• Episode 4 - partie 3

    Épisode 4 : Merveille

    Partie 3



    9

    L’Ourson les avait conduits jusqu’à un café, où leur présence ne fut pas exactement la bienvenue. À peine le pas de la porte franchi, une petite cloche de bienvenue tintant au-dessus de leurs têtes, que les conversations se tarissaient. L’un des employés (Un Chat en tablier et aux manches de chemise retroussées.) s’était avancé dans leur direction, certainement dans l’idée de leur demander de partir. Mais parce que leur accompagnateur appartenait à la noblesse locale, quel que puisse être son rang véritable au sein de celle-ci, on dut s’accommoder de leur présence, ce bien qu’on les ait installés d’autorité dans le fond de la pièce.

    — Vous comprenez, quitter Merveille n’est pas facile pour nous autres.

    L’Ourson s’exprimait d’une voix basse, comme s’il désirait ne pas être entendu. Devant lui, une poignée de feuilles cornées, tirées de son sac en même temps qu’une plume et un encrier.

    — Généralement, il est nécessaire de posséder une autorisation écrite et signée par les services du roi, ainsi que de se soumettre à un contrôle d’identité. Pour ma part, j’ai toujours cru que c’étaient là des obligations destinées au peuple seul, mais… (Il leva sa plume et porta son regard sur eux.) Malheureusement, il semblerait que ce ne soit pas le cas. Bien que je sois de haute naissance, le guichetier a refusé de me vendre quoique ce soit.

    — Et donc, devina Dolaine qui sirotait une tasse de café, vous souhaiteriez que nous allions vous acheter un billet de train ?

    L’établissement possédait des murs blancs, où s’égayaient des cadres. À l’intérieur, des photographies en noir et blanc de plantes et de paysages. Les tables étaient rondes, recouvertes de nappes immaculées, auxquelles s’ajoutaient de petits napperons à carreaux. Des rideaux en toile fine pendaient devant les fenêtres, derrière lesquelles des fleurs étaient visibles. Dans un coin, un phonographe grésillait une musique de fond.

    — En effet, approuva son interlocuteur, en retournant à son ouvrage pour le signer, ajouta : si c’est vous qui l’achetez, je n’aurai aucun mal à quitter le royaume. (Il se saisit de son sac, qui pendait au dossier de sa chaise, et se mit à fouiller à l’intérieur.) Comprenez que ceux qui ont déjà un billet en leur possession sont censés s’être soumis à un contrôle d’identité. Il y a donc peu de chance pour que l’on exige à nouveau de voir mon autorisation : en tant qu’Ours, on ne se permettra pas d’aller jusque-là avec moi.

    Il tenait à présent un petit tampon, ainsi qu’un étui à encre, qu’il ouvrit. Il imbiba le tampon sur la masse rouge et spongieuse, avant de l’appliquer au bas de la feuille sur laquelle son écriture s’étalait. Puis il secoua cette dernière, histoire de forcer l’encre à sécher plus vite.

    — Je tiens à vous rassurer : vous ne rencontrerez aucun problème. Et puis tenez ! (Il leur tendit la feuille, dont Dolaine se saisit pour y jeter un coup d’œil. Près d’elle, Romuald se pencha pour en faire de même.) Avec ça, vous pourrez circuler librement à Merveille. Si quelqu’un vient pour vous contrôler, ou bien vous chasser, il vous suffira de la présenter pour que les choses se calment. (Il ouvrit les mains et ajouta :) Alors, qu’en dites-vous ? Faisons-nous affaire ?

    Dolaine releva les yeux sur lui. L’autorisation stipulait qu’ils étaient ses invités et, qu’en tant que tels, il exigeait qu’on les traite avec respect. Plus bas, il signait : Teddy Ursa. Elle retroussa le nez.

    — Je vois que vous êtes un Ursa. Vous appartenez à la famille royale ?

    Tout en souriant, son interlocuteur eut un signe négligeant de la main.

    — Un cousin éloigné… mais vous le devinez, cette parenté m’offre une certaine position au sein du royaume.

    Elle nota qu’il semblait un peu trop décontracté, un peu trop sûr de lui, même, persuadé que l’affaire était déjà dans le sac. Une attitude qui l’agaça. S’il pensait pouvoir l’acheter aussi facilement, le pauvre se mettait le doigt dans l’œil jusqu’au coude.

    Avec une moue septique à l’intention de Romuald, elle posa l’autorisation sur la table et dit :

    — C’est louche, quand même…

    Sans se départir de son calme, Teddy questionna :

    — Comment cela ?

    — Votre histoire ! Vous êtes un Ours, couplé d’un membre éloigné de la famille royale, et pourtant, vous refusez de vous soumettre à un simple contrôle d’identité. Désolé, mais vous ne me ferez pas croire que quelqu’un de votre rang puisse rencontrer des difficultés à quitter le territoire. (Puis, avec un petit sourire en coin :) Dites-moi… dans quelle magouille cherchez-vous à nous entraîner ?

    — Je vous assure, je ne cherche pas à vous tromper !

    Mais Dolaine n’était pas convaincue. D’une main, elle se frotta le menton.

    — Ah oui, vraiment ?

    Avant de croiser les bras, dans une attitude destinée à faire savoir qu’elle ne faiblirait pas.

    — Eh bien moi, je vais vous dire : je ne vous connais pas. Et parce que vous êtes un parfait étranger, un petit arriviste qui a cru voir en nous des pigeons tout désignés, je préfère ne pas vous accorder ma confiance. Non, non, non ! Si vous tenez à me voir prendre des risques pour vous, il va falloir m’offrir une petite récompense en compensation.

    Romuald leva les yeux au ciel. Le visage de Teddy, lui, s’était crispé. Les mains bien à plat sur la table, il se pencha en direction de son interlocutrice. L’agacement perçait dans sa voix.

    — Non mais dites donc ! Je vous ai permis de pénétrer ici et je vous ai même remis une autorisation de libre circulation. Je crois que comme récompense, c’est déjà plus que suffisant.

    Dolaine eut un haussement d’épaules.

    — Non.

    — Non ?!

    — Eh bien oui ! (Elle récupéra l’autorisation et la secoua sous le nez de son interlocuteur.) Vous prétendez être un Ursa, mais ça, c’est vous qui le dites ! Moi, je n’ai aucune preuve que ce soit vrai, et donc que votre soi-disant autorisation soit valable. (Elle laissa retomber la feuille sur la table et écarta les mains.) Désolé, mais il est hors de question de vous aider dans ces conditions.

    A deux doigts de perdre patience, l’Ourson ferma les poings. La colère faisait briller son regard.

    — Attention à ce que vous dites ! Je n’ai besoin que d’un mot pour que l’on fasse appeler la garde.

    À nouveau, Dolaine croisa les bras et, d’un air crâne, fit basculer sa chaise sur deux pieds.

    — Eh bien, allez-y ! Je vous en prie, ne vous privez pas pour nous. (Puis, avec un sourire.) Toutefois, je crois que vous ne le ferez pas. Et je vais vous dire pourquoi : parce que s’il y a quelqu’un ici qui semble ne pas vouloir avoir affaire à la garde, c’est bien vous !

    Là-dessus, l’air hautement satisfait d’elle-même, elle commença à se balancer. Elle avait gagné et elle le savait, il suffisait pour cela de voir l’expression de son interlocuteur.

    La joue écrasée contre sa main, Romuald la fixait avec un air blasé. Elle s’amusait et prenait même beaucoup de plaisir à faire tourner en bourrique le malheureux. Il commençait à la connaître suffisamment pour le comprendre.

    Un long soupir échappa à Teddy.

    — Très bien, combien voulez-vous ?

    Dolaine laissa retomber sa chaise sur ses quatre pieds. Voilà qui était mieux !

    — De combien d’argent disposez-vous ?

    Un silence, puis Teddy daigna répondre :

    — Quelque chose comme… dix Soleils, peut-être.

    — Vous vous moquez de moi ?

    D’exaspération, il tapa du poing sur la table.

    — Savez-vous quel âge j’ai ? Croyez-vous vraiment que l’on me laisse disposer de ma fortune à ma guise ?!

    Remarquant que son éclat avait attiré l’attention sur eux, l’Ourson rentra la tête dans ses épaules et se tassa sur lui-même.

    — Vous devriez être plus discret, lui conseilla Dolaine, quand ils ne furent plus au centre de l’attention.

    — Gardez vos conseils pour vous et dites-moi votre prix !

    Son ton déplut tant à la Poupée que, agacée, elle en retroussa le nez. Puisqu’il le prenait ainsi !

    — Eh bien… disons… cinq Soleils.

    — Vous vous foutez de moi ?!

    À nouveau, il avait haussé le ton et le reste de la clientèle tourna le regard dans sa direction. Pour ne plus avoir à subir leur curiosité, il porta une main sur le côté de son visage et siffla :

    — C’est d’accord, mais qu’on en finisse par pitié !

    En réponse, Dolaine eut un gloussement satisfait, avant de donner une tape sur l’épaule de Romuald.

    — Dans ce cas, à vous de jouer !



    10



    Romuald comprenait qu’il s’était fait avoir et, pour dire vrai, ne savait même pas pourquoi il avait accepté cette corvée.

    D’autant moins que Dolaine lui avait servi une excuse à peine crédible, voulant que quelqu’un devait bien se dévouer pour surveiller Teddy, mais… bon sang, des deux, c’était clairement à lui qu’aurait dû revenir cette tâche : Il était plus fort, plus rapide, et même ses sens étaient bien plus développés que ceux de sa compagne. Mais surtout, Teddy n’avait pas besoin d’être surveillé. Pourquoi chercherait-il à fuir alors qu’il avait besoin de leur aide ? Pour ne pas avoir à les payer ? Ridicule ! Il savait que Dolaine ne procéderait à l’échange que si elle recevait d’abord l’argent.

    L’humeur sombre, il faisait la queue au guichet. Les voyageurs étaient nombreux et plusieurs caisses avaient été ouvertes pour les servir. Toutefois, il remarqua que si les queues voisines ne cessaient de grossir, personne n’osait s’arrêter derrière lui. Il devinait d’ailleurs que si l’homme devant lui se retournait, il se déporterait aussitôt vers un autre guichet. Ce qui, à bien y réfléchir, arrangerait son affaire…

    Autour de lui, les voyageurs allaient et venaient au milieu de soldats attentifs et prêts à intervenir au moindre mouvement suspect. Quelques-uns étaient déjà venus le contrôler, et c’était une chance que Dolaine lui ait rappelé d’emporter avec lui l’autorisation de Teddy. Qu’il ait dit vrai ou non sur son identité, celle-ci fonctionnait à merveille puisque plus personne n’était venu l’importuner depuis.

    Deux Lapins s’étaient toutefois arrêtés un peu plus loin. Un Lapin et une Lapine, pour être exact. Cette dernière, remarqua-t-il, était vêtu différemment du reste de ses congénères. Elle portait un bonnet bleu, enfoncé sur des cheveux bleu nuit. Une chemise, un veston, un pantalon et des bottes complétaient sa panoplie. Tout dans son apparence dénotait d’une certaine position, qui tranchait avec celle du simple soldat. Autour de sa taille, une ceinture, à laquelle pendait le fourreau d’une épée courte. Ses mains, gantées, étaient plantées sur ses hanches. Avec son expression froide, et un tantinet arrogante, elle n’avait franchement pas l’air commode.

    Le soldat témoignait d’un certain respect à son égard, mais à cause de la cacophonie ambiante, Romuald ne parvenait pas à percevoir leur conversation. Il allait d’ailleurs s’en désintéresser quand le Lapin tourna les yeux dans sa direction et, sous le coup de la surprise, eut un brusque haussement de sourcils.

    Romuald l’imita, tandis que la Lapine se tournait elle aussi vers lui pour le détailler, non sans une certaine hostilité. Avec un empressement assez peu professionnel, le garde haussa le ton et le désigna du doigt.

    — Tenez, c’est lui !

    Dans un automatisme un peu stupide, Romuald jeta un regard aux alentours, cherchant à s’assurer que c’était bien de lui dont on parlait. Puis, pensant qu’on allait de nouveau le contrôler, il mena une main en direction du sac qu’il portait à l’épaule. Mais avant qu’il n’ait pu en tirer l’autorisation, la Lapine venait se planter devant lui et déclarait :

    — J’ai quelques questions à te poser.



    11



    — Et voilà comment les Ours sont parvenus au pouvoir !

    Accoudée à la table, Dolaine restait songeuse. Teddy Ursa venait de lui raconter de quelle façon, selon la légende, les Ours avaient triomphé des Lions et arrachés à leurs rivaux la couronne de Merveille.

    L’histoire voulait qu’à l’arrivée des Merveilleux sur ces terres, les Ours et les Lions se disputaient déjà le pouvoir. Seulement, comme personne ne désirait que le royaume soit divisé en deux, de crainte que des guerres ne finissent par éclater entre eux, on décida de départager les prétendants au trône.

    Ce furent les renards qui, dit-on, en eurent l’idée. Se proclamant arbitres, ils mirent au poing cinq épreuves, dont la dernière se révéla être un test d’intelligence ; épreuve qui, après que les deux adversaires aient arrachés chacun deux victoires, devait mettre un terme à l’affrontement.

    Le Lion partait vainqueur. Beaucoup le disaient bien plus intelligent que l’Ours et l’on commençait déjà à lui faire des ronds de jambe, dans l’espoir d’obtenir une bonne place dans la hiérarchie future du royaume. Tous, sauf les Renards, qui ne pouvaient se le permettre en tant qu’arbitres, mais aussi les Lapins qui, depuis longtemps, étaient hostiles aux Lions. Et parce qu’ils savaient quel sort les attendait si ceux-ci montaient sur le trône, leur porte-parole alla trouver l’Ours pour lui faire cette proposition : en échange d’une place confortable au sein de son royaume, l’homme proposait de monter une supercherie pour triompher de leur adversaire commun. En effet, le fils du Lapin ressemblait comme deux goûtes d’eau au seigneur Ours. Qui plus est, c’était un garçon d’une grande intelligence. Bien entendu, ses deux oreilles trahissaient ses origines, mais s’il les coupait… s’il les taillait à la manière de l’Ours, alors il pourrait se faire passer pour le futur souverain et remporter la victoire en son nom.

    Et l’Ours, qui n’était pas hostile à la tricherie, accepta.

    Malheureusement pour le Lion, quand la supercherie fut découverte, l’épreuve avait déjà pris fin. Vaincu et furieux à l’idée qu’il ait pu être berné, il chercha à mettre à mort celui qui l’avait trompé, ce Lapin qui n’avait pas hésité à se mutiler pour permettre à son rival de triompher. Sa colère était si grande qu’il fallut plusieurs hommes pour le maîtriser. Entre leurs bras, il s’était démené, avait hurlé à l’imposture et réclamé en vain le trône qui lui revenait. Seulement, c’était sans compter l’intervention des Renards qui lui firent savoir que s’il avait été aussi intelligent qu’il le prétendait, alors il aurait compris que, pour eux, tricherie et fourberie n’étaient en rien des défauts, mais au contraire des qualités.

    Et depuis ce jour, les Lions, qui éprouvaient toujours pour les Ours une rancune tenace, occupaient le dernier échelon de la hiérarchie des Merveilleux.

    — Décidément, soupira-t-elle, vous, les Ours, n’êtes qu’une belle bande de crapules.

    Teddy, qui avait sorti une montre à gousset de son sac et la consultait, lui répondit, sans se vexer le moins du monde :

    — Ne nous jugez pas trop vite. À notre place, je suis persuadé que les Lions auraient fait de même.

    Mais de ça, Dolaine en doutait. L’idée qu’elle se faisait du seigneur Lion était celle d’un individu fier, sinon arrogant, en tout cas bien trop confiant en ses capacités pour s’abaisser à recevoir l’aide de qui que ce soit.

    — Au fait, depuis quand interdisez-vous l’entrée du royaume aux gens de Porcelaine ?

    L’Ourson, qui avait commencé à jeter des coups d’œil impatients autour de lui, expliqua :

    — Oh, cela doit faire une dizaine d’années maintenant. (Puis, portant son regard en direction de la porte d’entrée.) Il me semble que nous avons eu quelques problèmes avec des représentantes de votre peuple. Une famille humaine dont l’un des enfants aurait été dévoré… Bien que les miens se soucient peu de ce qui arrive aux autres espèces, ils n’ont pas beaucoup apprécié que des problèmes venus de l’extérieur éclatent entre nos murs. Nous avons donc été obligés d’instaurer cette nouvelle réglementation si nous ne voulions pas voir les manifestations se prolonger…

    Dolaine fit la grimace. Encore et toujours la même histoire. Même ici, on ne faisait aucune distinction entre les différents peuples de Porcelaine.

    — Par le grand Ours, s’agaça finalement Teddy. Mais que peut-il bien fabriquer ? Il devrait déjà être de retour !

    Sous le masque de la colère se dissimulait un soupçon de panique qui n’échappa pas à Dolaine. Elle ne savait pas bien ce qu’il leur cachait, mais le bougre était loin d’avoir l’esprit tranquille.

    — Vous vous faites du souci pour rien… il doit tout simplement y avoir du monde au guichet.

    — Oui… sans doute…

    Mais elle voyait bien qu’il n’était qu’à moitié convaincu. D’ailleurs, elle-même ne l’était pas tout à fait. Elle commençait à connaître Romuald… en tout cas suffisamment pour savoir que sa naïveté et ses lacunes au niveau social avaient bien pu lui attirer des problèmes.

    Elle en était presque à convaincre que rien d’autre ne pouvait expliquer son retard, quand la porte de l’établissement s’ouvrit. Un petit sourire aux lèvres, elle tendit un doigt dans sa direction.

    — Tenez, le voilà justement !

    Mais l’expression de Teddy, plutôt que de témoigner du soulagement, se détériora. Oui, Romuald était revenu, mais il n’était pas seul…

    Erwin Doe ~2014

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