• Episode 3 - Partie 2

    Épisode 3 : Terres maudites

    Partie 2

     

    4

    — À croire que tu ne changeras jamais.

    Dolaine poussa un gémissement et ouvrit les yeux. Elle était étendue à terre, sur un sol dur et froid, constitué de larges dalles grises. Ses yeux se posèrent sur deux chaussures, deux petites chaussures, situées à quelques centimètres de son nez. Puis sur le bas d’une robe, qu'ils remontent jusqu'à un visage familier : celui d’une femme aux grands yeux gris qui, une main posée contre sa joue, la contemplait d’un air désespéré.

    — Tes possessions matérielles avant ta pauvre vie. Vraiment, Dolaine, ce n’est pas sérieux.

    Son interlocutrice n’était pas plus grande qu’elle. Habillée d’une longue robe blanche, elle portait un voile de même couleur, ainsi qu’une sorte de cagoule sombre qui lui enserrait le crâne et le cou, ne laissant visible que son visage. Elle possédait un nez plat et des lèvres charnues. Sur ses épaules, une pèlerine lui recouvrait la poitrine et le haut des bras.

    Près d’elle, Romuald s’était redressé sur les coudes et jetait des regards à la fois surpris et perdus tout autour de lui. Non sans difficultés, Dolaine se remit sur pieds.

    — Bon sang, Nya, grimaça-t-elle en se massant le dos. Qu’est-ce que c’était que ça ?

    — Ça ? (Son interlocutrice battit plusieurs fois des paupières.) Tu veux dire… cet affrontement ou bien le portail que j’ai créé ?

    — Les deux, je te parle des deux !

    Romuald, qui s’était lui aussi relevé, inspecta leur nouvel environnement d’un regard circulaire. Le lieu pouvait faire penser à un temple. Il y faisait frais, ce qui, après les températures éprouvantes qu’ils avaient dû affronter, était une véritable bénédiction.

    Ils se trouvaient dans une large pièce rectangulaire, où plusieurs rangées de bancs en bois se dessinaient. Face à eux, une sorte d’autel sur lequel trônait une statue en pierre sombre, représentant un démon, dont les longs cheveux lui arrivaient aux chevilles. D’apparence humanoïde, il était difficile de dire s’il était homme ou femme et seules les cornes qu’il portait au front témoignaient de sa nature démoniaque. Il souriait et son regard avait quelque chose de moqueur.

    Aux fenêtres, des vitraux… des mosaïques pleines de couleurs, où s’égayaient des créatures infernales, mais aussi des êtres humains aux expressions paniquées, dévorés par les flammes.

    — Eh bien, reprit Nya, comme tu le vois, je subis actuellement une invasion de zombis. Quant au portail… (Elle joignit ses deux mains sur le côté de son visage, dans une mimique faussement mignonne.) je l’ai créé pour vous tirer de ce mauvais pas.

    Romuald porta son attention sur elle. Sur cette créature minuscule, aux cernes marqués et aux longs cils noirs et fournis. Sous ses pieds, un pentagramme compliqué, dessiné au fusain. De là, sans doute, avait pris naissance le portail les ayant conduits jusqu'ici.

    De colère, les épaules de Dolaine se mirent à trembler.

    — J’en étais sûre ! Tu savais que nous étions ici et ça depuis le début, pas vrai ? Alors pourquoi as-tu attendu que nous soyons attaqués pour te manifester ? Nous aurions pu mourir !

    — Tu exagères…

    — Pas du tout ! Et je suis sûre que tu l’as fait exprès !

    Une accusation qui fit naître un sourire crispé sur les lèvres de son interlocutrice. Elle se pencha en avant et, des deux mains, vint méchamment lui pincer les joues.

    — Parce que tu crois que ce type de portail est facile à invoquer ? Que tu es mignonne.

    — Espèce de…, commença Dolaine en se dégageant.

    — Heu… excusez-moi, fit Romuald.

    Les deux femmes se tournèrent dans sa direction. L’une avec les mains plaquées contre ses joues douloureuses, l’autre en inclinant légèrement la tête sur le côté. Un peu gêné, il porta une main à l’arrière de son crâne.

    — Où sommes-nous ?

    Nya adressa un regard en coin à Dolaine, qui se donna une claque contre le front. Bon sang, elle avait presque oublié sa présence !

    — Je suis désolée. Je suis là à m’agacer et je n’ai même pas encore fait les présentations. Eh bien, Romuald, voici Nya ; Nya, je te présente Romuald. (Puis, revenant à ce dernier, elle ajouta :) Nous sommes au temple, Romuald… ou devrais-je dire : à l’église des Terres maudites.

    L’expression de son interlocuteur s’illumina.

    — Oh ! Vous voulez dire que nous sommes au centre de Grande-Mère ?

    — Moui… plus ou moins. (Puis, laissant son regard balayer le sol, elle avisa un ensemble de petites dalles de couleur, représentant une rose des vents. Elle la désigna du doigt.) Mais si vous allez vous poster au milieu de ce machin, vous y serez tout à fait.

    Avec une expression presque enfantine, Romuald s’avança en direction de la mosaïque. En pierres noires, chaque point cardinal y était représenté par un petit losange tirant sur le marron, à l’intérieur duquel une lettre se dessinait. Il s’arrêta au bord du cercle pour le contempler. Puis, il fit un pas en avant et pénétra à l’intérieur.

    À l’intention de Nya, qui l’interrogeait du regard, Dolaine eut un petit geste de la main.

    — Je t’expliquerai…

    Romuald se tenait à présent sur un point sombre, situé au centre de la mosaïque. Les yeux fermés, il avait joint les mains et rejeté la tête en arrière. Il eut un soupir.

    — Aaaah, quelle sensation incroyable.

    Sur son visage, une expression de contentement et un sourire tout à fait stupide.

    Nya porta une main à sa joue.

    — Au moins, il a l’air content.

    — Eh bien tant mieux pour lui, parce que moi je ne le suis pas, lui répondit Dolaine en l’agrippant par l’épaule. Il faut que nous allions récupérer nos affaires, Nya. Toutes nos économies se trouvent là-bas et ce chat est notre unique moyen de transport !

    Romuald rouvrit les yeux pour approuver :

    — C’est malheureusement vrai. Sans eux, difficile de poursuivre notre voyage.

    — Je comprends votre inquiétude, leur assura Nya en écartant les mains, seulement, pour l’heure, il ne serait vraiment pas prudent de retourner là-bas.

    — Mais, commença Dolaine.

    — Mais, fit Nya en se dégageant, mes diables vous rapporteront vos bagages une fois qu’ils en auront terminé avec leur combat. (Puis, se tournant vers Dolaine.) Tu le sais aussi bien que moi, rien de ce que vous pouviez transporter ne les intéressera, eux comme les zombis.

    — Mais…

    — Mais, la coupa de nouveau son interlocutrice, en se déplaçant pour venir la pousser dans le dos, je vous ai préparé deux chambres à l’étage. Allez donc vous reposer le temps que j’en termine avec notre dîner !

    Dolaine ouvrait la bouche pour protester, mais comprit que ce serait inutile. Nya disait vrai, leurs affaires ne risquaient rien… elle n’en aurait pas dit autant de leur monture, mais leurs possessions, vraiment, n’intéresseraient aucun des deux clans. Et comme elle savait que Nya ne changerait pas d’avis, elle se résigna à capituler.

    Car si elles étaient toutes deux têtues, son amie l’était largement plus qu’elle…

     

    5

    Le clocher se composait de deux étages, en plus d’un grenier. Le plancher y était ancien, mais relativement bien entretenu. Les chambres, peu utilisées, sentaient toutefois le renfermé. De taille moyenne, elles possédaient en tout et pour tout un lit, aux draps d’un blanc passé, une fenêtre, une chaise, ainsi qu’une petite armoire, sur laquelle trônait un récipient, une grosse éponge et un broc d’eau.

    Seule dans sa chambre, Dolaine venait de faire un brin de toilette bien mérité après les derniers événements. Le visage encore humide, elle s’était également changée et avait revêtu une robe d’un bleu tirant sur le gris, avec laquelle elle bataillait. D’une main, elle tenait les deux pans du vêtement en place et, de l’autre, tentait de fermer les boutons qui lui remontaient le long du dos.

    Elle en était rouge de frustration et sur le point de pester contre la terre entière, quand on frappa à sa porte.

    — Entrez !

    Le battant s’ouvrit pour laisser place à la haute silhouette de Romuald.

    — Ah ! Alors ça, on peut dire que vous tombez bien ! Venez donc un peu par ici. (Et comme il s’approchait, l’expression perdue, elle ajouta :) Fermez-moi ces foutus boutons, voulez-vous ? Si je continue d’essayer, je risque de me déboîter l’épaule !

    Sans un mot, il fit ce qu’elle lui demandait. Elle poussa un soupir de soulagement, réajusta sa robe sur ses épaules, puis se tourna vers lui en se détachant les cheveux. Ses boucles cascadèrent sur ses épaules et le long de son dos. Des mains, elle entreprit de les recoiffer et questionna :

    — Eh bien ? Pas trop surpris de découvrir que les lieux sont occupés ? Vous ne deviez pas vous y attendre !

    Il s’était reculé de quelques pas et se trouvait de nouveau près de la porte.

    — Pas tout à fait, avoua-t-il. J’avais entendu dire que les lieux étaient habités mais… je pensais plutôt y trouver un démon, ou alors…

    Il marqua une pause et eut un plissement de paupières.

    — Serait-elle également Poupée de Porcelaine ?

    — Tout juste ! Non seulement elle appartient à mon royaume, mais elle en est également la plus ancienne représentante… même si cela ne se voit. Même fichtrement pas ! Fricoter avec les enfers peut vous apporter ce genre d’avantages.

    Et même des avantages non négligeables, songea-t-elle, en prenant place sur le bord de son lit. La majorité des Poupées, comme des peuples de Porcelaine, avaient une espérance de vie de deux-cents, sinon deux-cents cinquante années. Et s’il se racontait que certains chanceux survivaient jusqu’à leur troisième siècle, il s’agissait de cas suffisamment rares pour qu’elle n’en ait jamais rencontré.

    — Les enfers… ? répéta lentement Romuald.

    — Vous connaissez ?

    — Eh bien… il me semble avoir déjà lu ce nom quelque part, mais…

    Mais visiblement, il n’en savait pas plus long sur la question. Dolaine, dont les connaissances restaient également minces, eut une moue, avant de lui expliquer du mieux qu’elle le pouvait :

    — Comme vous le savez déjà, cette partie du monde n’appartient pas à Ekinoxe. Ce serait plutôt comme un morceau de ces enfers qui aurait émergé ici. Et Nya a un temps travaillé pour eux…

    « Sa maîtresse s’appelait… non, s’appelle Moloch. Moloch, dite la dévoreuse d’enfants. Une démone très célèbre chez les miennes. Nous nous considérons à la fois comme ses filles et ses émissaires en Ekinoxe. D’ailleurs, la statue qui figure en bas, sur l’autel, la représente.

    — Oh, je vois ! Ce serait donc une sorte de divinité ?

    — En effet. En tout cas, c’est ainsi que nous la considérons et, à Porcelaine, les gardiennes de son culte sont les membres les plus respectés de notre communauté. Alors… avoir la chance, comme Nya, d’être choisie pour la servir aux enfers mêmes… bon sang ! J’en ai connu beaucoup qui auraient offert leur famille en sacrifice pour bénéficier de la même attention.

    « Je sais également qu’elle a mené quelques guerres en sa compagnie. C’est l’une d’elles qui l’a d’ailleurs poussée à revenir ici… ils appelaient ça la guerre pour le trône de Satan… Nya prétend que ce Satan dirigeait les enfers et que sa disparition y aurait provoqué une belle pagaille. Bref ! Quand tout ça a commencé, on lui a demandé de prendre ses cliques et ses claques et on l’a renvoyée ici. Et je vous parle de ça, c’était il y a un petit moment déjà !

    Elle n’en connaissait pas vraiment plus long sur la question, car Nya avait toujours été plutôt évasive. Il lui semblait que son amie appréciait peu cette partie de son existence et qu’elle n’avait gagné les Terres maudites que parce qu’on le lui avait ordonné.

    — Donc, si je comprends bien, fit Romuald, cette personne… Nya, c’est cela ? Doit avoir une certaine importance pour votre peuple.

    En réponse, Dolaine émit un grognement et secoua la tête.

    — Pas vraiment… pas du tout, même ! Vous savez, Nya a autrefois été désignée comme hérétique. Bien que prêtresse, elle a commencé à remettre en question le culte et comme son époque était différente de la mienne, l’indulgence y était encore moins connue pour ce type de comportement. Elle a dû fuir Porcelaine pour échapper à la colère des nôtres et, surtout, pour sauver sa vie.

    « Encore aujourd’hui, je peux vous dire qu’elle sont nombreuses à ne pas lui pardonner ses actions passées. Et qu’une blasphématrice comme elle ait reçu le privilège de seconder Moloch… vraiment, ça leur reste en travers de la gorge !

    — Je vois…

    Dans ces conditions, il comprenait mieux qu’elle reste vivre dans un endroit aussi inhospitalier que celui-ci.

    Dolaine le fixa un court instant en songeant à la façon dont elle et Nya s’étaient rencontrées. Un coup du destin… elle ne pouvait pas dire la chose autrement. C’était à l’époque où elle cherchait encore un lieu où s’installer. Ses pas l’avaient menée au sein du désert et elle cherchait à rejoindre Mille-Corps quand un groupe de Tribals – un peuple du désert particulièrement hostile envers ceux qui n’appartenaient pas à leur espèce – l’avaient attaquée. Sa monture mise en pièces sous ses yeux, c’étaient avec son seul sac de voyage à l’épaule qu’elle avait fuie, sans vivres, avec juste une gourde à moitié pleine. Mais si elle était parvenue à échapper à ses poursuivants, le soleil faillit avoir raison d’elle.

    Elle revoyait encore le moment où ses forces l’avaient lâchée. Elle s’était écroulée dans le sable, incapable de faire un pas de plus. Les ténèbres s’étaient abattus et, quand elle avait finalement repris connaissance, elle se trouvait dans cette église, couchée dans un lit qui sentait fort l’humidité et la poussière. Assise à son chevet, Nya.

    Suite à cette agression, elle avait presque tout perdu. Toutefois, les Dieux avaient bien voulu se montrer suffisamment cléments pour la faire s’écrouler à proximité des Terres maudites. Les démons l’avaient repérée et si elle n’avait pas été Poupée, sans doute ne se seraient-ils jamais donnés la peine d’informer Nya de sa présence. En fait, il y avait même fort à parier qu’elle leur aurait servi de repas.

    — Il est peut-être un peu tard pour m’en inquiéter, reprit Romuald, la tirant de ses réflexions, mais j’espère que ma présence ne la dérangera pas…

    Dolaine battit des paupières, avant d’écarquiller les yeux.

    — Pourquoi voudriez-vous la déranger ?

    — Eh bien… je n’appartiens pas à votre peuple et j’ai un peu l’impression de m’être imposé chez elle.

    Un sourire amusé étira les lèvres de son interlocutrice, qui se remit sur pieds et lui assura :

    — Pensez-vous ! Nya est seule tout au long de l’année. Aussi, croyez-moi, avoir des visiteurs lui fait toujours grand plaisir !

    Erwin Doe ~ 2014

    Revenir à la catégorie

    Aller à : Partie 1 / Partie 3


    Tags Tags : , , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :