• Episode 4 - Partie 5

    Épisode 4 : Merveille

    Partie 5

     

    15

    — Que faites-vous ici ?

    Tout en se tamponnant la bouche à l’aide d’une serviette, l’Ourson répondit :

    — Moi ? Je me suis tout simplement échappé.

    Perdue, Dolaine s’approcha. Derrière elle, Romuald referma la porte.

    — Et vous êtes parvenu à nous retrouver ! s’étonna-t-elle.

    Ce qui amena un sourire sur les lèvres de son interlocuteur.

    — Vous semblez surprise ! Mais vous savez, il n’y a en vérité rien d’incroyable à cela : les Poupées et les vampires sont rares, très rares à Merveille… alors les deux ensemble, croyez-moi, ça se remarque !

    Ne trouvant rien à répondre, Dolaine se contenta de secouer la tête, comme si elle refusait d’y croire.

    — Donc… vous nous cherchiez ? questionna Romuald.

    — Exact !

    — Et l’on pourrait savoir pourquoi ? s’enquit Dolaine.

    Le sourire de Teddy se fit un peu trop sournois à son goût. Il inclina la tête sur le côté, en remuant un doigt devant lui. Il s’était débarrassé de sa cape, qui pendait sur le dossier de sa chaise, en compagnie de son sac. En dessous, il était habillé assez simplement, d’un pantalon en toile sombre, d’une chemise et d’un veston.

    — Vous ne le devinez pas ? Tout simplement parce que je vais encore avoir besoin de vos services.

    — Tiens donc !

    Ce qui, en réalité, ne la surprenait pas. Elle ne l’imaginait pas se donner la peine de les retrouver sans une bonne raison.

    — Mais tout d’abord, reprit-il en se tournant vers Romuald, sachez que je ne vous en veux pas. Ce qui est arrivé est entièrement de ma faute : j’aurais dû vous prévenir que l’on risquait de me faire rechercher. Bien entendu, ce petit incident ne change rien à mes projets.

    Les poings plantés sur les hanches, Dolaine le fixait avec un léger froncement de sourcils.

    — Vous désirez toujours vous procurer un billet de train ?

    — J’aurais apprécié, mais je crois qu’il me faut renoncer à ce moyen de transport… en tout cas tant que je n’aurai pas quitté Merveille. Comprenez qu’après mon échec, la gare doit être étroitement surveillée.

    — Oui, sans doute… (Et c’était même plus que probable.) Et donc…, ajouta-t-elle avec un petit sourire en coin, toujours avec récompense à la clef, j’imagine ?

    Écartant les mains, comme s’il cherchait à lui faire savoir par ce geste que ça allait de soi, il répondit :

    — Bien entendu ! Les cinq Soleils dont nous avions déjà parlés seront à vous une fois que j’aurai quitté Utopie.

    — Ah oui, mais non… ça, je ne crois pas.

    L’espace d’un instant, le sourire de Teddy se flétrit, avant de se faire plus large et mielleux que jamais.

    — Je vous demande pardon ?

    Sale petit manipulateur ! Dolaine n’avait aucun mal à voir clair dans son jeu, bien plus clair qu’il ne semblait le croire. C’était un bon comédien et il devait avoir l’habitude de tromper son monde, mais… l’idiot ! Il avait commis une erreur en pensant que son petit numéro pourrait fonctionner avec elle.

    Un air faussement décontracté sur les traits, elle se mit à fixer ses ongles.

    — C’est que… voyez-vous, je n’avais pas imaginé que vous puissiez être recherché. Ce qui est embêtant… très, très, très embêtant ! Cela rajoute du risque et je ne suis pas certaine d’avoir envie de me mettre en danger pour vous. (Puis, relevant les yeux sur lui :) Car comme vous l’avez si bien dit vous-même, un vampire et une Poupée, qui plus est ensemble, ça ne passe pas inaperçu dans le coin. Alors si en plus, ils sont accompagnés d’un Ours en fuite…

    Bien qu’un tic fit trembler ses lèvres, Teddy ne se laissa pas démonter pour autant.

    — Oh, n’ayez aucune inquiétude ! Personne ne viendra vous créer d’ennui à ce sujet.

    — Oui, enfin ça… c’est vous qui le dites !

    Romuald s’était approché. Les bras croisés, son regard allait de l’un à l’autre.

    Après un silence, toute sa bonhomie envolée, Teddy questionna :

    — D’accord, très bien ! Qu’est-ce que vous voulez ? Plus d’argent ?

    — En effet, mais pas seulement… (Elle adressa un regard à Romuald, qui le lui rendit en notant qu’elle semblait beaucoup s’amuser.) Vous comprenez, je ne suis pas prête à courir de risque inutile, même pour une grosse somme d’argent. Aussi, voilà ce que je vous propose : dix Soleils et la raison qui vous pousse à vouloir quitter Merveille comme si l’armée Ishvare était à vos trousses.

    Outré, l’Ourson se crispa.

    — Vous exagérez !

    — Vous pensez ?

    — Parfaitement ! Si je vous donne cet argent, que me restera-t-il une fois que j’aurai quitté mon royaume ? Il faut bien que je me loge et que je me nourrisse !

    Dolaine eut un petit bruit de gorge septique.

    — À d’autres, mon cher ! Je ne crois pas que vous m’ayez dit la vérité tout à l’heure. Non, je suis même certaine que vous possédez bien plus d’argent que ce que vous m’avez avoué… le double, peut-être, sinon le triple ? (Son sourire s’élargit et se fit aussi gourmand que prédateur.) Dix Soleils et pas un de moins !

    Les doigts de Teddy se crispèrent sur le rebord de la petite table où il avait pris son repas. La situation lui échappait totalement et il était clair qu’il détestait cela.

    — Dix Soleils, commença-t-il en ayant visiblement du mal à articuler, et j’ai votre parole que vous me viendrez en aide ?

    — Dix Soleils et la raison de votre fuite, lui rappela Dolaine.

    — Ah ça non, je ne peux pas !

    — Oh ? Dans ce cas, c’est bien dommage. (Puis, avec un geste de la main en direction de la porte.) Je vous raccompagne.

    L’Ourson la laissa tout d’abord faire sans broncher. Sans doute espérait-il qu’elle bluffait et que l’appât du gain serait, au final, le plus fort. Mais quand Dolaine fit tourner la poignée et commença à ouvrir la porte, un doute affreux s’empara de lui. Et si elle était sérieuse ?

    — Attendez ! dit-il en tendant une main devant lui. Attendez, c’est bon, je vais vous le dire ! Mais en échange, je tiens à ce que vous me donniez votre parole que vous ne me trahirez pas et que vous ferez tout ce que j’exigerai de vous.

    Dolaine lui adressa un regard, avant de se tourner vers Romuald. Et comme il semblait ne pas avoir d’objection, elle referma la porte en disant :

    — Dans la mesure où ça ne nous attirera pas d’ennuis, nous sommes disposés à faire ce que vous voudrez.

    Puis, comme elle revenait vers lui en croisant les bras d’un air impatient, Teddy Ursa poussa un soupir et se passa une main dans les cheveux.

    — En vérité, je peux bien vous le dire : ce qui m’amène chez vous n’a rien d’exceptionnel. Tout ce que je cherche, c’est à fuir un mariage arrangé.

    Certaine qu’il se payait sa tête, Dolaine le lorgna d’un air septique.

    — Vous n’êtes pas sérieux ?

    — Ai-je l’air de plaisanter ? s’agaça-t-il. Oh, je devine ce que vous pensez : vous croyez certainement qu’un mariage arrangé, après tout, ça n’a rien de bien dramatique. Ce type d’union, à ce qu’il me semble, fait partie de votre culture. Seulement… seulement je suis bien trop jeune pour m’encombrer d’une fiancée. Qui plus est si elle m’a été imposée. Ma famille contrôle déjà tous les aspects de mon existence, il n’est pas question que je les laisse également choisir la femme qui devra me donner une descendance !

    — Oui, enfin… si elle ne vous plaît pas, vous pourrez toujours vous séparer.

    Mais Teddy secoua la tête, d’un air tout à fait navré.

    — Je vois que vous connaissez bien mal nos lois. La chose est sans doute possible chez vous, mais pour nous, Merveilleux, ou plutôt Ours, ce n’est pas le cas : le divorce est tout à fait illégal. Et à moins de tuer ma promise, et de parvenir à faire passer cela pour un accident, aucune autre solution que la fuite ne se présente à moi si je veux que ma famille prenne en compte mon opinion.

    Dans un premier temps, Dolaine jugea préférable de conserver le silence. Elle trouvait cette histoire tout à fait à grotesque. Il était là, à en faire tout un plat, prêt à s’exiler, à courir le risque d’être déshérité, tout ça pour une bête histoire de fiançailles. Décidément, elle ne comprendrait jamais ces gosses de bonnes familles… ils ne savaient plus quoi inventer pour pimenter leur existence !

    — Si ce n’est que ça, soupira-t-elle, je ne vois personnellement pas d’objection à vous venir en aide, mais… (Avec un geste du doigt à l’intention de Romuald.) Romuald, vous voulez bien venir un peu par ici ?

    Elle l’attira en direction du fond de la pièce, dans le coin le plus proche du lit. L’attrapant par la manche, elle le força à se pencher à sa hauteur et chuchota :

    — Qu’en pensez-vous ? Tout ceci me paraît pour le moins honnête.

    Romuald tourna les yeux en direction de leur visiteur. Assis sur sa chaise, ce dernier leur présentait son profil et paraissait ne plus faire attention à eux. Mais aux brefs mouvements de ses oreilles d’ourson, il devinait qu’il ne perdrait pas une miette de leur conversation.

    Il revint à Dolaine.

    — Eh bien… je ne vois pas de raison de refuser.

    Satisfaite, sa compagne eut un hochement de tête.

    — Nous sommes bien d’accord. Toutefois, il y a quelque chose qui me chiffonne…

    — Quoi donc ?

    — Mhh… à propos de cette histoire de récompense… vous n’espérez pas que nous la partagions ?

    Il la fixa tout d’abord sans comprendre, avant de remarquer la lueur avide qui brillait au fond de ses yeux bleus. Il soupira.

    — Vous savez bien que je n’ai pas besoin de cet argent.

    Ce qui était tout à fait vrai, mais Dolaine tenait à s’assurer que la cupidité ne s’était pas éveillée en lui à force de la fréquenter.

    — Dans ce cas, dit-elle en lui tapotant le bras et en revenant à Teddy, mon cher, nous sommes à votre entière disposition !



    16



    Le mur d’enceinte de la capitale se dressait à une centaine de mètres. Sur une vaste place, quasiment déserte, où se découpait la silhouette de bâtiments silencieux, plongés dans les ténèbres. Un peu plus loin, les portes menant vers l’extérieur se dessinaient. Hautes et imposantes, le quartier n’était toutefois pas suffisamment prestigieux pour que l’on se soit fatigué à les décorer. Du bois brut, ancien, d’une simplicité qui tranchait avec tout ce qu’ils avaient pu voir d’Utopie jusqu’à présent. Au milieu de la place, des diligences patientaient, certaines déjà sur le départ.

    Côte à côte, Dolaine et Teddy se tenaient en retrait. Un peu plus loin, ils pouvaient voir Romuald qui, arrêté à un guichet, se chargeait de leur procurer des billets. La nuit était calme et, comme il se faisait tard, il n’y avait presque aucuns voyageurs. D’ailleurs, tous s’étaient regroupés près des véhicules, en une masse épuisée, aux conversations rares.

    Dans le ciel, la lune formait un croissant.

    Les bras croisés sur sa poitrine, Dolaine affichait un air franchement boudeur.

    — Vraiment, grommela-t-elle, ça ne vous aurait pas tué de me verser la moitié de mes honoraires !

    Près d’elle, Teddy avait dissimulé ses traits sous sa capuche.

    S’il les avait fait venir ici, c’était parce qu’il s’agissait du seul moyen sûr et rapide de quitter Utopie à présent que l’accès à la gare lui était interdite. Situé au tout dernier étage de la cité, en plein cœur des quartiers Animas, le lieu état avant tout fréquenter par cette couche de la population.

    Les navettes desservaient les villages alentours. Très peu habités par les Merveilleux, il ne rencontrerait que peu de difficultés pour quitter le royaume une fois qu’il les aurait atteints. Malgré tout, pour acheter un billet, le règlement n’y était pas plus souple qu’ailleurs.

    — Un peu de patience : je vous ai promis de vous payer et croyez bien que je ne reviens jamais sur ma parole.

    Dolaine se renfrogna.

    — Tout de même ! Nous obliger à vous accompagner !

    — Je suis navré, mais j’y tiens absolument. Déjà parce qu’il n’est pas question que vous receviez quoique ce soit tant que je ne serai pas certain que mon entreprise aura été un succès, mais également parce que, vous m’excuserez, mais je ne peux pas vous accorder toute ma confiance.

    — Pourquoi pas ? Vous croyez peut-être que nous irons moucharder au premier soldat venu que vous cherchez à mettre les voiles ?

    Avec un haussement d’épaules, il répondit :

    — Bien sûr, c’est sans doute paranoïaque de ma part, mais… vous comprenez, je tiens à me montrer prudent.

    — C’est ça ! Et vous ne vous êtes pas dit que nous avions sans doute mieux à faire de notre nuit ?

    — N’est-ce pas vous-même qui avez prétendu que vous étiez à mon entière disposition ? Et puis, vous vouliez visiter Merveille, n’est-ce pas ? Aussi de quoi vous plaignez-vous ? Je suis même assez généreux pour vous payer le voyage retour !

    Elle lui adressa un regard en coin et détesta son petit sourire suffisant. Agacée, elle eut un reniflement, avant de se détourner. Derrière eux, elle perçut le son de semelles claquant sur un sol en terre. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, mais ne distingua rien dans les ténèbres qui bordaient les habitations. Un vent frais s’était levé qui la fit frissonner et enrouler ses bras autour de son corps.

    — Bien, fit Teddy. Il semblerait que votre ami ait terminé…

    Et en effet, Romuald revenait vers eux. Impatientée, Dolaine s’avança pour le rejoindre. L’Ourson allait lui emboîter le pas quand trois ombres s’abattirent sur lui.

    — Qu’est-ce que… ?

    Il n’eut pas le temps d’appeler à l’aide qu’une main s’écrasait déjà contre sa bouche. Sans perdre une seconde, il fut soulevé et emporté par deux bras puissants.

    — Hé… hé ! fit Dolaine, qui s’était retournée.

    Elle voulut lui venir en aide et se jeta sur l’une des ombres, alors que celles-ci faisaient demi-tour pour prendre la fuite. Elle parvint à attraper sa cape et s’y cramponna en hurlant. Juste le temps de distinguer les traits de celui qui se dissimulait sous la capuche – un visage couvert de plumes, et un bec, rappelant un perroquet ; que l’autre se débarrassait d’elle d’un mouvement du bras. Le coup la faucha et elle lâcha prise, pour tomber sur les fesses.

    Les silhouettes disparurent dans la nuit. Un peu sonnée, Dolaine ne put qu’assister avec impuissance à leur départ. Témoin d’un enlèvement aussi brutal que choquant…

    Erwin Doe ~ 2014

    Revenir à la catégorie

    Aller à : Partie 4 / Partie 6


    Tags Tags : , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :