• Episode 5, partie 1 : Des fleurs pour mademoiselle Rose

    Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 5 : Mademoiselle Rose

    Partie 1

     

    1

    Quelque deux semaines après le bal, on peut voir Alucard quitter sa tanière pour rendre visite à mademoiselle Rose. Ceux qui l’aperçoivent, au sortir du bois d’à côté, notent combien l’expression de l’homme balance entre la culpabilité et la joie – culpabilité de ne pas avoir donné signe de vie à son amie depuis ; joie à l’idée de passer du temps avec elle cette nuit.

    Le ciel, quand il atteint le village de nulle part, est couvert, menaçant et le vent charrie une humidité de mauvais augure. Croisant le père de Lou – qui s’en retourne chez lui bien vite, les bras chargés de sacs graisseux remplis de victuailles – il le salue et se met à siffloter maladroitement. Un chat noir, posté sur un muret, le regarde passer en plissant ses yeux jaunes. Sa queue fend l’air et on le sent crispé par la promesse de l’averse à venir – dont la première goutte s’écrase justement sur son museau.

    D’autres ne tardent pas à suivre son exemple et les nuages grondent quand le vampire frappe à la porte de la jeune femme. Dans la rue, ceux qui ont pensé à s’équiper déploient leurs parapluies, tandis que leurs congénères s’empressent de gagner l’abri le plus proche.

    — Oh ! s’exclame mademoiselle Rose en le découvrant sur le pas de sa porte. Ça pour une surprise ! Et moi qui me demandais si je ne devrais pas vous rendre visite.

    Le vampire ôte son haut-de-forme et le place contre son torse.

    — J’espère que je ne vous dérange pas, dit-il, tandis que des gouttes glaciales s’écrasent contre son crâne.

    Son amie, qui s’efface sur le côté pour lui permettre d’entrer, répond :

    — Vous savez bien que vous ne me dérangez jamais !

    Son visiteur doit courber la nuque pour pénétrer chez elle. L’entrée donne directement sur le salon, dont le sol disparaît en grande partie sous des tapis.

    Un gros canapé usé, mais confortable, en occupe le centre. Un unique fauteuil rapiécé de toutes parts lui tient lieu de compagnie. Sur la table basse, un livre abandonné. Et en guise de marque-page, une plume de corbeau.

    — Installez-vous, je vous en prie, pépie mademoiselle Rose en refermant la porte. Puis-je vous offrir quelque chose ?

    Son chapeau toujours en main, le vampire s’est approché du fauteuil.

    — C’est que…, commence-t-il, l’air soudain gêné. Comme vous le savez, mon régime alimentaire est très strict et…

    — Et vous craignez que je cherche à vous empoisonner de nouveau ? Il faut croire que vous avez une bien piètre opinion de moi !

    — Mais non, je…

    Mais la jeune femme ne lui laisse pas le temps de se défendre. Elle pouffe et disparaît dans la cuisine, où on l’entend bientôt s’activer.

    Un peu perdu, Alucard jette un regard autour de lui et tripote nerveusement le bord de son chapeau.

    Vous le savez déjà, ce n’est pas la première fois qu’il s’invite ici. Mais malgré ses nombreuses visites, il n’est pas d’un caractère qui lui permet de s’y sentir à l’aise. Il craint toujours de commettre quelques maladresses et son grand corps lui apparaît comme un fardeau dont il ne sait jamais trop que faire.

    Finalement, il dépose son haut-de-forme sur le dossier du fauteuil et va pour s’y installer, quand son regard accroche un tableau qu’il lui semble voir pour la première fois. Fixé près de la porte, celui-ci l’intrigue suffisamment pour qu’il s’en approche. Songeur, il en caresse le cadre, d’un brun clair et terne.

    Le sujet immortalisé par le peintre ne lui est que vaguement familier, aussi serait-il bien en peine de mettre un nom dessus. Des plantes, dont les extrémités supérieures se terminent en de gros bourgeons rouges et épanouis. Plantés sur de longues tiges où l’on distingue quelques épines, ils sont disposés dans un vase, près du bord d’un meuble.

    Le vampire plisse les yeux et cherche à faire remonter le souvenir qui le titille. Ces choses, il est certain de les avoir croisées quelque part. Mais avant qu’il ne parvienne à mettre le doigt dessus, il entend mademoiselle Rose s’exclamer :

    — Ha ha ! Je vois que vous avez remarqué mon tableau !

    Sur le plateau qu’elle transporte, quelques biscuits – posés dans une coupelle --, mais aussi une tasse de thé, ainsi qu’un verre de sang.

    — Mon grand-père le possédait depuis des années, explique-t-elle. Et comme je l’aime beaucoup, il a finalement profité de mon anniversaire pour me l’offrir.

    Comme elle s’approche de la table basse pour déposer son chargement, elle ne remarque pas l’expression horrifiée de son visiteur.

    — Vo… votre… ? Bredouille-t-il, avant de porter une main coupable à ses lèvres.

    À l’aide de ses doigts, le voilà qui se met à calculer la date du jour et, si sa peau n’était pas déjà si blafarde, son trouble le ferait paraître au bord de l’évanouissement. Son index s’arrête bientôt sur son auriculaire et une goutte de sueur lui dégringole le long du visage. Par l’Enfer… quel imbécile !

    Les mains jointes derrière le dos, mademoiselle Rose s’approche. Et alors qu’elle porte son attention en direction du tableau, Alucard lui découvre une expression étrange. Comme une mélancolie qui aurait envahi jusqu’à son regard.

    — Vous savez, dans les autres nulles parts on appelle cela des fleurs, lui souffle-t-elle.

    Il amorce un claquement de doigts, qu’il ne termine pas. Mais bien sûr ! Des fleurs ! Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il en voit, car bien qu’on n’en trouve guère au pays de nulle part, il a déjà croisé des chardons près de la colline de Yaga, ainsi que de multiples imitations grossières dans le jardin des poupées Lili et Lala.

    Néanmoins, il est certain de n’avoir encore jamais vu le spécimen représenté ici.

    Timidement, il adresse un regard en coin à mademoiselle Rose. Quelle est cette lueur qu’il croit voir briller dans les yeux de son amie ? Est-ce de la douleur qu’il devine dans son sourire ? Et pourquoi ce malaise qui le gagne lui-même ? Il a presque le sentiment d’être déplacé, comme s’il ne devrait pas se trouver ici en cet instant.

    Il se racle la gorge et reporte son attention sur le tableau. Les secondes s’enfuient et, finalement, il se risque à questionner :

    — Alors… vous aimez les fleurs, mademoiselle Rose ?

    Sa curiosité a le mérite de faire rire la jeune femme.

    — Oh monsieur Alucard, vous vous moquez de moi ! Comment ne pourrais-je pas les aimer alors que mon prénom provient de ces fleurs ? Tenez, ce sont des roses !

    Non sans fierté, elle lui désigne la peinture de la main. La vampire ne trouve rien à répondre et, l’espace d’un instant, le silence s’invite à nouveau entre eux. Puis, une idée vient frapper à la porte de son esprit, un eurêka qui lui agrandit les yeux et donne la dernière impulsion à son claquement de doigts.

     

    2

    Alucard prolongea d’une heure sa visite chez mademoiselle Rose. Temps qui lui aurait paru bien court en d’autres circonstances, mais qui ce jour-là lui sembla s’étirer, encore et encore.

    Si la jeune femme parla beaucoup, il fut plutôt avare de paroles et même un peu distrait. Les sujets s’enchaînèrent, passèrent par les derniers ragots, s’arrêtèrent sur la décision de monsieur le maire d’obliger les gargouilles à venir l’informer de leurs changements de toit et à se soumettre à une pesée – cela afin de prévenir tout drame dû à la fragilité de certaines habitations – pour finalement s’attarder sur le quotidien de chacun, sans oublier d’égratigner au passage la dernière mode locale poussant certaines femmes à se noircir les dents par coquetterie.

    Et quand le vampire put finalement prendre congé de son amie, c’était pour se rendre à grands pas, hop, hop, hop, à la bibliothèque du village, où nous l’y retrouvons. Ses grilles rouillées, hérissées de pointes, se dressent, menaçantes, en direction du ciel. Un corbeau, perché là, croasse un salut, avant de s’envoler.

    La bibliothèque est un bâtiment ancien, tordu, grinçant et qui semble en permanence sur le point de s’écrouler. Attaché à sa niche par une chaîne, un rat de la taille d’un gros chat en monte la garde.

    Comme le vampire pénètre sur son territoire, il se dresse sur ses pattes arrière pour le suivre de ses petits yeux sombres et mauvais. Il grince des dents et, de crainte qu’il ne le morde, Alucard le contourne avec précaution, avant de monter les quelques marches qui le séparent du perron.

    Là, il laisse tomber plusieurs fois le heurtoir en forme de tête de mort et tourne la poignée.

    Le hall d’entrée est proprement étouffant. À droite comme à gauche, d’épaisses étagères pleines à craquer de livres réduisent sa taille en un mince espace qui empeste la poussière et le renfermé. L’endroit est sombre, seulement éclairé par quelques feux follets vivant en liberté, tandis que les craquements inquiétants qui s’élèvent font instinctivement lever les yeux en direction du plafond.

    — Monsieur Nazar ?

    Sa voix se propage en échos qui s’aventurent le long du couloir, se multiplient, pour visiter les pièces alentours, mais sans obtenir la moindre réponse. Partout, il y a des livres, des livres et encore des livres, auxquels se mêlent de nombreux parchemins. On en voit à tous les coins, où que l’on puisse poser le regard. Pas seulement rangés dans les bibliothèques, mais également en piles instables, abandonnées à même le sol. Certaines sont si hautes qu’elles en touchent presque le plafond.

    — Monsieur Nazar ?

    Il s’arrête au seuil d’un escalier en bois, recouvert d’un tapis mité. Là, il tend l’oreille, mais ne perçoit que davantage de craquements. Alors, il pose un pied sur la première marche, la main portée à la rambarde, et gagne l’étage.

    Ici aussi, la bibliothèque se poursuit, mais elle partage son espace avec quelques pièces habitables : deux chambres, un salon et même une cuisine. À hauteur de son chapeau, les feux follets lui tournent autour, comme s’ils lui souhaitent la bienvenue.

    — Êtes-vous là, monsieur Nazar ?

    À nouveau, il tend l’oreille et, cette fois, au milieu des gémissements de la bâtisse, il perçoit des grognements. Leur piste le mène jusqu’à l’homme qu’il cherche.

    Debout sur un escabeau, deux de ses bras sont encombrés de livres, tandis que les deux autres s’activent à leur trouver une place dans le meuble qui lui fait face. Comme il lui tourne le dos, le vampire se racle doucement la gorge pour attirer son attention.

    — Excusez-moi…

    Le vieil homme jette un regard par-dessus son épaule, fronce ses sourcils broussailleux jusqu’à les rejoindre. Un reniflement peu aimable se fait entendre.

    — Tiens ! Un revenant ! C’est rare de te voir ici, dis-moi.

    Dans son ton, on perçoit un soupçon de reproche. Le vampire, bien trop habitué à son mauvais caractère pour s’en formaliser, retire son haut-de-forme et dit :

    — Je cherche à me renseigner sur un certain type de plantes… sur les fleurs, pour être plus précis. Possédez-vous des livres sur le sujet ?

    Sous le coup de la surprise, les sourcils de son interlocuteur se haussent et il porte une main à son front, qu’il a haut et dégarni.

    — Les fleurs ? répète-t-il, comme s’il pense avoir mal entendu. Alors ça, c’est pas commun ! Et en quoi est-ce que le sujet t’intéresse ?

    Voilà bien une question à laquelle son visiteur espérait échapper. Il connaît l’affection possessive que porte papy Nazar à sa petite fille et n’ignore pas qu’il apprécie peu qu’on lui rende visite. Encore moins quand il s’agit d’hommes. Nerveusement, il tripote son haut-de-forme et détourne les yeux.

    — Eh bien… je reviens de chez mademoiselle Rose. Nous avons eu une conversation à ce sujet et… enfin… comme elle semble beaucoup les apprécier… vous comprenez… j’aimerais m’instruire un peu.

    Il n’en faut pas davantage pour que l’agacement vienne colorer les joues du vieil homme. Le noir de ses yeux prend une teinte abyssale.

    Dans un grognement agressif, il tend un doigt devant lui.

    — Rez-de-chaussée, troisième salle, rangée douze !

    Puis il se détourne et reprend son rangement, ce avec une brutalité terrible à l’égard des livres.

    Dans un signe de tête qu’il ne peut voir, le vampire le remercie et s’empresse de regagner le rez-de-chaussée. Là, il n’a pas besoin de chercher longtemps avant de tomber sur ce qui l’intéresse. Son doigt glisse le long des tranches d’une dizaine de livres, laisse un sillon dans la poussière les recouvrant.

    Quand papy Nazar se décide à le rejoindre, c’est dans la lecture compliquée d’un ouvrage de botanique qu’il le trouve.

    Ses quatre mains croisées derrière le dos, le vieillard s’enquiert :

    — Dis-moi… puisque tu étais chez ma petite Rose…

    Dans sa voix, un tremblement de mauvais augure, un reste de colère qu’il s’efforce de refouler.

    — Aurais-tu noté quelque chose d’inhabituel dans son comportement ?

    Le vampire lève les yeux de sa lecture, troublé par la question.

    — Vous pensez à quelque chose en particulier ?

    Et comme le vieillard hausse les épaules, il ajoute :

    — Je ne sais pas trop quel mot mettre dessus, mais… à un moment de notre conversation, elle m’a semblé… déprimée, je crois. Sombre, en tout cas. Mais ça n’a pas duré longtemps… juste un sentiment passager.

    D’un coup, les sourcils de son interlocuteur se rejoignent de façon menaçante. Son visage prend une teinte rouge vif, lui donnant l’air d’une grosse tomate trop mûre sur le point d’exploser. Comme la violence de son émotion le fait trembler, Alucard recule de quelques pas, le livre serré contre lui.

    Mais à la grande surprise de notre ami, le vieillard parvient à se contrôler. Il prend une, puis deux longues inspirations et le rouge de ses joues s’atténue. Quand il retrouve la parole, l’irritation perce toujours dans sa voix, mais on sent que le pire est passé :

    — Tout ça, c’est de la faute de cet ectoplasme de malheur ! J’avais pourtant ordonné à Rose de ne pas lui adresser la parole !

    Propos qui ne manquent d’intriguer son visiteur.

    — Vous voulez parler de… ?

    — Archibald Von Bidule, oui ! Cet imbécile a beaucoup discuté avec Rose au cours de ce bal grotesque. Beaucoup trop ! J’ai bien essayé de m’interposer, mais… voilà ! Il faut toujours qu’elle n’en fasse qu’à sa tête.

    Là-dessus, papy Nazar se détourne. Son dos se voûte et si l’on sent de l’abattement chez lui, on devine également, à la crispation de ses épaules, que la colère l’habite toujours. S’ensuit un silence éprouvant, qui laisse le vampire dans l’incertitude et la crainte. Il jette un regard autour de lui, se demande que faire ou que dire et, ne trouvant pas de réponse, va pour s’en retourner à sa lecture, quand le vieillard reprend :

    — Je déteste la voir souffrir… Je le déteste d’autant plus que j’y suis impuissant.

    Le chagrin qui colore sa voix est sincère et Alucard n’en est que davantage troublé : car papy Nazar n’a pas pour habitude de se laisser aller de la sorte.

    — Mais… de quoi souffre-t-elle, exactement ?

    — De quoi ? répète le vieillard en se tournant vers lui. Mais de ne pas se sentir à sa place. Ma petite Rose, vois-tu, a parfois l’impression de ne pas être tout à fait chez elle, ici. Elle appelle ça un vide… un vide qui revient la torturer de temps à autre. (Ronchon, il secoue la tête, faisant onduler sa barbe et ses cheveux longs.) Je savais que ce bal était une mauvaise idée. Quand elle a entendu parler d’Archibald, j’ai bien vu qu’elle espérait obtenir des informations sur son nulle part… ou au moins ceux qui nous entourent… ceux à population humaine… le genre qu’elle n’est pas parvenue à obtenir auprès de moi ou dans les livres.

    « Je l’ai pourtant mise en garde. Je lui ai dit, qu’elle en souffrirait. Mais ça ! Ça lui est rentré par une oreille, avant de ressortir par l’autre ! Et maintenant quoi ? Maintenant, regarde-la ! Elle se sent malheureuse et tout ça parce que cet imbécile n’a pas su tenir sa langue. (Puis, plus bas, presque pour lui-même, il gronde :) Maudit sois-tu, Archibald Von Bidule !

    Le silence retombe, plus terrible que jamais. Les dernières paroles de papy Nazar vibrent un moment dans la pièce, malédiction qui semble prendre corps et ricaner aux oreilles d’Alucard, à la recherche de leur proie. Il tremble presque quand il questionne :

    — Vous… vous croyez qu’elle pense à nous quitter ?

    L’idée le terrifie d’autant plus qu’il n’a pas oublié les paroles du clown à trois visages, lorsqu’il est venu le trouver à l’occasion du bal. Il a gardé en mémoire, tout ce temps, que l’un des avenirs vus par ce dernier lui promettait la douleur d’une séparation.

    Est-il possible que ce soit là ce qu’il entendait ? Est-il possible qu’il ait vu le départ de mademoiselle Rose pour un autre nulle part ? À cette vision, il se met à trembler tout à fait.

    C’est d’un regard noir que papy Nazar accueille sa question. Le plus terrible qu’il ne lui ait jamais été donné de voir.

    — Rose, nous quitter ? Ne raconte pas n’importe quoi ! Tout ceci est passager, tu m’entends ? Passager !

    Y croit-il vraiment ? Rien n’est moins sûr et, en cet instant, Alucard est certain que le vieil homme partage ses craintes…

     

    3

    Alucard est étendu dans son cercueil. Une bougie brille près de sa tête, dont la lueur ne parvient qu’avec difficulté à faire reculer les ténèbres qui résident au sein de son arbre creux. Entre ses mains, un livre qu’il feuillette. Et à son chevet, une pile, constituée de tous ceux qu’il a consultés au cours des deux dernières nuits.

    Les découvertes qu’il y a faites n’ont pas manqué de le surprendre, de le troubler et, même, de l’amuser. Par exemple, l’idée que ces plantes puissent être un présent si apprécié de nos dames continue de le laisser pantois. Il se demande quel intérêt nous pouvons bien leur trouver, quelle utilité, surtout, alors que les malheureuses ne survivront pas plus de quelques jours dans ce vase où nous auront plongé leurs gorges fraîchement tranchées.

    Car s’il saisit que nous puissions apprécier leur genre de beauté, il ne comprend pas que l’on puisse les décapiter de la sorte. Il lui semble qu’il serait bien plus juste de nous satisfaire de leur vue au sein de leur milieu naturel. Même, plus censé de les offrir entières, avec terre et racines, car alors il nous serait possible de les replanter et de les admirer aussi longtemps que nos soins et les intempéries nous le permettront.

    Tout en réfléchissant au sujet, il croise les mains derrière sa nuque et fixe les ténèbres qui s’amassent au-dessus de lui. Le livre qu’il lisait repose, ouvert, sur son torse. Il incline la tête et se demande : quid de mademoiselle Rose ?

    Pour la première fois, il prend conscience combien certains aspects de l’existence de son amie sont proches des nôtres. Elle n’en est pas à vivre de jour, mais il lui arrive de rester éveillée jusqu’au petit matin, et parfois plus tard encore. Dans ces moments, elle se plaît à déambuler à travers les rues du village de nulle part, seule, profitant du soleil, ou simplement du jour, car peu lui importe le temps en vérité.

    Et puis elle aime les choses sucrées et les couleurs vives. Sa cuisine, dit-on, est si singulière que beaucoup cherchent à s’inviter chez elle pour y goûter. Elle collectionne les livres de conte de fée et… sans doute n’est-ce là qu’un maigre aperçu de ses particularités.

    Tout ceci, toutes ces petites manies, ne seraient-elles pas au final autant de preuves que la jeune femme se languit de son nulle part d’origine ? Il n’a jamais pensé à l’interroger sur la question et, d’un coup, se sent dans la peau d’un mauvais ami. D’autant plus qu’il a oublié son anniversaire.

    Car si l’événement ne signifie plus rien pour une créature de son âge, mademoiselle Rose est encore jeune, suffisamment pour que cela ait encore une quelconque importance à ses yeux.

    Les secondes, les minutes s’enfuient, et il reste là, sans un mouvement, à peine s’il bat des paupières. Une idée, doucement, commence à faire son nid en lui, à le titiller, à lui souffler qu’elle ne manquera pas de ravir mademoiselle Rose… en tout cas, celle qu’il découvre tout juste. Et il se dit : n’apprécierait-elle pas, elle aussi, de recevoir des fleurs ? Non pas une peinture, ou des reproductions grossières, mais de vraies fleurs ?

    Sans doute, oui…

    Mais pour cela, il lui faudrait se rendre aux nulles parts voisins. Et c’est là où réside toute la difficulté de son entreprise.

    Car vous le savez comme moi, la forêt de nulle part regorge de dangers. Non contente d’abriter de terribles créatures – dont la silhouette hante nos légendes – il s’agit également d’un véritable labyrinthe où l’on a tôt fait de s’égarer. Combien existe-t-il de récits sur les malheureux qui, après ne s’être éloignés que de quelques pas de leur chemin, ont disparus à jamais ? Et si les monstres du pays de nulle part ont peu à craindre des habitants de la forêt – car comprenez qu’ils sont en quelque sorte cousins –, ils savent qu’à force d’errer à l’aveuglette, on finit par atteindre le bout du monde. Et malheureusement, ce n’est souvent que trop tard, quand le gouffre se referme sur vous, que vous en prenez conscience.

    Sans compter que l’on raconte que la bouche des enfers s’y tapit elle aussi, là, quelque part, au milieu du brouillard opaque et des arbres aux allures menaçantes.

    Aussi est-il évident qu’il ne peut entreprend ce voyage seul. Lui qui n’a jamais quitté son pays aura besoin d’un guide. Et comme il lui est impossible de quémander ce service auprès de papy Nazar, il ne lui reste qu’une âme charitable chez laquelle frapper…

     

    4

    Il existe, perdu au cœur du bois d’à côté, un vieux château en ruine. Et à moins que vous ne soyez un spectre et que les obstacles terrestres n’aient donc aucune prise sur vous, il vous faut, pour vous y rendre, emprunter de petits chemins de terre pas toujours très praticables, étroits, sinon recouverts de ronces envahissantes, au milieu desquelles il est nécessaire de se frayer un passage.

    Une fois cette épreuve derrière soi, c’est au centre d’un large terrain, où la nature a depuis longtemps repris ses droits, que l’on découvre la bâtisse. Tout en pierres grises, recouverte de mousse et de moisissure, seule l’une de ses tours a su résister au passage du temps et se dresse là, solitaire, presque arrogante, au milieu du ciel étoilé.

    Le château est protégé par un haut mur d’enceinte, à l’extérieur duquel, longeant des douves marécageuses, s’esquisse un petit cimetière privé. Rien à voir, toutefois, avec le véritable cimetière de nulle part, territoire des zombies, des squelettes et autres ectoplasmes, que l’on trouve à l’est du pays. Car ici, rares sont ceux à qui l’on autorise l’inhumation. Les places y sont particulièrement chères et l’on se plaint, souvent, qu’il ne soit réservé qu’au gratin.

    Une fois la lune maîtresse des cieux, on y croise de nombreux fantômes. Ils animent l’endroit de leur présence et des « Toc ! Toc ! » qu’ils répandent sur leur passage.

    Alucard – qu’un spectre traverse sans lui porter d’attention – avise un duo à qui il s’adresse poliment :

    — Excusez-moi. Savez-vous où il me serait possible de trouver Archibald Von Bidule ?

    Les fantômes le fixent un moment, avant de se lancer dans des acrobaties aériennes. Et au milieu du brouhaha de coups qui résonnent déjà, le vampire perçoit une réponse qui lui est destinée. En remerciement, il soulève son haut-de-forme et poursuit sa route en direction du château.

    Après un pont-levis aussi glissant que gonflé d’humidité, il débouche dans une cour venteuse où l’attend un drôle de spectacle.

    Les lutins du bois d’à côté, en effet, ont investi les lieux et s’y affèrent aux quatre coins, transportent des morceaux de bois que d’autres s’activent à scier, tandis que les derniers se chargent de les fixer à la plus impressionnante échelle qu’il lui ait été donné de voir.

    Les affreuses petites créatures, aux corps noueux et aux sourires mauvais, tout en crocs pointus, prennent grand plaisir à cette activité mystérieuse. Elles ricanent, s’invectivent de leurs voix criardes et se répandent en blagues grossières. Certaines, car c’est dans leur tempérament, en sont venues aux poings, pour le plus grand plaisir de leurs spectateurs. Les bonnets rouges volent et des sifflements encouragent les belligérants.

    Dans les rangs circule également de l’alcool de champignon qui en fait déjà tanguer plus d’un. Sur le rebord d’une fenêtre brisée, Alucard avise un lutin tenant un ciseau au moins deux fois plus grand que lui. Avec une satisfaction manifeste, il en vérifie le tranchant et fait claquer ses lames avec un petit rire.

    Et au milieu de tout ce petit monde, les ombres ondulent, partout, nombreuses, viennent ajouter leurs chuchotements au vacarme ambiant.

    Un lutin, sans doute chargé de superviser le travail de ses pairs, remarque le vampire et lui montre les crocs. Ses yeux sont chargés d’une telle méchanceté que le grand personnage s’empresse de passer son chemin et, croyez-moi, c’est en effet plus sage pour lui.

    Car voyez-vous, j’ai déjà fait l’expérience malheureuse de me retrouver à la merci de ces petites pestes. Si elles sont parfaitement inoffensives seules, en groupe, leur danger est véritable, comme j’ai pu m’en rendre compte une nuit que je m’étais égaré dans le bois d’à côté. Et sans l’intervention de ce cher Alucard, nulle doute qu’elles m’auraient dévoré vivant. Aussi, prudence, mes amis, prudence !

    Ces mises-en-garde partagée, revenons à notre vampire qui, après avoir traversé la cour en prenant garde de ne pas écraser les lutins qui lui courent entre les jambes, est parvenu à l’entrée de la tour. Au-dessus de lui, sur le toit, il devine la présence de gargouilles et croit voir briller les yeux de l’une d’elle, alors qu’il lève les siens.

    La porte grince, quand il l’ouvre. Celle-ci est d’ailleurs si peu utilisée qu’il a bien du mal à la faire pivoter et ne parvient qu’à se dégager un espace suffisant pour se faufiler dans un couloir sombre. Aux murs, des tentures mitées et poussiéreuses, tandis qu’un tapis recouvre en partie le sol. Des toiles d’araignées partout et, entre les tentures, de petites ouvertures sans vitre qui, même de jour, parviennent difficilement à éclairer les lieux.

    Un escalier en colimaçon mène aux étages supérieurs. Comme il l’emprunte, l’écho de ses pas ne tarde pas à l’encercler, à se multiplier, semblant se répondre. Et alors qu’il atteint le palier du premier étage, il aperçoit Wendy qui vient vers lui.

    Son éternel sourire aux lèvres, la petite exécute un vol joyeux et se répand en « Toc ! Toc ! » de bienvenue. Du haut de sa tour, elle l’a vu arriver et c’est avec affection qu’elle tourne autour du visiteur.

    — Ah, tu tombes bien ! Fait ce dernier, qui tente de la suivre du regard. Ton cousin est-il encore parmi nous ? J’aimerais lui parler…

    « Suivez-moi ! », lui répondent les coups de Wendy. Puis elle fait une pirouette dans les airs et file en direction du dernier étage, où elle guide Alucard jusqu’à une large pièce poussiéreuse.

    La plupart des fenêtres y ont été brisées depuis longtemps. Bien qu’en ruine, le mobilier, ainsi que les vestiges d’une décoration autrefois luxueuse, témoignent de la richesse de ceux qui ont autrefois habité les lieux. Car il ne reste qu’un descendant encore en vie de la famille Von Bidule. Et cet individu, on le découvre installé dans un fauteuil usé, près de la cheminée éteinte.

    Il est vieux, très vieux. Aveugle, sa peau parcheminée, jaunâtre, dégage une odeur de vieux fromage. Pour l’heure, il dort, affaissé sur lui-même, la tête pendant sur le côté. Un ronflement échappe à sa bouche édentée, d’où coule un filet de bave qui vient goutter au niveau de son menton.

    Dans une série de « Toc ! Toc ! », Wendy vole en direction de son cousin, qui se trouve en compagnie de deux autres membres de leur famille. Comme il se retourne, il découvre Alucard et sa langue frétille en guise de bienvenue.

    Poli, ce dernier soulève son haut-de-forme et salue l’assemblée.

    Wendy prétend que vous voulez me voir ? s’enquiert Archibald, qui s’approche mollement de lui.

    — Oui… je… en fait, j’ai un service à vous demander.

    Il se montre soudain nerveux, sans doute parce qu’il aurait préféré s’entretenir seul à seul avec Archibald. L’attention des autres spectres le gêne, mais il n’ose demander à son interlocuteur de le suivre dans le couloir, de crainte de blesser leur sensibilité.

    Comme Archibald garde le silence, il y devine une invitation à poursuivre. Il rassemble donc quelques miettes de courage et se jette sous le soleil :

    — J’aimerais… j’aimerais me rendre au nulle part le plus proche. Seulement, vous connaissez comme moi les dangers d’un tel voyage… aussi… enfin…

    Il ne parvient à terminer, bafouille, et se tait finalement. Archibald attend qu’il reprenne la parole et, comme rien ne vient, fait onduler sa langue.

    Si ce n’est que cela, je me ferai une joie de vous guider, mais… des nulle parts, ce n’est pas ce qu’il manque dans le coin !

    — Oh, je n’ai rien d’extravagant en tête. Le nulle part humain le plus proche fera très bien l’affaire !

    À peine a-t-il avoué que des « Toc ! Toc ! » stupéfaits se font entendre. En signe de surprise, mais aussi d’incompréhension, Archibald se lèche le visage.

    Un nulle part humain ? Êtes-vous bien sûr de le désirer ?

    — Y aurait-il un problème ? s’inquiète le vampire.

    Oh… non… pas exactement. Enfin… loin de moi l’idée de vouloir vous décourager, mais… je crois qu’il est important que vous sachiez où vous vous apprêtez à mettre les pieds. Vous savez… cette espèce se méfie de la différence et leurs nulles parts fourmillent de dangers pour les créatures telles que vous.

    Mais il n’apprend pas grand-chose à Alucard qui, du reste n’est pas décidé à se laisse intimider. C’est pourquoi il répond, ce avec une assurance qu’il est en vérité loin de ressentir :

    — Ne vous inquiétez pas : je serai prudent.

    Il devine, à l’ondulation de la langue d’Archibald, que ce dernier n’est qu’à moitié convaincu.

    Je l’espère pour vous, en tout cas… enfin ! J’imagine que vous savez ce que vous faites. Permettez toutefois que je vous fasse part de mon étonnement : venant de vous, voilà un intérêt aussi soudain qu’inattendu. N’y voyez aucune insulte, mais vraiment… j’ai du mal à comprendre ce que vous espérez y trouver… ?

    Ah, la terrible curiosité que voilà ! Le vampire en a un mouvement de recul involontaire, avant de se reprendre et de se tordre les mains. C’est que, voyez-vous, il aurait préféré ne pas avoir à s’étendre sur le sujet… en tout cas pas face à un public aussi nombreux. La situation est d’autant plus inconfortable qu’il craint les fuites et que celles-ci, emportées par les murmures du vent, parviennent jusqu’aux oreilles de mademoiselle Rose.

    Aussi est-ce avec le sentiment de se couvrir de ridicule qu’il explique :

    — Eh bien… en vérité… je… j’aimerais trouver des fleurs.

    Des fleurs ?

    — Oui… afin de les offrir à une amie.

    Un silence stupéfait s’abat sur l’assistance. Quand les coups reprennent, on les sent taquins et même Wendy s’amuse beaucoup de sa réponse – ainsi que le laisse deviner la façon dont elle effectue des demi-tours dans les airs.

    Dans son fauteuil, le vieillard dort toujours. Il ronfle et ronfle autant qu’il peut, les mains crispées à hauteur de son ventre rebondi, disproportionné en comparaison de la maigreur qui affecte le reste de son corps.

    La langue d’Archibald ondule. Ni moqueuse, ni désapprobatrice. Seulement attendrie.

    Dans ce cas, mon ami… je connais exactement le nulle part qu’il vous faut !

    Erwin Doe ~ 2010

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