• Episode 2 - Partie 1

    Épisode 2 : Mille-Corps

    Partie 1

     

    1

    — Dis… dis-moi que tu plaisantes !

    Debout, les mains posées sur la table, Raphaël fixait sa cousine avec effarement. Près de lui, Mistigri leva le museau de son bol de lait et se lécha les babines.

    Dolaine, qui parcourait une carte du monde des yeux, fronça les sourcils. Face à elle des tartines beurrées, ainsi qu’un bol de café fumant. Du pain, du beurre et de la confiture trônaient au milieu de la table, auxquels s’ajoutait une cafetière encore à moitié pleine. L’odeur délicieuse qui s’en dégageait embaumait toute la pièce.

    — Serais-tu en train de me traiter de menteuse, Raphaël ?

    — Pas de menteuse, cousine, mais d’inconsciente ! Le laisser dormir sous notre toit… un vampire… il aurait pu nous tuer !

    Dolaine leva les yeux au ciel.

    — Et alors ? Tu es mort ?

    — Non, mais…

    — Dans ce cas, où est le problème ?

    — Le problème… mais le problème est…

    Raphaël hésita. La bouche ouverte, il chercha une raison convaincante à son exaspération. En effet, où était le problème ? Comme il ne s’était rien passé, tout ce qu’il pourrait ajouter s’avérerait stérile. Il n’arrivait toujours pas à croire qu’elle ait pu être stupide au point d’ouvrir leur porte à un inconnu, mais… mais ça, il le lui avait déjà dit. À court d’arguments, et conscient qu’il ne servirait à rien de se répéter, il se laissa lourdement tombé sur sa chaise et écrasa sa joue contre son poing, l’air bougon.

    — Je peux au moins savoir à quel moment vous vous êtes revus ? Ne me dis pas qu’il est venu frapper à notre porte au milieu de la nuit ?

    Les oreilles de Mistigri remuèrent.

    — Si c’était le cas, je l’aurais entendu.

    Une affirmation peu crédible vu, qu’après tout, il n’avait ni entendu Dolaine sortir, ni encore moins rentrer avec Romuald. Avec l’âge, il avait le sommeil de plus en plus lourd.

    Sans se presser, la Poupée referma la carte étendue sur ses cuisses et la posa près d’elle, sur la table.

    — Je n’arrivais pas à trouver le sommeil, aussi je suis allée faire un tour. (Puis, prenant son bol de café entre ses mains, elle souffla dessus avant d’ajouter :) Nous nous sommes croisés et, comme je n’ai pas eu le cœur de le laisser à la rue, je lui ai proposé de venir ici.

    — Enfin, cousine… !

    Sous le coup de l’agacement, le nez de Dolaine se retroussa.

    — Enfin, quoi, Raphaël ? Est-ce que tu veux bien passer à autre chose ? Car jusqu’à preuve du contraire, je suis ici chez moi. Les papiers sont à mon nom et s’il me plaît d’inviter un vampire sous mon toit, c’est moi que ça regarde ! Maintenant, arrête de m’embêter et mange !

    De dépit, Raphaël se mit à ronchonner. Si bas toutefois que ni Dolaine, pas plus que Mistigri, ne parvinrent à saisir ses propos.

    Comme il était affamé, il daigna enfin s’intéresser à leur petit déjeuner et tendit une main gourmande en direction de la miche de pain. En silence, il s’en coupa deux grosses tranches, qu’il tartina copieusement de confiture. Ce fut seulement quand il pencha la cafetière au-dessus de son bol vide qu’il prit conscience que la présence d’un vampire à l’étage supérieur n’était pas la seule anomalie qui régnait ce matin-là.

    D’un geste brusque, il reposa la cafetière. Des gouttes d’un liquide brun et chaud s’en échappèrent pour s’écraser sur la nappe.

    — Attends un peu ! Comment se fait-il que nous ayons de quoi manger ? (Puis, son visage se décomposant, il bafouilla :) C’est pas vrai… tu… tu as accepté de travailler pour lui ?

    La bouche pleine, Dolaine lui offrit un hochement de tête pour toute réponse. Non seulement elle avait accepté de travailler pour lui, mais en plus elle avait obtenu de Romuald qu’il lui paye d’avance la moitié de ses honoraires. Une petite victoire dont elle n’était pas peu fière.

    De plus en plus choqué, Raphaël tourna un regard suppliant en direction de Mistigri. Mais plutôt que de se ranger de son côté, le chat plongea le nez dans son bol. Le message était clair : du moment qu’il pouvait se remplir l’estomac, la décision de Dolaine ne le concernait pas.

    — Non mais dites-moi que je rêve !

    Dolaine, dont la patience était plus que limitée, s’emporta pour de bon :

    — Raphaël, tu me fatigues ! Oui, j’ai accepté de travailler pour lui, et oui, je compte bien tenir ma parole ! Je te l’ai déjà dit : tu n’as pas à décider à ma place de ce que je dois ou ne dois pas faire et, si ça ne te plaît pas, tu sais où se trouve la porte !

    — Mais…

    — Mais, tu m’ennuies ! Ça te surprendra peut-être, mais Romuald n’est pas dangereux. Ce serait plutôt un idiot, couplé d’un naïf, et s’il y a quelqu’un dans ce voyage qui risque vraiment quelque chose, c’est bien lui. (Et, comme des bruits sourds se faisaient entendre à l’étage supérieur, elle leva le nez en direction du plafond.) D’ailleurs, tu vas pouvoir t’en rendre compte par toi-même : le voilà qui arrive.

    Comme pour lui donner raison, les marches se mirent à grincer. Peu après, la silhouette filiforme du vampire se dessina à l’entrée du salon.

    — Eh bien, bonjour Romuald ! J’espère que vous avez pu vous reposer un peu, le salua-t-elle.

    Romuald tourna un regard aux paupières mi-closes dans sa direction. Incommodé par la lumière filtrant par les fenêtres du vestibule, il avait porté une main à hauteur de ses sourcils pour s’en protéger. Les rideaux du salon, eux, étaient tirés : une précaution prise par la Poupée un peu plus tôt.

    Dans son autre main, il tenait son parapluie. Il s’inclina légèrement pour les saluer. Instinctivement, les poils de Mistigri se hérissèrent, tandis que Raphaël, sans pour autant se départir de son air grognon, blêmit.

    — Je suis désolé de me réveiller si tard, fit-il d’une voix encore ensommeillée. Si vous n’avez pas besoin de moi, je vais sortir pour me nourrir.

    Dolaine eut un geste de la main.

    — Ne vous donnez pas cette peine. J’ai pensé à vous en allant faire mes courses ce matin. Allez, venez vous asseoir. Je reviens tout de suite.

    Et tandis que Romuald la remerciait, elle se leva et disparut dans la cuisine. L’épaule appuyée contre l’encadrement de la porte, il paraissait sur le point de s’évanouir. Le geste peu assuré, il cala son parapluie contre le mur du vestibule et faisait un pas dans le salon quand Raphaël, n’y tenant plus, repoussa vivement sa chaise. La tête rentrée dans les épaules, il passa devant lui sans lui accorder un regard.

    Ne comprenant pas ce qu’il venait de se passer, Romuald battit des paupières. Au même instant, Dolaine revint avec une carafe remplie d’un liquide rouge et opaque. Elle jeta un regard étonné autour d’elle.

    — Bah ! Où est passé Raphaël ?

    Toujours crispé et sur la défensive, Mistigri leva le museau vers elle pour l’informer :

    — Je crois qu’il est allé s’enfermer dans sa chambre.

    Agacée, elle grogna, avant de lancer à l’intention d’un Romuald toujours aussi perdu :

    — Il faut excuser mon cousin. À cause de ses préjugés, il ne vous apprécie pas beaucoup.

    L’interpellé fronça les sourcils. Davantage un signe de réflexion que d’agacement.

    — Oh… je suis désolé.

    Dolaine se donna une claque sur le front. Décidément, il n’y en avait pas un pour rattraper l’autre !

    — Vous n’avez pas à être désolé, dit-elle. À votre place, je serais même plutôt vexée.

    — Ah oui ? Vous pensez que je devrais l’être ?

    Il semblait au bord de la panique, à tel point que Mistigri l’observa un moment, avant de se tourner vers Dolaine.

    — Je commence à comprendre ce que tu entendais par le fait qu’il n’est pas très dégourdi.

    — N’est-ce pas ? lui répondit-elle avec un signe de tête. (Et comme Romuald lui lançait un regard interrogateur, elle changea de sujet :) Allez, venez un peu par ici. Vous devez mourir de faim, et moi j’ai deux ou trois petites choses à régler avec vous !

    Et tandis que Romuald s’installait à table, elle lui servit un verre et lui abandonna la carafe à proximité. Puis elle entreprit de repousser tout ce qui encombrait le milieu de la table.

    Sans grande conviction, Romuald porta sa boisson à ses lèvres, qui prirent une courbe contrariée. Du sang animal, froid et mort depuis au moins la veille. On faisait mieux comme repas.

    — J’étudiais justement Ekinoxe avant que vous n’arriviez, lui apprit-elle en dépliant sa carte sur la table. Et je me disais que ce serait un bon début que de commencer à mettre en place un parcours. Qu’en dites-vous ?

    Pour toute réponse, Romuald émit un grognement. Elle lissa la carte des deux mains et reprit :

    — Dans ce cas, où comptiez-vous vous rendre en arrivant ici ? Si ce n’est pas très loin, nous pouvons espérer y être dans la journée.

    D’un doigt, il tapota l’extrémité la plus proche de lui.

    — Je pensais me rendre à la Fin du monde. Ensuite, seulement, j’espérais remonter Grande-mère, prendre un bateau pour Petit-frère, et finalement terminer mon voyage à Létis.

    Dolaine et Mistigri avaient courbés la nuque en direction du point désigné, et ce fut presque d’un même mouvement qu’ils relevèrent les yeux sur lui.

    — La Fin du monde ? répéta Dolaine. En voilà une idée stupide !

    Troublé, Romuald demanda :

    — Vous pensez ?

    — Bien sûr que je le pense ! La Fin du monde n’a jamais été un endroit pour débuter un voyage ; plutôt celui où on le termine. Vous voyez… après avoir parcouru Ekinoxe de long en large, vous achevez votre périple ici ! (Elle écrasa son doigt à l’emplacement concerné.) Là où le monde commence et se termine. Je vous assure que c’est une fin parfaite pour une si longue aventure. Non ? J’ai pas raison ?

    Mistigri, à qui elle venait de s’adresser, approuva. Les yeux baissés sur la carte, Romuald se gratta le crâne d’une main.

    — Dans ce cas, que proposez-vous ?

    Ravie qu’on le lui demande, Dolaine redressa le dos et afficha un petit sourire.

    — Ce que je propose, mon cher Romuald, c’est qu’au lieu de nous soucier de l’Ouest, nous ferions mieux de remonter tranquillement vers l’Est, puis de revenir à Sétar par le premier train à grande vitesse. Là, nous visiterons l’Ouest jusqu’au Terkesh et, seulement alors, nous pourrons nous arrêter à la Fin du monde. (Et comme Romuald ne disait rien, elle ajouta :) Depuis Sétar, nous pouvons facilement remonter en direction du Nord et de ses royaumes. Ou bien voyager en direction de l’Est et redescendre dans le Sud pour visiter Merveille. Le Désert du labyrinthe offre également quelques jolies cités à voir. Sirhi-Rah, par exemple, n’est qu’à quelques jours d’ici. (Songeuse, elle se passa une main sur le menton.) Bien sûr… le désert est dangereux et pourrait nous ralentir, mais… (Voyant qu’il ne répondait toujours pas, elle insista :) Donc ! Par quoi voulez-vous commencer ?

    — Eh bien…, soupira-t-il, après quelques secondes de silence. Pourquoi ne pas commencer par les Terres maudites ?

    Le regard de son interlocutrice s’arrondit et elle le fixa comme s’il était fou.

    — Les Terres maudites ? Par les Dieux, mais que comptez-vous y faire ?

    Car s’il y avait bien un endroit plus désolé et inhospitalier que le désert qui l’entourait, c’était bien celui-ci. Elle ne connaissait pas de destination plus barbante.

    — Pas grand-chose, j’imagine. Mais comme l’on raconte que ces terres n’appartiennent pas à Ekinoxe… vous comprenez ? Ce serait comme poser les pieds sur un autre monde.

    Une joie presque enfantine se dessinait sur son visage.

    Dolaine échangea un regard avec Mistigri. Rire ou se désoler ?

    — Si c’est juste ça, alors nous n’aurons pas besoin de nous y enfoncer bien loin, dit-elle. Une fois que vous en avez vu un bout, vous avez tout vu.

    — C’est que j’espérais atteindre son temple…

    — Son temple ?

    — Oui, vous savez… (Il se pencha en direction de la carte et tapota un point minuscule, en plein cœur du désert.) Il paraîtrait qu’il se situe au centre même de Grande-Mère. Se tenir au milieu du monde… ce doit être une expérience plutôt intéressante.

    Dolaine passa une main dans ses boucles blondes, une moue dubitative aux lèvres.

    — Mouais… croyez-moi, ça n’a rien de bien sensationnel. Enfin, si vous y tenez absolument…

    Elle aurait préféré se passer de cette destination mais… bah ! Elle ne pouvait pas non plus tout lui refuser.

    Son verre à présent vide, Romuald se saisit de la carafe pour s’en servir un second. Face à lui, Mistigri s’était couché, le menton écrasé sur le bord de la carte, dissimulant sous son museau une partie des îles de l’Est.

    — Et ensuite ? reprit Dolaine.

    Comme aucune réponse ne lui parvenait, elle tourna les yeux en direction de Romuald. Ce dernier, l’air absent, et la joue écrasée contre une main, semblait sur le point de s’endormir.

    — Romuald ?

    Elle n’obtint même pas un battement de paupières. Mistigri releva la tête, tandis qu’elle se penchait dans la direction de leur invité, pour faire claquer ses deux mains à hauteur de son visage.

    — Comment ? fit Romuald en battant frénétiquement des paupières. Oh, je vous demande pardon. À cette heure, vous savez, mon corps éprouve quelques difficultés à rester éveillé.

    — J’espère pour vous que ça ne dure pas toute la journée. Si nous devons nous contenter de visites nocturnes, vous ne verrez pas grand-chose d’intéressant.

    Romuald eut un sourire à peine esquissé.

    — Ne vous inquiétez pas. D’ici une demi-heure, je pense que je serai tout à fait éveillé.

    Puis il bâilla en couvrant sa bouche d’une main. Quoique peu convaincue, Dolaine opina du chef.

    — Dans ce cas… où souhaitez-vous vous rendre après les Terres maudites ? Comme nous serons au centre de Grande-Mère, toutes les destinations importantes nous demanderont plus ou moins le même temps de voyage. Je crois d’ailleurs me souvenir que Létis donne des festivités au début de Moisson, mais si nous nous y rendons directement, j’ai peur que nous n’arrivions un peu trop tôt et… Romuald, est-ce que vous allez finir par m’écouter ?

    Le visage de nouveau écrasé contre sa main, ce dernier ne paraissait pas vraiment plus attentif.

    Toutefois, il répondit :

    — Oui, oui… ensuite, vous dites… ? Eh bien, puisque vous ne voulez pas vous rendre en Porcelaine, je suppose que…

    — Rectification, l’interrompit-elle en levant un doigt. Je refuse de pénétrer à l’intérieur de Porcelaine, certes, mais comme je vous l’ai dit, nous pouvons très bien nous arrêter à sa frontière. Je ne vous cache pas que cela ne m’enchante guère, mais… enfin ! Je suppose que le marché perpétuel est intéressant à visiter quand on ne s’y est jamais rendu. (Puis elle croisa les bras et fronça les sourcils.) D’ailleurs, vous faites bien d’évoquer le sujet des interdits. J’ai oublié de vous le préciser hier, mais il est également hors de question pour moi de mettre les pieds à Démonia. Même pour le double de ma solde, vous ne me forcerez pas à m’y rendre.

    Si la nouvelle déçut Romuald, elle fit lâcher à Mistigri un miaulement moqueur, presque un rire, qui attira sur lui le regard assassin de la Poupée. Prudent, il n’insista pas et se tassa sur lui-même, sans pour autant se départir d’un petit sourire.

    — J’espérais pourtant m’y arrêter.

    — Mais rien ne vous en empêche, lui assura Dolaine, en reportant son attention sur lui. Seulement, ne comptez pas sur moi pour vous accompagner.

    — Je vois, soupira-t-il. (Puis, se rendant compte qu’elle attendait toujours une réponse de sa part, il tira la carte à lui et avoua :) En vérité, en dehors d’Altair, je n’ai pas vraiment arrêté mon choix.

    Elle eut un haussement d’épaules.

    — Bah ! Dans ce cas, laissons ça de côté pour le moment… après tout, ça ne presse pas non plus à la minute. (Puis elle leva le nez en direction de l’horloge à coucou fixée près de l’entrée du salon.) D’ailleurs, je pense qu’il serait temps d’aller nous réserver des billets pour Ashran-ville. Si nous voulons y être dans la journée, mieux vaut partir le plus tôt possible.



    2

    Dolaine se trouvait dans sa chambre quand Raphaël s’y présenta. L’air toujours aussi sombre, il porta une main à l’encadrement et, de l’autre, donna des petits coups contre le battant laissé ouvert. Les bras chargés de vêtements, sa cousine tourna les yeux dans sa direction.

    — Tiens ! Tu as fini de bouder ?

    Les lèvres pincées, Raphaël ne lui répondit pas. Avec un haussement d’épaules, elle se détourna pour aller déposer son chargement dans la grosse valise ouverte sur son lit.

    Tous les meubles que pouvait contenir sa chambre étaient ouverts. Des vêtements jonchaient le sol, des objets également, à tel point que le lieu avait des allures de capharnaüm.

    Tout en chantonnant, d’un petit bruit de gorge, le refrain d’une musique populaire, elle entreprit de rabattre le couvercle de sa valise. D’un pas, Raphaël s’avança dans la pièce et ce fut d’une voix où teintait le désespoir qu’il la supplia :

    — Ne pars pas, cousine !

    Dolaine, qui éprouvait de sérieuses difficultés à fermer son bagage, leva les yeux sur lui. Une lueur d’impatience les traversa.

    — Sois sérieux, Raphaël. Tu sais parfaitement que nous avons besoin de cet argent !

    — Pas au point que tu mettes ta vie en danger.

    — Bon sang !

    Agacée, elle donna un coup de poing sur sa valise, avant de pousser une petite plainte rageuse et de s’affaler à moitié dessus, tout en tentant d’une main d’en boucler la serrure : ce en pure perte. Échevelée et un peu essoufflée, elle se redressa et foudroya l’objet du regard qui, béant, semblait se moquer d’elle.

    Le Pierrot poussa un soupir. Il lui aurait bien conseillé de la vider un peu, mais il savait que ce serait une perte de temps. À la place, il s’avança et alla s’asseoir sur le dessus du bagage. Son poids fut suffisant pour lui permettre de le boucler.

    Il releva ensuite les yeux sur sa cousine. Voilà, ce n’était pas plus compliqué que ça !

    Les poings plantés sur ses hanches, Dolaine eut un reniflement agacé. Puis elle se dirigea vers sa penderie où, là aussi, l’anarchie régnait. La moitié des cintres était vide, soit parce que leurs occupants avaient été choisis pour effectuer ce grand voyage, soit parce que sous la brusquerie de leur propriétaire, ils s’étaient détachées et gisaient à présent en tas froissé.

    Dolaine s’accroupit et, tout en repoussant ou en jetant par-dessus son épaule ce qui la gênait, dit :

    — Je sais que tu t’inquiètes, mais je te l’ai déjà expliqué tout à l’heure : Romuald n’est pas dangereux. Il est un peu étrange, certes, mais je ne pense pas sérieusement qu’il soit capable de me faire du mal.

    Toujours assis sur la valise, il lui fit remarquer :

    — Comment peux-tu en être aussi sûre ? Vous ne vous connaissez même pas depuis vingt-quatre heures.

    — Je te l’accorde. Et c’est pour ça que je ne pars pas non plus les mains vides !

    Cela dit, elle tira, d’un des sacs situés sur le sol de la penderie, une ceinture où pendaient deux holsters.

    — Tu vois ! (Elle passa la ceinture autour de ses épaules.) Je ne suis pas non plus totalement inconsciente.

    Puis elle récupéra quelques boîtes de cartouches qu’elle laissa tomber dans le sac à main affaissé à ses côtés.

    — Il n’empêche, marmonna Raphaël, que je me sentirais mieux si tu acceptais de me laisser vous accompagner.

    En réponse, Dolaine poussa un long soupir. Un soupir où commençait à poindre l’agacement. Elle fit face à son cousin.

    — Et qui garderait la maison si tu n’étais pas là ? Mistigri ? Allons, Raphaël ! (Elle tira son sac à elle et le ferma.) Et puis je ne suis pas certaine que Romuald accepterait d’avoir quelqu’un d’autre à sa charge. (Elle se redressa, le sac à main à son bras et, tout en donnant des coups de pieds à ce qui encombrait la penderie, elle en referma les portes tant bien que mal.) Quant à moi, il est absolument hors de question que je t’avance la moindre Étoile pour que tu nous suives. Je suis désolée, mon cher cousin, mais tu vas devoir m’attendre ici !

    Sur son perchoir, Raphaël avait baissé le nez en direction du sol. L’air plus sombre que jamais. Dolaine s’approcha et lui donna une petite tape sur l’épaule.

    — Allez, ne t’inquiète pas. Tout se passera bien, tu verras…

    Une confiance qu’il était loin de partager.



    3



    — Si vous passez par Létis, pensez à goûter leurs spécialités. Oh ! Et si vous vous arrêtez à Enzel ou bien Gratel, ils confectionnent des pâtisseries tout à fait fabuleuses à base de fruits du Pixie. Ah oui ! Et si tu pouvais me rapporter quelques « Sucreries surprises » de Merveille…

    Leur train ne tarderait plus à partir. Sur le quai de la gare, Romuald évoluait en tête, son parapluie déployé au-dessus de lui. Derrière venait Dolaine, ainsi que Mistigri. Et, fermant la marche, Raphaël les suivait en traînant avec difficultés la lourde valise de sa cousine.

    Une main portée à sa bouche, la Poupée eut un rire joyeux.

    — Tu ne penses vraiment qu’à manger, dit-elle à l’intention du félin.

    — C’est parce qu’il n’y a rien de mieux dans les voyages. Si je devais entreprendre un tour du monde, crois-moi, je ne le ferais pas pour le paysage !

    Dolaine pouffa. Autour d’eux, le quai était bondé de voyageurs. Des personnes seules, des groupes d’amis ou des familles. La plupart s’écartaient en voyant arriver Romuald qui, pour sa part, ne semblait pas les remarquer. Le nez baissé sur leurs billets, il le relevait seulement pour lire les numéros des voitures sombres qu’ils dépassaient. Quand enfin ils atteignirent la leur, il fit halte et se tourna vers le reste de son groupe.

    Un couple, qui discutait près des marches du wagon, s’éloigna vivement en poussant des murmures contrariés. Dolaine les suivit du regard.

    Dans une longue plainte, suivie d’un son de grelots, Raphaël laissa tomber à terre son chargement. Courbé, haletant, et le visage en sueur, il se passa une main dans le bas du dos et grimaça.

    — Franchement, cousine, tu n’aurais pas dû tant la charger ! Tu vas te briser le dos.

    Dolaine eut un haussement de sourcils et se tourna vers lui. Le bas de sa robe, vert feuille, l’imita dans une synchronisation parfaite.

    — Parce que tu penses vraiment que je vais la porter moi-même ? Ne sois pas idiot ! Romuald le fera pour moi.

    Et, disant cela, elle désigna le concerné d’un geste de la main.

    Surpris, le vampire baissa les yeux dans sa direction.

    — Je dois porter votre valise ?

    — Bien entendu, répondit-elle en plantant les mains sur ses hanches. Vous n’iriez tout de même pas demander à une créature bien plus faible que vous de porter un bagage aussi lourd ? Ce ne serait décidément pas convenable !

    Son interlocuteur battit des paupières. Tout d’abord songeur, un soupçon de panique finit par crisper ses traits. Il bafouilla :

    — Ah… oui… bien sûr. Vous devez avoir raison.

    Puis, docile, il alla chercher la valise en question aux pieds de Raphaël qui, en le voyant approcher, eut un mouvement de recul. Romuald lui adressa un regard incertain, auquel lui répondit l’expression renfrognée du Pierrot. Il n’insista pas et retourna se planter près des portes du wagon.

    Ce fut avec un petit sourire satisfait, qui n’échappa pas à Mistigri, que Dolaine le suivit des yeux. Intérieurement, le félin songea que si le pauvre se laissait aussi facilement manipuler, le reste du voyage n’allait pas être de tout repos pour lui.

    — Bien, fit Dolaine en portant son attention sur lui, ainsi que sur Raphaël. Il va être l’heure. J’ai laissé un peu d’argent dans la cachette habituelle. Ne faites pas de folies, car vous n’aurez rien de plus jusqu’à mon retour ! (Puis, les fixant tour à tour pour s’assurer qu’ils avaient saisi, elle ajouta :) Allez, prenez soin de vous tous les deux.

    Au loin, la première sirène annonçant le départ du train s’éleva. Mistigri eut un signe du museau, à la fois pour la saluer et la remercier.

    — Fais attention à toi.

    Derrière lui, l’air toujours aussi bougon, Raphaël ne desserrait pas les dents. Il restait là, planté droit comme un i, les bras crispés le long de son corps. Son regard fuyait en direction du sol.

    Dolaine le fixa un court instant. Agacée par son attitude, elle fit un pas dans sa direction, dans l’idée de le secouer un peu. Mais son désir premier laissa finalement place à l’indulgence et elle se contenta d’ouvrir les bras et de lui dire :

    — Allez, viens un peu par ici !

    Puis, sans attendre de réponse, elle le serra dans ses bras. Tout d’abord hostile, il finit par se détendre suffisamment pour lui rendre son embrassade.

    — Je serai bientôt de retour, lui murmura-t-elle, avant de s’écarter.

    Au même instant, la sirène fit de nouveau entendre son cri assourdissant.

    Les voyageurs qui, jusque-là, s’étaient tenus loin de leur groupe, se pressaient à présent en direction des portes. Dolaine alla rejoindre Romuald qui, après un signe de tête à l’intention des deux autres (Signe auquel seul Mistigri répondit), pénétra dans le wagon à la suite des passagers. Un pied posé sur la première marche, elle se retourna pour leur promettre :

    — Je vous écrirai.

    Puis elle s’engouffra dans la voiture.

    Pour la troisième fois, la sirène s’éleva et, alors que le train commençait à s’ébrouer, l’une des fenêtres s’ouvrit. Dolaine y passa la tête et leur fit un signe de la main.

    — À bientôt !

    Et tandis que Raphaël lui rendait son salut, le train se mit en marche dans un crissement effroyable. Il poussa une longue plainte, cracha une fumée noire et, bientôt, le quai, la gare, et même Sétar, disparaissaient derrière lui.

    Erwin Doe ~ 2014

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