• Episode 4 - Partie 1

    Épisode 4 : Merveille

    Partie 1



    1

    Nya faisait face aux restes de son petit déjeuner quand les premiers cris s’élevèrent.

    — Ça suffit comme ça, Romuald ! Puisque je vous dis que je me sens beaucoup mieux !

    Intriguée, elle tendit l’oreiller, tenant entre ses mains une tasse de thé encore tiède. Après la voix de Dolaine, ce fut à celle de Romuald de se faire entendre. Toutefois, il parlait beaucoup plus bas, trop pour qu’il lui soit impossible de saisir ses propos. Seule la réponse de son amie lui parvint :

    — Vous êtes têtu, ma parole !

    Nya posa sa tasse sur la table, avant de se lever et d’aller passer la tête dans la salle de prière. Suite à l’attaque subie, les lieux avaient encore piteuse mine. Les fenêtres béaient sur le ciel sombre, les morceaux des vitraux ayant été balayés et rassemblés dans un coin sans qu’elle ne sache vraiment quoi en faire. Les marques des départs d’incendie resteraient visibles, certains bancs étaient abîmés et, si elle était parvenue à faire disparaître l’odeur du carnage, des traces de sang bruni se dessinaient ici et là. Seule la statue du démon Moloch avait retrouvé son intégrité. Au lendemain des événements, elle l’avait découverte à sa place, sur l’autel, aussi parfaite qu’à son premier jour.

    Une étrangeté qu’elle s’expliquait difficilement… bien qu’elle devina qu’il s’agissait là de « son » œuvre.

    Sur le palier du rez-de-chaussée, elle aperçut Dolaine, bientôt suivie de Romuald. Ce dernier, l’air contrarié, transportait un plateau. Celui que, dix minutes plus tôt, elle lui remettait pour qu’il l’apporte à leur convalescente.

    — Et arrêtez de vous comporter comme une mère poule, ça devient agaçant, s’exaspéra Dolaine, la tête tournée dans la direction de son interlocuteur, tandis qu’elle descendait les marches menant à la salle de prière.

    La main portée à sa bouche, Nya pouffa.

    — Eh bien, tu m’as l’air en forme !

    — Vous voyez, fit Dolaine en la pointant du doigt, mais sans lâcher Romuald du regard. Même Nya dit que je vais mieux !

    Mais le vampire ne semblait pas franchement convaincu. Silencieux, il suivait sa compagne avec une expression particulièrement sombre.

    Tout en continuant de râler et de pester, Dolaine dépassa Nya pour pénétrer dans la salle à manger.

    — Quatre jours ! Quatre foutus jours que je suis contrainte de garder le lit. Sans vous, je serais déjà debout depuis hier. Mais non ! Il a fallu que vous complotiez contre moi pour me droguer. Vraiment, je ne vous félicite pas tous les deux !

    Là-dessus, elle prit place à table et croisa les bras d’un air buté.

    Romuald s’étant arrêté au seuil de la salle à manger, Nya leva les yeux sur lui.

    — Ne vous inquiétez pas : si elle a la force de râler, c’est qu’elle ne risque plus rien.

    — Bien sûr que je ne risque plus rien ! C’est ce que je me tue à vous expliquer, nom d’un petit Pantin !

    Toujours sans un mot, le vampire vint déposer le plateau qu’il transportait devant elle, avant d’aller prendre place à l’extrémité de la table. Dolaine n’en continua pas moins de pester :

    — Je vous ai pourtant dit et répété que je déteste que l’on me surprotège. Mais tout ça, hein, ça vous rentre par une oreille et ça ressort par l’autre.

    Nya, qui avait à nouveau pris place à table, intervint :

    — Ne sois pas si dure : il s’inquiète simplement pour toi.

    D’agacement, le nez de son amie se retroussa.

    — Oui, eh bien, je lui en suis très reconnaissante, mais… (Elle se tourna vers Romuald.) je vous assure qu’il n’y a plus de raisons de vous en faire. Regardez ! Vous le voyez bien, non, que je me porte comme un charme ? Et ça grâce à quoi ? (Se saisissant de sa fourchette, elle la planta dans ses œufs brouillés.) Tout ça grâce à la cuisine de Nya ! (Et, portant son attention sur cette dernière :) Je te le dis et je te le répéterai aussi souvent qu’il le faudra, mais je crois qu’il n’existe pas de chef à travers tout Ekinoxe pour t’arriver à la cheville.

    — Oh, tu me flattes !

    Dans les secondes de silence qui suivirent, Dolaine engloutie la moitié de ses œufs, avant de remarquer que Romuald la fixait toujours. La bouche pleine, elle pointa vivement son couvert dans sa direction.

    — Et arrêtez de me regarder comme ça !

    Avec un petit rire, Nya récupéra sa tasse et la porta à ses lèvres.

    — Vraiment, fit-elle, je suis heureuse que tu ailles mieux, Dolaine… mais en même temps, je dois t’avouer que tout cela m’ennuie.

    Tournant le regard dans sa direction, son amie haussa l’un de ses sourcils. Un sourcil à la courbe particulièrement soupçonneuse.

    — Qu’est-ce que je dois comprendre ?

    — Simplement que maintenant que tu es guérie, vous allez sans doute me quitter.

    Dolaine abaissa son sourcil et eut un hochement de tête. Effectivement…

    — Eh bien, puisque tu abordes le sujet, commença-t-elle, avant de se tourner vers son compagnon : cela me fait penser que vous ne m’avez toujours rien dit de notre prochaine destination.

    Son expression s’illuminant enfin, Romuald redressa le dos.

    — C’est ma foi vrai ! Toutefois, j’ai peur de ne pas avoir vraiment réfléchi à la question.

    — Eh bien moi si, lui répondit Dolaine. Pendant ma convalescence forcée, croyez bien que j’ai eu tout le temps de m’en soucier. Seulement, la décision vous revient : voulez-vous que nous allions dès à présent à Altair ? Nous pourrions ensuite remonter jusqu’à Létis et prendre un bateau pour Petit-Frère, ou bien…

    — Et pourquoi pas Merveille ? proposa Nya.

    Et comme l’attention de ses invités se portait sur elle, elle ajouta :

    — À cette période de l’année, le royaume a ouvert ses portes au reste du monde. Ce serait vraiment dommage de rater ça !

    Intéressée, Dolaine se pencha en avant.

    — Mais oui ! Si je ne m’abuse, nous sommes en plein dans les festivités de l’Union ! (Puis, se tournant vers Romuald.) Bien sûr, il est déjà trop tard pour espérer y assister, mais… comme ses portes ne resteront pas ouvertes très longtemps, nous devrions en profiter pour nous y rendre. Qu’en dites-vous ?

    L’idée enchanta aussitôt Romuald.

    — C’est d’accord, fit-il, va pour Merveille !



    2



    — Hé vous deux, faites un peu attention !

    Ils étaient sur le départ. Dans la cour ravagée de Nya, leur attelage stationnait. À ses commandes, Dolaine surveillait les démons occupés à charger leurs valises à l’arrière.

    Le chat qui, quelques jours plus tôt, tremblait encore à leur seule vue, les fixait à présent sans crainte. Guéri lui aussi de ses blessures, il avait eu tout le temps de côtoyer les diables et de se faire à leur présence. L’un d’eux s’arrêta à ses côtés et vint lui écraser une main sur le museau pour le caresser. En réponse, le félin rabattit ses oreilles en arrière, dans un signe de mise en garde que l’autre ne sembla pas saisir.

    Depuis leur attaque, les zombies s’étaient tenus tranquilles. Même les démons en avaient peu croisés, ce qui jouait évidemment sur leur moral. Certains que l’ennemi était trop affaibli pour leur causer de nouveaux problèmes, ils étaient beaucoup moins sur leurs gardes. Une tranquillité d’esprit que Nya ne partageait pas. Pour elle, il était clair que les zombies ne s’étaient que momentanément retirés. Le temps, selon ses dires, de reprendre des forces avant la prochaine attaque.

    — Hé hé ! Qu’est-ce qu’il te prend ? s’exclama Dolaine en tirant sur les rênes de sa monture.

    Celle-ci, les crocs à découvert, avait manqué de se jeter sur le démon ; ce dernier ayant eu la mauvaise idée de lui tirer les moustaches.

    Dans de petites plaintes aiguës, l’enquiquineur s’éloigna, sans pour autant lâcher du regard l’animal au poil hérissé.

    Se désintéressant de leur dispute, Dolaine tourna les yeux vers Nya et Romuald qui, arrivant seulement, discutaient avec animation. Sur leurs lèvres, des sourires. Ces deux-là s’entendaient à merveille et peut-être même un peu trop à son goût.

    Dans les bras de Romuald des vivres que Nya avait préparés pour eux. Un démon vint l’en décharger pour les transporter à l’arrière de la charrette. Nya croisa les mains derrière son dos.

    — Eh bien… il semblerait que le moment soit venu de nous dire au revoir.

    Romuald baissa les yeux dans sa direction.

    — À nouveau, je vous remercie pour tout ce que vous avez fait pour nous.

    Avec un sourire, son interlocutrice vint lui poser une main sur le bras.

    — Il n’y a pas de quoi, vraiment : votre visite m’a fait le plus grand bien. (Puis retirant sa main pour la porter à sa joue :) En tout cas, n’hésitez pas à revenir me voir à l’occasion. Mes diables vous connaissent à présent : ils ne feront aucune difficulté à vous laisser entrer. (Et comme Dolaine semblait les écouter, elle haussa le ton à son attention.) C’est également valable pour toi, Dolaine !

    En réponse, celle-ci grogna, avant de détourner le regard. Nya n’en continua pas moins de sourire.

    — C’est une ingrate, mais je l’apprécie sincèrement. Aussi… (Elle releva les yeux sur le vampire.) je vous demanderai de bien vouloir veiller sur elle. Et quand vous passerez à Altair, essayez donc de rendre visite à Lupia de ma part : il sera certainement content de rencontrer un congénère.

    Sous le coup de la surprise, les sourcils de Romuald se haussèrent.

    — Vous le connaissez ?

    — Disons que nous nous sommes déjà croisés. (Puis, un air mutin sur les traits.) N’oubliez pas de lui rappeler mon bon souvenir et, surtout, que j’attends toujours sa visite.

    Mais avant que Romuald ne puisse répondre, Dolaine, qui s’impatientait, lança :

    — Bon, Romuald, c’est bientôt fini oui ? Vous croyez peut-être que nous avons toute la journée devant nous ?

    Nya eut un gloussement.

    — Qu’est-ce que je vous disais ? fit-elle à l’intention de vampire. Une ingrate !

    — Oh ça va, hein !

    Et comme Dolaine se murait dans un silence boudeur, Romuald prit finalement congé de leur hôtesse. L’instant d’après ils quittaient l’église, escortés par une troupe de démons…



    3



    — Regardez, Romuald : les gorges des contrebandiers !

    Dolaine arrêta leur attelage.

    Dissimulé sous son abri rudimentaire de tissus, Romuald passa la tête hors de sa cachette et accepta l’ombrelle que lui tendait sa compagne. D’un doigt, elle lui désignait une longue ligne de montagnes, hautes et imposantes. Il plissa les yeux, pas pour mieux les apercevoir, mais parce que le soleil l’éblouissait.

    Le lieu se situait à près d’un kilomètre de leur position. Mais même à cette distance, le spectacle qu’il offrait était impressionnant.

    — Je crois en avoir entendu parler, dit-il. N’est-ce pas ici que les crapules de tout Ekinoxe venaient dissimuler les fruits de leurs forfaits ?

    Dolaine opina du chef.

    — En effet, mais ce n’est là qu’une partie de son histoire. La seule chose qui soit restée vraie à son sujet est que, bien qu’il ait changé de population au fil du temps, il n’a jamais été autrement considéré que comme le lieu le plus dangereux du désert.

    Elle s’épongea le visage de sa manche, avant de poursuivre :

    — À l’origine, c’était le territoire d’un peuple aujourd’hui disparu : les Ishvares.

    — Ce nom me dit quelque chose…

    — Oh, j’imagine que vous avez déjà dû le rencontrer au cours de vos lectures ! Ces créatures continuent de hanter la mémoire collective. C’étaient des êtres étranges, possédant quatre bras et se disant enfants de la déesse Shika.

    — Celle qui aurait dévoré ses parents peu après sa naissance… ? fit Romuald, ce qui lui valut un signe de tête approbatif de la part de Dolaine.

    — Exactement ! Une déesse plutôt du genre sanguinaire. D’ailleurs, je ne crois pas qu’en dehors de ce peuple il y en ait eu d’autres pour l’honorer.

    « Quoiqu’il en soit, les Ishvares ont longtemps vécu ici et beaucoup, encore aujourd’hui, rêvent de visiter les ruines de leur cité. De leur temps on les tenait pour l’espèce la plus crainte, mais aussi la plus puissante d’Ekinoxe. Heureusement pour le reste du monde, ce n’étaient pas des conquérants. Il leur arrivait de causer des problèmes à leurs voisins directs, mais… dans l’ensemble, on rapporte que les territoires alentours ne les intéressaient pas. Par contre, ils gardaient farouchement le leur et attaquaient tous ceux qui commettaient la bêtise de s’en approcher.

    Elle tendit un doigt sur sa droite, à l’opposé de l’ancienne cité.

    — À cette époque, leur territoire s’étendait encore sur plusieurs kilomètres. Aujourd’hui, comme vous pouvez le voir, il n’en reste plus rien. Quand ils ont disparus, les peuples du désert se sont empressés de tout détruire et de se réapproprier ces terres… et puis, il y a eu les collectionneurs, les pilleurs… les Ishvares n’étaient pas seulement puissants, ils étaient aussi très riches. L’or, comme les pierres précieuses, étaient des objets de leur quotidien.

    L’ombrelle écrasée contre son crâne, Romuald reporta les yeux en direction des montagnes.

    — Pour quelle raison se sont-ils éteints ?

    Dolaine, qui avait dévissé le goulot de sa gourde, secoua la tête en signe d’ignorance.

    — Personne ne le sait… un jour, ils ont simplement disparus… comme ça ! Même les plus grands spécialistes de cette civilisation jugent que leur extinction est aussi incompréhensible que brutale. Rien ne laissait présager un tel drame… pas de guerre, pas d’épidémie… rien ! D’ailleurs, le plus surprenant est que peu de corps d’Ishvares semblent avoir été retrouvés. Bien sûr, leur coutume était de dévorer leurs morts, mais… mais là c’est comme si leur cité s’était brusquement vidée de tous ses occupants.

    « Après ça, le lieu a attiré beaucoup de monde. Beaucoup trop ! Les spécialistes de la civilisation Ishvares, désireux de préserver leur mémoire, comme d’en apprendre davantage sur eux, et les pilleurs se sont livrés une bataille difficile. Il y a eu des morts… beaucoup de morts et, au final, la cité est devenue le rassemblement de toutes les crapules d’Ekinoxe. On venait pour y faire affaire, on y entassait richesses et marchandises… c’était le lieu idéal pour ça !

    « On raconte aussi que tous ceux qui avaient le malheur de passer à proximité y trouvaient la mort. Les plaintes se sont succédées et les puissances alentours ont eu beaucoup de mal à régler le problème. Vous savez, les gorges des contrebandiers sont une véritable forteresse : personne, du vivant des Ishvares, n’était parvenu à les mettre en difficulté.

    — Et aujourd’hui ? questionna Romuald. Le lieu est-il toujours la propriété des bandits ?

    Dolaine eut une moue, avant de répondre :

    — il paraîtrait que certains groupes criminels continuent de s’y retrouver, mais… personnellement je n’y crois pas. Pas maintenant que l’endroit est devenu le territoire des Tribals. (Puis, avec un haussement de sourcils, elle se tourna vers son compagnon.) Vous connaissez ces créatures ?

    — Seulement de nom…

    — Dommage… car je dois vous avouer que je ne sais pas moi-même grand-chose d’elles. Ce sont des tribus plutôt hostiles, qui n’acceptent la présence d’aucun voisinage. Elles attaquent régulièrement les voyageurs pour les dévorer et pas seulement à proximité de leur habitat.

    Un silence s’installa entre eux, durant lequel ils se contentèrent de fixer les géantes rocheuses. Un sentiment de malaise s’empara de Dolaine et ce fut avec un regard nerveux jeté autour d’elle qu’elle reprit :

    — Malgré tout, ce lieu continue d’attirer les inconscients. Beaucoup racontent qu’il regorge de trésors oubliés, mais aussi de secrets qui n’intéressent pas les Tribals. Et malgré les dangers, il ne se passe pas une année sans que des idiots, attirés par l’appât du gain, ne cherchent à s’y introduire. (Elle jeta un regard par-dessus son épaule à Romuald et eut un sourire crispé.) Inutile de vous dire qu’aucun n’en est jamais revenu vivant.

    Son compagnon s’était à nouveau enfoncé dans son abri et seul le haut de son visage, à partir des yeux, était encore visible. Elle se détourna.

    — Allez, ne traînons pas plus longtemps : s’ils nous repèrent, je ne donne pas cher de notre peau.

    Là-dessus, elle récupéra son ombrelle, en cala la poignée sous une aisselle, avant de faire claquer ses rênes.



    4



    Après avoir voyagé quelques jours dans le désert, ils avaient finalement atteint le bazar de Nargal. C’était un lieu au moins aussi bruyant que Mille-Corps, où stands et commerces envahissaient des rues étroites aux maisons écrasées les unes contre les autres. On y venait surtout pour acheter du tissu et des épices, mais aussi de l’encens et du parfum. L’odeur, puissante, épicée, entêtante provoquaient maux de têtes et vertiges à ceux qui n’y étaient pas habitués.

    Comme le bazar était construit à la sortie du désert, il possédait sa propre gare. Ses trains, toutefois, ne desservaient que quelques destinations importantes, dont la capitale de Merveille : Utopie.

    Leur voyage jusqu’ici ayant épuisé Romuald, Dolaine l'abandonna à leur hôtel et partie seule à l’assaut des rues en compagnie de leur attelage. Comme ils n’en auraient plus besoin à partir de maintenant, il lui fallait trouver une écurie où le revendre.

    Mais évoluer dans un tel environnement se révéla plutôt compliqué. Les rues étaient souvent trop étroites pour laisser passer un véhicule comme le sien, si bien qu’il lui fallut faire régulièrement demi-tour, au risque de se perdre. Et quand elle parvint enfin à dénicher une écurie, elle était en nage et passablement irritée.

    L’établissement étant bien plus petit que celui d’Ashran-ville, les animaux s'y entassaient dans quelques enclos déjà surpeuplés. Les clients étaient nombreux et ce ne fut qu’au bout d’une longue demi-heure qu’un employé put venir s’occuper d’elle.

    À présent, celui-ci inspectait son chat sous toutes les coutures. Ce avec une minutie qui aurait pu lui faire perdre définitivement patience, si elle ne savait pas d’expérience que s’énerver ne servirait à rien, sinon à décider l’autre de baisser le prix qu’il pourrait lui proposer. Aussi le laissa-t-elle vérifier les crocs, les pattes, rebrousser le poil, à la recherche du moindre défaut, de la moindre petite blessure susceptible de lui permettre de chipoter.

    Les mains croisées derrière le dos, Dolaine jeta un coup d’œil autour d’elle. Ici aussi, on étouffait. Les gens parlaient fort et c’était un miracle qu’elle ne se soit pas encore écroulée.

    Tout en s’éventant d’une main, elle tira sur son col de l’autre et ferma un instant les yeux. Ils allaient profiter de leur passage au bazar pour essayer se reposer un peu. Au moins jusqu’au lendemain. Ensuite, eh bien… il leur faudrait quelques jours, sinon une semaine, pour rejoindre leur Merveille en train. Un voyage qui promettait d’être particulièrement ennuyeux.

    — Dites-donc, vous ! Je peux savoir ce que vous avez fait à cet animal ?

    Dolaine rouvrit les yeux. Le marchand avait tourné dans sa direction un visage furieux et, à première vue, il ne jouait pas la comédie.

    — Un problème ?

    — Un problème, qu’elle me dit ! Elle ose me demander s’il y a un problème, fit l’autre en s’envoyant une claque contre le front. Venez ici, venez voir ça, et osez me dire qu’il n’y a pas de problème !

    Quelques regards s’étaient déjà tournés dans leur direction. Les sourcils froncés, Dolaine s’approcha de l’homme.

    — Là, là ! Vous m’expliquez ce que c’est que cette horreur ?

    Dolaine fut parcourue d’un frisson. Muette, elle contempla avec stupeur le cou de l’animal, où le marchand avait mis à jour des blessures… ou plutôt, des traces de morsures. Certaines cicatrisées, tandis que d’autres étaient encore à peu près fraîches.



    5



    Romuald somnolait dans son lit quand Dolaine fit irruption dans sa chambre. Les rideaux tirés, la pièce était plongée dans une semi-pénombre.

    — Vous ! Vous, vous, vous, vous, vous !

    La colère crispait les traits de la Poupée. Les joues rouges, elle s’avança droit sur lui, les poings serrés. Perdu, Romuald se redressa pour s’asseoir.

    — Est-ce que je peux savoir ce que vous avez fait à cet animal ?!

    — Je… je…

    — À cause de vous, cet escroc n’a même pas accepté de m’en donner la moitié de son prix d’origine. Et je le comprends ! Bon sang, vous vous êtes nourri de cette pauvre bête !

    La culpabilité de Romuald était évidente et, incapable de nier, il bafouilla :

    — C’est… c’est vrai, mais… il fallait bien que je m'alimente.

    — Et vous pensez que cela vous excuse ?

    — Je…

    Mais ne trouvant rien à répondre, il se résigna au silence.

    Toujours aussi furieuse, Dolaine avait commencé à faire les cent pas. Les mains croisées derrière le dos, elle fronçait les sourcils au point que plusieurs sillons plissaient son front. Une chance, le marchand avait au moins accepté de lui reprendre l’attelage à un prix correct. Bien sûr, au final, tout ceci n’était pas vraiment son problème : c’était de l’argent de Romuald qu’il s’agissait. Mais que cet imbécile ait pu leur offrir une occasion pareille… Par les Dieux, elle n’arrivait pas à s’en remettre.

    Elle s’arrêta finalement pour fixer son compagnon.

    — Rassurez-moi : vous ne l’avez tout de même pas rendu dépendant ?

    — Eh… eh bien… un peu, mais… ainsi, il évitait de souffrir, vous comprenez ?

    — Non. Non, Romuald, je ne comprends pas, je ne comprends rien, si ce n’est qu’à cause de vous, le malheureux va continuer de souffrir. Car j’imagine qu’une fois privées de votre drogue, vos victimes subissent un état de manque ?

    — Oui, c’est vrai, mais, répondit-il en levant les mains, mais en ce qui concerne notre monture, la chose n’est pas irréversible. Je vous l’assure ! Nous ne sommes pas restés suffisamment longtemps ensemble pour cela et…

    Mais le regard de Dolaine ne s’adoucissant pas, il se tut et baissa la tête d’un air coupable.

    — Donc… elle s’en sortira ?

    Sans relever les yeux, il approuva :

    — Oui. D’ici quelques jours la drogue aura disparue de son organisme.

    — Vraiment ?

    — Je vous le jure !

    Et disant cela, il avait redressé la nuque pour soutenir son regard. Leur échange dura quelques secondes, avant qu’elle ne soupire et ne détourne les yeux.

    — Alors ça va… (Puis, son expression se faisant plus dure.) mais ne croyez pas que je vais vous laisser continuer ! À partir de maintenant, je me chargerai personnellement de vos repas.

    — Vous… vous voulez dire… ?

    — Que je me rendrai moi-même chez le boucher, afin de vous acheter de quoi vous nourrir.

    L’aveu fit courir un frisson de panique le long du dos de Romuald. S’il comprenait bien, elle attendait de lui qu’il se nourrisse exclusivement de cadavres ? Et pas de cadavres humains, non ! Mais d’animaux !

    — Je ne peux pas accepter ça ! s’exclama-t-il. Si je dois me contenter d’une nourriture aussi pauvre, je cours le risque de souffrir de graves carences et ceci…

    — Eh bien, il fallait y penser avant ! le coupa Dolaine, impitoyable. Je vous préviens, il n’est pas question que vous nous attiriez des problèmes. Cette fois, vous vous en êtres peut-être pris à notre monture, mais ensuite ? Vous attaquerez celle des autres ? Peut-être mêmes leurs propriétaires ?

    — Mais, je…

    — Il n’y a pas de « mais, je », Romuald ! Tant que nous voyagerons ensemble, je refuse que vous me mettiez en danger par simple caprice. (Puis, se dirigeant vers la porte, elle le pointa d’un doigt menaçant.) Et gare à vous si je vous soupçonne d’avoir profité d’un moment d’inattention de ma part pour faire une entorse à votre régime !

    Là-dessus, elle quitta la chambre en claquant la porte derrière elle.

    Erwin Doe ~ 2014

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