• Episode 4 - Partie 9

    Épisode 4 : Merveille

    Partie 9

     

    24

     

    — J’espère pour toi, rat, que tu n’es pas en train de te payer ma tête !

    Flee poussa un soupir et tourna le museau vers Lapin Bleu. Après l’affrontement contre les Animas, celle-ci n’avait eu d’autre choix que de les suivre. Déjà parce bien qu’ayant perdu le contrôle de la situation, elle ne pouvait pas les laisser filer aussi facilement. Mais surtout parce que comme Flee affirmait avoir retrouvé la piste de Teddy, il était en son devoir de s’assurer qu’il ne mentait pas.

    — Patience, Lapine : nous sommes presque arrivés.

    Découvrir où l’on retenait le prince héritier n’avait pas été l’énigme la plus compliquée à résoudre. Grâce à ses congénères, qui grouillaient absolument partout à travers le royaume (Ce sans que personne ne soit jamais parvenu à les en empêcher), on l’avait guidé vers un duo de rats chapardeurs qui, à son arrivé dans le tunnel leur servant de repère, empestaient l’alcool et ne tenaient plus qu’avec peine sur leurs pattes. Les rongeurs fêtaient comme il se devait la fin d’un contrat de longue haleine, pour lequel on les avait récompensés grassement. Ce qui, en vérité, se résumait à une Lune et trois Étoiles. Une somme qui pourrait paraître dérisoire pour beaucoup, mais une fortune pour des êtres dont les besoins étaient facilement comblés par les poubelles et autres détritus abandonnés aux quatre coins des rues.

    Quand il leur mit la patte dessus, plus de la moitié de leur récompense était déjà partie dans l’achat d’alcool de qualité – ce qui les changeait des mauvais tord-boyaux produits par leurs pairs, et les restes de bière éventée que l’on pouvait trouver au fond de verres abandonnés trop longtemps dans un évier laissé sans surveillance.

    Autant dire qu’ils n’étaient plus en état de se méfier et Flee n’avait donc eu aucun mal à obtenir d’eux des aveux complets : à savoir que, depuis plusieurs mois déjà, les deux travaillaient pour une bande d’Animas aux idées particulières. Lassés des injustices frappant leur peuple, ils projetaient d’enlever le prince héritier, ce dans l’espoir de faire pression sur son père. De le forcer à ouvrir les yeux sur leur condition et à écouter leurs revendications, en échange de la restitution de son fils. Un projet utopique, car Flee ne croyait pas que les types puissent obtenir grand-chose de la royauté, qui risquait plutôt d’envoyer l’armée sur les quartiers Animas et d’en malmener la population jusqu’à ce que Teddy leur soit rendu. Enfin… quand on est désespéré, sans doute se sent-on prêt à tous les risques pour obtenir ne serait-ce qu’un tant soit peu d’attention.

    Le duo s’était donc vu chargé de surveiller les allées et venues de Teddy. On espérait trouver un moyen sûr pour l’enlever, une occasion quelconque et elle s’était concrétisée de façon inespérée quand le prince avait décidé de jouer les filles de l’air.

    Les rongeurs l’avaient donc filé à travers les rues d’Utopie, jusqu’à sa rencontre avec Dolaine et Romuald, puis ses retrouvailles avec Lapin Bleu et sa nouvelle escapade, suite à un moment d’inattention de sa gardienne. Les Animas, informés qu’il se retranchait dans un hôtel, avaient cru qu’ils ne pourraient plus remettre la main sur lui. Ce jusqu’à ce que leurs espions, dissimulés entre le plafond de la chambre, et le plancher de l’étage suivant, n’apprennent que l’Ourson projetait de se rendre en quartier Animas, avec pour but de gagner l’extérieur.

    L’occasion était trop belle et les rongeurs avaient filé à toutes pattes prévenir leurs complices.

    Le plus compliqué pour Flee, arrivé à cette partie de l’histoire, avait été d’obtenir de ses congénères l’emplacement exact des quartiers de la bande. Non pas que les deux n’étaient pas disposés à le lui dire, mais ils étaient habités d’un tel désir de se vanter de leur rôle dans cette « grande aventure » – comme ils l’appelaient ; que Flee dut batailler pour les obliger à se fixer sur l’information qui l’intéressait.

    Bien sûr, le rongeur avait préféré taire cette rencontre auprès de Dolaine et des deux autres. Par mesure de sécurité, il parla d’heureux hasard quand on l’avait interrogé sur les moyens employés pour arriver à retrouver la trace du prince. Les Merveilleux se méfiaient déjà suffisamment des siens et il ne voulait pas rajouter de l’huile sur le feu avec cette Lapine un peu trop suspicieuse. D’ailleurs, il savait que celle-ci ne le croyait pas. Elle le soupçonnait de leur dissimuler quelque chose et ce n’est que parce libérer Teddy était sa priorité, qu’elle ne le questionna pas davantage sur ce mystère.

    — Tenez, c’est juste là ! annonça-t-il en tendant une petite patte rose, en direction d’une ruelle étroite et sombre.

    À cause de l’heure tardive, les masures alentours étaient plongées dans les ténèbres et le silence. Des fenêtres aux volets souvent inexistants, aux vitres aussi, parfois, et dont on avait comblé l’absence avec des planches ou des morceaux de carton. Une rue exiguë, à la terre humide. Des détritus devant les portes et au milieu du chemin, des lieux de vie si petits qu’il devait déjà être difficile d’y vivre seul. Ils s’entassaient les uns contre les autres, sans un espace au milieu duquel un rongeur pourrait se faufiler. Pas un chat de Merveille à l’horizon, pas âme qui vive, rien, si bien que l’allure misérable de l’ensemble donnait l’impression de se trouver dans un lieu abandonné.

    La ruelle qui les intéressait se révéla tout juste assez large pour permettre à Romuald d’y évoluer de front. Le sol était boueux et l’odeur d’humidité, à laquelle se mélangeait des relents d’urine, forte. Une haute barrière faite de planches en bois, couvertes de mousse, dissimulait la propriété des kidnappeurs. Un peu plus loin, le passage se terminait par un cul de sac.

    Sans les consulter, Flee disparut dans un trou formé au bas de la barrière. Les trois autres restèrent un moment sans savoir que faire et Lapin Bleu, la main portée à son épée, paraissait sur le point d’ameuter tout le quartier quand, de l’autre côté de l’obstacle, leur parvint une voix :

    — Tu peux aller te reposer.

    Un bruit de semelles dans l’herbe.

    — Comment ça se passe, à l’intérieur ?

    Un soupir.

    — Hum…

    — Quoi ? Il pose des problèmes ?

    — Huuum… on peut pas exactement dire ça, mais…

    Un autre soupir.

    — Je crois, en fait… qu’on a fait une connerie.

    S’ensuivit un silence, finalement brisé par le son d’un pas qui s’éloigne, puis celui d’une porte qui s’ouvre et se referme. Dolaine et Romuald se jetèrent un coup d’œil. Ils savaient à présent que l’extérieur était gardé par au moins un homme. Pas un obstacle insurmontable, mais qui pourrait leur poser problème s’il donnait l’alerte avant qu’ils ne parviennent à le neutraliser.

    — Vous pensez…, commença Dolaine, dans un murmure si bas que seul le vampire l’entendit.

    Elle ne termina pas sa phrase, car Lapin Bleu se campa soudain sur ses jambes et bondit en direction de la barrière, qui grinça et craqua violemment sous son poids. Elle parvint à s’accrocher au bord et, alors que Dolaine ouvrait la bouche, à la fois scandalisée et inquiète, la Lapine se hissa là-haut. Le son d’un pas qui se rapproche précipitamment et la voix de l’Anima laissé en faction se fit de nouveau entendre :

    — Qu’est-ce que… ?

    Sa voix s’étrangla, comme Lapin Bleu lui sautait dessus et l’emportait avec elle. Les deux roulèrent à terre et l’homme, un peu sonné, voulut crier et tirer son épée. La Lapine, néanmoins, lui avait déjà plaqué une main contre la bouche et le maintenait à terre du mieux qu’elle le pouvait. Romuald souleva Dolaine en direction de la barrière, où, des deux mains, elle se hissa tant bien que mal, faisant gémir un peu plus les planches vermoulues. Il la rejoignit au moment où Lapin Bleu, qui était sur le point de perdre le contrôle de la situation, expédia un coup de boule à son adversaire. Celle-ci, qui s’était en partie relevée, s’écroula en arrière dans un gargouillis. Quelques secondes s’écoulèrent, pendant lesquelles personne n’osa dire un mot, à peine respirer, puis la Lapine porta la main à son front douloureux.

    — Beau travail, murmura Dolaine.

    Elle se hissa un peu plus haut sur le mur, jusqu’à pouvoir s’y asseoir et, les deux pieds dans le vide, se laissa finalement tomber de l’autre côté. Ses jambes cédèrent sous elle, au moment où elle se réceptionnait et elle atterrit sur les fesses. L’instant d’après, Romuald l’avait rejointe et ils pouvaient apercevoir Flee qui, au milieu des hautes herbes du terrain, leur faisait un signe de la patte, avant de disparaître à l’angle de l’habitation.

    Dolaine baissa les yeux sur la victime de Lapin Bleu. Un individu un peu rondouillard, au faciès de bouledogue. Son museau, déjà écrasé, n’avait pas subit beaucoup de dommages suite au choc responsable de son évanouissement, mais il allait se payer un bel hématome et, sans aucun doute, une bosse grosse comme le poing. Sa respiration ronflait un peu et sa langue lui sortait de la bouche. L’habitation qu’il gardait était plongée dans le noir, à l’exception d’une fenêtre. Elle ne savait pas combien de temps il mettrait avant de revenir à lui, aussi mieux valait ne pas traîner.

    Courbée en deux, elle se rapprocha de la maison, imitée par Romuald. Puis, une fois sûrs de ne pas avoir été repérés, ils disparurent à l’angle, là où Flee les attendait. Ne restait plus que Lapin Bleu qui, le regard braqué en direction de ce lieu où des misérables osaient retenir son protégé, bouillait intérieurement. Elle rageait de ne pas être venue avec des renforts, afin d’être certaine qu’aucun des traîtres ne lui échappe. Mais trop tard pour aller retrouver ses hommes. Il lui faudrait se contenter de l’équipe que les Dieux lui imposaient, aussi révoltante qu’elle puisse être.

    Renfrognée, elle trouva Dolaine et Romuald accroupis près de la façade arrière. Le rat farfouillait dans les hautes herbes, qui le dissimulaient complètement. Il mit à jour une grille d’aération trouée, au bas du mur, donnant sur la cave.

    — Je vais entrer en premier, chuchota-t-il. Avant de vous ouvrir, je tiens à m’assurer que la voie est libre.

    Le rongeur tourna le museau en direction d’une porte, située sur leur droite. Puis il se détourna, afin de se glisser à l’intérieur de l’habitation, mais Lapin Bleu le rattrapa vivement par la peau du cou. Un petit couinement douloureux lui échappa et, portant ses deux pattes à sa bouche, il lui adressa un regard de reproche.

    — À quoi tu joues ?!

    — Et toi ? Tu crois peut-être que je ne te vois pas venir ? Maintenant que tu nous as guidés jusqu’ici, tu n’as plus aucune raison de rester avec nous, pas vrai ? Mais je ne te laisserai filer aussi facilement. Ça non, le rat, j’ai encore un tas de détails à tirer au clair avec toi !

    Et, en signe de menace, elle porta sa main libre à la garde de son épée. Effaré, Flee ouvrit la gueule sur une plainte muette, avant de supplier les deux autres du regard. La bouche tordue par une grimace, Dolaine s’envoya une claque contre le front.

    — Par les Dieux, Lapine, ça devient pathologique !

    — Surveille tes propos, s’agaça à mi-voix Lapin Bleu. Je ne tolérerai pas que tu me manques de respect !

    — Et sinon quoi ? répliqua Dolaine. Je vous rappelle que vous êtes seule, ici, seule avec nous ! Essayez un peu de porter la main sur moi, pour voir : Romuald vous aura brisé la nuque bien avant !

    — Je… pardon ?

    Sans se démonter, Lapin Bleu libéra le rongeur et raffermit sa prise sur la garde de son arme, prête à la tirer.

    — Je serais curieuse de voir ça.

    — Mais taisez-vous ! s’emporta Flee.

    Son ton était à peine plus élevé que celui de ses compagnons, mais il y perçait un tel agacement que tous baissèrent les yeux sur lui. Dolaine porta une main coupable à sa bouche.

    — Toi, siffla la Lapine à l’intention du rat, je te défends de me donner des ordres !

    En réponse, celui-ci leva les yeux au ciel, avant de se tourner vers la Poupée :

    — Comme je le disais : attendez-moi ici, je reviens tout de suite.

    Et sans attendre la réaction de Lapin Bleu, il disparut dans les entrailles de la maison. Toujours accroupis, Dolaine et Romuald s’approchèrent à petits pas de la porte arrière. Avant de les imiter, Lapin Bleu fixa le point de ténèbres où avait disparu Flee, l’expression plus sombre que jamais. Quand elle les rejoignit, c’était pour grogner entre ses dents serrées :

    — Sale vermine.

    Après ça, une minute s’écoula dans un silence quasi total, puis deux, puis cinq et, enfin, des grattements se firent entendre de l’autre côté de la porte. Dressant l’oreille, le trio fut aussitôt sur ses gardes et prêt à agir si, au lieu de Flee, un inconnu se présentait à eux. La poignée s’abaissa puis, lentement, le battant s’ouvrit sur un grincement tout juste audible.

    Au bout de la poignée, agrippé par ses pattes de devant, Flee pendouillait dans le vide.

    — Maintenant, plus un bruit, leur souffla-t-il, après s’être laissé tomber à terre.

    La pièce qui les accueillit était une cuisine pas assez large pour leur éviter de se marcher dessus. Des ustensiles, ayant servis à la conception d’un repas récent, s’entassaient dans l’évier. Sur la table, qui encombrait l’espace central, des miettes. Le lieu était sombre et, même avec la porte ouverte, la visibilité restait mauvaise. Dans l’air, une odeur de vieille cuisine, de boue, mais aussi de pourriture, de celles produites par des légumes en train de se décomposer. Il y faisait frisquet et, contre le mur du fond, plusieurs capes pendaient.

    Un nouveau grincement : Flee venait d’entrebâiller une seconde porte. Puis une patte à son museau, en signe de silence, il couina tout bas :

    — Le prince est au fond, avec plusieurs Animas : je crois qu’ils sont armés.

    En d’autres termes, s’ils voulaient éviter que les individus ne se servent de Teddy comme d’un bouclier, il allait leur falloir jouer la carte de la discrétion et les prendre par surprise.

    Le rongeur disparut dans les ténèbres du couloir et on lui emboîta le pas. Des ronflements étaient perceptibles, provenant d’une chambre sur leur droite. S’y mêlaient des murmures, qui s’échappaient d’une porte laissée entrebâillée juste devant eux. De la lumière y brillait, mais qui ne parvenait pas jusqu’à eux, les laissant – à l’exception de Romuald – presque aveugles.

    Dolaine en tête, ils n’avaient pas fait deux pas qu’un sanglot s’élevait. Flee, qui avait presque atteint la porte du fond, se figea et se retourna pour leur adresser un regard incertain, dont la Poupée ne put que percevoir l’éclat. Derrière elle, Lapin Bleu bondit en avant, oubliant déjà les recommandations du rongeur. Heureusement, avant qu’elle ne puisse alerter la maisonnée, Romuald la saisissait par le bras et la tirait en arrière. En réaction, la Lapine fit brusquement volte-face et voulut le frapper du poing. De sa main libre, le vampire bloqua l’attaque et, se courbant dans sa direction, il lui intima à voix basse, si basse que ses mots étaient en partie couverts par les bruits de conversation et les sanglots :

    — Maîtrisez-vous !

    Les ronflements ralentirent et, l’espace d’un instant, ils purent entendre un sommier grincer sous le poids d’un corps qui se retourne. Puis le dormeur reprit son vacarme, avec plus d’énergie encore. Lapin Bleu, quoique tremblante d’une rage mal contenue, se contentait de fixer Romuald qui, une fois certain qu’elle ne tenterait plus rien d’inconsidéré, la relâcha. Elle s’écarta vivement de lui, une grimace de dégoût lui déformant les traits.

    Pendant ce court laps de temps, Dolaine et Flee avaient gagné la porte du fond et collé un œil à l’entrebâillement. La Poupée y découvrit une pièce pauvrement meublée, aux murs tachés par l’humidité. Dans un coin, installé sur une chaise, Teddy lui présentait son profil. Assis face à lui, à même le sol, deux hommes. Deux Animas. Et si elle avait imaginé que les pleurs provenaient de l’Ourson, elle découvrait qu’ils étaient produits par un individu à tête de renard. Près de lui, un type à tête de perroquet avait croisé les bras, l’air grave.

    Dans son dos, elle sentit la présence de Romuald et, sur sa droite, une silhouette : celle de Lapin Bleu.

    Tout en reniflant bruyamment, l’homme renard s’essuya les yeux à l’aide de sa manche.

    — Nous avons fait erreur, disait-il, d’une voix enrouée. Jamais nous n’aurions dû nous en prendre à vous.

    Sur sa chaise, Teddy n’avait même pas les poignets ou les chevilles entravés. Parfaitement libre de ses mouvements, il se pencha en direction de l’éprouvé pour lui tapoter l’épaule.

    — Allons, allons, que dites-vous là ? Sans cet événement, je n’aurais sans doute jamais pris conscience de vos souffrances.

    — Vo… votre altesse !

    La voix du renard se mua en un gémissement et il recommença à pleurer, le visage en partie dissimulé derrière son avant-bras. Son compagnon lui frappa dans le dos, comme pour le rasséréner.

    — Il a raison, mon vieux ! À présent, nous savons que nous pouvons compter sur lui.

    L’autre eut un reniflement et opina du chef. Un sourire aux lèvres et sur le ton de la plaisanterie, Teddy ajouta :

    — Il ne nous reste donc plus qu’à nous débarrasser de mon père.

    Là-dessus, il partit dans un rire et les deux autres, après une hésitation, l’imitèrent. D’abord timidement, puis avec de plus en plus d’assurance.

    Non, mais je rêve ?! s’exclama intérieurement Dolaine.

    Même Lapin Bleu qui, encore quelques instants plus tôt, était prête à en découdre, ne bougeait plus, comme figée dans une sorte de stupeur.

    Dans la pièce, le trio riait de plus en plus fort et, alors que l’hilarité atteignait son pic, l’Ourson redevint brusquement sérieux et questionna, l’air intéressé :

    — Vous seriez prêts à m’y aider ?

    — Hein ?!

    — Prince !

    C’en était trop pour Lapin Bleu. Frémissante d’indignation, elle fit irruption dans la pièce avant que quiconque n’ait le réflexe de l’en empêcher.

    Dans une exclamation paniquée, les Animas se jetèrent sur leurs pieds. L’homme perroquet, qui était armé, porta la main à son épée, mais la Lapine l’avait pris de vitesse et pointait déjà la sienne dans sa direction.

    — Ah, Lapin Bleu ! la salua tranquillement Teddy.

    Sa protectrice ne lui accorda pas un regard. Toute son attention dirigée sur ses proies, elle fit un pas dans leur direction, plus menaçante que jamais.

    — Vous, sales traîtres ! siffla-t-elle, forçant les malheureux à reculer dans le fond de la pièce.

    — E… écoutez, commença le perroquet, une main toujours sur la garde de son arme, mais hésitant à la tirer.

    — Silence !

    Elle fit fondre sa lame dans leur direction, les obligeant à s’éloigner encore davantage de la porte.

    — A… arrêtez, bafouilla le renard d’une voix blanche. Nous… nous ne sommes pas…

    Mais avant qu’il ne puisse terminer, Lapin Bleu levait son arme, prête à frapper. Dans son regard, une détermination glaciale qui fit couiner les Animas. Dos au mur, ceux-ci n’avaient plus aucune moyen de lui échapper et l’homme perroquet tira enfin son épée, pour défendre sa vie, comme celle de son compagnon.

    — Ça suffit Lapin Bleu !

    La voix était empreinte d’une telle autorité que les adversaires suspendirent leur geste. La seconde d’après, Teddy venait se placer entre eux.

    — Ces gens que tu appelles des traîtres sont des sujets du royaume : de mon royaume ! Des êtres délaissés par le pouvoir actuel et qui en souffrent. C’est pourquoi, en tant que futur souverain de Merveille, je t’ordonne de les laisser en paix !

    Il affichait un tel sérieux que la Lapine abaissa son arme.

    — Prince, soupira-t-elle.

    Puis, sans plus se soucier de la hiérarchie, elle attrapa l’une de ses oreilles d’Ourson et la tira sans ménagement.

    — Avant de tenir de tels propos, commencez déjà par ne plus fuir vos responsabilités !

    — Je ne fuis pas mes responsabilités, s’insurgea-t-il en se dégageant. Je juge simplement ces mariages arrangés d’une autre époque et je…

    — Tiens donc ! Et depuis quand êtes-vous devenu si moderne ?

    Leur dispute menaçait de dégénérer en cris et reproches mesquines, quand Dolaine s’avança dans la pièce. Elle émit un raclement de gorge, qui attira leur attention sur elle.

    — Pardon de vous déranger, mais… et si nous parlions de ma récompense ?



    25



    — Tss ! Ces Merveilleux ne sont qu’une bande de radins !

    Renfrognée, Dolaine fixait les trois Soleils, quatre Lunes et huit Étoiles qu’elle tenait au creux de sa main. Pour ne rien arranger, elle boitait et son visage se crispait à chaque mouvement.

    — Vous trouvez ? s’étonna Romuald. Les recommandations de Teddy me semblent au contraire des plus généreuses.

    Il tenait la nouvelle autorisation de circulation signée et remise par l’Ourson avant qu’ils ne se séparent. Y était dit que Romuald, d’Éternel et Dolaine Follenfant, de Porcelaine, appartenaient à ses amis et que l’on se devait de les traiter avec le même respect que s’il s’agissait de lui. Elle avait eu un effet magique sur les gardes du poste de guet où ils étaient allés récupérer leurs affaires – la libération de leur souverain étant déjà remontée jusqu’à eux.

    Avec un reniflement de mépris, Dolaine referma son poing sur les pièces. À cette heure, Utopie dormait encore et la plupart des rues étaient désertes. Seuls des soldats en patrouilles, des travailleurs nocturnes, mais aussi quelques fêtards rentrant chez eux après une nuit un peu trop arrosée, avaient croisé leur route. Derrière les volets de certains commerces, on devinait également un début d’agitation. Dans le ciel, les étoiles disparaissaient les unes après les autres et la lune, doucement, perdait de son éclat.

    Si Teddy avait accepté de lui remettre un peu d’argent, c’était uniquement parce qu’il considérait normal de les dédommager pour les désagréments provoqués par son escapade. Et malheureusement pour elle, l’Ourson était dur en affaire quand il se savait en position de force.

    — Quand on est l’héritier d’un royaume comme celui-ci, croyez-moi, trois Soleils c’est du radinisme aggravé !

    Elle se débarrassa rageusement de l’argent dans son sac à main et conclut :

    — Je ne remettrai plus jamais les pieds à Merveille !

    Son ressentiment était d’autant plus grand qu’elle se sentait dans la peau de la grande perdante, dans toute cette histoire. Même Flee, à la réflexion, s’en sortait mieux qu’elle. Car si la promesse que lui avait faite Dolaine ennuya Teddy, celui-ci n’était pas un ingrat – ce bien que la Poupée soit prête à soutenir énergiquement le contraire – et lui avait proposé de l’accompagner au palais. Là-bas, lui assura-t-il, il trouverait bien une façon de le récompenser pour sa peine.

    — Eh bien moi, j’ai trouvé notre séjour plutôt amusant, avoua Romuald, tout en rangeant soigneusement l’autorisation dans le sac qu’il portait à l’épaule.

    Pour seule réponse, sa compagne le gratifia d’un regard en coin et d’un grognement.

    De retour à leur hôtel, ils durent réclamer leurs clefs auprès d’un concierge peu désireux de s’encombrer plus longtemps de clients qui lui avaient valu, un peu plus tôt dans la nuit, la visite de la garde. Comme au poste de guet, la lettre de Teddy suffit à faire fondre toute trace d’hostilité et ils purent regagner leur étage. Ce ne fut qu’une fois sa valise récupérée des mains de Romuald que Dolaine remarqua combien elle était épuisée. Après toutes ces émotions, ses yeux la tiraillaient et elle se sentait si faible qu’elle en chancelait presque. En guise de punition pour ses extravagances avec l’Anima en fuite, son corps n’était plus que souffrance. Ses côtes en particulier, l’élançaient. Elle bâilla et portait la main à la poignée de sa porte, quand Romuald dit :

    — Bon… eh bien, à tout à l’heure.

    — À ce soir, vous voulez dire. Je ne sais pas pour vous, mais moi je compte bien dormir une partie de la journée !

    Là-dessus elle disparut dans sa chambre et le vampire put l’entendre tourner le verrou derrière elle.

    Romuald l’imita, mais au lieu de gagner son lit, il resta un moment debout derrière sa porte, l’oreille tendue. Quand il fut certain que Dolaine ne viendrait plus le déranger, il se débarrassa de ses bagages, mais pas avant d’y avoir récupéré la lettre de Teddy. Puis, son parapluie au poignet, il se dirigea vers la fenêtre qu’il ouvrit.

    Les mains posées sur le rebord, il s’assura que personne n’arrivait dans la rue plus bas, avant de l’enjamber et de se laisser tomber dans le vide.

    Là, il déploya son parapluie et se mit en route…

    Erwin Doe ~ 2014

    Revenir à la catégorie

    Aller à : Partie 8


    Tags Tags : , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :