit manège finit toutefois par attirer l’attention de mademoiselle Rose, qui lui offre un sourire.

    Troublé, il baisse les yeux en direction de sa tasse et ne voit pas l’expression espiègle qui se peint sur le visage de son amie.

    — Eh bien ! Vous voilà bien silencieux ! N’avez-vous donc rien à me raconter, après tout ce temps ?

    Mécaniquement, le vampire se met à touiller son thé. La cuillère ne cesse de venir cogner contre la tasse, emplissant la pièce de tintements.

    — Je suis désolé, bredouille-t-il d’un débit un peu trop rapide. J’ai peur que mon éternité ne soit pas très intéressante.

    — Ah oui ? Vous savez, je croise souvent les enfants au village. Selon eux, vous passeriez presque toutes vos nuits en leur compagnie.

    — C’est qu’ils aiment venir jouer chez moi, alors…

    Il laisse sa phrase en suspens, ne trouvant rien à ajouter. Mademoiselle Rose joint les mains à hauteur de son visage et y appuie le menton. Son regard se fait un tantinet moqueur.

    — En effet ! Vous devriez d’ailleurs les entendre : ils ne tarissent pas d’éloges à votre sujet ! J’en serais presque jalouse…

    Le vampire ne répond rien. Il sait qu’elle n’est pas sérieuse, mais ne peut s’empêcher de se crisper. Comprenez qu’autrefois, c’était mademoiselle Rose qui occupait le rôle de camarde de jeu des enfants. Ce jusqu’à ce qu’ils se prennent d’affection pour l’étrange et solitaire personnage qu’il était alors et que la jeune femme les lui abandonne.

    — Oh, ils en ont autant pour vous, lui avoue-t-il, osant enfin affronter son regard.

    Il sait également que les enfants continuent de venir visiter mademoiselle Rose, pour qui ils conservent une affection sincère. En particulier Eliphas qui, n’ayant pas de parents, la tient un peu pour ce qu’il a de plus proche d’une famille.

    — Ils sont adorables, mais parfois un peu turbulents, reprend la jeune femme. J’ai d’ailleurs cru comprendre que vous vous seriez fait une nouvelle amie ? Une petite qui n’aurait pas de visage… les enfants m’ont beaucoup parlé d’elle, mais je n’ai pas encore eu le plaisir de la rencontrer.

    — C’est qu’elle ne sort pas beaucoup… même moi, il est rare qu’elle vienne me voir. J’imagine que le mieux serait que vous alliez lui rendre visite.

    Une moue vient retrousser la lèvre inférieure de mademoiselle Rose.

    — Vous voulez dire… chez cette Yaga la sorcière ? Je ne sais pas trop… je crois que ça me gênerait.

    — Co… comment cela ?

    Dans la voix du vampire, il y a une note affolée qui n’échappe pas à son interlocutrice. Celle-ci a un petit sourire, afin de le rassurer.

    — Oh, rien de bien méchant ! C’est juste que… enfin… nous n’avons jamais vraiment été présentées. J’ai entendu dire que c’était une femme très solitaire et…

    Elle a un geste de la main, qu’accompagne un rire discret.

    — M’imposer chez elle, dans ces conditions… ce ne serait pas très correct.

    Alucard laisse entendre un soupir de soulagement.

    — Gloire aux déchus, vous me rassurez ! J’ai cru un instant que vous vous étiez laissée embobiner par ces rumeurs idiotes.

    Propos qui ne manquent pas d’éveiller la curiosité de mademoiselle Rose. Les sourcils haussés, elle se penche en avant et questionne :

    — Quelles rumeurs ?

    — Eh bien…

    Alucard entreprend de lui rapporter les commérages par la faute desquels les enfants s’étaient mis à craindre Yaga. Son amie l’écoute en silence, portant de temps à autre sa tasse à ses lèvres. Si ce qu’elle entend ne la surprend pas le moins du monde, elle s’en désole toutefois.

    — Ces femmes…, soupire-t-elle en secouant doucement la tête. Je commence sérieusement à croire qu’elles n’ont aucune limite !

    Dans la pièce, une odeur douce et sucrée se répand. Mademoiselle Rose ajoute :

    — Vous savez, j’ai un temps cherché à me convaincre qu’elles n’étaient pas bien méchantes. Juste maladroites. Je les trouvais agaçantes, mais je m’efforçais d’être aimable.

    Elle lève les yeux au plafond.

    — J’ai même eu la faiblesse de m’intéresser à leurs commérages. Et après ça, il m’était impossible de prendre congé. C’est qu’elles se vexent si facilement et je ne voulais pas me montrer grossière, vous comprenez ?

    « Et puis – peut-être en avez-vous entendu parler – il y a environ deux ans mon grand-père a eu affaire à elles. Il venait faire ses courses et elles ont voulu l’entraîner dans leur discussion. Vous le connaissez comme moi, il ne s’est pas laissé faire et leur a dit sa façon de penser.

    « Le lendemain, des rumeurs grotesques se sont mises à courir sur notre compte à tous les deux. Oh ! Il se moque bien de ce qu’on peut dire de lui, mais… que l’on puisse s’en prendre également à moi… vraiment, ça l’a rendu fou furieux !

    Alucard opine du chef. Oui, il se souvient de cette histoire, qui a fait grand bruit à l’époque. À tel point que des échos s’étaient propagés jusqu’au cœur du bois d’à côté, pour atteindre ceux qui comme lui demeuraient en général ignorants des chicaneries du village.

    Après la première vague de ragots, Papy Nazar était retourné trouver les sorcières avec la rage du dragon que l’on a osé provoqué. Sa contre-attaque eu pour effet d’attiser davantage les rancœurs et les éclats qui s’ensuivirent avaient fait trembler le village pendant des nuits.

    Finalement, l’affaire avait pris de telles proportions que le maire lui-même fut contrait d’intervenir. Calmer les belligérants ne se révéla pas une tâche facile et, depuis, papy Nazar refuse de remettre les pieds à l’épicerie – obligeant sa petite fille à lui faire ses courses.

    Celle-ci s’est justement levée. Un torchon a la main, elle entrebâille la porte du four et jette un œil à l’intérieur. Une exclamation satisfaite lui échappe.

    — Bonne nouvelle, mon ami : notre tarte sera bientôt prête !



    4

    À l’approche du lever du jour, les rues du village de nulle part se sont dépeuplées. On n’y croise plus que quelques retardataires à l’air empressé et des chats noirs qui, fièrement, les arpentent comme s’ils se considèrent à présent les maîtres des lieux. La pluie a cessé et ne laisse de son passage que des flaques d’eau et des traces boueuses. Les gouttières gouttent – ploc… ploc… – à chaque recoin.

    Sur le seuil de la maison, monsieur Alucard prend congé de mademoiselle Rose.

    S’il fait bonne figure, le malheureux est en souffrance et s’étonne de ne pas avoir déjà rendu ce qu’il a avalé cette nuit. Deux parts… deux belles parts de tarte qui l’écœurent encore. Non pas que la cuisine de la jeune femme soit infecte, mais pour un vampire seul le sang est un nectar, tandis que le reste n’a qu’un goût de cendres.

    — Revenez vite me voir, lui dit-elle. Vous savez pourtant que vos visites me font toujours plaisir.

    En réponse, Alucard a un sourire crispé et lève son haut-de-forme.

    — Bonne journée, mademoiselle Rose.

    — Bonne journée, monsieur Alucard.

    Elle lève la main, afin d’accompagner son départ. À son expression, on devine sa joie, mais aussi son espoir que le vampire reviendra prochainement partager quelques douceurs avec elle.

    Ce qu’elle ignore, c’est qu’une journée de souffrance attend le pauvre homme, qui ne parviendra pas à trouver le sommeil. Aux premières ombres de la nuit, les enfants qui viendront le visiter trouveront porte close… et un mot, les priant de bien vouloir le laisser en paix.

    Erwin Doe ~ 2009 -2016

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