• Episode 4 - Un bal pour le pays de nulle part

    Le grand monsieur du bois d’à côté

     

    Épisode 4 : Un bal pour le pays de nulle part

     



     

    1

     

    Depuis quelques nuits, le pays de nulle part frissonne d’une activité fébrile. Sur toutes les lèvres, les mêmes conversations, dans tous les esprits, les mêmes pensées impatientes. Car bientôt, un bal sera célébré au village de nulle part.

     

    Un événement rare, que tous attendent avec l’excitation du jeune soupirant pour son premier rendez-vous galant. D’autant que l’occasion est tout à fait spéciale, car elle célébrera le retour au pays d’un de ses enfants.

     

    Rendez-vous compte ! Voilà plus d’un siècle que le drôle n’a pas daigné montrer le bout de sa langue dans le coin. Entre temps, il s’en est passé des choses. Des enfants sont nés, d’autres sont devenus des adultes, parfois même des vieillards. Certains ont été visités par la faucheuse et leurs spectres sont allés grossir les rangs des défunts. Sans oublier que monsieur le maire a été réélu pour la cinquième fois consécutive, un record dont l’individu n’est pas peu fier.

     

    Aux quatre coins des rues, on s’organise. En voilà par exemple qui mettent en place des cours de danse accélérés, au profit des plus rouillés ou inexpérimentés. Les vieux costumes sont sortis de leurs placards, dépoussiérés et parfois reprisés. On se donne même la peine de balayer devant chez soi et des volontaires se chargent de ramasser les ordures si souvent visibles au village.

     

    Il faut également préparer de quoi nourrir les participants. Et lorsque tout un pays est convié, aussi réduit soit-il, cela demande bien du travail. Les odeurs de cuisine, les effluves si particuliers qui vous agressent déjà en temps normal sont plus présents que jamais aux coins des rues. On alimente continuellement les feux et l’on surprend, ici et là, des ricanements, qu’accompagnent des flashs de mauvais augure.

     

    L’agitation a gagné les coins les plus reculés, jusqu’au bois d’à côté, où notre vampire a organisé un atelier de création de guirlandes avec les enfants. Celles-ci seront fixées autour de la place publique, mais aussi dans les rues. Dans d’épaisses feuilles de papier noires, rouges, blanches, ou encore oranges, on découpe des formes de chauves-souris, de diablotins, de citrouilles, ou de fantômes, que l’on enfile ensuite sur un gros fil.

     

    Le petit groupe s’active depuis les premières heures de la nuit, mais on remarque qu’il y manque un visage familier. Pour cause, voilà qu’Eliphas arrive dans la clairière et salue l’assistance d’un grognement.

     

    Alucard lève les yeux sur lui et fait remarquer :

     

    — Eh bien ! Nous ne t’attendions plus, mon garçon !

     

    Le diablotin émet un reniflement agacé et se laisse tomber au milieu de ses amis. Sur le visage, sa plus belle grimace des mauvaises nuits.

     

    — C’est pas ma faute, bougonne-t-il en croisant les bras. C’est celle de cette peste sans visage, Bibi. Elle n’arrête pas de me suivre partout et j’ai eu du mal à m’en débarrasser.

     

    Comme les autres enfants se mettent à rire, il leur adresse un regard hostile.

     

    — Arrêtez de vous moquer de moi !

     

    Propos qui ne font qu’accroître l’hilarité générale. Dans un grognement annonciateur de dispute, Eliphas serre les poings. Alucard, qui ne comprend pas leur réaction, questionne :

     

    — Je peux savoir ce qui vous amuse ?

     

    Le diablotin se renfrogne et baisse le nez en direction du sol.

     

    — J’vous l’ai dit, c’est à cause de Bibi. Des semaines et des semaines qu’elle refuse de me laisser en paix.

     

    — Tiens donc ! Et pour quelle raison ?

     

    Dans la voix du vampire, on peut discerner un brin de soupçon qui n’échappe à personne, et surtout pas au concerné. Redressant vivement la nuque, le diablotin s’insurge :

     

    — Hé ! Mais je lui ai rien fait, moi !

     

    Sa réponse surprend Alucard, qui cesse aussitôt de manipuler sa guirlande pour le fixer. Un silence se fait, pendant lequel on le sent incertain. Il sait le gamin bon comédien, mais il y a dans son attitude une sincérité indignée qui le trouble. Finalement, il questionne :

     

    — Tu es sûr ?

     

    S’il lui est si difficile de le croire sur parole, c’est parce qu’il connaît bien Eliphas et combien ce dernier aime embêter les petites filles, leur tirer les cheveux ou leur jouer de mauvais. Ses exploits ont déjà poussé plusieurs familles à se plaindre de lui auprès de monsieur le maire, qui ne sait plus quelle menace ou punition inventer pour le forcer à se tenir tranquille.

     

    Lou et Wendy sont des exceptions à cette règle, mais sans doute parce qu’elles font partie de ses relations proches. Il en va différemment de Bibi, qui ne vient que rarement se joindre à eux et n’est donc pas supposée bénéficier de la même indulgence. Alucard a d’ailleurs bien raison de se méfier, car la petite n’a pas échappé aux mauvaises manies du diablotin.

     

    Des rires s’élèvent à nouveau. Édouard en est presque à se tenir les côtes, tandis que Teddy envoie un coup de griffe amical, quoiqu’un peu taquin, à Eliphas. Mais ce dernier le remarque à peine, toute son attention dirigée vers Alucard. Sa bouche s’ouvre et se ferme sur des « Vous… vous… vous… ! », avant qu’il ne s’enfonce dans un silence hostile.

     

    De plus en plus perdu, le vampire interroge le reste de l’assistance du regard. Lou pouffe, avant de lui expliquer :

     

    — C’est parce que Bibi est amoureuse de lui.

     

    Un sursaut d’indignation s’empare du concerné. Les poings serrés, il se tourne vers la petite fille.

     

    — Mêle-toi de ce qui te regarde ! Et vous tous, fermez-la !

     

    D’un bond, le voilà debout. Il toise ses amis et semble sur le point d’en venir aux mains. Songeur, Alucard incline la tête sur le côté.

     

    Alors comme ça… la fille de sa vieille amie se serait entichée de ce mauvais diable ? La pauvre enfant… elle n’aurait pas pu choisir de garçon moins attentionné que celui-là.

     

    — Bibi aime Eliphas, Bibi aime Eliphas, entonnent les enfants, avec un entrain qui finit d’agacer leur victime.

     

    — Je vous aurai prévenu… !

     

    Dans un cri, il se jette sur Édouard, tandis qu’Edwidge et Lou reculent, mais sans mettre fin à leurs taquineries. Dans un rire, le faune n’a aucun mal à repousser le diablotin, qui bat en vain de ses petits poings l’air devant lui. Mais il a les bras trop courts pour atteindre son adversaire qui, du reste, est bien plus fort que lui.

     

    Au-dessus de leurs têtes, Wendy exécute des cercles qu’elle agrémente de pirouettes.

     

    Le spectacle fait monter un sourire aux lèvres d’Alucard, qu’il ne parvient à refouler qu’avec peine.

     

    — En ce qui me concerne, intervient-il, je pense que tu devrais lui laisser une chance, Eliphas.

     

    Le gamin, qui tentait de griffer son adversaire au visage, s’écarte vivement. Horrifié, il gémit :

     

    — Maiiiiis, je peux pas !

     

    — Et pourquoi pas ?

     

    — Mais… mais parce que j’ai une réputation à tenir !

     

    Dépité, le vampire lève les yeux au ciel.

     

    Ces enfants… !

     

    — Mon garçon, reprend-il, et sa voix se fait grave, écoute mon conseil : cesse de te comporter comme un petit voyou. Bibi a un cœur et il n’est pas question que tu le brises. (Et comme le diablotin se renfrogne, il ajoute :) Qu’est-ce qui est le plus important pour toi, exactement ? Ta réputation ? Ou échapper à la colère de Yaga ?

     

    Sur la défensive, Eliphas questionne :

     

    — Comment ça ?

     

    — Eh bien… je ne sais pas… comment penses-tu qu’elle réagirait, si tu faisais pleurer sa petite fille ?

     

    Eliphas va pour lui signifier qu’il se moque bien des états d’âmes de la sorcière. Toutefois, il est pris d’un doute et hésite. Une lueur inquiète illumine brièvement son regard jaune.

     

    — Vous pensez qu’elle serait vraiment fâchée ?

     

    — Parce que tu en doutes ?

     

    En réponse, le diablotin se mord la lèvre, puis secoue la tête. Oh non, il n’en doute pas. Tout le monde connaît l’amour que porte Yaga à sa fille adoptive. Certaines mauvaises langues vont même jusqu’à affirmer qu’elle lui passerait tous ses caprices et que l’enfant serait aussi bien traitée qu’une reine. Sans aucun doute des mensonges, mais qu’importe, car s’il y a bien une chose de certaine, c’est qu’il n’est jamais prudent de s’attirer les foudres d’une sorcière. Encore moins quand celle-ci passe pour l’une des plus compétentes de tout le pays.

     

    — Bon, consent le diablotin, je suppose que je peux lui proposer un petit rendez-vous.

     

    Puis il renifle et adresse un regard chargé de menace au reste des enfants, histoire de les mettre au défi de se moquer de lui. Ravi de son succès, le vampire dévoile ses crocs en un large sourire.

     

    — Magnifique ! Et je crois que ça ferait d’autant plus plaisir à Bibi si tu l’invitais au bal.

     

    Pour Eliphas, le choc est tel que sa peau semble perdre toute pigmentation. Scandalisé, il s’exclame :

     

    — Pour que tout le monde nous voit ensemble ? Non mais vous êtes pas bien ?!

     

    Le vampire comprend qu’il aura du mal à le convaincre. Il se contente donc de hausser les épaules et s’en retourne à sa guirlande, laissant les enfants se charger de ça pour lui. Comprenant le message, ceux-ci se mettent à fixer le diablotin, avec une telle intensité que le corps de ce dernier se crispe. Il tente de résister à la pression, mais son malaise s’accroît, tant et si bien qu’il finit par capituler :

     

    — Bon, ça va, ça va ! Je vais le faire, vous êtes contents ?!

     



     

    2

     

    Nous voici le lendemain soir, à quelques heures du début des festivités. Sur la place publique, ils sont nombreux à s’activer.

     

    Aussi, pendant que les commèrent aident à dresser le buffet, mademoiselle Rose suspend lampions et guirlandes avec l’aide de son grand-père.

     

    Ce dernier est un individu de petite taille, au nez trop long et aux sourcils si touffus qu’ils lui retombent sur les yeux. Ses cheveux blancs sont aussi longs que sa barbe, dans lesquels il lui arrive de se prendre les pieds. Ce qui ne manque jamais de déclencher chez lui force de grognements et de menaces à leur encontre, notamment celle de s’en débarrasser à bons coups de ciseaux s’ils s’entêtent à le trahir. Pour compléter ce tableau, ajoutez-y non pas deux bras, mais bien quatre, ainsi qu’une peau dont la couleur rappelle celle du vieux parchemin.

     

    À l’instant qui nous occupe, il est vêtu de son éternelle robe noire et a grimpé sur une échelle. De là-haut, il fixe les décorations aux plots destinés à délimiter la piste de danse.

     

    Aux quatre coins de la place, des enfants, armés de balais, s’assurent de faire disparaître les derniers bouts d’os qui auraient pu échapper à la vigilance des adultes. Comprenez qu’il serait tout à fait regrettable si quelqu’un venait à trébucher et à se faire mal !

     

    Un peu à l’écart, sur une petite estrade surélevée de quelques centimètres, les musiciens se chauffent la voix et vérifient leurs instruments.

     

    Quant aux autres, c’est-à-dire tous ceux que l’on n’a pas convié à ces ultimes préparatifs, ils se hâtent d’apporter les derniers éléments à leur tenue. On en voit frapper à la porte du voisin, afin de quémander un peu de maquillage, d’aide, ou quelques boutons pour remplacer ceux qui manquent.

     

    Au milieu de toutes ces activités, monsieur le maire ne sait plus bien où donner de la tête. Et parce que l’individu vaut le coup d’œil, permettez-moi de préciser qu’il s’agit ni plus ni moins d’un gros cafard en costume, debout sur deux jambes… ou plutôt, sur deux pattes ! Il est suivi de près par un fantôme en chapeau melon et nœud papillon, dont la langue immense, continuellement tirée, ondule de façon grotesque.

     

    Il s’agit du dénommé Archibald Von Bidule qui, non content d’être le cousin de Wendy, est également celui à qui l’on doit les festivités à venir.

     

    Sans doute seriez-vous amusé d’apprendre que l’ectoplasme a acquis une petite notoriété dans les pays voisins, en particulier ceux à population humaine. Il ne me semble pas que sa réputation soit parvenue jusqu’à nous, mais partout où il a eu le loisir de s’attarder, on loue ses compétences en tant que fantôme domestique. Nombreux sont ceux qui cherchent à entrer en contact avec lui, afin de lui demander de bien vouloir venir les hanter ne serait-ce qu’une petite semaine ou deux, sinon le temps d’un week-end, afin d’effrayer quelques convives de passage. Une célébrité qui est loin de lui être monté à la tête et sur laquelle il ne s’étend jamais, ce à moins que vous ne l’en priez.

     

    — Bili bilili, bili !

     

    Monsieur le maire a alpagué Jojo le squelette et s’entretient avec lui de la programmation musicale. Au même instant, Alucard fait son apparition.

     

    Les bras chargés de bouteilles de sang, il va les abandonner sur le buffet le plus proche, avant de repousser son haut-de-forme en arrière et de jeter un regard autour de lui. Il ne tarde pas à repérer Eliphas qui, en compagnie de Bibi, s’occupe de ramasser un tas de poussière. Le diablotin est armé du balai, tandis que la gamine est accroupie et lui tient la pelle.

     

    Il n’a pas besoin de s’approcher pour deviner qu’Eliphas fait encore sa mauvaise tête. Il a l’expression renfrognée et la lèvre boudeuse, pourtant, son attitude ne déstabilise la petite fille. Au contraire, elle semble sur un petit nuage et a les joues roses chaque fois que le garnement pose ses yeux sur elle.

     

    Ils forment un joli couple, en vérité. Et tandis qu’ils s’éloignent pour aller balayer plus loin, le vampire sent un sourire lui monter aux lèvres.

     

    Derrière-lui, une voix se fait entendre :

     

    — Oh, monsieur Alucard. Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?

     

    Surpris, il se retourne et tombe nez à nez avec mademoiselle Rose. Il va pour le saluer, mais la main qu’il levait en direction de son chapeau se fige, tandis qu’il prend conscience que la jeune femme est de fort méchante humeur. Les bras croisés sur sa poitrine, celle-ci fronce les sourcils.

     

    Derrière le buffet, les commères se mettent à caqueter comme une bande de poules hystériques. Les gloussements des premières attirent celles qui se tiennent à l’autre bout de la table, et les voilà qui se massent tout près du vampire, afin de se délecter du spectacle.

     

    — Je… je vous demande pardon ? bafouille ce dernier.

     

    Comme en réponse, la voix sèche d’une des sorcières s’élève :

     

    — Tss ! Je vous l’avais pas dit, qu’il n’y comprendrait rien ?

     

    Sa remarque lui vaut un regard incendiaire de la part de mademoiselle Rose, qui la tance :

     

    — Voulez-vous bien vous mêler de ce qui vous regarde !

     

    Un « Hooooo ! » indigné s’échappe du groupe de femmes. Mademoiselle Rose n’y accorde toutefois aucune attention est c’est un doigt accusateur qu’elle pointe vers son ami.

     

    — Quant à vous, sachez que vous avez eu tort !

     

    — Mais… mais, je ne comprends… !

     

    — Je vous parle de ma tarte : pourquoi ne pas m’avoir rappelée que vous ne pouviez pas en manger ? Si vous saviez comme je me sens coupable, depuis.

     

    Le vampire ouvre la bouche pour s’expliquer, mais n’en a pas le temps. Car à la même seconde, papy Nazar, qui ne les a pas lâchés de son regard inquisiteur, appelle :

     

    — Rose !

     

    Tout dans son attitude dénote de l’impatience, mais aussi de l’hostilité. Impatience de voir sa petite fille revenir à lui, mais hostilité à l’égard du cercle de sorcières, qui se renfrognent en l’apercevant. Rose lui adresse un signe de la main, pour lui signifier qu’elle arrive, avant de revenir au vampire :

     

    — Quoiqu’il en soit, je vous demanderai de ne plus jamais vous autoriser ce genre de cachotteries.

     

    Avant de se détourner, elle n’oublie pas de foudroyer du regard les commères. Leurs gloussements impitoyables encerclent Alucard, qui est trop abasourdie pour chercher à leur échapper…

     



     

    3

     

    Le bal est un succès. On a fait le déplacement des quatre coins du pays et même les plus solitaires, ceux que l’on ne voit en général qu’une fois l’an, pour les festivités du treizième mois, sont présents.

     

    La piste de danse est noire de monde et ne désemplit pas. Des rires fusent et si certains préfèrent rester à l’écart, pour siroter un verre et discuter avec quelques voisins ou amis, c’est la même euphorie qu’on lit sur les visages… ou presque.

     

    — Monsieur Alucard ! Monsieur Alucard !

     

    La petite fille sans visage adresse des signes de la main au vampire. Les joues rouges, elle danse en compagnie d’un Eliphas à l’air toujours aussi ronchon, mais qui semble malgré tout beaucoup s’amuser.

     

    Avec un pauvre sourire, Alucard lui rend son salut. Mais la lueur douloureuse qui habite son regard tranche avec la gaieté ambiante.

     

    Car notre ami se sent coupable d’avoir déçu mademoiselle Rose.

     

    Pourtant, vous savez comme moi que le pauvre homme n’avait pas de mauvaise intention. Soucieux de faire plaisir à la jeune femme, il avait jugé cette cachotterie sans importance. Alors oui, il savait que de longues heures de souffrances l’attendaient, pendant lesquelles son organisme s’acharnerait à combattre cette alimentation prohibée. C’était stupide de sa part, il ne pouvait le nier… mais jamais il n’aurait imaginé que mademoiselle Rose le prendrait ainsi.

     

    Et depuis, il n’a pas trouvé le courage d’aller aborder la jeune femme pour s’excuser.

     

    Livré à sa timidité, il se contente de la regarder de loin, mais sans jamais parvenir à faire un pas dans sa direction. Il lui semble presque que son amie l’évite, ce qui accroît son malheur.

     

    Son verre à la main, on le voit déambuler, solitaire, autour de la place. Le dos voûte, il attire quelques regards, mais qui se détournent bien vite, au moment où leurs propriétaires se rappellent qu’ils sont là pour s’amuser. Seul monsieur le maire est venue chalouper jusqu’à lui, mais leur échange tourna court, alors qu’éclatait une dispute entre les commères et la bande de zombis du cimetière voisin.

     

    Pour l’heure, mademoiselle Rose est en grande conversation avec Yaga la sorcière. Malgré sa mine grise et fatiguée, cette dernière a le regard qui pétille et le sourire aux lèvres. Elles rient et Rose porte une main devant sa bouche.

     

    Les doigts du vampire se crispent sur son verre. En cette nuit, la jeune femme lui semble plus belle que jamais. Elle porte une robe bleue à dentelles blanche, qui lui dégage les épaules. Ses cheveux blonds semblent chatoyer à la lueur des lampions et réverbères. Elle a les joues roses et exalte un charme qu’aucun au pays de nulle part ne peut se targuer d’égaler.

     

    A ses côtés se dresse la silhouette lugubre de son grand-père, dont les petits yeux noirs scrutent les noceurs. Il a croisé les bras, ses quatre bras, et fait penser à un dragon qui protégerait son trésor. Leurs regards se croisent et le vampire y lit une telle menace qu’il préfère détourner les yeux.

     

    La tristesse qui pèse sur ses épaules s’alourdit. Il se sent seul, même au milieu de cette foule. Les rires et les cris de joie ne font qu’ajouter à sa mise à l’écart, et la musique entraînante qui se joue n’est pas d’un grand effet sur son moral. A la manière d’une âme en peine, il erre sans but, habité par la crainte que mademoiselle Rose lui tienne longtemps rancœur de ce malentendu.

     

    Ses pas le mènent jusqu’à l’orchestres, dont je ne peux m’empêcher de vous décrire les membres.

     

    Pour commencer, imaginez deux poupées, aussi mignonnes que peuvent l’être les plus adorables petites filles. L’une est brune, l’autre blonde. La première se nomme Lala et la seconde Lili. L’une est une flûtiste hors pair, tandis que la seconde laisse entendre une voix sans doute trop aigu, mais tout à fait appréciée des habitants de ce pays.

     

    Les accompagnent le fameux Jojo le squelette, créateur du groupe et violoniste de son état. On le voit se déchaîner sur son instrument. Ses os se répandent en craquements et sa mâchoire claque en rythme avec son jeu.

     

    Derrière lui se dresse la silhouette haute et voûtée d’un ogre au regard exorbité. Deux défenses jaunes lui dépassent de la lèvre inférieure et lui remontent jusqu’au nez, bombé et sur lequel pousse un champignon. Ses gros doigts, sales et poilus, s’affairent sur un accordéon qui a vu des jours meilleurs. Des pixies et des lutins sont installés sur ses épaules et son chapeau melon. Certains claquent des doigts, d’autres dansent, tandis que d’autres encore se contentent d’onduler, les yeux clos, comme habités par la musique.

     

    D’un geste de son haut-de-forme, Alucard salue la troupe, avant de se tourner vers le dernier membre et son orgue de barbarie.

     

    Il s’agit d’un clown à trois visages, mais ne possédant qu’une tête, notez bien ! Ses six yeux son clos et, sur son crâne à cheveux roux, un melon de couleur verte. À son cou, une grosse fraise, qui précède une tenue à carreaux bariolés, de son veston, jusqu’à son pantalon, et en passant par ses chaussures.

     

    À ses pieds, une petite coupelle, dans laquelle brillent quelques pièces de monnaie. Le vampire en pioche une dans ses poches et la laisse tomber au milieu de ses congénères. Le tintement qu’elles produisent fait ouvrir les yeux au clown, ceux de son visage du milieu.

     

    — Je sais pourquoi tu es là, mon ami…

     

    Et s’il le sait, c’est parce que l’homme est capable de lire l’avenir. Un don qu’il doit à ses trois visages. La première fois que je me suis entretenu avec lui, il m’a aimablement expliqué que chacun d’entre eux voit dans une période de temps différente. Celui de gauche, par exemple, est figé dans le passé. Celui du milieu assiste à ce qui se joue dans le présent, tandis que celui de droite, bien sûr, découvre le futur. Il me faut toutefois préciser quelque chose : s’ils sont nombreux à venir le trouver pour son don de prescience, c’est seulement de son propre avenir qu’il peut parler. Mais en fonction de ses connaissances, il lui arrive de pouvoir fournir des réponses aux questionnements de ses clients.

     

    Il savait donc qu’Alucard viendrait le trouver cette nuit et c’est pourquoi il peut affirmer :

     

    — Tu souhaites savoir ce que te réserve l’avenir… ou plutôt, ce que vous réserve l’avenir, à tous deux. Tu souhaites savoir de quelle façon évoluera votre amitié et si, à tout jamais, elle te sera acquise… et peut-être davantage.

     

    Puis le Clown a un sourire et ferme les yeux de son visage du milieu, pour ouvrir ceux de son visage de droite. Celui-ci plisse les paupières.

     

    — C’est une question difficile… très difficile, mon ami. Plus les événements sont éloignés de notre présent, plus les possibilités sont nombreuses. Mais de tous les avenirs possibles auxquels j’ai déjà assisté, deux en particulier me semblent en compétition. Dans l’un, la douleur de la séparation te frappera. Dans l’autre, c’est le bonheur qui t’attend, mais peut-être pas celui auquel tu aspires. Seuls tes choix feront pencher la balance d’un côté ou de l’autre.

     

    Puis il ferme les yeux et rouvre ceux du milieu.

     

    — Du reste, ne perd jamais de vue que le destin est déjà en marche.

     

    La réponse est loin de satisfaire le vampire. Elle ajoute même à son angoisse et il est sur le point de l’interroger sur ce qu’il entend par « la douleur de la séparation », quand il remarque que le regard de l’homme n’est pas braqué sur lui, mais sur un point situé par-dessus son épaule. Curieux, il se retourne et tombe nez à nez avec mademoiselle Rose.

     

    Non sans un certain amusement, cette dernière questionne :

     

    — Notre ami vous a-t-il donné satisfaction ?

     

    Un peu plus loin, Alucard peut apercevoir Yaga, qui lui adresse un geste d’encouragement. Il comprend que son amie a œuvré pour que mademoiselle Rose vienne le trouver. Une douce chaleur, tant de reconnaissance que de joie, envahit son corps glaciale, sensation que parvient à peine à ébranler la silhouette lugubre de papy Nazar aux côtés de la sorcière.

     

    Vivement, il ôte son haut-de-forme et bafouille :

     

    — Je… je suis désolé… vraiment désolé. Je ne voulais pas vous faire de peine et… je… j’avais… j’espérais…

     

    Mais ses explications maladroites sont interrompues par le rire espiègle de la jeune femme.

     

    — Et vous pensiez peut-être vous en tirer aussi facilement ? Ce serait trop simple, mon cher. Oh non ! J’attends au moins que vous m’invitiez à danser !

     

    — Je… je vous demande pardon ?

     

    Il semble si perdu qu’elle en lève les yeux au ciel. Son sourire, toutefois, ne la quitte pas et elle l’attrape par le bras.

     

    — Oh, mais venez donc, espèce de grand nigaud !

     

    Le vampire lui emboîte maladroitement le pas jusqu’à la piste de danse. Mais quelle catastrophe ! Sa panique est telle qu’il en lâche presque son chapeau en voulant le remettre sur son crâne. Il ne semble plus savoir que faire de ce corps trop grand qui est le sien, ce qui lui vaut quelques remontrances faussement agacées de la part de son amie.

     

    Pensif, le clown à trois visages les observe. Les dernières notes du morceau joué s’éteignent et sa main quitte la manivelle de son instrument. Il soupire :

     

    — A-t-on déjà vu d’amoureux plus gauche que celui-là ?

     

    Jojo le squelette vient s’accouder à son épaule. D’un geste crâneur, il repousse son melon en arrière et fait claquer ses mâchoires.

     

    — Un vrai désastre ! La p’tite aura de la chance s’il lui écrase pas les pieds !

     

    Puis il laisse échapper un rire qui fait craquer ses os.

     

    — On va lui filer un petit coup de pouce, reprend-il en envoyant une tape dans le dos de son compagnon. Allez, mon gars, sors-nous donc « La valse du diable amoureux » !

     

    Comme il avait vu que Jojo lui ferait cette demande, le Clown termine justement d’installer sa partition.

     

    Il adresse un dernier regard au couple, avant de fermer les yeux et de porter sa main en direction de son instrument…

     

    Erwin Doe ~ 2010

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