• Episode 2 - Partie 3 : Létis

       Épisode 6 : Létis

    Partie 3

     

    7

    Romuald en tête, le trio remontait tant bien que mal l’artère livrée au chaos.

    Alors que l’alerte se répandait à travers Létis, un nuage noir avait fait son apparition à l’horizon, se déplaçant si vite qu’il atteignait les remparts de la cité quand les premiers coups de canon éclatèrent. De son sein s’étaient détachées des dizaines de créatures humanoïdes, aux faciès de chauve-souris. Elles avaient fondu sur la foule, tandis que le ciel s’embrasait.

    Devançant l’attaque, Romuald fuyait déjà avec ses deux petits compagnons sous les bras, leur permettant ainsi d’échapper au massacre. Peu après, le reste des survivants s’était éparpillé à travers Létis, offrant à la vue de tous des corps meurtris, parfois mutilés, déformés, qui propagèrent la panique sur leur chemin.

    Partout, on hurlait, on se bousculait. Beaucoup se cloîtraient chez eux, mais d’autres gagnaient la rue, pour mêler leurs vagissements hystériques à ceux de la foule.

    — Qu’est-ce que ça veut dire ? hurla Dolaine, affolée. Qu’est-ce que ça veut dire ?!

    Bien qu’en vérité, elle n’ait nul besoin d’explication pour comprendre que Feu venait de déclarer la guerre à Létis. Et comme berceau de ce drame, cette date qui, entre toutes, lui permettrait d’atteindre plus facilement la famille royale, mais aussi de causer le plus de morts au sein de la population humaine.

    Vivement, Romuald tourna la tête dans sa direction et ordonna :

    — À terre, vite !

    Avant de se jeter lui-même à plat ventre.

    Les deux autres l’imitèrent. Un courant d’air violent frôla Dolaine, dont les cheveux et la robe se soulevèrent. La Chauve-souris qui venait de foncer sur eux referma ses griffes sur un malheureux ayant eu la bêtise de sortir de chez lui à ce moment précis. Sourde à ses hurlements, et ignorant ses gesticulations, elle l’emporta avec elle, haut, toujours plus haut, avant de le lâcher brusquement. Dans un dernier cri, sa victime s’écrasa au milieu d’un groupe de fuyards, qu’elle emporta avec elle dans sa chute.

    — Nous n’arriverons à rien ainsi, gémit Dolaine qui se redressait sur un geste du vampire. Romuald, il faut retourner à notre hôtel : là-bas, je pourrai récupérer mes armes et espérer me défendre contre ces choses !

    Mais son compagnon secoua la tête.

    — Pas question ! Pour l’heure, le plus urgent est de nous mettre à l’abri des combats.

    — Mais…, voulut-elle insister, avant que Louis ne la coupe :

    — Excusez-moi, mais… cette Chauves-Souris ne vous paraît-elle pas étrange ?

    Dolaine et Romuald levèrent les yeux en direction du point désigné, au milieu du ciel nocturne. Le corps de la créature était recouvert d’une fourrure châtaine. De nombreuses breloques pendaient autour de son cou, et d’autres encore à ses immenses oreilles en pointe. Un bâton dans les mains, dressé au-dessus de sa tête, elle irradiait d’une lueur sauvage et flamboyante.

    Dans la rue, personne d’autre ne paraissait l’avoir remarquée. De justesse, Dolaine évita la collision avec un gros homme, trop occupé à assurer sa survie pour faire attention à ceux qu’il percutait sur son passage.

    — Par ici ! intima Romuald, avant de se jeter en direction de la première porte d’habitation et de l’enfoncer d’un coup d’épaule.

    Tout en attrapant d’autorité Louis par le poignet, Dolaine lui emboîta le pas. Ils en avaient à peine dépassé le seuil, qu’une puissante boule de feu s’écrasait au milieu de la rue, emportant avec elle l’emplacement où ils s’étaient tenus quelques secondes plus tôt.

    Des flammes pénétrèrent à l’intérieur de l’habitation, pour en lécher furieusement les murs. Le sol trembla et ils perdirent l’équilibre.

    À l’extérieur, la panique était plus terrible que jamais. Se mêlaient aux piaillements de ceux ayant échappé au pire, les cris et les appels des blessés, les plaintes des agonisants. Un individu dont la peau boursouflée, cloquée, se détachait par lambeaux, boita jusqu’à l’entrée de leur refuge. Le regard vide, absent, le sommet de son crâne était couronné de flammes qui emportaient les derniers vestiges de ses cheveux. Il fit un pas, deux pas, puis s’écroula pour ne plus bouger.

    Dolaine porta une main à sa bouche et détourna les yeux. Louis trottina jusqu’au malheureux, près duquel il s’accroupit. Sans se soucier des flammes qui finissaient de le dévorer, il voulut secouer l’homme par l’épaule, dans un geste pathétique, un refus obstiné de croire que la mort avait déjà accompli son œuvre, mais l’autre était brûlant et il retira vivement la main.

    — Monsieur… hé, mon brave monsieur !

    — Louis, revenez ici tout de suite ! ordonna Romuald.

    — Mais…

    — Faites ce que je vous dis !

    Le Pantin lui adressa un regard perdu, le baissa de nouveau en direction du cadavre, revint à Romuald et, dans un pincement de lèvres, accepta de faire ce qu’on exigeait de lui.

    Nauséeuse et au bord de l’évanouissement, Dolaine avait recroquevillée ses bras autour d’elle. Elle tremblait, soudain frigorifiée. De l’étage supérieur, des pleurs désespérés et hystériques leur parvenaient.

    — Et maintenant… maintenant, Romuald ? Croyez-vous que nous serons en sécurité si nous restons ici ?

    — J’ai bien peur que non… au contraire, je crois plutôt qu’ils finiront par s’en prendre aussi aux habitations. S’ils ne les détruisent pas, elles seront fouillées et je ne tiens pas à être coincé ici quand cela se produira.

    — Alors quoi ? Vous pensez que nous serons plus en sécurité dehors, peut-être ?!

    — Non, bien sûr, mais…

    Se taisant, il jeta un regard à Louis. L’expression de ce dernier avait perdu toute l’innocence et la gaieté qui lui était coutumière. L’oreille tendue, il levait les yeux en direction du plafond. Les occupants de l’étage supérieur avaient fait silence. De l’inquiétude passa sur le visage du Pantin. Romuald comprit qu’il ne tarderait pas à gagner l’étage, sans doute pour s’assurer que tous, là-haut, se portaient au mieux et, dans le cas contraire, proposer une aide qui serait sans aucun doute mal accueillie.

    — Il y a… des souterrains, reprit-il en revenant à Dolaine. Ils sont utilisés par les miens pour gagner Létis en toute sécurité. Là-bas, sans doute pourrons-nous nous mettre à l’abri.

    Pour le moment, il n’avait pas de meilleure idée. Le royaume assiégé, aucune de ses rues, aucun de ses bâtiments, de ses recoins, ne seraient suffisamment sûrs. Mais Feu, il en était à peu près certain, ne connaissait pas l’existence – en tout cas pas l’emplacement de ces souterrains.

    Il tendit à Dolaine le sac qu’il portait en bandoulière.

    — Tenez, prenez-le : je crois qu’il sera plus en sécurité avec vous.

    Consciente qu’il contenait une partie de leurs économies, Dolaine le serra très fort contre elle.

    — Il faudra me tuer si l’on veut m’en séparer !

    Et l’argent avait un tel pouvoir sur elle que le vampire se fit la réflexion qu’elle serait bien fichue de triompher de tout ennemi qui commettrait la bêtise de vouloir la destituer de son bien.

    — Nous allons tenter une sortie, l’informa-t-il. Je vais devoir vous porter…

    Si elle haussa les sourcils, Dolaine lui signifia toutefois d’un hochement de tête qu’elle s’en remettait à lui et le laissa la prendre dans ses bras. Puis, s’accroupissant à terre, les petites mains de la Poupée autour de son cou, il dit :

    — Louis, montez sur mon dos voulez-vous ?

    Louis, qui s’était approché de l’escalier visible au fond du couloir, lui adressa un regard perdu. Comme s’il n’avait pas saisi un traître mot. Un silence s’imposa, au bout duquel le Pantin opina du chef. Avec un dernier coup d’œil pour le plafond, il rejoignit ses compagnons et sauta sur le dos du vampire. Celui-ci le prévint :

    — Les prochaines minutes risquent de vous secouer un peu, aussi… agrippez-vous à moi de toutes vos forces !

    Il sentit les bras de Louis venir s’ajouter à ceux de Dolaine, autour de son cou, et les jambes du Pantin s’enrouler au niveau de sa taille. Malgré cette charge supplémentaire, il n’eut aucun mal à se redresser.

    À l’extérieur, des cadavres, des cadavres et encore des cadavres. Une partie de la rue avait été emportée par l’attaque magique, ne laissant derrière elle que des ruines et un cratère encore fumant. D’un regard à droite, puis à gauche, Romuald s’assura que la voie était libre. Puis il quitta la sécurité toute relative de l’immeuble.

    Maintenant qu’il n’avait plus à calquer sa vitesse sur celle de ses compagnons, ses mouvements étaient bien plus rapides. En quelques secondes, ils avaient remonté la rue et tourné dans la suivante, en bondissant par-dessus les obstacles, humains ou matériels, présents sur leur chemin.

    Un peu plus loin, il aperçut des soldats. Les forces locales tentaient de repousser l’envahisseur et visaient de leurs fusils toute cible non humaine. Dans les cieux, quelques Chauves-Souris s’éparpillèrent en sentant venir la première salve. Une seule, seulement, ne fut pas assez rapide et se retrouva criblé de plomb. Dans des plaintes de fureur, comme de douleur, elle battit maladroitement des ailes pour échapper à ses agresseurs. Mais déjà plus morte que vive, elle plana en direction du trio, s’écrasa contre un toit, et finit sa chute au milieu de la rue.

    Romuald eut le réflexe de sauter par-dessus ce nouvel obstacle, puis de bondir en direction du toit situé à droite, avant que les soldats ne puissent le prendre également pour cible.

    Sur son perchoir, et une fois qu’il fut certain d’être en sécurité, il stoppa sa course pour se repérer. Le souffle court, presque saccadé, il fronça les sourcils.

    — Nom d’un petit Pantin, s’exclama Dolaine en tendant un doigt sur leur gauche. Romuald, regardez ça !

    Au loin, le château, comme les rues voisines, était la proie des flammes. Un spectacle qui fit sortir Louis de son mutisme :

    — Quelle horreur ! Quelle horreur ! Un édifice aussi vieux que le royaume, livré aux flammes !

    Il en était à ce point scandalisé qu’il ne cessait d’ouvrir et de refermer sa bouche, comme s’il cherchait à se lancer dans l’une de ses longues tirades, sans y parvenir.

    De son côté, Romuald éprouvait quelques difficultés à se repérer. Il connaissait très mal Létis et, pendant qu’il perdait du temps, ils devenaient des cibles faciles. Un cri, poussé par Dolaine, lui vrilla les tympans.

    — Romuald !

    Il vit la boule de feu arriver droit sur eux en rugissant. Il sut d’instinct qu’il n’aurait pas le temps de lui échapper, mais ses genoux fléchir tout de même sous lui, dans un réflexe désespéré pour les sortir de là. L’attaque, toutefois, fut stoppée en cours de route par une autre vague d’énergie, blanchâtre celle-ci, qui absorba la magie adverse avant de s’évaporer.

    Une brume épaisse, étouffante, vint les frapper. Au milieu d’une quinte de toux, Dolaine avisa un mage, sur un toit voisin. Un individu encapuchonné qui, les mains tendues devant lui, entonnait déjà le sort suivant. La Chauves-Souris dont il venait de ruiner l’attaque fit entendre sa fureur et fondit dans sa direction.

    — Là-haut ! Là-haut ! glapit Louis, désignant un autre sorcier.

    L’homme était prisonnier d’une sphère d’énergie, qui le maintenait en lévitation. Ses doigts bougeaient à toute vitesse et, comme Dolaine et Romuald levaient les yeux vers lui, il libéra une nuée de projectiles lumineux, aussi aveuglants que meurtriers, qui filèrent aux quatre coins cardinaux. L’attaque manqua de les atteindre et, cette fois encore, ils ne durent qu’aux réflexes et à la rapidité de Romuald de s’en sortir indemnes.

    Létis mettait visiblement tout en œuvre pour repousser l’ennemi, mais Dolaine doutait que ce serait suffisant…

    Erwin Doe ~ 2015

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