• Episode 4 - Partie 2

    Épisode 4 : Merveille

    Partie 2

     

    6



    — Vous êtes déjà allée à Merveille ?

    Dolaine était installée sur une chaise, postée juste sous la fenêtre de leur cabine. Comme le rideau n’en était qu’à moitié tiré, le paysage défilait devant son regard somnolent.

    Leur voyage durerait quatre jours. Quatre jours pendant lesquels ils seraient obligés de se partager une cabine tout juste suffisamment grande pour qu’ils puissent se déplacer sans se bousculer. Une minuscule salle de bain était à leur disposition, ainsi que deux lits, une chaise et un secrétaire étroit, calé dans un coin.

    Les bras croisés derrière sa nuque, Romuald était étendu sur sa couche.

    — Non, lui répondit Dolaine. J’ai beaucoup voyagé, mais c’était dans le seul but de trouver un endroit où m’installer… et comme vous le savez certainement, Merveille n’aime pas les étrangers.

    Joignant les mains, elle s’étira longuement.

    — C’est ce que j’ai cru comprendre, approuva Romuald.

    Dans le couloir des rires se firent entendre, suivis de bruits de pas, rapidement étouffés par les crissements du train. Dolaine reprit :

    — Les Merveilleux sont un peuple particulier. Ils se méfient des étrangers et refusent le plus souvent d’avoir affaire au reste du monde. C’est pourquoi il est si difficile de voyager chez eux.

    Malgré tout, une fois par an, et ce durant deux semaines complètes, les portes de leur royaume étaient ouvertes aux visiteurs étrangers. Les festivités, qui célébraient la création du royaume, mais aussi la soumission des clans à la seule autorité des Ours, duraient trois jours complets et attiraient des foules de curieux venus des quatre coins du monde. En dehors de cette période de laxisme, il fallait fournir une sacrée bonne raison, et un certain nombre de paperasses, pour espérer s’y introduire. D’ailleurs, et à ce qu’elle avait cru comprendre, les Merveilleux eux-mêmes préféraient rencontrer le reste d’Ekinoxe en dehors de leurs terres… même un chef d’état avait plus de chance de tomber nez-à-nez avec un survivant du peuple Ishvare que d’être invité au palais royal.

    D’un sens, elle ne pouvait pas complètement les en blâmer, son propre royaume étant connu pour agir avec la même rigidité. Néanmoins, Porcelaine avait une excellente raison à cela… à la différence de Merveille qui était simplement xénophobe.

    — Ils se méfient, vous dites ? fit Romuald qui, s’étant redressé sur un coude, la fixait. Vous voulez dire… qu’ils craignent le reste du monde ?

    Dolaine lui rendit son regard, avant de secouer la tête.

    — Pas exactement… c’est même davantage du mépris que de la peur. Vous savez, les Merveilleux se considèrent comme des êtres supérieurs.

    Elle médita quelques secondes sur ses dernières paroles, avant de rectifier :

    — Non… en vérité, je crois que toutes les espèces se jugent plus ou moins supérieures à leurs voisines.

    « Dans le cas des Merveilleux, les causes de leur arrogance sont multiples, mais proviennent en partie du fait qu’ils sont incapables de se reproduire avec les autres peuples. Bien sûr, c’est stupide, car ils ne sont pas les seuls… mais voilà ! Parce qu’ils ne peuvent produire de métis, ils sont persuadés que c’est un signe des Dieux, une confirmation que leur sang ne doit pas être souillé. (Elle eut un geste exaspéré de la main.) Je vous laisse imaginer à quelle sorte d’adultes ce type d’éducation peut donner naissance.

    Du couloir leur parvenait à présent des conversations. On passait, en groupe ou seul, devant leur porte ; des voix d’enfants s’élevaient parfois.

    — J’ai l’impression, reprit Romuald après quelques secondes de silence, qu’il ne doit pas être simple de vivre en leur sein.

    — Vous voulez dire… quand on n’est pas Merveilleux ? En effet, j’imagine que ce doit être particulièrement éprouvant. Toutefois, on ne peut pas non plus nier leurs qualités : C’est un peuple puissant, très puissant, qui a offert au monde de nombreuses inventions ayant amélioré notre quotidien : prenez ce train, par exemple ! Si leur savoir ne s’était pas mêlé à celui des Pantins de Porcelaine et de l’espèce humaine, à quoi ressemblerait-il aujourd’hui ? Serait-il seulement en circulation ?

    « Ils sont également connus pour la beauté de leur architecture. Vous devriez entendre Mistigri une fois qu’il est lancé sur le sujet, il ne tarit pas d’éloges pour la capitale ! (Elle eut un petit sourire et expliqua :) Il est originaire de Merveille, vous savez ? Même s’il y a bien longtemps qu’il n’y a pas remis les pattes.

    Là-dessus, elle porta son regard en direction de son lit où, sur le matelas, trônait une petite horloge. Il était midi passé, presque la demie.

    — Sur ce, fit-elle en se redressant et en commençant à lisser sa robe des deux mains, je vais aller prendre mon déjeuner. Voulez-vous m’accompagner ?

    — Non merci. Je suis un peu fatigué et je crois que je préférerais dormir.

    Dolaine eut un haussement d’épaules.

    — Comme vous voudrez. Si vous avez faim, j’ai placé du sang dans la glacière. En vous rationnant, vous devriez en avoir assez pour ternir jusqu’à Merveille. (Et, se dirigeant vers la porte :) Bien… à tout à l’heure.

    — A tout à l’heure, répondit Romuald avec un sourire qu’il perdit aussitôt qu’elle fut sortir.

    L’expression plus froide, il porta une main à l’emplacement de son estomac, le regard tourné en direction de la glacière en question – une sorte de minuscule petit cube encastré face au secrétaire. Ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa robe…



    7



    À leur arrivée, la gare était animée. Des groupes de voyageurs se pressaient sur les quais, certains sur le départ, d’autres arrivant tout juste. Postés le long des voitures, surveillant la foule, des gardes armés de lances.

    Comme tous les Merveilleux, il s’agissait de petites créatures humanoïdes – dont la taille avoisinait le mètre soixante pour les hommes et le mètre cinquante pour les femmes. En dehors de leur uniforme, dont les bottes leur montaient jusqu’aux genoux, ils avaient pour particularité de porter des oreilles de lapins. Certaines brunes, certaines blanches, d’autres noires, ou encore blondes, elles dépassaient de sous des casques en métal finement décorés, dans lesquels on avait pratiqué deux ouvertures.

    La gare était un bâtiment imposant, possédant pas loin de dix quais, ce qui en faisait l’un des complexes ferroviaires les plus importants de tout Ekinoxe. Une aberration quand on songeait qu’il ne fonctionnait à plein régime que deux semaines dans l’année et que, le reste du temps, il était à peine utilisé par les locaux.

    Le toit formait un arc de cercle vitré, découpé en rectangles par des barres de fer, offrant à la vue de tous un ciel bleu, parcourut de gros nuages blancs. Le long des barres courrait un lierre qui s’agglutinait aux extrémités du plafond. À cette période de l’année, des fleurs blanches y avaient éclos.

    Tout autour d’eux, on parlait, on riait, on s’émerveillait. Les voyageurs étaient, pour la plupart, des gens bien habillés, des visiteurs aisés, parfois de bonnes familles, d’autres fois des commerçants, mais aussi des individus de classe moyenne ayant économisé longtemps pour se payer ces vacances. Des individus solitaires, des bandes d’amis, des familles ou des couples encore jeunes, qui venaient là avec de l’argent plein les poches et bien décidés à profiter un maximum de cette destination féerique, que beaucoup tenaient pour romantique.

    Malheureusement, pour Dolaine et Romuald, l’heure n’était pas aux réjouissances. Car à peine avaient-ils mis les pieds sur le quai que deux soldats se dirigeaient dans leur direction.

    — Comment ça, pas autorisés à pénétrer le territoire de Merveille ?

    Elle avait du mal à en croire ses oreilles et, sur ses traits, une expression scandalisée se lisait.

    — Nous sommes désolés, mais c’est la loi : ni les habitants d’Éternel, pas plus que ceux de Porcelaine, ne sont les bienvenus à Merveille, lui répondit l’un des gardes. Si vous ne possédez ni autorisation de circulation, ni garant, nous vous demanderons de bien vouloir repartir.

    En même temps que son sentiment d’injustice croissait, Dolaine sentit la colère monter en elle. Alors ça, c’était la meilleure ! Depuis quand Merveille se considérait-il l’ennemi de Porcelaine ? Elle s’était certes attendue à ce que la présence de Romuald leur cause quelques difficultés (Les Merveilleux n’ayant jamais caché leur hostilité envers Éternel et ses occupants), mais jamais que sa condition de Poupée pourrait poser problème.

    — Mais enfin, c’est stupide !

    Comme à son habitude, Romuald se tenait en retrait et conservait le silence. La mine abattue, il lui donnait envie de le secouer pour le forcer à réagir.

    — Confirmez-vous n’avoir ni garant, ni autorisation de circulation ? insista le soldat, sourd à ses récriminations.

    En réponse, Dolaine se mordit la lèvre et le foudroya du regard. Elle s’apprêtait d’ailleurs à l’envoyer paître quand une petite forme encapuchonnée vint percuter Romuald.

    — Oh, pardon, fit ce dernier, sans se faire la réflexion que ce n’était pas à lui de s’excuser.

    La petite créature leva sur lui deux immenses yeux bleus. À cause de ses joues rondes, son visage avait quelque chose de poupon. Il semblait jeune et des mèches de cheveux blonds et courts se dessinaient sous la capuche de sa cape. Il se fendit d’un large sourire et agrippa le bras de Romuald des deux mains.

    — Bon sang ! s’exclama-t-il d’un ton enjoué. J’ai bien cru que j’allais vous rater ! Mais comment allez-vous ? J’espère que vous avez fait bon voyage ?

    Perdu, Romuald se mit à bafouiller.

    — Vous connaissez ces gens ? s’informa l’un des soldats, en faisant un pas en direction de l’inconnu.

    Avec un signe de tête affirmatif, l’interrogé repoussa sa capuche en arrière, révélant deux petits oreilles d’Ourson. Les gardes se crispèrent comme s’ils allaient se mettre au garde à vous.

    — Ce sont des invités. (Puis se tournant vers Dolaine, il lui tendit une main amicale.) Vraiment, je suis désolé de ce retard. Comment allez-vous, chère amie ?

    Les paupières plissées, la Poupée le scrutait. Un peu plus haut qu’elle, il portait sur l’épaule un sac en tissu et appartenait sans aucun doute à la famille des Ours, classe dirigeante du royaume. Une aide inespérée, bien que sans doute pas désintéressée.

    — Alors ça, on peut dire que vous tombez à pic, fit-elle en acceptant la main tendue. Un peu plus et l’on nous remettait dans le train !

    Elle souriait en espérant que son jeu serait suffisamment convaincant pour faire oublier le trouble, plus que visible, de Romuald.

    L’Ourson rit comme si la situation l’amusait franchement. Un sacré bon comédien.

    — N’ayez aucune crainte, déclara-t-il en se tournant vers les soldats. Je me porte garant de ces personnes.

    Et sans laisser le temps à ces derniers de le questionner, ou même de s’interroger davantage sur la situation, il saisit Dolaine et Romuald par le bras et les entraîna à sa suite en continuant à babiller sur tout et rien.



    8



    À peine avaient-ils quitté la gare que l’Ourson cessa son petit numéro pour les entraîner d’autorité en direction d’une place ronde, aux nombreux arbres et arbustes. Semblable à un petit parc, dont une partie du sol était dallée de blanc, quelques bancs se dessinaient tout autour, occupés pour la plupart. Derrière les arbres, les toits de la cité se découpaient, ainsi que les niveaux supérieurs. Utopie étant construite sur étages, où les classes dirigeantes se partageaient les paliers les plus élevés, il suffisait de lever les yeux pour apercevoir, au loin, les contours du palais royal.

    Romuald, qui semblait enfin avoir compris la situation, bafouilla :

    — Mer… merci.

    Mais Dolaine le corrigea :

    — Inutile de le remercier, Romuald. Car j’imagine que ce n’est pas par altruisme que notre ami nous a tirés d’affaire.

    Elle avait croisé les bras sur sa poitrine et fixait l’Ourson qui, en replaçant sa capuche sur son crâne, eut un sourire qu’elle trouva un peu trop sournois à son goût.

    — Je vois que vous comprenez vite. Tant mieux ! Cela va me faciliter la tâche. (Puis, jetant un regard autour de lui, comme s’il craignait qu’ils ne soient épiés, il ajouta :) Oui, car en vérité, j’ai un service à vous demander.

    Erwin Doe ~2014

    Revenir à la catégorie

    Aller à : Partie 1 / Partie 3


    Tags Tags : , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :