• Episode 5 - Partie 1

    Épisode 5 : Porcelaine

     

    Partie 1



    1

    La cloche venait à peine de sonner que Dolaine quittait déjà sa classe. Ses livres sous le bras, elle salua la religieuse installée derrière son bureau, face à un tableau recouvert d’une écriture petite et nerveuse ; dépassa ses camarades qui, pour la plupart, se levaient tout juste de leur banc, et sortit dans le couloir.

    L’établissement scolaire était un bâtiment sans étage, aux larges couloirs en pierres froides, agrémentés de nombreuses fenêtres. Le complexe cloisonnait une cour intérieure, recouverte de neige.

    Sur sa droite, le mur prit fin pour laisser place à une ouverture béante. Le froid mordant qui régnait à l’extérieur la frappe et la fit frissonner.

    Dans les jardins, quelques Poupées, emmitouflées dans leurs manteaux. Le nez rouge, soufflant dans leurs mains, elles formaient des groupes épars et menaient des conversations dont seul un brouhaha indistinct lui parvenait.

    Tout en leur jetant un regard, Dolaine resserra l’écharpe enroulée autour de son cou et accéléra le pas. Derrière elle, un trottinement.

    — Dolaine ! Dolaine !

    Avant qu’elle n’ait eu le temps de se retourner, un bras s’imposait sous le sien et un visage familier apparaissait à hauteur de son épaule. Celui d’une jeune femme au bout du nez rouge et au carré de cheveux bruns.

    — Alors, il paraît que ta sœur va entrer sous les ordres de Nuitsombre ?

    Elle ouvrait la bouche pour répondre quand une seconde Poupée, qui les dépassait de quelques centimètres, se dessina sur sa droite. Un visage aux traits paisibles, dont les cheveux roux et épais ondulaient devant sa poitrine et dans son dos.

    — La puissante et estimée Nuitsombre, soupira cette dernière en portant une main à sa bouche. Il faut que ta sœur soit promise à un bel avenir pour avoir attiré son attention… vraiment, tes parents doivent être fiers !

    Dolaine les fixa tour à tour. Décidément, les bonnes nouvelles allaient vite… un peu trop vite, même.

    — Ma mère, oui, répondit-elle. Mon père… je ne sais pas. Vous savez comment il est : ce n’est jamais facile de savoir ce qu’il pense.

    Ses deux compagnes s’entre-regardèrent, avant d’approuver d’un signe de tête.

    — Oh oui, fit la brune. Mon père est un peu pareil. Tu devrais le voir quand ma mère commence à hausser le ton : tout ce dont il est capable, c’est de rentrer la tête dans les épaules et d’attendre que l’orage passe. C’est le problème avec les Pierrots : il n’y a rien à en tirer.

    Songeuse, la rousse conserva le silence, attirant sur elle l’attention de Dolaine. Elle savait que le père de son amie était un Clown… un homme qui ne lui avait laissé pour héritage aucun trait caractéristique de son espèce. À cause de ses cheveux roux, d’un roux flamboyant, on la croyait souvent fille de Pantin.

    Malheureusement pour elle, comme pour sa mère, les Clowns étaient bien différents des Pierrots. C’étaient des hommes de caractère. De trop de caractère, sans doute. Et quand son père en avait eu assez de vivre aux côtés d’une épouse qui refusait obstinément de lui laisser les pleins pouvoirs, il avait abandonné femme et enfant pour s’en retourner chez les siens. Une désertion qui affectait toujours son amie et qui, sans doute, aurait préféré que son père soit lui aussi un Pierrot docile.

    Surprenant son regard, la rousse lui adressa un sourire, avant de questionner :

    — Et toi, Dolaine ? Tu as finalement pris une décision en ce qui concerne ton choix de carrière ?

    Dolaine secoua la tête, tandis que la brune, toujours accrochée à son bras, se serrait un peu plus contre elle.

    — Je ne sais pas trop… je crois que ma mère pense à me marier avec un Pierrot : un Pierrot de l’est.

    — Une vie de travailleuse agricole, alors ? dit la brune en se rapprochant encore davantage, tant et si bien que leurs visages étaient presque collés. Et ça te convient ?

    S’écartant un peu, Dolaine eut un haussement d’épaules.

    — Ça ou autre chose, quelle importance ? Du moment que ça me permet d’échapper à ma mère…

    Une mère qui, de son avis, avait peu trop d’emprise sur eux. C’était une femme qui aimait tout contrôler, en particulier les membres de sa petite tribu. Dans ce but, elle les surveillait de près et n’hésitait jamais à s’immiscer dans les semblants de vie privée qu’ils essayaient de se construire. Une situation qui, avec l’âge, devenait de plus en plus étouffante.

    À l’extérieur, la rue était animée. Des calèches passaient, montures et chauffeurs chaudement couverts. La neige tombait toujours, mais la tempête qui avait soufflée au cours de la nuit appartenait au passé. Des flocons vinrent s’écraser sur leurs cheveux et leurs épaules, les recouvrant rapidement d’une fine pellicule blanchâtre. Les trois jeunes femmes s’arrêtèrent pour contempler cet horizon blanc qui n’avait plus aucun secret pour elles.

    La rousse poussa un soupir, qui se matérialisa en un nuage de fumée.

    — Et dire que dans deux semaines, nous honorerons la Dévoreuse.

    — C’est vrai, fit la brune en chassant de ses cheveux la neige qui s’y amassait. Pourtant, j’ai l’impression que c’est encore hier que j’entrais dans cet établissement.

    Silencieuse, Dolaine se contenta d’opiner du chef. Elle aussi avait cette impression, celle que le temps était passé trop vite. Pourtant, voilà déjà cinq années qu’elles suivaient leur scolarité ici : dans deux semaines, elles seraient toutes trois considérées comme des adultes et, à la fin du trimestre, leur vie étudiante laisserait place à la vie active. Au final, il lui semblait presque ne pas avoir suffisamment profité de cette période de semi-insouciance.

    Toujours accrochée à son bras, la brune dit :

    — Je me demande qui sera désignée pour le sacrifice… (Puis, avec un reniflement méprisant :) Je suis sûre que ce sera encore l’une de ces pimbêches de bonne famille. Chaque fois c’est la même, il n’y en a que pour elles !

    La rousse lui adressa un regard de reproche.

    — Tu blasphèmes ! Tu sais pourtant que le culte ne fait aucun favoritisme : c’est le sort qui se charge de désigner l’élue.

    En réponse, son amie eut un petit sourire en coin et s’écarta de Dolaine.

    — Je vois que tu commences déjà à prendre ton futur rôle de prêtresse au sérieux. (Puis, avec un ricanement, elle eut une courbette moqueuse.) Dans ce cas, votre vénérée grandeur, expliquez-moi pourquoi votre si vertueux hasard s’obstine à ne désigner que les grandes familles ?

    Les joues de son interlocutrice avaient rougies. Les sourcils froncés, elle répliqua sèchement :

    — Volonté de Moloch, rien de plus.

    — Ben tiens !

    Et alors qu’elles se mesuraient du regard, Dolaine les contempla tour à tour, sans parvenir à dissimuler son amusent. Et dire que c’était sans doute l’une des dernières disputes qu’elle surprendrait entre ses amies. Car si l’une était destinée à rejoindre le culte, l’autre irait travailler auprès de ses parents, dans leur boutique de chapellerie. Après des années de complicité, elles allaient finalement devoir se séparer.

    Alors oui, sans doute que, dans les premiers mois, elles continueraient à se voir, mais ces rencontres se feraient de plus en plus espacées à mesure que leurs vies changeraient. À la place, elles s’écriraient, mais là aussi leur correspondance finirait par se tarir. Elles se perdraient finalement de vue et leur amitié s’envolerait.

    Et ce, qu’elles le veuillent ou non…



    ¤O¤



    Dolaine ouvrit les yeux. Elle était installée près de la fenêtre de leur compartiment. Assise sur une chaise, son corps suivait mollement les secousses du train. En face d’elle, Romuald était étendu sur sa couchette. Les yeux clos, il dormait depuis le début de la matinée et ne s’éveillait que de temps à autre pour jeter d’étranges regards fiévreux autour de lui. Il avait les traits creusés et, même pour un vampire, on pouvait dire qu’il avait mauvaise mine.

    Voilà quatre jours qu’ils avaient quitté Merveille. Quatre jours au fil desquels elle avait vu le comportement de son compagnon se détériorer. Irascible, il passait le plus clair de son temps à somnoler et ne se levait que pour se nourrir.

    Depuis la veille, il refusait même de quitter leur compartiment.

    Au cours de la nuit, elle l’avait pourtant surpris à se lever plusieurs fois, pour se diriger vers la porte, hésiter, avant de revenir se coucher. Et puis, au matin, elle avait remarqué qu’il ne lui adressait même plus la parole, se contentant de grogner chaque fois qu’elle tentait d’engager la conversation.

    En plus la vexer, son comportement l’inquiétait. Elle ne comprenait décidément pas ce qu’il lui arrivait, d’autant moins qu’il l’avait, jusque-là, habituée à une compagnie tout à fait amicale. Pour qu’il en vienne à changer si vite, il fallait qu’il se soit passé quelque chose… mais quoi ?

    Détournant les yeux, elle écarta le rideau qui pendait devant la fenêtre. À l’extérieur, un ciel gris et couvert. Preuve qu’ils approchaient de Porcelaine, le climat de son royaume n’ayant jamais été des plus cléments.

    Une boule se forma au niveau de son estomac. Elle avait encore du mal à croire que, d’ici quelques heures, elle serait de retour chez les siens. Cela faisait des années, et même des décennies, qu’elle n’y avait pas remis les pieds. Et sans cette crainte de croiser d’anciennes connaissances, ce serait un sentiment d’impatience qui l’habiterait.

    Bien sûr, elle savait que ses craintes étaient grotesques. Tomber sur quelqu’un de son entourage, comme ça, après tout ce temps… surtout sur quelqu’un capable de la reconnaître, vraiment, ce ne serait pas de chance ! Malgré tout, elle ne pouvait s’en empêcher. D’autant moins que sa sœur, aujourd’hui, devait appartenir à l’armée du royaume. Une sœur qui la haïssait certainement encore à l’heure actuelle et qui, comme tout soldat, se retrouvait forcément de temps à autres assignée à la surveillance du marché perpétuel.

    Se frottant les yeux d’une main, elle appuya son front contre la vitre glacée.

    Sa sœur et elle ne s’étaient jamais vraiment entendues… pire, elles avaient toujours été de parfaites étrangères. Nées et élevées dans le même foyer, aucune des deux ne connaissait l’autre. À l’époque, on aurait pu comparer leur relation à celle de voisines de palier. Des voisines vivant dans le même immeuble, se disant bonjour quand elles se croisaient, mais qui ne cherchaient jamais à s’aventurer plus loin dans les familiarités.

    Pourtant, et malgré le mur que sa sœur s’était employé à dresser entre elles, Dolaine l’avait aimée… ou en tout cas, l’avait admirée, en secret, et sans jamais s’imposer à elle, de crainte de la gêner. Elle, la fille prodige, celle qui aurait dû apporter gloire et honneur sur leur famille.

    Cette inconnue qui, dans ses souvenirs, ne lui avait accordé son estime qu’en une seule et unique occasion…



    ¤O¤



    Installée à la table de leur cuisine, Dolaine faisait face à un petit déjeuner copieux. Une petite pièce aux dalles en deux teintes et, le long des murs, des armoires et plans de travail. Sa sœur était assise près d’elle et, derrière son bol de café, Dolaine l’observait timidement.

    Ses cheveux blonds, ternes et ondulés, sa sœur les tenait de leur mère. Le front dégagé, elle ramenait une mèche derrière son oreille quand elle remarqua que Dolaine la fixait. Elle tourna dans sa direction un regard sans émotion, qui ne parvint pas à rencontrer celui de sa cadette, celle-ci ayant vivement baissé le sien.

    À l’autre bout de la table, leur père, le visage fatigué et une joue flasque écrasée contre son poing. Ses cheveux bouclés commençaient à se clairsemer, tandis que des rides de plus en plus profondes apparaissaient au coin de ses yeux.

    Dans la pièce voisine, la voix de sa mère s’élevait, en grande discussion avec une représentante du culte. La femme était venue frapper à leur porte un peu plus tôt en exigeant de s’entretenir avec le chef de famille.

    Dolaine tendait une main en direction des tartines qui trônaient au milieu de la table, quand la porte d’entrée claqua. L’instant d’après, sa mère les rejoignait, un large sourire aux lèvres.

    — Vous ne me croirez jamais, fit-elle en frappant dans ses mains. Dolaine a été choisie pour exécuter le sacrifice !

    La surprise qui frappa l’intéressée fut si grande que son haussement de sourcils dut paraître comique, tant il était exagéré. Tout aussi étonné, son père répéta :

    — Dolaine ?

    — Oui, Dolaine, notre chère, notre très chère petite Dolaine, répondit son épouse en venant poser les mains sur les épaules de sa fille. Pour la première fois dans l’histoire de notre famille, la Dévoreuse a choisi l’une des nôtres pour l’honorer.

    La fierté vibrait dans sa voix. Les yeux brillants, ses doigts se crispèrent sur les épaules de sa fille, qui ne savait ni comment se comporter, ni ce qu’il était convenable de dire en de telles circonstances. Comme en plein rêve, elle vit sa sœur, pourtant généralement si distante avec elle, se tourner dans sa direction pour la féliciter :

    — Eh bien, bravo, ma sœur. Grâce à toi, notre famille pourra être fière de son nom.

    En réponse, Dolaine rougit jusqu’à la racine de ses cheveux. Elle se sentait bizarre, presque euphorique. Seul son père ne disait rien. La mine plus grise et plus défaite que jamais, une main portée à son front, il secouait doucement la tête…

    Erwin Doe ~ 2014

     

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