• Episode 2 - Partie 7

    Épisode 2 : Mille-Corps

    Partie 7

     

    17

    — Aaaah…

    Sonnée, Dolaine porta une main à son crâne. Autour d’elle, l’anarchie la plus totale régnait.

    Des caisses brisées s’échappait un liquide noir et odorant. Des débris de plâtre, de verre, de bois, mais aussi de terre, minaient la pièce.

    Non sans difficulté, la Poupée parvint à s’asseoir. Romuald l’imita, le corps et les cheveux recouverts d’une couche de particules blanchâtres. Il avait bondi dans sa direction juste avant que l’explosion ne se produise, mais n’avait pas été assez rapide pour les mettre à l’abri. Touché, il avait trébuché et ils étaient tous deux partis roulés dans un coin de la pièce.

    À première vue, ils n’avaient pas grands dégâts à déplorer. Une égratignure au niveau du front pour le vampire et quelques bleus pour elle, mais rien de vraiment inquiétant.

    — Allons, dépêchez-vous Romuald, fit-elle en s’appuyant sur l’épaule de son compagnon pour se remettre sur pieds. Il faut rattraper ce foutu démon avant qu’il ne tue Mirar !

    Et sans lui laisser le temps de répondre, elle fonça en direction de l’escalier, récupéra ses pistolets au passage et disparut derrière un groupe de caisses encore intactes.

    Une main portée à son épaule douloureuse, Romuald se redressa et hésita à la suivre. Puis il posa les yeux sur le cercle d’invocation et songea qu’il serait sans doute plus utile ici…



    *

     

    le démon s’élevait dans les cieux.

    Plus haut, toujours plus haut, sur des sanglots incontrôlables.

    Son attaque avait éventré la cour intérieure du bâtiment. Il n’en restait plus grand-chose et les fenêtres les plus proches avaient volée en éclats.

    — Maudits ! Soyez tous maudits !

    Alertés par cette voix grave et puissante, les habitants commençaient à sortir le nez de chez eux. Ceux qui se trouvaient déjà dans la rue pointaient du doigt, à la fois inquiets et surpris, cette créature monstrueuse qui se dessinait au milieu des nuages…



    *



    Dolaine regagna la rue.

    Essoufflée par sa course, les cheveux en bataille et les vêtements fripés, elle porta une main à sa poitrine. Au-dessus d’elle, le démon formait des cercles de plus en plus larges. À ses cris de rage répondaient des exclamations terrifiées.

    Derrière elle, aucune trace de Romuald. Elle s’en agaça, mais comme le démon commençait à s’éloigner, elle n’eut pas le loisir de s’attarder plus longtemps sur le sujet.

    Déterminée, elle le prit en chasse…



    *



    le démon avait atteint le marché aux esclaves.

    Bien que le soleil ne tarderait plus à disparaître, l’endroit était encore noir de monde.

    Il y régnait une telle activité qu’on ne remarqua pas tout de suite la présence du monstre. Ce ne fut que quand il battit furieusement des ailes pour se poser sur le toit d’un petit immeuble que les premiers visages se levèrent dans sa direction.

    Ses griffes s’enfoncèrent dans la toiture, brisant de nombreuses ardoises au passage. Le toit, lui, craqua et s’affaissa dangereusement sous son poids.

    Suite à cet atterrissage, beaucoup cessèrent leurs activités pour le fixer. Les discussions se tarirent et si l’on continuait à hurler et à s’apostropher un peu plus loin, sur cette partie du marché seuls des murmures s’élevaient.

    Le démon montrait les crocs. Une colère, une haine indicible brillait dans le regard qu’il rivait en direction de la populace. De grosses larmes roulaient le long de sa gueule, mais ses sanglots s’étaient tus. Du reste, elles étaient produites non plus par sa détresse, mais par sa frustration.

    Toujours entre ses griffes, Mirar avait le teint verdâtre et les traits creusés. L’expérience ne lui réussissait guère et il s’étonnait de ne pas avoir encore rendu son dernier repas.

    La respiration laborieuse, il balaya la foule du regard et sentit sa gorge se serrer. Ses doigts se crispèrent sur la peau dure et glacée de son tortionnaire.

    — Vous… vous n’allez pas…

    Mais en réponse à ses craintes, un grognement puissant se fit entendre au niveau de l’estomac du diable, qui rejeta la tête en arrière. Des flammes vinrent lécher son visage monstrueux et, dans un mouvement brusque du cou, il cracha une boule de feu qui alla s’écraser contre l’habitation la plus proche. L’éventrant et faisant voler des débris en tous sens.

    Alors la panique s’empara de la foule…



    *



    Dolaine talonnait le démon.

    Elle avait atteint le marché alors que ce dernier reprenait son envol et fondait sur les badauds.

    Malgré son épuisement, elle n’avait pas ralenti. Au contraire, elle avait même poussé sur ses jambes, bien décidée à ne pas le perdre de vue.

    Sur son chemin, l’affolement était général. On courrait pour se réfugier dans les rues voisines, les esclavagistes laissaient leurs marchandises humaines derrière eux et celles-ci, le plus souvent attachées à l’estrade où on les exhibait, ne pouvaient rien faire, sinon se recroqueviller les unes contre les autres. Les blessés étaient déjà nombreux dans leurs rangs, car la foule, voyant en elles des obstacles, ne prenaient pas toujours la peine de les contourner et leur fonçait dessus pour les repousser avec violence et même les piétiner.

    Des victimes, on en trouvait également au milieu de la rue. Des arcades et des lèvres explosées, des bras cassés, des corps étendus à terre, évanouis ou incapables de se déplacer seuls. Dolaine sautait maladroitement au-dessus d’eux, les évitaient de son mieux, mais à une ou deux reprise, elle ne put échapper à la collision et manqua de tomber elle aussi.

    Dans les cieux, le démon continuait sa course folle…



    *



    Romuald s’était assis à terre.

    Installé au milieu des décombres, il tenait ouvert sur ses cuisses le grimoire dont Mirar s’était servi pour son invocation. L’ouvrage semblait vieux et n’était sans doute même plus en circulation à l’heure d’aujourd’hui. Une couverture sombre et des pages jaunies. Les schémas et rituels qu’il renfermait appartenaient à la magie noire. Tous ne nécessitaient pas de sacrifices humains, mais un ou deux oui et, malheureusement, c’était le cas de celui qui l’occupait actuellement.

    Les yeux baissés en direction des instructions, il se mordait le pouce et, dans l’autre main, tenait une craie rouge trouvée près du grimoire.

    Le sort ne semblait pas bien difficile à exécuter… enfin, à neutraliser tout du moins. Pour le reste, il devinait qu’il fallait être un mage suffisamment expérimenté et versé dans l’art sombre pour en triompher. Et Mirar, malgré son âge, s’était révélé suffisamment doué pour en être capable.

    On avait représenté le pentagramme sur un parchemin que l’on dépliait depuis le grimoire. Les instructions étaient claires, bien que certains termes lui demeuraient obscurs. Leur nombre n’était toutefois pas assez important pour l’empêcher de saisir le rôle de cette invocation : un sort de calamité et de ruine à destination de vos concurrents et rivaux. Une sordide histoire d’intérêt pour laquelle on était prêt à sacrifier une vie.

    Il déplia complètement le parchemin et s’y attarde. Des signes, beaucoup de signes, et la moindre erreur dans leur tracé pourrait avoir des conséquences inattendues. Il fronça les sourcils et porta le dessin un peu plus près de son regard.

    Puis, du bout de la craie, il tapota un ensemble de caractères. Voilà… c’était là, exactement là qu’il devrait procéder aux modifications…



    *



    le démon s’était à nouveau posé, cette fois sur le toit d’un large bâtiment.

    Construit sur deux étages, il s’agissait d’un édifice élégant auquel l’on accédait par une rangée de marches. A Mille-corps, il occupait la fonction de mairie et, située haut sur sa devanture, une horloge indiquait qu’il serait bientôt vingt heures.

    Sur la place où il siégeait, plus âme qui vive. Seuls signes qu’elle avait précédemment accueilli une activité humaine, la présence d’objets oubliés dans la précipitation : chapeaux, nourritures, papiers, sacs et mêmes quelques chaussures.

    Dédaigneux, le démon renifla et tordit le cou de gauche à droite, à la recherche d’éventuelles victimes. Il ne faisait plus du tout attention à son captif et ce fut le moment que choisi ce dernier pour agir.

    Plaquant ses deux mains sur le torse du monstre, il ferma les yeux et laissa les mots d’un sort lui venir aux lèvres. Sous ses paumes, un crépitement se fit entendre, libérant une violente décharge électrique qui arracha un cri de douleur à son tortionnaire. La pression des doigts autour de son corps s’intensifia au point qu’il en eut le souffle coupé et dut mettre fin à son invocation. Ses os craquèrent et un hoquet de détresse lui échappa. Des mouches noires vinrent voler devant son regard.

    Les pupilles jaunes du démon se plantèrent dans son champ de vision. Le poing se referma un peu plus sur lui, faisant éclater une douleur fulgurante dans tout son corps.

    — Tu vas me le payer, gronda le démon.

    Mirar était à peine conscient quand ce dernier ouvrit sa gueule pour lui arracher la tête. Le regard vague et les oreilles envahies d’un sifflement, il perdit connaissance au moment où l’haleine chaude et nauséabonde du monstre s’écrasait contre sa peau. Les crocs allaient se refermer sur lui, quand soudain…

    Bang ! Bang !

    Deux coups de feu s’élevèrent, atteignant le démon juste au milieu du front. Bien que sa peau soit trop épaisse pour lui causer autre chose que des égratignures, l’attaque n’en détourna pas moins son attention.

    En bas, au milieu de la place, Dolaine se dessinait. Bien campée sur ses jambes, ses armes à feu braquées devant elle, elle lança d’une voix forte :

    — Laisse le mage tranquille !



    *




    Romuald s’activait autour du Cercle.

    Après avoir dégagé les débris qui le jonchaient, il s’était attelé à sa reconstruction. Avec précaution, il évoluait à l’intérieur de celui-ci, le dos courbé et la craie grattant le sol. Pour ne pas l’abîmer davantage, il suffisait d’avancer doucement et d’éviter le plus possible de poser les pieds sur les traits. D’une main il avait retroussé sa robe, dévoilant deux pieds nus, aux trois doigts semblables à des serres.

    Au creux de son bras gauche, il tenait le grimoire ouvert. Il y jetait de temps à autres des regards pour s’assurer qu’il ne se trompait pas, reconstituant un signe par-ci, puis un signe par-là. Une fois certain que l’ensemble était semblable au dessin, il se redressa pour contempler son œuvre.

    Un nouveau coup d’œil au grimoire lui apprit qu’il n’avait pas entièrement dessiné la courbe d’un motif. Il alla aussitôt s’en occuper, marchant doucement entre les espaces vides. Là… voilà… comme ça. À présent, le Cercle avait retrouvé son intégrité.

    Ne restait plus qu’à procéder aux modifications qui mettraient fin à l’invocation.

    Réexaminant le parchemin, il eut un froncement de sourcils. S’il ne se trompait pas… s’il se souvenait bien de ses lectures, alors la solution se trouvait du côté est et ouest du pentagramme.

    Quittant l’enceinte de celui-ci, il relut les pages destinées à l’invocation, releva les yeux et les plissa. Voyons… oui, c’était certainement ça. La tête de la femme, en toute logique, désignait le nord. Aussi…

    Le dos courbé, il fit le tour du motif et ne tarda pas à repérer la partie qui l’intéressait. Il pénétra de nouveau à l’intérieur, se baissa un peu plus et, du plat de la main, effaça une groupe d’inscriptions qu’il remplaça par d’autres. La chose faite, il gagna l’opposé du Cercle où il procéda aux mêmes modifications.

    La main droite rouge de craie, il se redressa et se dirigea vers un ensemble de petites boîtes trouvées au milieu des décombres. Dans chacune d’elles, de la poudre. Rouge, verte et noire. Le grimoire sous les yeux, il piocha un peu de poudre noire, puis de poudre rouge et retourna au pentagramme. Une fois au milieu de celui-ci, il prit une inspiration et prononça :

    — Tes services prennent fin ici. Retourne dans les abîmes, Alahar Gezardi !

    Puis il souffla sur la poudre contenue dans sa paume. Ses particules se dispersèrent et retombèrent doucement en direction du sol. Au bout d’une demie minute, le vampire jeta un regard soucieux autour de lui. Pourquoi ne se passait-il rien ?

    Certain d’avoir commis une erreur, il allait retourner au parchemin quand le Cercle se mit soudain à luire. La lumière éclata et se répandit à toute vitesse à l’ensemble du dessin, rouge, aveuglante, qui l’obligea à porter une main devant son regard.

    L’instant d’après, le pentagramme se brisait et la pièce était noyée sous un brouillard rouge…



    *



    le démon se redressa de toute sa taille.

    Les narines dilatées, la colère marquait ses traits.

    — Qui es-tu, vermine ?

    Ses armes toujours braquées devant elle, Dolaine affichait une assurance de façade, gâchée par les tremblements qui secouaient ses jambes. Elle avait agi sous le coup de l’impulsion et, à présent, elle n’était plus certaine que ce fut une très bonne idée. Bien que sa gorge ait commencé à se nouer, elle répondit :

    — Quelqu’un qui a encore des affaires à régler avec celui-là.

    Et, du menton, elle désigna Mirar dont la tête pendait mollement sur le côté.

    Le démon baissa les yeux sur sa proie, avant de revenir à Dolaine. D’un ongle long et pointu, il se gratta le menton. Songeur. Puis une lueur s’alluma dans son regard.

    — Je te reconnais ! Tu étais là quand…

    Sa voix grondait et, dans son dos, ses ailes s’étaient remises à battre. Une fois, deux fois… avec suffisamment de puissance pour que le vent produit s’envole jusqu’à Dolaine et gonfle ses cheveux. Dans un petit cri, elle porta une main à sa robe, qui avait commencé à se soulever, sans lâcher son arme à feu. Le regard rivé en direction du démon, elle recula d’un pas, sentant que l’autre lui préparait un mauvais coup.

    Elle craignait qu’il ne lui expédie une boule de feu, car, s’il le faisait, elle ne donnait pas cher de sa peau… vraiment pas cher. Mais le démon avait une toute autre idée derrière la tête.

    S’élevant dans les airs, il rugit :

    — Tu es de mèche avec ce misérable !

    Avant de lui foncer dessus à toute vitesse.

    Dans une cri tant de surprise que de terreur, Dolaine fit volte-face et prit ses jambes à son cou. Elle savait n’avoir aucune chance de le battre à la course, mais c’était la seule idée qui lui soit venue à l’esprit. D’ailleurs, ses jambes se mouvaient d’elles-mêmes et, alors qu’elle continuait de hurler, la voix furieuse du démon s’éleva :

    — Je vais t’apprendre à te moquer de moi !

    Si seulement elle pouvait atteindre une petite rue… si seulement elle avait le temps de pénétrer une ruelle suffisamment exiguë qui empêcherait son poursuivant de la suivre !

    Mais il fallait croire que le destin, ce jour-là, ne l’avait pas à la bonne. Alors qu’elle fonçait droit devant elle, ne voyant rien, sinon le passage étroit qui se dessinait entre deux bâtiments, là, juste à quelques mètres, elle trébucha sur un objet abandonné. Avant qu’elle ne comprenne ce qu’il lui arrivait, elle décolla de terre, se sentit partir en avant et s’écrasa lourdement au sol. La collision lui fit lâcher ses armes.

    — Ouf ! gémit-elle, en tentant de se redresser.

    Mais trop tard ! Un coup d’œil par-dessus son épaule lui apprit qu’elle n’échapperait pas au diable. Celui-ci était déjà sur elle, ne lui laissant que le temps de se couvrir le crâne des deux bras, dans un geste de protection tout à fait ridicule. Avec un rugissement de victoire, le démon fondit sur sa proie. Mais au lieu de la saisir, ses griffes la traversèrent de part en part sans lui causer de dommage. Au passage, il libéra Mirar qui, toujours inconscient, s’écrasa sur elle.

    — Non ! fit le monstre, dont le corps était devenu translucide.

    Et alors qu’il atteignait les bâtiments voisins, il perdit soudain toute substance et, sur un dernier cri de rage, disparut corps et bien.

    — Oooooh…

    Écrasée sous le poids de Mirar, Dolaine étouffait.

    — Mirar, hé, Mirar ! Dégagez de là !

    Mais elle avait beau se démener, se tordre et tenter de le repousser, impossible de s’en dépêtrer.

    — MIRAR !

    Autour d’elle, sortant des rues et des bâtiments où ils avaient trouvé refuge, des curieux commençaient à se rassembler…

    Erwin Doe ~ 2014

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