• Episode 2 - Partie 2

    Épisode 2 : Mille-Corps

    Partie 2

    4

    Ils étaient presque les seuls occupants de leur wagon.

    Un peu après le départ du train, les autres voyageurs avaient commencé à se plaindre de leur présence et certains, parmi les plus mécontents, allèrent jusqu’à s’indigner auprès des contrôleurs. Et parce que la situation menaçait de dégénérer, les malheureux s’étaient vus dans l’obligation d’intervenir.

    La nervosité se lisait sur leurs traits quand, en groupe, ils étaient venus s’assurer qu’ils voyageaient bien en règle. Aussi, quand Romuald leur avait tendu leurs billets, une sorte de soulagement s’était abattu sur eux : non seulement ils n’auraient pas à faire arrêter le train pour les obliger à descendre, mais en plus, ils ne seraient pas contraints de se mesurer à un vampire certainement aussi fort qu’eux tous réunis.

    Bien entendu, la conclusion n’avait été du goût de la majorité et beaucoup furent réinstallés dans d’autres voitures. Le reste, c’est-à-dire une poignée de courageux, de têtus ou de je-m’en-foutistes, étaient restés, mais pas sans s’éloigner de quelques sièges.

    — Vous voyez… nous devrions en avoir pour trois ou quatre jours de route.

    Les rideaux près d’eux, mais aussi des rangées voisines, étaient tirés. Installée face à Romuald, une carte dépliée sur ses cuisses, Dolaine désignait leur futur parcours du doigt et tapota un point situé à l’entrée du désert.

    — Mille-Corps sera notre premier arrêt. Vous comprenez, il est vraiment trop de dangereux de voyager de nuit dans le désert. (Elle plissa les paupières et releva les yeux sur lui.) Peut-être même pour vous… Ensuite, eh bien ! Nous ferons certainement une halte au refuge de Mahoud. Et si la chance nous sourit, nous devrions atteindre les Terres maudites le lendemain. (Tout en repliant soigneusement la carte, elle poursuivit :) Mais avant cela, il nous faudra faire l’acquisition d’un attelage à Ashran-ville. Il y a bien des navettes qui desservent Mille-Corps, mais elles ne vont jamais jusqu’à notre destination… elles préfèrent même s’en tenir éloignées le plus possible. (Elle eut un haussement d’épaules.) De toute façon, je pense qu’il sera bien plus économique pour nous de faire cet achat à Ashran-ville. Comprenez qu’à Mille-Corps, les commerçants ont tendance à gonfler leurs prix.

    — Mhh…

    Romuald redressa la nuque.

    Pour ce type de détail, il lui faisait entièrement confiance, d’autant que l’idée de se procurer un attelage ne lui serait jamais venue à l’esprit. Seul, il se serait certainement aventuré dans le désert à pied et… advienne que pourra ! Une attitude de pure inconscience, semblait-il.

    Dolaine releva un bout du rideau, pour fixer le paysage extérieur. Les plaines d’Ashran, verdoyantes mais désertiques, défilaient. Cette partie du monde était encore peu habitée et, en dehors d’Ashran-ville, on n’y trouvait pas grand-chose. De la verdure, beaucoup de verdure, et quelques hameaux, perdus ici et là.

    — Quelle sorte de ville est Mille-Corps ? s’enquit Romuald.

    Les sourcils froncés, elle laissa retomber le rideau.

    — Une ville affreuse ! Le dernier endroit d’Ekinoxe où la vente d’esclave est encore tout à fait légale. C’en est d’ailleurs l’activité principale et on y vient des quatre coins du monde pour en profiter. Du bétail humain, surtout, mais pas que, à ce que j’ai cru comprendre.

    — Vous vous y êtes déjà rendue ?

    — À mon grand malheur. Pas pour sa vente d’esclaves, bien sûr, mais parce que j’avais besoin de faire une halte avant de poursuivre mon voyage. Si vous saviez… je crois que j’ai rarement détesté un lieu autant que celui-là…

    « C’est d’ailleurs un endroit très fréquenté par les miennes à certaines périodes de l’année. Je vous laisse deviner pourquoi !

    Elle se mordit la lèvre et, détournant le regard, entrouvrit de nouveau le rideau.

    — Cette coutume est une malédiction, soupira-t-elle. Vous savez, je ne cherche pas à excuser les miennes, mais les gens ont tendance à se faire de fausses idées sur nous. S’il est vrai que nous aimons la viande d’enfants – d’enfants humains, elle n’est en rien la base de notre alimentation. La plupart des miennes n’en mangent qu’une ou deux fois dans l’année, pour de grandes occasions. Avec le temps, c’est davantage devenue une tradition, qu’une habitude alimentaire quotidienne.

    « Malheureusement, beaucoup nous voient encore comme les prédateurs de leurs légendes. On s’imagine souvent que l’on enlève nos proies dans la rue, ou bien que nous pénétrons dans leurs chambres à la tombée de la nuit pour les emporter avec nous. Bien sûr, tout ceci a un fond de vérité… il est vrai que par le passé, nous étions un véritable fléau, mais… aujourd’hui, il nous est tellement plus simple de venir acheter ce dont nous avons besoin à Mille-Corps ! Et pas seulement, en vérité. Il existe tant de misère en ce monde que certains n’hésitent pas à nous vendre leurs propres enfants.

    — Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que vous n’appréciez pas beaucoup cette tradition, remarqua Romuald.

    Dolaine lui jeta un regard en coin.

    — En effet… à cause d’elle, je n’ai que des problèmes partout où je passe. Tenez, même à Sétar ! J’ai beau expliquer que je suis différente, qu’il y a longtemps que j’ai renoncé à ce type d’alimentation, rien n’y fait. On continue de me voir comme une tueuse d’enfants… Alors, oui ! Je peux comprendre qu’ils se méfient, mais bon sang, je vis là-bas depuis des années.

    Les sourcils de Romuald se haussèrent.

    — Vous y avez renoncé ? s’étonna-t-il. Pour quelle raison ?

    — Eh bien…

    Elle n’était pas certaine d’avoir envie d’en parler. Pas certaine du tout, même, et heureusement, avant qu’elle ne puisse ajouter quoique ce soit, un son de cloche s’éleva.

    — Ashran-ville, Ashran-ville… nous arrivons à Ashran-ville, le terminus de notre train. Ashran-ville…

    Un contrôleur en uniforme bleu nuit et au couvre-chef réglementaire traversa leur wagon, avant de disparaître dans le suivant. Dans sa main, une cloche, située au bout d’un petit manche en bois, qu’il ne cessait d’agiter devant lui.

    Autour d’eux, les autres passagers commençaient à se redresser…



    5

    Un siècle plus tôt, Ashran-ville avait émergée en bordure du désert. De taille respectable, et possédant de nombreux hôtels et commerces, elle avait fait sa fortune grâce aux voyageurs de passage.

    Ville la plus proche de Mille-Corps, continuellement traversée par les voyageurs de l’Est et de l’Ouest, elle avait pu compter sur le financement de cette dernière pour croître, non seulement en taille, mais également en services. Parmi eux, et non des moindres, une compagnie s’était spécialisée dans les navettes, permettant à tout un chacun de gagner le désert sans avoir à craindre les nombreux dangers auxquels l’on s’exposait lors d’une expédition solitaire. (Les bandits, bien sûr, mais également tout un tas de créatures hostiles aux intrus.) Ajouté à cela sa chaleur infernale de jour et frigorifique de nuit, ainsi qu’une superficie de plusieurs centaines de kilomètres d’étendues sablonneuses, et l’on comprenait mieux en quoi ce service fut une petite révolution dans le coin.

    La gare, située au cœur du quartier des hôtels, ne désemplissait jamais. Qu’importe la saison, on y venait des quatre coins d’Ekinoxe. Et son quai, au moment où ils y mettaient les pieds, était noir de monde.

    Au milieu de la foule, son parapluie déployé et la valise de Dolaine en main, Romuald jeta un regard autour de lui. Le train qu’il avait pris une semaine plus tôt à Létis, et qui devait le mener jusqu’à Sétar, s’était brièvement arrêté ici. De ce point, on pouvait facilement gagner la cité d’Altair ou bien le royaume de Merveille. Mais pour rejoindre Porcelaine, par exemple, il fallait faire un détour par le sud ou le nord, car aucune gare n’avait encore été construite dans le désert.

    Comme il sentait qu’on lui tirait la manche, il baissa les yeux sur sa compagne.

    — Venez, lui dit-elle. Allons nous renseigner sur le prix des attelages.



    6

    Ashran-ville possédait deux grandes écuries où il était possible de se procurer montures et matériel : l’une se spécialisait dans les équidés, l’autre en chats du désert.

    Habituée à voyager dans cette partie du monde, c’était vers cette dernière que Dolaine avait porté son choix. Car de son avis, il n’existait pas meilleure monture pour le type d’environnement qu’ils s’apprêtaient à affronter.

    Le complexe, imposant, se composait de trois larges bâtiments. Situé à l’écart des rues les plus animées, presque construit en bordure du désert, un haut mur d’enceinte, d’un blanc cassé, l’encerclait. On y accédait par une large porte à doubles battants, donnant directement sur une cour intérieure en béton. Des enclos en faisaient le tour, derrière lesquels, sur de la paille, des félins vaquaient à leurs occupations. Un peu plus gros que des poneys, ils possédaient un poil court, généralement jaunâtre, mais où des taches brunes pouvaient apparaître. Leurs oreilles étaient longues et pourvues de poils hirsutes.

    Ils tournaient en rond dans leurs prisons, se faisaient mutuellement leur toilette, ou bien dormaient, seuls ou en groupes. Ce qu’il se passait en dehors de leur territoire les intéressant peu, ils portaient rarement leurs regards orange ou verts en direction de la clientèle.

    Comme la soirée grignotait peu à peu la place de l’après-midi, les lieux étaient plutôt déserts. Seuls quelques individus y discutaient affaire avec les employés.

    — Non ! Non, non et non ! Foutez-moi le camp !

    L’ordre émanait d’un homme corpulent, en bras de chemise et au teint buriné par le soleil. Une barbe hirsute recouvrait sa mâchoire ronde.

    — Mais puisque l’on vous dit que nous avons de quoi payer, répliqua Dolaine.

    Romuald derrière elle, elle tentait de faire entendre raison à l’individu qui, depuis bientôt cinq minutes, refusait obstinément de s’occuper d’eux. Leurs éclats, d’ailleurs, commençaient à attirer l’attention des autres clients.

    — Vous pourriez bien être la plus grosse fortune mondiale que ça n’y changerait rien : je ne fais pas affaire avec des gens comme vous !

    Sa voix grondait et il la toisait de toute sa hauteur. Toutefois, derrière l’assurance qu’il affichait, il était clair qu’il mourrait de peur et que son attitude désagréable ne servait qu’à masquer son trouble. La présence de Dolaine n’y était pas pour grand-chose, et en d’autres circonstances, elle n’ignorait pas qu’elle aurait obtenu ce qu’elle désirait en insistant juste un peu. Mais Romuald, lui, posait problème. Même sans le vouloir, il exsudait une aura de menace. À tel point que leur interlocuteur refusait obstinément de le regarder et l’avait ignoré chaque fois qu’il avait essayé de se mêler à la conversation.

    Le froncement de sourcils qui plissait déjà le front de la Poupée s’accentua.

    — Vous avez tort de nous traiter de cette façon ! Nous ne voulons pas d’histoires, tout ce que nous souhaitons c’est…

    — Vous… vous êtes en train de me menacer ?! la coupa l’homme, en haussant encore davantage le ton.

    — Quoi ? Mais non, je…

    — Si ! Si, vous me menacez ! Vous osez me menacer, sale engeance ! Vous…

    Soudain pris de panique, il se mit à faire de grands gestes désordonnés des bras.

    — Partez ! Partez ou je fais appeler les autorités !

    Il était clair qu’ils ne pourraient plus rien tirer de lui, mais Dolaine acceptait mal qu’on la traite de cette façon. Les poings serrés, elle faisait un pas en direction du marchand quand Romuald la supplia :

    — Venez, Dolaine, allons-nous-en.

    Tous les regards étaient tournés dans leur direction. Autant de spectateurs qui pourraient témoigner contre eux auprès des autorités locales. Car la plupart, il le devinait, refuseraient de se ranger de leur côté.

    Malheureusement pour lui, sa compagne ne semblait pas décidée à partir. L’expression farouche, elle n’accordait aucune attention à leur public et donnait l’impression d’être sur le point de se jeter sur l’homme. Craignant de voir la situation dégénérer, il dut ajouter d’une voix plus ferme :

    — Je vous en prie !

    Les deux mains prises, il ne pouvait pas l’obliger à le suivre en lui agrippant le bras. Ce fut donc un soulagement pour lui que de la voir se détourner. Ils quittèrent l’établissement sous les menaces du marchand et l’attention silencieuse du reste de l’assistance.

    — Ce sale type, s’exaspéra-t-elle une fois qu’ils eurent rejoint la rue. Il mériterait que je retourne là-dedans et que je lui casse tout !

    Romuald, qui marchait devant elle, s’arrêta pour lui faire face.

    — Je comprends votre colère, soupira-t-il. Toutefois les choses sont ainsi et nous n’y pouvons rien.

    — Vous peut-être ! Vous, vous n’avez pas à subir ce type de comportement depuis longtemps. Vous pouvez donc vous permettre de prendre ça à la légère, mais moi je…

    — Ne croyez pas que la situation ne me touche pas au moins autant que vous, la coupa-t-il, sur un ton un peu plus sec. Toutefois, que voudriez-vous que nous fassions ? J’ai la force de briser les os de cet homme, et au moins ceux de la moitié des spectateurs présents. Et ensuite ? Nous devrons fuir la ville dans la minute en espérant qu’on ne nous remettra pas la main dessus. Nous ne sommes pas humains et cela jouera contre nous : car l’affaire pourrait bien nous causer des problèmes ailleurs.

    Dolaine grogna, mais ne répliqua pas. Les poings sur les hanches, elle avait tourné la tête sur le côté, comme si elle refusait d’affronter son regard. Il avait raison… bien sûr qu’il avait raison, seulement, elle refusait de le reconnaître. Car s’il était vrai que les problèmes qu’ils créeraient ici pourraient leur attirer des ennuis ailleurs (Le tourisme d’Ashran-ville étant beaucoup trop important pour espérer que l’affaire ne se colporterait pas aux quatre coins du monde.), cela n’en restait pas moins injuste.

    Dans un reniflement agacé, elle reporta son attention sur lui.

    — Dans ce cas… nous devrons nous passer de chats du désert au moins jusqu’à Mille-Corps. Allons, venez, nous avons encore une écurie à visiter. Et si là non plus personne n’accepte de faire affaire avec nous, nous pourrons toujours réserver des places sur la prochaine navette.

    Ils reprenaient leur route quand un homme sortit du bâtiment qu’ils venaient de quitter. Il jeta un regard autour de lui et, les avisant, courut à leur suite.

    — Attendez !

    Dolaine ralentit l’allure et se retourna, imitée par Romuald.

    L’individu qui venait à leur rencontre avait les cheveux courts, d’un châtain foncé. Le visage mince et les yeux d’un violet un peu fiévreux, il portait une longue robe noire.

    Un sac à l’épaule et une ceinture à la taille, d’où pendaient bourses et petites pochettes en cuir usé, il s’agissait d’un mage. Jeune, qui plus est. Et sur ses lèvres, un petit sourire.

    — Excusez-moi, poursuivit-il en s’arrêtant à leur hauteur, mais j’ai assisté à votre échange. Croyez-bien que l’attitude de ce marchand me désole.

    — Vous seriez bien le premier ! répondit Dolaine.

    L’homme continuait de sourire. Il ne semblait pas vraiment dangereux, ni encore moins suspect, si ce n’était qu’il se soit donné la peine de leur adresser la parole. Un comportement auquel elle n’était pas suffisamment habituée pour ne pas ressentir une forme de défiance à son égard.

    — Peut-être bien, reprit son interlocuteur. Mais permettez-moi de me présenter : je me nomme Mirar. Je suis actuellement en route pour Mille-Corps, mais… (Il poussa un soupir et leva les mains au ciel.) on m’a mal renseigné. Je ne m’attendais pas à ce que les navettes soient si chères.

    Dolaine échangea un regard avec Romuald. Elle commençait à entrevoir les raisons de son comportement.

    — Une situation pour le moins compliquée, constata-t-elle, en revenant au dénommé Mirar.

    — N’est-ce pas ? répondit-il, et ses yeux se mirent à pétiller. C’est pourquoi je me disais que… enfin, nous pourrions sans doute convenir d’un arrangement. (D’un geste, il désigna le mur d’enceinte.) Je peux vous procurer un attelage. Confiez-moi la somme nécessaire et je vous rapporterai ça.

    — Et en échange ?

    Car elle devinait qu’il ne faisait pas ça par simple charité.

    — En échange, répéta le mage, vous me conduirez à Mille-Corps. (Puis, les fixant tour à tour.) Alors ? Qu’en dites-vous ?

    Dolaine ne répondit pas tout de suite. Bien entendu, l’idée lui plaisait. Les chats du désert demeuraient les montures qui conviendraient le mieux à leur expédition. D’autant plus qu’ils coûtaient moins cher que des chevaux, tout en étant plus endurants.

    Cela les obligerait à s’encombrer d’un voyageur, mais… enfin ! Mille-Corps ne se trouvaient qu’à quelques heures de route et ils avaient de toute façon prévu de s’y arrêter.

    — Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle à l’intention de Romuald.

    Car après tout, il s’agissait de son argent. À lui de décider.

    L’espace d’un instant, ce dernier fixa Mirar, comme s’il cherchait à le sonder. Puis, ses épaules se haussèrent.

    — Eh bien… pourquoi pas ?

    Car pas plus qu’elle, il ne voyait de raison de refuser.

    Erwin Doe ~ 2014

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