• Episode 2 - Partie 3

    Épisode 2 : Mille-Corps

    Partie 3

     

    7

    Comme il était déjà trop tard pour quitter Ashran-ville, le trio se sépara après s’être donné rendez-vous le lendemain, en fin de matinée.

    Après ça, Dolaine et Romuald avaient regagné le quartier des hôtels dans l’espoir d’y trouver une chambre où passer la nuit. Tâche qui fut loin d’être simple, car leurs origines posèrent quelques problèmes.

    Et parce que les gens semblaient avoir moins de préjugés envers sa personne, elle avait finalement conseillé à Romuald de rester à l’extérieur, tandis qu’elle allait se renseigner auprès des établissements. Moins d’une heure plus tard, ils s’installaient dans une chambre au confort sommaire, mais suffisant.

    Puis la nuit tomba, le matin lui succéda et, à présent, ils se tenaient non loin de l’écurie.

    Son parapluie déployé au-dessus de lui, et la valise de Dolaine dans l’autre main, Romuald ne disait mot. À ses côtés, sa compagne ne cessait de bailler, l’humeur grognonne.

    Car malgré les propos tenus la veille à Raphaël, cette première nuit en compagnie du vampire n’avait pas été de tout repos. Et parce qu’elle savait que le personnel, déjà grimaçant en la voyant revenir avec lui, aurait fait son possible pour les chasser s’ils avaient logés dans des chambres séparées, elle n’en avait loué qu’une, avec des lits jumeaux.

    Pourtant, elle savait (Ou du moins tenta-t-elle de s’en persuader) qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Aucun risque qu’il l’attaque dans son sommeil, ou que la nuit ne change son comportement. Et malgré tout, elle avait passé les premières heures à sursauter au moindre bruit, se tournant et se retournant sous ses draps.

    Elle s’en voulait, autant qu’elle s’en agaçait. Car si au moment de se coucher, Romuald avait pu lire dans ses pensées, nul doute qu’il aurait été déçu, sinon vexé. Et comment le lui reprocher ?

    Il ne devait pas être plus de dix-heures quand ils retrouvèrent Mirar. Après un bref échange, ils lui avaient remis l’argent nécessaire à l’achat de leur véhicule et décidèrent de l’attendre de l’autre côté de la rue, histoire d’attirer le moins possible l’attention.

    Contrairement à la veille, il y avait pas mal de passage dans le coin. La plupart des piétons qui les apercevaient leur jetaient des regards interrogateurs, qui pouvaient rapidement devenir inquiets, sinon agressifs. Tous, en tout cas, accéléraient l’allure.

    Elle en suivait un des yeux quand Romuald, avec un geste du menton, l’informa :

    — Le voilà !

    En effet, Mirar venait d’apparaître en compagnie d’un employé. Tout sourire, ce dernier tirait derrière lui un chat du désert robuste, attelé à un chariot en bois de taille moyenne. Volubile, il ne cessait de faire de grands gestes de sa main libre. Le bruit de son babillage énergique parvenait jusqu’au eux.

    Ils s’arrêtèrent près de la porte d’entrée et le mage, qui l’écoutait d’un air absent, porta une main en direction de l’animal, pour lui tapoter le crâne. En réponse, le chat releva son regard orange sur lui, avant de lui renifler la manche.

    Tandis que le marchand continuait à s’essouffler en mises en garde et conseils, il tourna le cou en direction du duo et leur fit un signe. Son accompagnateur porta lui aussi son attention sur eux et son expression, jusque-là enjouée, se crispa, en même temps que sa voix mourrait dans sa gorge. Mirar en profita pour lui subtiliser les rênes de l’attelage et lança :

    — Qu’en pensez-vous ? N’est-ce pas une bête magnifique ?

    Dolaine, qui approchait, remarqua qu’il s’amusait beaucoup. Un peu trop, même… le regard pétillant, il affichait un large sourire.

    — Attendez… une seconde… ! bafouilla l’employé qui, ayant reculé d’un pas, laissait aller son regard du duo au mage. Qu’est-ce que ça signifie ?

    Il avait perdu toute couleur, mais difficile à dire si c’était sous le coup de la peur ou de la colère. Sans doute un peu des deux.

    Une expression faussement navrée sur les traits, Mirar se tourna vers lui.

    — Ne me dites pas que j’ai oublié de vous parler de mes compagnons ? (Et comme les joues de son interlocuteur se tintaient de rouge, il ajouta, avec un haussement de sourcils :) Oups !



    8

    Le soleil tapait fort, trop fort, indisposant Romuald jusqu’à la souffrance. Recroquevillé sous son parapluie, à l’arrière de la charrette, sa peau le brûlait. Autour de lui, les vastes étendues sableuses du Désert du labyrinthe miroitaient.

    À perte de vue, ce n’était que des dunes, et encore des dunes, dont la simple vision l’éblouissait. Un ciel d’un bleu limpide les surplombait, uniforme et sans aucune trace de nuage.

    Le lourd bagage de la Poupée se trouvait près de lui, en compagnie des siens et de celui du mage. Avant leur départ, Dolaine lui avait assuré qu’ils n’en auraient pas pour plus de quatre ou cinq heures de route. Quatre ou cinq heures… ce devait faire à peine une heure qu’ils avaient quitté Ashran-ville et il se demandait s’il tiendrait encore longtemps le choc.

    Installés sur le siège conducteur (Une simple planche de bois sans aucun confort), Dolaine et Mirar se partageaient la place. Le mage conduisait, tandis que Dolaine le guidait, une boussole en main à laquelle elle jetait fréquemment des regards.

    Mirar avait rabattu la capuche de son vêtement sur son crâne, si bien que l’on ne voyait plus guère son visage ruisselant de sueur. Dolaine, elle, s’abritait sous une ombrelle toute simple, achetée avant leur départ d’Ashran-ville. Entre eux, une gourde qu’ils ouvraient de temps à autre pour la porter à leurs lèvres desséchées.

    — Ça va comme vous voulez, Romuald ? s’enquit-elle en se déboîtant le cou pour l’apercevoir.

    Les yeux clos, Romuald émit un faible grognement pour toute réponse. D’un revers de la manche, Mirar essuya la sueur qui lui dégoulinait le long du front.

    — Je suis plutôt surpris que vous soyez encore en vie, dit-il. Je dois bien l’avouer, quand j’ai su que vous vouliez faire le voyage de jour, j’ai tout d’abord cru que vous vous moquiez de moi.

    Trop faible pour lui répondre, Romuald garda le silence. Il se balançait doucement, au rythme de l’attelage.

    — Intriguant, n’est-ce pas ? s’amusa Dolaine. Avant de le rencontrer, je pensais moi aussi que les vampires étaient incapables de survivre à la lumière du jour.

    — Je connais un peu les vampires et je peux vous assurer que c’est loin d’être un mythe. (L’espace d’un instant, il quitta leur route des yeux pour tourner son attention en direction de Romuald. Ce dernier semblait tout juste conscient.) Vous ne voulez pas que nous nous arrêtions un instant ? Vous pourriez vous étendre à l’ombre sous le chariot.

    D’un geste las de la main, Romuald lui fit comprendre que c’était inutile. Il n’avait qu’une hâte : en finir le plus rapidement possible avec ce calvaire.

    Dolaine eut un petit sourire.

    — Vous savez, c’est un vampire d’un genre un peu spécial. Il ne souffre pas des mêmes faiblesses que les siens… ou en tout cas sont-elles atténuées chez lui.

    Le regard de nouveau porté sur l’horizon, Mirar eut un hochement de tête pour signifier qu’il comprenait.

    — Je m’en doutais un peu. (Puis, à l’intention de Romuald, il haussa le ton.) Vous avez eu une goule pour porteur, pas vrai ? (Et comme la surprise s’imprimait sur les traits de Dolaine, il ajouta :) Je vous l’ai dit, je connais un peu les vampires. J’en ai rencontré quelques-uns. L’un d’eux était comme lui. Il pouvait survivre à la lumière du jour et n’était pas aussi sauvage que ses congénères…

    Ouvrant faiblement les paupières, Romuald tendit l’oreille.

    Dolaine, qui lui offrait son profil, pencha la tête sur le côté. Sous elle, ses jambes commencèrent à se balancer.

    — Alors il en existe d’autres comme vous ? fit-elle à l’intention de son compagnon.

    Sans répondre, Romuald ferma de nouveau les yeux. Mirar reprit la parole :

    — Le vampire que j’ai rencontré était persuadé du contraire. Il avait beaucoup voyagé sans jamais en croiser et je pense que ça l’attristait. (Puis, plissant les paupières, il marqua une pause avant de poursuivre :) Savez-vous que je m’étonne de vous voir voyager ensemble ? Un vampire et une Poupée… ce n’est pas tous les jours que l’on croise ça. Que venez-vous faire aussi loin de chez vous ?

    — Je pourrais vous poser la même question, lui répondit Dolaine.

    Après tout, Altair se situait tout au nord de Grande-mère. Il était même rare de croiser des mages aussi loin de chez eux, en tout cas en route pour Mille-Corps. Il n’y avait rien pour les intéresser là-bas… en tout cas, à sa connaissance.

    Mirar eut un sourire.

    — C’est vrai. Malheureusement, j’ai peur de ne pas pouvoir vous en dire grand-chose, si ce n’est que je suis là pour affaires. Mes employeurs, toutefois, m’ont prié de rester discret à ce sujet.

    Et parce qu’elle ne voyait pas de raisons d’insister, elle garda le silence.



    9

    Mille-Corps était telle que dans ses souvenirs : bruyante, étouffante et agitée. Une foule dense de curieux, mais aussi d’acheteurs potentiels et de marchands, se massait dans sa rue principale. Elle évoluait lentement, avec difficulté ; une aubaine pour les voleurs de tous poils qui s’y mouvaient à la façon de poissons dans l’eau.

    D’un côté et de l’autre de l’artère, les esclavagistes avaient installé leurs stands. Ils apostrophaient les badauds depuis de petites estrades et les invitaient à venir jeter à un œil à leur marchandise, qui se tenait juste derrière eux : des êtres trop souvent émaciés, au regard absent, pas toujours très présentables et habituellement malades. Les esclaves sains étaient parmis les plus recherchés. Et si en plus, ils étaient jeunes, et possédaient un physique jugé agréable, alors leurs tortionnaires pouvaient espérer en tirer un bon prix.

    Dolaine connaissait bien cette scène qui, malgré les années, n’évoluait pas. Un peu comme si, jour après jour, la ville se répétait, rejouait la même pièce, inlassablement, dans une odeur puissante de sueur, de crasse humaine et d’un mélange écœurant de parfums.

    Ils avaient arrêté leur attelage un peu après les portes de la ville. L’endroit, qui formait comme une large place entourée de fortifications, était déjà envahi par des véhicules et leurs montures. Souvent, des enfants, ou bien de jeunes embauchés sur place, les gardaient. D’autres se jetaient en groupe sur les nouveaux arrivants et proposaient leurs services pour une bouchée de pain.

    — Eh bien. C’est ici que nos chemins se séparent, dit Mirar.

    Son sac sur l’épaule, le mage était sur le départ. Dolaine, qui se tenait debout près de leur attelage, le salua d’un signe de tête.

    — Nous aurons peut-être l’occasion de nous recroiser quand nous viendrons à Altair.

    — Peut-être bien… (Avec un petit sourire, il s’inclina.) Qu’Astré veille sur vous.

    Quand il eut disparu au milieu de la foule, Dolaine poussa un soupir et se tourna vers Romuald.

    Toujours dans la charrette, ce dernier s’était redressé pour mieux contempler le spectacle qui s’offrait à lui. Il semblait encore bien faible et son expression laissait penser qu’il n’était pas tout à fait conscient. Il tenait son parapluie tout contre lui, le sommet écrasé contre crâne.

    Après avoir fait signe à un jeune garçon dépenaillé pour qu’il vienne s’occuper de leur véhicule, elle dit :

    — Allons, mettons-nous à la recherche d’une chambre.



    10

    D’expérience, Dolaine savait qu’il était inutile de chercher du côté de la rue principale et de ses artères les plus proches. La plupart des auberges et des hôtels qui s’y trouvaient croulaient sous les réservations, et ce pour plusieurs semaines. De plus, leurs tarifs figuraient parmi les plus chers de la ville.

    Finalement, après avoir un peu tourné dans des quartiers de plus en plus éloignées des zones d’activité, ils avaient déniché une auberge encore épargnée par l’afflux touristique. La propreté y laissait à désirer, et elle doutait fortement de la qualité de sa cuisine, mais, enfin ! Ce serait toujours mieux que rien.

    Dans la salle, une poignée de clients au regard déjà troublé par l’alcool. L’un d’eux dormait sur sa table, le visage enfoui entre ses bras croisés. Un autre fixait le plafond d’un air absent, la bouche grande ouverte. Des bribes de conversations, que l’on ne pouvait pas qualifier d’animées, se faisaient entendre.

    Le gérant se tenait derrière son comptoir. Un torchon d’une propreté relative passé à la ceinture, il avait posé ses mains bien à plat sur le plateau et les fixait de ses petits yeux noirs, en partie dissimulés sous d’épais sourcils poivre et sel. Et comme à Mille-Corps, un client restait un client, ni la présence de Romuald, pas plus que la sienne, ne dérangeait grand monde.

    — Vous nous demandez trente Étoiles pour la nuit, disait Dolaine, mais à ce prix, j’espère que le petit déjeuner est inclus ?

    Même pour un bouge du coin, le tarif restait un peu excessif. Et puisque la norme en ville était de marchander, elle entendait bien ne pas régler leur note si elle n’avait pas obtenu un petit déjeuner complet en prime.

    Le patron passa une main sur sa mâchoire carrée, qui partait un peu en avant. En retrait, Romuald fouillait ses sacs, à la recherche de son argent. Il s’activait même avec un peu trop d’empressement au goût de Dolaine. Par les Dieux, cet imbécile était en train de tout gâcher !

    Avec un grognement, elle revint à l’aubergiste qui, à présent, ne lâchait plus le vampire du regard. Elle avisa son expression songeuse et sentit qu’elle était en train de perdre la partie. Refusant toutefois de lâcher l’affaire, elle insista :

    — Alors ?

    L’homme abaissa la main et reporta son attention sur elle. Ses lèvres flasques se pincèrent. Au même instant, Romuald laissa échapper un « Ho ! Ho ! » de mauvais augure. Exaspérée, elle se tourna vers lui.

    — Un problème ?

    Ce fut un visage à l’expression paniquée qu’il leva sur elle, tenant entre ses mains le sac qu’il portait en général à l’épaule.

    — Je crois, commença-t-il, que Mirar s’est trompé de bagage… et qu’il a emporté mon argent avec lui.

    Erwin Doe ~ 2014

    Revenir à la catégorie

    Aller à : Partie 2 / Partie 4


    Tags Tags : , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :