• Episode 3 - Partie 1

    Épisode 3 : Terres maudites

    Partie 1

     

    1

    — Ça va comme vous voulez Romuald ?

    Pour toute réponse, un grognement étouffé.

    L’après-midi était déjà bien avancée. Aux commandes de leur véhicule, Dolaine tenait les rênes d’une main et, de l’autre, une ombrelle ouverte. Sur ses genoux, sa boussole.

    Comme le soleil tapait fort, elle avait dû envelopper son crâne et ses cheveux sous un foulard de couleur. Le tissu s’étant toutefois révélé insuffisant pour faire face à l’agression, elle avait finalement demandé à Romuald de bien vouloir lui tenir son ombrelle. Ce qu’il avait fait une heure durant, avant de s’écrouler, terrassé par le climat local.

    Comme il n’était même plus capable de se mouvoir, Dolaine avait dû faire halte pour lui venir en aide. Après lui avoir ôté la cape qu’il portait, elle l’avait aidé à s’étendre sur le dos, avant de recouvrir la moitié du véhicule à l’aide du vêtement, formant un abri rudimentaire. Elle était ensuite allée chercher le robe de rechange du vampire, l’avait étendue aux côtés de la cape et poussé leurs bagages vers l’ouverture qui se dessinait entre les vêtements et le plancher. Le résultat n’était pas parfait, mais dans l'immédiat, elle ne pouvait pas faire mieux. Romuald continuerait à souffrir de la chaleur, mais au moins serait-il plongé dans les ténèbres, ce qui l’aiderait à tenir le coup.

    — Vous voyez que j’ai eu raison de vous conseiller d’acheter cette cape, lança-t-elle avec un petit sourire. Et dire que vous avez failli ne pas m’écouter !

    Un autre grognement lui répondit et elle laissa échapper un gloussement satisfait, avant de baisser les yeux sur sa boussole.

    La veille au soir, une tempête de sable s’était levée alors qu’ils atteignaient le refuge de Mahoud. Le vent soufflait si fort que Dolaine avait cru que l’habitation, si elle ne leur tombait pas sur la tête, allait s’envoler.

    Dans ces conditions, difficile de trouver le sommeil et elle avait passé une partie de la nuit éveillée, en compagnie des autres occupants du refuge.

    Ceux-ci, il fallait l’avouer, n’apprécièrent pas beaucoup de les voir passer la porte. Et comme elle avait déjà eu l’occasion de le remarquer, la présence de Romuald leur était bien plus insupportable que la sienne. Aucun, d’ailleurs, ne semblait décidé à leur adresser la parole, ce jusqu’à ce que l’un des hommes ne les apostrophes pour leur demander s’ils avaient de quoi manger sur eux – le malheureux ayant été victime d’une attaque de bandits plus tôt dans la journée. S’il était parvenu à s’échapper, ce n’était pas sans pertes et, parmi elles, ses vivres.

    Dolaine avait donc volontiers partagé les siennes et, en remerciement, l’homme engagea la conversation. Il arrivait tout droit d’Enzel et Gratel, desquels d’étranges rumeurs circulaient à propos des Terres putrides. À ce que l’on racontait, les lieux se dépeuplaient et certains voyageurs affirmaient qu’il ne restait sur places que quelques poignées de zombies.

    Son récit eut pour effet de délier la langue de leurs autres compagnons. Une femme, en particulier, leur apprit que des groupes de morts-vivants avaient été signalés au sein du désert ces dernières semaines. Leur présence dans cette partie du monde n’était certes pas surprenante, mais ils y évoluaient généralement seuls, ou en groupe de deux ou trois, jamais davantage. Là, on parlait d’une dizaine, sinon plusieurs dizaines de têtes à la fois.

    La femme était accompagnée d’un garde du corps aussi haut que large. Un individu engagé du côté d’Ashran-ville, habitué au désert et à ses dangers. Il avait approuvé les paroles de sa cliente et ajouté que de nombreuses agressions liées à ces créatures étaient à déplorer chez les nomades, comme chez les quelques villages alentours. Une situation contre laquelle on commençait tout juste à prendre des mesures…

    À l’aide de son épaule, Dolaine essuya la sueur qui lui dégoulinait au bas du visage. Elle n’en avait rien dit à Romuald, mais cette histoire l’inquiétait. Les zombis n’étaient pas connus pour être de grands voyageurs. Au contraire, une fois installés quelque part, il devenait quasiment impossible de les en déloger. Qu’ils quittent en nombre leur territoire ne laissait rien présager de bon…



    2

    Ils venaient d’atteindre les Terres maudites.

    Face à eux se dessinait un paysage désolé, tout en pierres grises tirant sur le noir. Là où ils se tenaient, c’était encore le désert et il y faisait grand jour. Les Terres maudites, elles, étaient plongées dans une nuit permanente. Le ciel y était sombre, sans étoile, et le soleil n’y perçait jamais. Pourtant, on y voyait à peu près aussi bien qu’en plein jour, un peu comme si les ténèbres produisaient leur propre lumière.

    — Pouah ! fit Dolaine en se pinçant vivement le nez.

    Le poil hérissé, leur chat rabattit ses oreilles en arrière. Un feulement inquiétant naquit du fond de sa gorge.

    — C’est donc cela les Terres maudites ? souffla derrière elle Romuald qui, s’étant redressé, levait les yeux en direction du ciel sombre.

    Un rugissement échappa à leur monture. Les crocs à découvert, l’animal chercha à faire reculer leur attelage, obligeant Dolaine à laisser son nez en paix pour se saisir des rênes.

    — Qu’est-ce qu’il lui prend ? s’étonna Romuald.

    — Il est à mal à l’aise, lui répondit-elle, d’une voix plus grave que d’ordinaire, et je le comprends.

    — Comment cela ?

    Elle lui adressa un regard par-dessus son épaule.

    — Enfin quoi ? Vous ne sentez pas cette odeur ? (Puis, se rappelant que son compagnon ne possédait pas de nez, elle soupira et secoua doucement la tête.) Non, j’imagine que non… petit veinard que vous êtes !

    Bien sûr, les lieux n’avaient jamais senti la rose et à chacune de ses visites, il lui fallait se réhabituer à son odeur étouffante. Toutefois, jamais encore elle ne l’avait indisposée comme aujourd’hui. C’était à ce point effroyable que son estomac menaçait de se retourner.

    Laissant tomber son ombrelle à l’arrière, elle se couvrit le bas du visage de la main. Des raclements leur parvenaient à présent et, comme ils se rapprochaient, le chat montra de nouveau signes d’agitation.

    Deux formes se dévoilèrent au milieu des ténèbres. Celles de démons, qui s’arrêtèrent juste à la frontière de leur monde. Leurs yeux sombres braqués sur eux, ils portaient des fourches à la main, prisonnières de petits doigts aux ongles crochus.

    Physiquement, ils ressemblaient à des gargouilles. De petite taille, leur peau tirant sur le verdâtre ou le marron terne, ils possédaient un corps sec, aux muscles dessinés. Deux petites cornes saillaient au niveau de leur front.

    Ils paraissaient nerveux et l’hostilité qui se lisait dans leur regard laissa Dolaine perplexe. Car enfin, elle n’était pas une inconnue en ces terres.

    — Je suis une amie, leur lança-t-elle. Je suis là pour lui rendre visite.

    Les démons ne lui répondirent pas. Les lèvres closes, comme scellées, ils portèrent leur attention sur Romuald. Plus intrigué qu’inquiet, ce denier leur rendit leur regard. Dolaine le désigna d’un geste de la main.

    — Il m’accompagne : il n’y absolument rien à craindre de lui.

    Les doigts crispés sur leurs fourches, les démons se jetèrent un coup d’œil, semblant s’interroger mutuellement. Puis celui de gauche eut un signe de tête à l’intention de Dolaine, comme pour lui signifier qu’ils acceptaient de les laisser entrer.

    Et d’un geste de la main, le second les invita à les suivre…



    3

    Ils évoluaient au milieu de gorges rocheuses. Hautes de quelques mètres, elles avaient l’allure inquiétante de mâchoires prêtes à se refermer sur leur petit groupe.

    Ici, l’odeur était plus épouvantable que jamais et le silence qui régnait, pesant, avait quelque chose de menaçant.

    Il faisait chaud, une chaleur humide, désagréable, qui avait poussé Dolaine à se débarrasser de son foulard.

    De plus en plus tendu, le chat avait rentré la tête entre ses épaules. Son comportement l’inquiétait, mais pas autant que celui des diables. Ils ne cessaient de jeter des regards autour d’eux, nerveux au point que le moindre bruit, même le plus éloigné, les faisait sursauter.

    Depuis qu’elle venait ici, c’était bien la première fois qu’elle les voyait se comporter ainsi. Ils avaient peur, c’était évident, une peur sur laquelle elle avait tenté de les interroger ; sans succès. Bien sûr, elle ne s’était pas attendue à ce qu’ils lui donnent des explications claires. Elle n’en avait jamais rencontré aucun qui parla le commun, ni même capable de s’exprimer autrement que par d’étranges grognements et grincements.

    Toutefois, elle les savait capables de se faire comprendre quand ils le désiraient. D’une façon ou d’une autre, ils auraient trouvé un moyen de la renseigner. Mais non… ils refusaient, lui accordaient à peine leur attention et ce silence obstiné était certainement ce qui la glaçait le plus.

    Un petit caillou vint rouler au milieu de leur chemin. Il avait dégringolé de la falaise de gauche, rebondi, roulé encore, avant de s’arrêter complètement à un mètre du premier diable. Celui-ci fit un bond prodigieux en arrière, tandis que l’autre braquait sa fourche devant lui.

    Arrêtant son attelage, Dolaine balaya le paysage désertique des yeux.

    — Que se passe-t-il ? questionna Romuald en venant jeter un œil par-dessus son épaule.

    Elle eut un sursaut et lui adressa un regard de reproche.

    — Bon sang, Romuald, s’agaça-t-elle, une main portée à son cœur. Soyez un peu moins discret quand vous vous approchez de moi !

    Elle ne l’avait en effet ni entendu se lever et encore moins s’approcher.

    D’ailleurs, elle le trouvait un peu trop calme à son goût. Non content de se sentir mieux depuis leur intrusion ici, aucune trace d’inquiétude ou même de tension n’était visible sur son visage. Ce qui l’agaçait prodigieusement.

    Elle émit un claquement de langue.

    — Nos guides sont sur la défensive. (Et comme il portait son attention sur eux, elle ajouta :) L’ennui est que je ne parviens pas à comprendre ce qui les met dans cet état. Vous l’avez vu, ils refusent de communiquer avec moi et, rien que ça, ce n’est pas normal. Et puis, cette odeur…

    D’ailleurs, où avait-elle déjà senti une puanteur aussi puissante ? Elle avait presque quelque chose de familier.

    Leurs accompagnateurs ayant retrouvé leur calme, ils leur adressèrent un geste de la main, certainement pour les rassurer, et reprirent leur route. Dolaine fit claquer ses rênes et, bien qu’avec réticence, sa monture accepta de leur emboîter le pas.

    — Au fait, la questionna Romuald, après quelques secondes. À qui sommes-nous censés rendre visite ?

    — Je vous demande pardon ?

    — Tout à l’heure, vous avez parlé de quelqu’un. De quelqu’un dont vous seriez l’amie. C’est d’ailleurs pourquoi ces diables nous ont laissé pénétrer ici, non ?

    Ah, oui ! Vrai qu’il n’était toujours pas au courant.

    — Eh bien, commença-t-elle, avant qu’un cri rauque et bestial ne s’élève.

    De nouveau, les démons s’arrêtèrent et poussèrent des gloussements affolés.

    En haut des falaises, une forme se redressa. Celle d’une créature imposante, aux chairs en putréfaction. Vêtue de haillons, elle ouvrait une bouche démesurée de laquelle s’échappait des râles aussi rauques qu’inquiétants.

    Dolaine sentit un frisson de panique lui remonter le long du dos. Par Moloch… !

    Elle arrêtait son attelage quand d’autres silhouettes se déplièrent. Elles étaient des dizaines. Des dizaines de morts-vivants qui, depuis leurs perchoirs, les fixaient de leurs regards éteints.

    De cette foule nauséabonde s’élevait un chant constitué de grognements aussi lents que profonds. On se balançait gauchement d’un pied sur l’autre, les bras suivant le mouvement avec mollesse. Dans les bouches aux dents cariées ou manquantes, des langues verdâtres ou noires. Et comme s’ils répondaient à cet orchestre macabre, les diables poussèrent des couinements pathétiques.

    Le premier zombie s’était approché du bord de la falaise. Plus impressionnant que les autres, c’était une créature de plus de deux mètres, massive, qui avait dû être un homme d’une force prodigieuse du temps de son vivant.

    Il eut un geste ample et impérieux du bras. L’instant d’après, une pluie de pierres s’écrasa au bas des gorges.

    Dans un cri, Dolaine leva les bras au-dessus de sa tête – dans une tentative vaine pour se protéger de l’attaque. Des projectiles l’atteignirent aux avants bras, au crâne, et même dans le dos, sans qu’elle ne puisse rien faire pour les éviter. Elle songea à fuir, à se saisir des rênes pour forcer sa monture à faire demi-tour, vite, avant qu’il ne soit trop tard… seulement, les événements ne devaient pas lui en laisser le temps.

    Touché lui aussi, le chat du désert fut pris de panique et s’emballa. Comme fou, il fonça droit devant lui, dans une course désespérée à laquelle Dolaine fut incapable de mettre fin.

    Manquant de les faucher, l’attelage dépassa les diables. Devant lui arrivait un groupe de morts-vivants à la démarche traînante. Quatre ou cinq spécimens qui, malgré l’imminence de la collision, ne firent pas un geste pour s’écarter de leur passage.

    — Arrête ! Arrête ! supplia Dolaine.

    Agrippé aux ridelles, Romuald comprit qu’il lui fallait agir vite. Sans la consulter, il enroula ses bras autour de la Poupée et l’arracha à son siège pour sauter de l’attelage. Ils s’écrasèrent à terre, un choc que Romuald fut presque le seul à encaisser. Ils ne s’étaient toujours pas redressés quand leur véhicule percuta le groupe de zombies.

    Dans des exclamations stupides, les créatures furent repoussées en arrière. Le chat rugit, trébucha, puis s’affala sur le flanc, la charrette avec lui. Leurs bagages furent expulsés et une roue continua de tourner durant plusieurs secondes.

    Le chat, lui, avait cessé de bouger.

    Quoiqu’un peu secouée, Dolaine se souleva sur un coude. Voyant leurs possessions éparpillées sur le sol, elle bondissait sur ses pieds pour aller les ramasser, mais Romuald la tira sèchement en arrière. Il l’emporta en direction de la gorge de gauche, où ils se plaquèrent pour éviter la pluie de pierres qui continuait de tomber.

    Les zombies percutés remuèrent. D’abord doucement, avant de se redresser tant bien que mal sur leurs jambes. Dans des gémissements, ils reprirent leur route comme si rien ne s’était passé. Aucun ne fit attention à eux, ni même à leur monture.

    Serrée contre Romuald, Dolaine tremblait. Elle ne comprenait rien à ce qu’il se passait. Que faisaient ces zombies ici ? Étaient-ce les mêmes que ceux qui fuyaient les Terres putrides ? Et si tel était le cas, comment les diables avaient-ils pu les laisser s’installer ?

    Un peu plus loin, l’un de leurs accompagnateurs gisait sur le sol, certainement mort. Du sang maculait la roche tout autour de lui. Le second était grièvement blessé. Un genou à terre, il vomissait un souffle enflammé, comme s’il espérait intimider l’ennemi qui venait dans sa direction.

    La pression des bras de Romuald autour de son corps se relâcha.

    — Il faut partir, dit-il, avant qu’ils ne s’intéressent également à nous !

    Dolaine allait approuver quand un vacarme étrange s’éleva. Celui de griffes, de dizaines et de dizaines de griffes raclant contre la pierre, mais aussi de voix suraiguës et excitées au milieu desquelles s’élevaient des gloussements.

    Qu’est-ce que… ?

    Avant qu’elle n’ait pu se remettre de sa surprise, les premiers diables firent leur apparition. Une véritable armée, brandissant des fourches avec lesquelles ils vinrent empaler un ennemi trop lent pour réagir et bientôt submergé par le nombre.

    Toujours à terre, le chat du désert remua une oreille, un croc long et jaune dépassant de ses babines. Un grognement, encore faible, montait de sa gorge et il battit des paupières. Un diable vint s’écraser près de lui, couina, et ne bougea plus. L’instant d’après, c’était au tour d’un zombie de rouler au bas des gorges, écrasé sous le poids de quatre démons qui le mirent en pièces.

    Trop choquée pour réagir, Dolaine s’était figée et contemplait le spectacle avec l’étrange impression d’y assister de loin, presque hors de son corps. Les cris de guerre, de souffrance, lui parvenaient comme des échos trop éloignés pour être parfaitement audibles.

    Elle sentit une pression sur son épaule et quelque chose la secouer. Mais toute son attention était dirigée en direction d’un point noir. Une tache de ténèbres apparue au milieu du carnage, volant à un mètre du sol et qui allait en grossissant. Romuald la tirait en avant quand, au milieu de l’étrange phénomène, se dessina une petite forme vêtue de blanc. Celle d’une femme qui, d’un geste de la main, ordonna :

    — Dolaine, vite !

    Elle reprit pied si brusquement qu’elle en fut déboussolée le temps d’une seconde ou deux. L’instant d’après, elle se dégageait de l’étreinte de Romuald pour foncer en direction de la nouvelle venue. Elle s’arrêta toutefois à mi-parcours pour lancer, sur un ton où la panique était perceptible :

    — Ah… attendez Romuald ! Les valises ! Les valises !

    Romuald l’agrippa fermement par le bras et répondit :

    — Plus tard !

    Avant de l’entraîner à sa suite en direction de la femme et de plonger au cœur des ténèbres.

    Erwin Doe ~ 2014

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