• Episode 2 - Partie 4

    Épisode 2 : Mille-Corps

    Partie 4



    11

    Ils passèrent le reste de l’après-midi à chercher Mirar. Mais souvent ralentis par la foule, ou par des esclavagistes désireux de les voir s’intéresser à ce qu’ils appelaient leur marchandise, remettre la main sur lui s’était révélé difficile… beaucoup trop difficile. Et à la tombée de la nuit, ils avaient finalement dû déclarer forfait.

    Déçu, pour l’un, énervée, pour l’autre, ils regagnèrent leur véhicule où les attendait un gamin impatient de se faire payer pour ses services. Et parce qu’elle ne voulait pas être chassée de la ville pour faute de mauvais payement, Dolaine avait été piocher dans le peu d’argent emporté avec elle. Le reste, qui ne s’élevait plus qu’à quelques Étoiles, lui permit d’acheter de quoi se remplir le ventre.

    — Foutu mage. Foutu de foutu mage ! Si je l’attrape, je vous jure que…

    Un éternuement mit fin à ses grognements. Recroquevillée dans un coin du chariot, les bras repliés autour de son corps, et la tête reposant sur une chemise pliée, elle tremblait de froid.

    — Je suis sûre qu’il l’a fait exprès, ce pourri ! Il n’avait pas d’argent. Il l’a dit lui-même : pas d’argent. Alors il a attendu le bon moment pour nous voler. Pourri, pourri, pourri ! Sale petit voleur !

    Elle éternua une fois, deux fois, avant qu’un râle rauque ne lui échappe.

    Étendu près d’elle, les bras croisés derrière la nuque, Romuald lui adressa un regard en coin. Le froid ne le gênait pas et la précarité de leur couche encore moins. L’obscurité seule lui était nécessaire pour trouver le sommeil.

    À cette heure, les portes de la ville étaient closes. Mille-Corps accueillait peut-être toutes sortes de voyageurs, elle n’était pas folle au point de laisser n’importe qui pénétrer ses entrailles à la faveur de la nuit. Le désert fourmillait de bandits et, du haut des fortifications, des soldats surveillaient le périmètre, prêts à donner l’alarme au moindre mouvement suspect.

    Autour d’eux, d’autres véhicules et leurs montures. Les enfants engagés pour les surveiller n’étaient pas les seuls à y coucher : les voyageurs un peu proches de leurs sous ou les chauffeurs souffrant d’un employeur trop radin pour leur louer une chambre, devaient se contenter du même confort précaire. On entendait parfois les chevaux s’ébrouer, les chats ronronner ou pousser des miaulements rauques, des voix murmurer et des ronflements.

    Quelques réverbères éclairaient la place, mais leur lumière n’était pas suffisamment vive pour gêner le sommeil de tout ce petit monde.

    Au-dessus de leurs têtes, un ciel dégagé aux étoiles nombreuses.

    — Je suis certain que nous le retrouverons, assura Romuald, avec un peu plus de conviction qu’il n’en ressentait vraiment.

    En effet, Mille-corps était bien plus vaste qu’il ne l’avait imaginée… et surtout beaucoup trop peuplée. Et si l’inquiétude ne se lisait pas sur son visage, il se sentait déprimé par leur mésaventure. Car s’ils ne parvenaient à remettre la main sur Mirar, alors poursuivre son voyage s’avérerait compliqué…

    Dolaine, qui lui tournait le dos, roula sur son autre flanc et tendit un doigt dans sa direction.

    — Bien sûr que nous le retrouverons ! Et à ce moment-là, je peux vous jurer que… que… ah… aaahh…

    Avec violence, elle éternua, éternua encore et encore, avant de se redresser vivement et de lever ses poings, menaçante, en direction du ciel.

    — Saloperie de désert ! Pourquoi faut-il qu’il fasse si chaud le jour et si froid la nuit ? Par Moloch, je déteste cette partie du monde !

    Dans un fiacre voisin, un individu aux paupières gonflées par le sommeil écarta le rideau qui pendait devant la fenêtre de l’habitacle. Il leur adressa un regard à la fois agacé et comateux, avant de se recoucher. Du haut de leur poste, les gardes observèrent la place quelques instants, avant de revenir au désert.

    Libéré de ses entraves, le chat s’était couché en boule à côté de leur chariot. L’éclat de Dolaine le tira lui aussi de son sommeil et, les paupières mi-closes, il redressa le cou, constata que rien d’anormal ne semblait se produire, et laissa retomber sa tête.

    — Ah, j’en ai assez, dit-elle, et sa voix, à cause de son nez bouché, aurait pu faire penser à celle d’un canard.

    Elle tendit une main en direction de sa valise, qui se trouvait juste derrière elle, et la tira. Au passage, elle jeta un regard mauvais au sac de Mirar qui, comme s’il les narguait, semblait trôner fièrement sur sa droite. À l’intérieur, elle n’avait rien découvert d’intéressant, même pas quelques Étoiles. Juste des babioles. Une robe de rechange, un grimoire, un pendentif, une clef, un journal où s’étalait une écriture minuscule et cryptée, ainsi que quelques composants de sort qui ne se révélaient d’aucunes utilité.

    Dans un reniflement malheureux, elle ouvrit sa valise et commença à en sortir ses vêtements. Romuald, qui s’était redressé de moitié, l’interrogea :

    — Que faites-vous ?

    — À votre avis ? grogna-t-elle. Je vais m’en couvrir, tiens ! Si je reste comme ça, je risque de mourir de froid au milieu de mon sommeil.

    Ils seraient tout froissés le lendemain matin, mais… qu’importe ! Le vêtement de Mirar aurait sans aucun doute fait une couverture idéale, seulement, elle refusait de s’entortiller dedans.

    Romuald la regarda faire, avant de récupérer son sac le plus proche et de l’ouvrir. Il en sortit une robe noire de rechange, la seule qu’il ait emportée avec lui. Il la tendit à sa compagne.

    — Tenez. Elle devrait vous tenir chaud !

    Un jupon à moitié déplié entre les mains, Dolaine fixa le vêtement qu’il lui présentait. Elle hésita, avant de lâcher ce qu’elle tenait et de s’en saisir. Avec une certaine satisfaction, elle constata que le tissu était épais et plutôt agréable au toucher.

    — Merci, marmonna-t-elle avant de ranger ses vêtements, puis de refermer sa valise et de la repousser sur le côté. Elle déplia ensuite la robe du vampire et s’enroula au mieux dedans. Cela fait, seuls le bout de ses pieds et son visage dépassaient encore.

    La tête posée sur son oreiller de fortune, elle ferma les yeux et émit un reniflement de satisfaction…



    12

    Au final, ils durent faire monter le chat du désert dans le chariot pour que Dolaine puisse se pelotonner contre lui. À cette seule condition, elle daigna mettre fin à ses râleries et parvint à trouver le sommeil.

    Le matin venu, son humeur ne s’était toutefois pas améliorée. Plus exaspérée que jamais, elle avait recommencé à pester sitôt ses yeux ouverts. Elle souffrait de courbatures, les poils du chat la grattaient et son rhume s’était aggravé au cours de la nuit. Pire que tout, son ventre criait famine.

    — Foutue chaleur… foutu tourisme… foutus, de foutus vautours ! Je hais cette ville ! Je la hais et je la déteste !

    L’air peu aimable, le nez rouge et un mouchoir en main, Dolaine évoluait en tête. La matinée n’était pas terminée que, déjà, les rues principales étaient noires de monde. On se massait les uns contre les autres, des coudes piquaient les côtes voisines et on hurlait pour tenter de se faire entendre au milieu du vacarme ambiant.

    À cause de sa taille, mais aussi de sa corpulence, la situation se révélait pénible pour Dolaine. D’autant plus que les gens, ne la voyant approcher, lui fonçaient constamment dessus, au risque de la faire tomber.

    Romuald la suivait en silence. S’il éprouvait lui-même des difficultés à évoluer à travers cette masse agressive et plutôt pressée, sa force lui permettait de s’y frayer un passage. On râlait, certains l’injuriaient, mais ses origines jouaient pour une fois en sa faveur. Car après tout, personne ne tenait vraiment à se mesurer à un vampire.

    Son parapluie déployé au-dessus de lui, le bras levé pour lui permettre de dominer la foule, il porta une main en direction de Dolaine qui, sur le point de tomber à la renverse, cherchait à retrouver son équilibre en s’agrippant au premier venu.

    Tandis qu’elle recommençait à jurer, invectivant sans vergogne le malheureux qui avait manqué de la renverser, Romuald baissa les yeux sur elle. Plus précisément, à hauteur de ses hanches. Là où pendaient ses deux holsters.

    Il poussa un soupir.

    — Vraiment, fit-il en haussant le ton pour se faire entendre, je ne suis pas certain que ce soit très utile de vous être armée ainsi.

    Dolaine se moucha, avant de porter les mains à ses armes et de lui jeter un regard par-dessus son épaule.

    Le reniflement qui précéda ses paroles avait quelque chose de dédaigneux.

    — C’est votre avis. Pour ma part, je compte bien filer une leçon à ce sale voleur.

    — Vous n’allez tout de même pas l’abattre ?! s’alarma-t-il, ce qui lui valut un haussement d’épaules plutôt sec.

    — Peut-être pas le tuer, mais en tout cas le faire danser un peu.

    Là-dessus, elle éternua, râla et se fraya un passage à coup de coudes et de pieds. De plus en plus désespéré, Romuald secoua la tête et s’empressa de la rejoindre.

    Elle se déportait sur la gauche, en direction des stands, avec l’idée de s’engouffrer dans la première ruelle qui se présenterait. Mais à quelques mètres de son but, un homme ventripotent fendit la foule pour se diriger droit sur elle.

    Repoussant avec force tous ceux qui se trouvaient sur son passage, il vint se planter devant elle, un sourire sur son visage rondouillard à la peau brunie par le soleil. Une grosse moustache sombre lui tombait sur la lèvre supérieure. Il ouvrit bien grand les mains et lança :

    — Hé, hé, jolie Poupée ! Et si vous veniez jeter un œil à ma marchandise ? Des enfants sains, bien nourris, je vous jure qu’ils ne vous décevront pas.

    La tête rentrée dans les épaules, Dolaine grogna et voulut le dépasser. C’était toutefois sans compter l’obstination de l’homme qui, peu désireux de laisser échapper une cliente potentielle, la rattrapa par la manche. Furieuse, elle lui adressa un regard assassin.

    — Allons, madame ! Je ne cherche pas à vous tromper : leur chair est tendre à souhait, tout à fait délicieuse. Je les rapporte des quatre coins du monde et…

    Sans lui laisser le temps de terminer, elle se dégagea et voulut reprendre sa route. Une main épaisse s’abattit sur son épaule. Son propriétaire continuait de sourire, d’un sourire gourmand.

    — Ne soyez pas si pressée ! Je suis sûr que nous pouvons trouver un terrain d’entente. Tenez ! Je suis même prêt à baisser mes prix si vous daignez seulement venir…

    Mais l’apparition du canon d’une arme à feu à quelques centimètres de son visage le rendit muet. En l’espace d’une seconde, son expression se détériora. Alarmé par la tournure des événements, Romuald se précipita dans leur direction.

    Pensant que Dolaine allait faire feu, il fit dévier son arme, en direction des cieux. Le coup la surprit à ce point qu’elle en appuya sur la détente. Le tir partit et explosa. Autour d’eux, les badauds se bousculèrent sur des cris et glapissements. Leur fuite créa un espace vide.

    Ayant perdu tout sourire, l’esclavagiste était tombé sur les fesses. Bien qu’indemne, il tremblait des pieds à la tête et semblait sur le point de tourner de l’œil. Il prit la fuite, alors que Romuald arrachait le pistolet des mains de Dolaine.

    — Avez-vous perdu la tête ?!

    Au moins aussi remontée que lui, la Poupée s’emporta :

    — C’est de votre faute ! Je voulais juste l’intimider pour qu’il me fiche la paix !

    L’espace d’un instant, sa réponse moucha le vampire. Puis, l’agacement revenant le titiller, il répliqua :

    — Peut-être… oui… peut-être que vous n’aviez pas l’intention de tirer… mais vous l’avez fait. Aussi je confisque votre arme et vous demande de vous calmer.

    — Et sinon quoi ?

    D’un air de défi, elle soutint le regard insondable de son interlocuteur.

    Troublé par son attitude, ce dernier ne trouva d’abord rien à répondre. Il commença par un « sinon », avant de s’arrêter et de baisser les yeux, un doigt dressé devant lui. Quand il se décida à les relever, il semblait un peu plus assuré.

    — Sinon, je devrai considérer que notre association se termine ici. (Et avant que Dolaine ne puisse lui faire savoir à quel point cela lui faisait une belle jambe, il ajouta :) Comprenez par là que vous pourrez tirer un trait sur l’autre moitié de vos honoraires.

    Dans le mille ! Il n’aurait pas pu trouver de meilleure menace. L’expression de sa compagne se détériora et sa bouche s’ouvrit sur un cri muet. La panique passa dans son regard, avant que la colère ne l’assombrisse de nouveau. Tremblante, elle serra les poings.

    — Ah oui ? commença-t-elle. Eh bien… (Mais ne trouvant aucune répartie, elle serra un peu plus fort les poings et lâcha :) Eh bien, flûte !

    Comme elle se détournait pour reprendre sa route, Romuald lui emboîta le pas. Ils dépassèrent les stands, s’attirant quelques coups d’œils inquiets de la part de leurs propriétaires, pour gagner la rue suivante. Derrière eux, l’activité piétonne recommençait à se faire fiévreuse. Ils s’engouffraient dans une ruelle, quand Romuald soupira. Sur son visage, toute trace de colère avait disparue.

    — Écoutez, commença-t-il, d’une voix conciliante. Nous sommes tous les deux sur les nerfs, et je crois que nous n’arriverons à rien dans ces conditions. Le temps nous est compté si nous voulons remettre la main sur Mirar, aussi je pense qu’il serait préférable que nous nous séparions.

    Continuant de se lui tourner le dos, Dolaine se moucha pour toute réponse.

    Les lèvres du vampire se pincèrent et il sentit l’exaspération monter à nouveau en lui.

    — Mais avant toute chose, reprit-il, en tendant une main, je tiens à récupérer votre deuxième arme.

    Scandalisée, Dolaine fit volte-face.

    — Vous plaisantez ?

    — Pas le moins du monde. Et pendant que vous y êtes, donnez-moi également votre ceinture.

    — Ah ça, pas question ! piailla-t-elle en commençant à taper du pied comme une gamine. Pas question, vous m’entendez ?

    — Vous préférez peut-être que je vienne les récupérer moi-même ?

    Ils se toisèrent et, l’espace d’un instant, ni l’un ni l’autre ne semblait prêt à céder.

    Toutefois consciente que Romuald n’aurait aucun mal à avoir le dessus s’il mettait ses menaces à exécution, la Poupée finit par craquer et détacha sa ceinture dans des gestes rageurs. Elle la lui jeta au visage, avant de se détourner pour bouder.

    Satisfait, Romuald passa la ceinture autour de son épaule. Puis, comme le silence s’éternisait, il dit :

    — Nous n’aurons cas nous retrouver au véhicule en fin d’après-midi. Et si nous ne sommes toujours pas parvenus à remettre la main sur Mirar, alors… nous irons revendre notre attelage. J’imagine, du reste, qu’il nous sera devenu inutile de nous attarder plus longtemps ici…

    Et comme sa compagne n’était pas disposée à lui répondre, il soupira.

    — Bon, sur ce… bonne chance à vous !

    Là-dessus, il se détourna, provoquant un brusque écart de la part du couple qui venait derrière eux.

    À peine s’était-il éloigné que Dolaine reporta son attention sur lui. Gamine, elle lui tira la langue, avant d’éternuer et de se la mordre.

    Une petite plainte à la fois douloureuse et hystérique lui échappa.

    Erwin Doe ~ 2014

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