• Episode 4 - Partie 4

    Épisode 4 : Merveille

    Partie 4



    12

    — C’est donc là que vous vous cachiez ?

    Sans laisser le temps à quiconque de réagir, la Lapine fonça droit sur Teddy. Faussement enjoué, ce dernier leva une main pour la saluer, sans pour autant parvenir à dissimuler totalement sa nervosité.

    — Tiens, Lapin Bleu !

    La dénommée Lapin Bleu se courba en avant pour planter son visage pile en face du sien.

    — Alors vous, je vous retiens, s’emporta-t-elle. Par les Dieux, mais qu’avez-vous dans la tête ? Vouloir quitter Merveille ! A votre âge ! Avez-vous seulement pensé aux conséquences ? Avez-vous ne serait-ce qu’une seconde éprouvé la moindre compassion pour ce qu’il m’arriverait ?! Je vous savais égoïste, mais là… !

    Se sentant de trop, Dolaine adressa un regard en coin à Romuald qui, s’il s’était rapproché, conservait une distance de sécurité prudente. Dans un haussement d’épaules, il ouvrit les mains pour lui faire comprendre qu’il était tout aussi perdu qu’elle.

    La Lapine, qui continuait son chapelet de reproches en haussant toujours plus le ton, attirait l’attention sur eux. A toutes les tables, si on n’observait pas un silence stupéfait, on murmurait d’incompréhension. Les serveurs s’étaient approchés, mais eux aussi ne semblaient pas savoir comment se comporter.

    — Lapin Bleu… Lapin Bleu, fit Teddy en levant les mains. Je t’en prie, sois un peu plus discrète.

    Un doigt vengeur dressé, Lapin Bleu se tut. Les sourcils froncés, elle fit volte-face et jeta un regard menaçant autour d’elle.

    — Et alors quoi ? Qu’est-ce que vous regardez ?

    Un flottement se fit dans la salle puis, un à un, chacun jugea préférable de retourner à ses occupations et de faire comme si rien ne s’était passé. Après tout, on ne tenait pas à se mettre une Lapine à dos, encore moins une Lapine armée et portant l’insigne de la garde rapprochée des Ours. Quant à Lapin Bleu, elle revint si brusquement à l’Ourson que celui-ci eut un mouvement de recul.

    — Quand je vais raconter ça à votre père, soyez certain qu’il ne vous laissera pas vous en tirer cette fois ! Non mais regardez en quelle compagnie je vous retrouve ! (Elle avait recommencé à hausser le ton et, d’un doigt, désigna Dolaine.) Qu’est-ce que ces créatures font ici ? Sont-elles en règle, au moins ? Hein ? (Elle se tourna vers Romuald qui, face à son air menaçant, sursauta.) Hein ? Hein ? Eh bien ?

    — Bien sûr qu’ils sont en règle, grommela Teddy en se massant les tempes. Je leur ai moi-même remis une autorisation.

    L’expression qui s’imprima sur les traits de la Lapine était à la fois furieuse et horrifiée. Mais avant qu’elle ne puisse faire le moindre commentaire, il poursuivit à l’intention de Dolaine :

    — Et maintenant que j’y pense, je me dis que j’aurais sans doute dû attendre avant de vous la donner.

    — Et moi, lui répondit Dolaine, que j’aurais dû vous demander une avance non remboursable. Car je suppose que je peux m’asseoir sur mon argent ?

    — Vous supposez bien.

    Perdue, Lapin Bleu s’agaça :

    — Qu’est-ce que c’est encore que ces histoires ?

    En réponse, l’Ourson poussa un soupir.

    — Rien, Lapin Bleu, rien. Ce n’est rien du tout…

    Puis il se leva et, après avoir récupéré son sac et laissé sur la table ce qu’ils devaient pour leurs consommations, attrapa sa compagne par le poignet.

    — Allons, allons, maintenant que tu m’as retrouvé, inutile de nous attarder plus longtemps. (Puis, se tournant vers Dolaine, il s’inclina.) Je crois que je dois malgré tout vous remercier pour votre aide. (S’inclinant également devant Romuald, il ajouta :) Passez un bon séjour à Merveille.

    Là-dessus, ses deux mains plaquées contre le dos d’une Lapin Bleu quelque peu récalcitrante, il l’entraîna en direction de la sortie. Ils avaient à peine quitté l’établissement que Dolaine et Romuald s’adressèrent un regard perdu.

    À quoi venaient-ils, au juste, d’assister ?



    13



    Après avoir déambulés plusieurs heures à travers les rues d’Utopie, ils s’arrêtèrent finalement à la terrasse d’un café pour se reposer. Le temps était clément, les rues animées, sans que l’activité ne soit étouffante.

    C’était une cité où la pierre semblait être partout : les habitations, le sol, les escaliers, grise, noire, blanche, lisse, mal taillée, etc. Les Merveilleux en utilisaient de toutes sortes et la sculptaient avec soin, ornant les murs des rues et les édifices avec suffisamment de parcimonie pour ne jamais donner l’impression de surcharge ou de grossièreté. Les plantes étaient également nombreuses, les fleurs en particulier.

    Au tableau, il fallait ajouter des marches… beaucoup trop, même, au goût de Dolaine, qui était persuadée de n’en avoir jamais autant montées au cours de toute sa vie. À la capitale, en effet, on évoluait d’une rue à l’autre, d’un quartier à l’autre, d’un étage à l’autre, par une multitude d’escaliers… de fait que s’y déplacer avec un attelage se révélait impossible et ceux-ci, s’ils étaient utilisés, ne quittaient jamais leur quartier. Pour le reste, on devait se satisfaire de monte-charges destinés à transporter les lourds chargements, qu’il n’aurait pas été possible, ou trop long, de déplacer par la seule force des bras. Il existait également des téléphériques qui desservaient jusqu’aux quartiers Ours (Fermés toutefois au public, tout comme celui des Lapins et des Renards.), mais ceux-ci, à cause de leur prix, ne servaient qu’aux touristes et aux habitants les plus aisés.

    Dans le ciel, où stagnaient de gros nuages rondouillards, volaient ce qu’on appelait ici des ballons à air chaud : une invention récente qui faisait la fierté de Merveille, mais également la joie des visiteurs. Pourvus de nacelles en osier, il leur était possible de transporter des voyageurs pour une aventure verticale dont beaucoup revenaient avec les yeux brillants et les joues rosies par l’excitation.

    Autour d’eux, les tables étaient presque toutes occupées par des touristes. Des serveurs à oreilles de Chats, de Loups et même de Souris, allaient et venaient entre les allées.

    Au cours des dernières heures, l’autorisation de Teddy Ursa leur avait été d’une grande utilité. Plusieurs fois contrôlés, il était clair qu’un individu entré illégalement n’aurait pas fait long feu ici. Toutefois, et bien que Merveille n’ait jamais dissimulé son mépris pour les étrangers, il faisait bon y vivre… tout du moins pour un voyageur de passage.

    Ses pieds se balançant sous elle, Dolaine sirotait une grenadine en fixant un duo qui, de l’autre côté de la rue, se donnait en spectacle pour le plus grand plaisir de tous. L’un d’eux était un Merveilleux à oreilles de Souris. Encore jeune, il jouait de son violon en sautillant en rythme. Une Anima l’accompagnait ce qui, à ce qu’elle en savait, était une alliance inhabituelle. Les Animas, comme les chats de Merveille (dont faisait partie Mistigri) et d’autres minorités du royaume, étaient particulièrement mal vus par les Merveilleux, si bien que les différentes espèces se mélangeaient peu et préféraient éviter d’avoir affaire à l’autre.

    L’Anima avait l’apparence d’un animal vaguement humanoïde et évoluait sur deux jambes. Son allure était celle d’un rat, dont le museau pointu se retroussait sur un sourire. À ses chevilles et aux poignets, des grelots qui tintaient à chacun de ses mouvements. Sa robe volait autour d’elle, tandis qu’elle dansait.

    Dolaine reposa son verre sur la table, juste à côté de la lettre qu’elle écrivait. Son crayon entre les doigts, qu’elle faisait tourner, elle revint au récit de leurs aventures en Terres maudites.

    — Vous savez, dit-elle en entreprenant de raconter à son cousin, ainsi qu’à Mistigri, de quelle façon les zombis avaient pénétré l’église, je crois que j’aimerais assez monter dans ces choses.

    Elle parlait bien entendu des ballons, invention qu’il lui tardait d’essayer depuis qu’elle les avait aperçus.

    — Qu’en dites-vous ? Ça pourrait être une bonne expérience pour votre voyage, non ?

    Là-dessus, elle releva les yeux sur Romuald. Le vampire paraissait ailleurs. Son parapluie sur l’épaule, il fixait les badauds qui allaient et venaient dans la rue.

    — Romuald ? insista-t-elle, sans pour autant obtenir davantage de réaction.

    Elle fronça ses sourcils et reposa son crayon. Sans savoir pourquoi, elle se sentait soudain mal à l’aise en sa compagnie.

    — Romuald… hé, Romuald ?

    Toujours le même silence pesant, comme si la vie avait totalement désertée son compagnon. Sa gêne laissant place à l’agacement, elle lui envoya un coup de pied sous la table, au niveau du mollet. De surprise, mais aussi de douleur, Romuald poussa une petite plainte et manqua d’en lâcher son parapluie. Il la foudroya du regard et s’agaça :

    — Je peux savoir ce qu’il vous prend ?

    — Comment ce qu’il me prend ? Qu’est-ce qu’il vous prend à vous, plutôt ! Je vous parle, je vous parle, mais vous ne me répondez pas !

    Tout en se massant le mollet, Romuald eut une expression d’étonnement.

    — Vous… vous me parliez ?

    Dolaine eut un petit hochement de tête.

    — Oui et je vous ai même appelé à plusieurs reprises !

    Le trouble de Romuald s’accentua.

    — Oh… vraiment… ? bafouilla-t-il, avant de se ressaisir et de déclarer : Malgré tout, vous auriez pu éviter de me frapper.

    Pour toute réponse, Dolaine émit un petit reniflement. Elle avait à présent terminé sa lettre et, tout en la pliant soigneusement pour la mettre dans une enveloppe, reprit :

    — Je vous disais que nous devrions profiter de notre passage ici pour essayer l’un de ces ballons. (Elle leva un doigt en direction du ciel, qu’il suivit des yeux.) Qu’en dites-vous ?

    L’air assez peu enthousiaste, Romuald contempla les formes rondes qui, mollement, s’élevaient et redescendaient au milieu des nuages.

    — Eh bien, commença-t-il, pas certain d’en avoir très envie. Si vous y tenez vraiment…

    — J’y tiens et je crois que vous apprécierez l’expérience, répondit-elle en fermant son enveloppe. Mais avant toute chose, il me faudrait trouver où la poster !

    Elle brandit son enveloppe devant elle, avant de la reposer et de se saisir d’un timbre, acheté un peu plus tôt.

    — Je crois que Mistigri désirait que vous lui rapportiez des sucreries, lui rappela Romuald, au moment où elle le portait à sa langue. Nous pourrions les lui expédier avec votre lettre.

    À ce souvenir, Dolaine se fit soudain hostile. La mine sombre et le timbre toujours porté à hauteur de sa langue tirée, elle poussa un grognement, le lécha, avant de le fixer d’un coup de poing.

    — Oui, eh bien, qu’il s’estime déjà heureux que je me donne la peine de leur écrire !



    14



    — Je vais exploser !

    La nuit était à présent tombée et ils rentraient à leur hôtel après une journée bien chargée. Les mains portées à son ventre, Dolaine évoluait lourdement.

    Des soldats les dépassèrent mais, s’ils leur accordèrent un coup d’œil, aucun ne fit mine de venir les importuner. C’était au moins la troisième patrouille qui agissait ainsi, signe que l’on s’était passé le mot à leur sujet. Elle doit le reconnaître, c’était plutôt agréable.

    — Pas étonnant que ce peuple soit si fier de lui, dit-elle en levant un regard rêveur en direction des cieux étoilés. Quand on propose une cuisine de cette qualité, il est légitime de se prendre pour le nombril du monde.

    Puis elle soupira. Au-dessus de leurs têtes, quelques ballons continuaient leur ascension. Des feux, situés à l’avant de leur nacelle, formaient des traînées lumineuses dans les cieux. Le sourire satisfait de Dolaine prit une courbe déçue.

    Quand ils étaient allés se renseigner pour en faire un tour, ils avaient compris qu’il leur faudrait supporter plusieurs heures de queue. Frustrée, Dolaine avait déclaré que ça ne valait franchement pas la peine de perdre son après-midi pour quelques minutes de plaisir.

    Mais ce n’était que partie remise. Hors de question pour elle de quitter Merveille sans avoir eu droit à son tour de ballon ! Pour cela, elle était prête à se lever aux premières lueurs du jour le lendemain, et même avant si nécessaire.

    — La vue doit-être fabuleuse de là-haut… non ? Qu’en pensez-vous, Romuald ?

    Et comme le silence lui répondit, elle tourna les yeux vers son compagnon.

    — Romuald ?

    Pour la seconde fois de la journée, il paraissait déconnecté de la réalité. Il marchait, le regard dans le vide, sans rien voir de ce qui les entourait. Agacée, elle porta une main à son avant-bras et le secoua.

    — Hé !

    Romuald battit des paupières, avant de la fixer.

    — Je vous demande pardon ?

    Ils s’arrêtèrent et Dolaine le contempla sans savoir si elle devait être énervée, ou bien s’inquiéter de son comportement.

    — Dites… vous êtes sûr que vous allez bien ? Vous aviez encore l’air ailleurs.

    À nouveau, son compagnon battit des paupières, avant de balayer la rue du regard, aux nombreuses habitations derrière les fenêtres desquelles brillait de la lumière. Il porta une main à ses cheveux et les ébouriffa.

    — Oh… je… désolé… je crois que je suis un peu fatigué.

    Assez peu convaincue, Dolaine retroussa le nez et planta ses mains sur ses hanches.

    — Alors espérons que vous irez mieux après une bonne nuit de sommeil, dit-elle.

    Ils se remirent en route et ne tardèrent pas à regagner leur hôtel. Le hall, à leur arrivée, était encore éclairé. Une pièce blanche, aux loupiotes fixées aux murs. Au milieu, un large bureau d’accueil au bois verni, derrière lequel un Chat sommeillait, penché sur un registre. Ils le dépassèrent pour s’engager dans le couloir de droite, où ils empruntèrent un escalier.

    Arrivés à la porte de leurs chambres, ils allaient se souhaiter le bonsoir quand Dolaine se risqua à demander :

    — Heu… dites ! Est-ce que vous pourriez m’avancer un peu d’argent ?

    Romuald, qui avait déjà enfoncé sa clef dans la serrure, pencha la tête sur le côté, d’un air intrigué.

    — Vous avez besoin de quelque chose ?

    La Poupée se renfrogna. Évitant son regard, elle fronça les sourcils et grogna, tout en croisant les bras.

    — Non… enfin oui… je pensais acheter ses fichus bonbons à Mistigri.

    Réponse qui amena un sourire amusé sur les lèvres de son interlocuteur.

    — Oh !

    Elle le foudroya du regard et tendit un doigt menaçant dans sa direction.

    — Ah non ! Je vous défends de vous moquer de moi !

    — Mais je ne me moque pas de vous, répondit Romuald en revenant à sa serrure.

    — Ne mentez pas ! Je vois votre sourire, je sais parfaitement ce qu’il signifie ! (Elle trépignait presque, le visage en feu.) C’est juste que Mistigri ne me demande jamais rien… et puis, il est toujours là pour me donner un coup de patte quand j’en ai besoin, aussi…

    — Vous n’avez pas à vous justifier, vous savez ? lui répondit Romuald en ouvrant sa porte.

    Son sourire s’était encore élargi, dévoilant ses crocs.

    — Je vous ai dit de ne pas vous moquer de moi ! pesta-t-elle.

    Elle lui emboîtait le pas, quand elle butta contre son dos. La main toujours portée à la poignée, Romuald se tenait dans l’encadrement de la porte, comme pétrifié.

    — Qu’est-ce qu’il vous prend encore ?

    Elle se massait le nez et, tout en se tortillant, parvint à le repousser suffisamment sur le côté pour pénétrer dans sa chambre. À son tour, elle se figea et, les yeux écarquillés, poussa une petite exclamation de surprise. Car là, au milieu de la pièce, attablé devant les restes d’un repas, Teddy levait son verre à son attention.

    — Eh bien, fit-il. Vous en avez mis du temps !

    Erwin Doe ~ 2014

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