• Episode 5 - Partie 2 : Des fleurs pour mademoiselle Rose

    Épisode 5

    Des fleurs pour mademoiselle Rose - Partie 2

     

     

    5

     

    Deux nuits plus tard, Alucard et le fantôme Archibald quittaient le pays de nulle part.

     

    Je ne vous mentirai pas, le voyage fut loin d’être agréable pour notre vampire.

     

    Non content d’être aveuglé par le brouillard opaque en ces lieux, le malheureux devait souvent trébucher. Par deux fois, il en perdit même l’équilibre et atterrit dans un tapis de feuilles mortes et humides qui, s’il amortit sa chute, souilla son costume, le rendant encore plus miteux qu’à l’ordinaire.

     

    Souvent, il envia la condition d’ectoplasme d’Archibald. Envia son assurance, mais surtout sa patience, car pas une fois son compagnon ne se plaignit qu’il leur fasse perdre du temps.

     

    Autour d’eux résonnaient des grognements, des ricanements, le son de branches qui craquent sous des pieds hostiles. Et c’est une chance, n’est-ce pas, qu’ils soient eux-mêmes des monstres car, à leur place, je n’en mène jamais très large, ayant eut droit à mon lot de mauvaises rencontres. Certaines m’ont laissé sur le corps des cicatrices, comme celle que vous pouvez voir, juste ici, et qui me défigure en partie.

     

    Si je l’osais, je vous narrerais le combat qui m’a valu cette blessure. Mais je devine que cela vous intéresse moins que notre histoire présente. Aussi, je me contenterai de vous supplier de vous méfier jusqu’aux arbres dans cette forêt du Diable. Car certains sont en vérité des prédateurs sournois, que ce camouflage rend indétectables… ou presque.

     

    Quoiqu’il en soit, nos amis endurèrent cette marche laborieuse durant plusieurs heures, avant que la forêt ne s’ouvre sur une vaste clairière, tout à fait paisible.

     

    On ne peut toutefois pas dire que le spectacle soit très impressionnant, même pour Alucard, qui n’a pourtant jamais mis les pieds en dehors du pays de nulle part. En fait, tout y est plutôt familier. Alors, certes, l’herbe y est en meilleure santé et le vent ne charrie ni murmures, ni effluves poisseuses et étouffantes. Certes encore, on ne risque pas d’y croiser de monstres et les hautes herbes ne sont pas de possibles pièges dissimulant quelques lutins vicieux, désireux de vous mordre les chevilles. Mais encore une fois, rien ne l’interpelle vraiment et le petit village, que l’on aperçoit au bas de la clairière, pourrait bien être, à cette distance, le même que celui du pays de nulle part.

     

    Vous voyez, dit Archibald, le chemin n’est pas très compliqué.

     

    Là-dessus, il vole en direction d’un vieil arbre, au milieu duquel un écureuil a fait son nid.

     

    Tenez ! Vous n’aurez qu’à prendre cet arbre comme repère. À partir de là, marchez droit devant vous, toujours tout droit, et vous n’aurez aucun mal à regagner notre nulle part.

     

    Alucard, d’un hochement de tête nerveux, lui signifie qu’il suivra son conseil. L’idée d’entreprendre seul le voyage retour est loin de l’enchanter. Mais il sait qu’Archibald a ses propres affaires qui l’attendent et n’ose donc pas protester.

     

    Vous voyez ce village ? poursuit son compagnon, en venant vers lui. Vous devriez y trouver l’aide dont vous aurez besoin. Si elle n’est pas morte, la personne à laquelle je pense habite une maison que vous n’aurez aucun mal à identifier. À son jardin, déjà, sans doute le plus verdoyant du coin. Il y a aussi un crapaud en plâtre, sur le bord d’une des fenêtres et celle-ci, logiquement, sera éclairée. Il vous suffira de frapper au carreau et de lui expliquer les raisons de votre visite. Avec un peu de chance, elle acceptera même de vous prêter une chambre où passer le jour.

     

    — Ne risque-t-elle pas de prendre peur en me voyant ? questionne-t-il, sceptique quant à l’hypothèse de trouver une alliée en ce pays inconnu.

     

    Ses doutes semblent beaucoup amuser Archibald, qui se lèche le visage.

     

    Oh ! Pas le moindre risque, mon ami ! C’est une femme de caractère et il lui en faut beaucoup pour l’effrayer.

     

    Et comme le vampire ne semble que moyennement convaincu, il ajoute, malicieux :

     

    Par ailleurs, il y a fort à parier que ce soit plutôt elle qui vous intimide !

     



     

    6

     



     

    Alucard ne devait vivre son premier choc qu’une fois parvenu au village. Quelle différence avec le pays de nulle part, où à cette heure la vie hante les rues ! Mais ici, pas âme qui vive, le monde est plongé dans le sommeil et nul curieux ne se découpe derrière sa fenêtre, spectateur indésirable que l’apparence du vampire aurait pu effrayer.

     

    Malgré tout, il est loin de se sentir rassuré. Voilà pourquoi il évolue le dos voûté et le regard toujours en mouvement, à l’affût du moindre danger. Car il sait bien qu’il n’est pas ici en terre amie. Qu’on le découvre à rôder dans les rues et l’on pourrait bien lui donner la chasse.

     

    Aussi sursaute-t-il, chaque fois qu’un chat croise sa route et le fixe, avant de feuler et de s’enfuir. Les chiens ne sont pas davantage ses alliés et il doit à plusieurs reprises accélérer l’allure, de crainte que leurs aboiements ne poussent leurs propriétaires à venir jeter un œil à l’extérieur.

     

    À un moment, il voit même une lueur s’allumer dans une habitation et, d’un bond, se dissimule dans un coin d’ombre. Là, il se fige et attend, de longues minutes, avant de se tranquilliser et de reprendre sa route.

     

    Toutes ces émotions sont pour lui une torture et il en vient presque à regretter d’avoir entrepris ce voyage. L’esprit tout entier encombré par un instinct de survie exacerbé, c’est à peine s’il prend le temps de s’attarder sur le paysage et de noter les subtiles différences qui règnent entre son monde et celui-ci.

     

    Comme il se perd à quelques reprises et doit remonter des rues qu’il a déjà visitées, il lui semble que ses déambulations durent des heures. Mais, enfin, il tombe sur un jardin envahi par une végétation débridée, sur lequel il s’attarde.

     

    Des plantes de toutes sortes y sont visibles, qui bruissent comme si elles chuchotaient entre elles. Des fleurs, beaucoup de fleurs dans leurs rangs, dont la plupart ont fait disparaître leur beauté pour la nuit. La maison qu’elles gardent est silencieuse, plongée dans les ténèbres, à l’exception d’une fenêtre, derrière laquelle une lueur ondule. Et sur le rebord de cette dernière, la représentation grossière d’un crapaud.

     

    Par prudence, Alucard jette un regard autour de lui. Toujours le même calme, le même désert. Pourtant, il a du mal à se tranquilliser et il lui faut prendre son courage à deux mains pour enjamber la clôture qui le sépare de sa cible.

     

    Il manque d’écraser un groupe de fleurs, au bout desquelles pendent de petits cocons qui n’attendent que le lever du jour pour s’épanouir. Horrifié, il fait un bon sur le côté, menace de s’écrouler dans un buisson et continue de trébucher jusqu’à la fenêtre.

     

    Mais arrivé là, vous vous doutez bien qu’il hésite et commence à se tordre les mains.

     

    Et s’il tombait mal ? Et si l’occupante des lieux n’était pas seule, ou si elle refusait de lui ouvrir ? Malgré les affirmations d’Archibald, il peine à croire que ce puisse être si simple, qu’une humaine acceptera la présence d’un vampire sous son toit.

     

    Dans la vitre, il aperçoit son reflet. Celui d’un visage creusé, aux yeux d’un bleu glacial. Et, oui, je vous vois froncer les sourcils, mais il faut que vous sachiez que, contrairement à la croyance populaire, les vampires possèdent un reflet. Et notre grand ami, qui observe le sien, que pensez-vous qu’il ressente à la vue de ce physique disgracieux dont la nature l’a doté ? En vérité, peu de choses, car selon les critères de beauté ayant cours au pays de nulle part, il n’est ni laid, ni beau, seulement dans la norme. Toutefois, il n’ignore pas qu’au regard des humains, il demeure effrayant.

     

    La fenêtre donne sur une cuisine. Il y a une table, où il peut distinguer une forme. À première vue, il s’agit d’une femme. Emmitouflée dans une robe de chambre, elle a les cheveux gris, tressés en natte. Pour l’heure, elle dort.

     

    Du bout des phalanges, il vient doucement frapper contre la vitre, déjà prêt à prendre ses jambes à son cou si elle devait hurler en le découvrant. La femme sursaute et il y a d’abord de l’espoir, dans le regard qu’elle tourne dans sa direction… avant que son visage ne se fripe dans une grimace d’agacement.

     

    — Bon Dieu ! l’entend-il râler. Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

     

    Elle se lève en grommelant et disparaît de son champ de vision. Sur sa gauche, le grincement d’une porte.

     

    — Qu’est-ce que tu fous là, le grand ? Me dis pas que t’es perdu ?

     

    Elle se tient à présent sur le seuil et lui adresse un regard noir. Pas une once d’inquiétude ne se laisse deviner chez elle. De forte constitution, elle a le visage marqué par les drames de la vie. Ses mains, qu’elle a posées sur ses hanches, sont larges et épaisses. L’expression dure, elle aboie :

     

    — Dis, t’es sourd ?

     

    Dans un geste empreint de panique, Alucard ôte son haut-de-forme.

     

    — Je, commence-t-il. Je m’excuse de vous déranger à cette heure tardive. Je… je viens d’arriver et l’on m’a conseillé de venir vous trouver…

     

    En réponse, son interlocutrice renifle et s’approche de lui. Bien que plus petite, Alucard se sent intimidé par elle et ne peut s’empêcher d’avoir un mouvement de recul. Les yeux plissés, elle le détaille des pieds à la tête. Puis elle grogne, la bouche tordue sur le côté.

     

    — Un géant avec une tronche à vous foutre des cauchemars. Mais tu m’as pas l’air d’un mauvais gars.

     

    D’une main, elle maintient les deux pans de sa robe de chambre en place. L’espace de quelques seconde, elle semble hésiter.

     

    — Allez, viens par ici, ordonne-t-elle finalement.

     

    Avec la même docilité qu’un chien qui craint la fureur de son maître, Alucard la suit en direction de la maison. Ils pénètrent dans la cuisine, une pièce sombre et humide, qui sent le café froid, mais aussi la friture.

     

    Tout en pestant, la femme se dirige vers la table et, du plat de la main, fait voler les miettes qui s’y trouvent. Puis elle récupère l’assiette, ainsi que le verre et la tasse de café, qui sont autant de vestiges d’un ancien repas. Sans beaucoup de douceur, elle dépose le tout dans l’évier déjà encombré, puis revient à son visiteur.

     

    — Qu’est-ce que tu fiches planté là comme un idiot ? Ferme-moi donc cette bon Dieu de porte et va poser tes miches là-bas !

     

    Puis elle entreprend de fouiller ses placards. Avec le même manque de délicatesse, elle en ouvre et claque les portes ; produit un vacarme monstre chaque fois qu’elle met les mains au milieu de ce qui les encombre.

     

    — Tu veux boire quelque chose ? questionne-t-elle en vidant la cafetière dans l’évier. Avec le froid qu’y fait, tu dois être gelé.

     

    — Je vous remercie, répond Alucard, tandis qu’elle entreprend de faire chauffer de l’eau. Mais je n’ai besoin de rien.

     

    — Et pourquoi pas ?

     

    Le regard qu’elle lui jette par-dessus son épaule est suspicieux. Le vampire, qui se tient nerveusement près de la table, se force à sourire.

     

    — C’est que… voyez-vous, mon régime alimentaire ne me le permet pas.

     

    Et comme elle continue de le fixer, dans un silence terrible, lourd, il détourne les yeux. Décidément, Archibald n’avait pas tort de penser que ce serait lui, plutôt que son interlocutrice, qui aurait à souffrir de cette rencontre.

     

    Après un moment, la femme se tourne vers lui. Puis elle croise les bras et hoche la tête.

     

    — C’est bien ce que je pensais. T’es de ce pays, hein ?

     

    — De ce pays… ?

     

    — Ouais, ce pays ! Avec toutes ces drôles de créatures… des monstres, comme on les appelle par chez nous.

     

    — En… en effet… c’est ce que nous sommes.

     

    C’est alors qu’un large sourire apparaît sur le visage de son interlocutrice. Son regard s’adoucit et elle se donne une tape sur la cuisse.

     

    — Ben ça ! Et quelle sorte de bestiole t’es, au juste ? Non, attends, me dis rien ! Avec cette peau bien blanche, là… cette tête de cadavre… et la peau sur les os… hum ! T’es un genre de mort-vivant, non ?

     

    De plus en plus troublé par son attitude, Alucard bredouille :

     

    — Je… oui… plus ou moins… je suis un vampire.

     

    Ce qui lui vaut un petit reniflement satisfait.

     

    — Un vampire ! Bien sûr, un vampire ! L’un de ces suceurs de sang, hein ? (Et comme il approuve, elle renifle de nouveau et son ton redevient dur.) Ouais, bien écoute… moi, je vais quand même me préparer un petit quelque chose !

     

    Elle s’en retourne donc à ses occupations et Alucard, qui la regarde nettoyer la cafetière, ne sait plus trop comment il doit se comporter. Sa voix, quand il questionne, est basse, presque un couinement :

     

    — Je… je ne vous fais pas peur ?

     

    — Bah ! J’peux pas dire que tu sois très agréable à regarder, mais si t’avais vraiment dans l’idée de me faire du mal, tu l’aurais déjà fait.

     

    Elle laisse tomber une cuillère dans sa tasse de café, indifférente aux quelques gouttes qui s’en échappent et viennent salir le bord de son évier.

     

    — Eh bien ! s’exclame-t-elle, alors qu’elle se tourne vers son visiteur. Qu’est-ce que t’attends au juste pour t’installer ?

     

    En effet, Alucard n’a toujours pas osé prendre place à table. Il bafouille quelques excuses, avant de tirer une chaise. La femme s’installe face à lui et, entre eux, un silence s’installe, qu’il n’ose briser. Elle sirote son café, bruyamment, et ne cesse de souffler dessus pour le refroidir. Sa cuillère tinte une fois, deux fois, trois fois, avant qu’elle ne laisse échapper un bruit de bouche impatient.

     

    — Alors, quoi ? Tas perdu ta langue, le grand ? T’es là, à t’inviter chez moi, mais tu m’as toujours pas dit ce que t’es venu fiche dans le coin !

     

    Sa soudaine agressivité le fait sursauter. Et il avoue, trop vite, en bafouillant :

     

    — Je… eh bien… je suis ici pour une amie… elle… son anniversaire… je souhaite lui faire un cadeau et… elle aime les fleurs… je crois. Alors… il fallait que je vienne. Vous comprenez ?

     

    Tout ça n’est pas très clair, mais rien ne semble pouvoir déstabiliser la femme. L’air songeur, elle répète :

     

    — Une amie… tu veux dire… ta copine ?

     

    De nouveau, Alucard sursaute et lève vivement les mains devant lui.

     

    — Non ! Pas du tout, nous ne sommes que…

     

    — Que rien du tout. À d’autres, hé, le grand !

     

    — Mais… mais je vous assure !

     

    Mais il comprend, au sourire en coin de l’autre, qu’il aura du mal à la convaincre. Alors, il baisse les yeux et poursuit :

     

    — Pour tout vous dire, il s’agit d’une jeune femme… une… une humaine, comme vous. Et comme elle n’a pas vraiment le moral en ce moment, je…

     

    Son interlocutrice, qui abat une main sur la table, le coupe dans ses explications. Du café s’échappe de sa tasse et vient s’écraser sur le plateau.

     

    — Une humaine, tu dis ? Attends un peu, tu serais pas en train de parler de la petite Rose, des fois ?

     

    — Vous… vous la connaissez ?!

     

    — Si je la connais ? Et comment, que je la connais ! (Puis, avec un geste sec de la main, elle précise :) Enfin… je l’ai jamais rencontré, hein ? Mais cette vieille fripouille qui lui sert de grand-père m’en a tellement parlé que… eh bien, tu vois, c’est presque comme si je l’avais vu grandir !

     



     

    7

     



     

    Un tic-tac lointain est perceptible dans la pièce, comme le « ploc, ploc… » régulier d’un évier qui goutte.

     

    Comme s’il s’apprête à parler, Alucard a ouvert la bouche. Mais sa surprise est trop grande et il n’arrive pas à émettre le moindre son. Un sourire en coin étire les lèvres de son interlocutrice.

     

    — Je vois que ça t’étonne. Ah ça ! Ça me surprend pas de lui ! J’parie qu’aucun d’entre vous n’a jamais entendu parler de moi, hein ? Pas même la petite Rose. Ce vieil imbécile !

     

    Là-dessus, elle prend une gorgée de son café. Quand elle repose sa tasse, son regard brille étrangement. Elle semble lointaine, au vampire qui l’observe. Perdue dans ses souvenirs.

     

    — Avant, tu vois, cette bourrique venait souvent me rendre visite. Presque toutes les semaines, y a des périodes. Il arrivait comme ça, au milieu de la nuit, pour manger un bout et discuter un peu. Des années et des années que ça durait. Tiens ! La petite Rose n’était pas plus haute que ça la première fois qu’on s’est croisés.

     

    « Et puis, l’a fallu qu’on se dispute… un peu plus fort que d’habitude. (Ses yeux se plissent et elle porte un doigt à ses lèvres.) À moins que ça n’ait été la fois de trop… ‘fin, bref ! Après ça, plus aucune nouvelle de lui. Et telle que tu me vois là, ça fait bien deux ans que j’attends son retour. Quelle idiote, hein ?

     

    Alucard, qui ne dit toujours rien, la voit baisser le nez en direction de sa tasse. Son expression s’est creusée quand elle reprend :

     

    — Y a des sujets, tu vois, qu’il vaut mieux pas aborder avec des types comme lui. Ils sont trop bornés. Trop égoïstes… mais moi, cette nuit-là, j’en avais ma claque de ses bêtises. Ce n’était pas la première fois qu’on se disputait à propos de la petite Rose, c’était même un sujet sacrément sensible entre nous. Et ce que j’ui ai dit, ce soir-là, ça l’a mis dans une telle fureur que j’ai bien cru qu’il allait tout casser chez moi…

     

    Elle revoit encore son visage, tordu de fureur. Ses petits yeux noirs, habités par tant de méchanceté qu’il est parvenu à lui faire peur. Elle entend ses paroles. Dures… destinées à la blesser. Ses cris et ses accusations. La scène est si vivante en elle, qu’elle doit fermer les yeux, comme si le passé venait de la frapper. Ce n’est pas la première fois, et sans doute pas la dernière, qu’elle aura à revivre ce moment terrible. À force qu’il lui tourne dans la tête, à la nuit tombée, toujours fidèle, elle en a presque perdu le sommeil.

     

    C’est la voix de son visiteur qui la tire de ses ténèbres.

     

    — Je ne comprends pas… pourquoi vous disputer à propos de mademoiselle Rose ?

     

    Elle bat des paupières et lève les yeux sur lui. Puis elle renifle et répond :

     

    — Ça t’intéresse, le grand ? Bah, au moins, tu pourras pas m’accuser d’être trop bavarde, hein ? C’est toi qui m’encourages !

     

    Le petit rire qu’elle laisse échapper est sec. Elle porte sa tasse à ses lèvres. Le café est déjà tiède.

     

    Sa langue claque et elle reprend :

     

    — Tu sais, je pouvais lui passer tous ses défauts, à ce vieux salaud… tous ! Mais j’ai jamais pu accepter la façon dont il traitait la petite… alors… fallait bien que ça explose entre nous un jour ou l’autre.

     

    Elle soupire.

     

    — Bien sûr, l’est persuadé de faire ça pour son bien. Mais si tu veux mon avis, moi j’crois que c’est plutôt à lui qu’il pense. À son bonheur, avant celui de la gosse. Parce qu’il veut pas la perdre… parce qu’il veut la garder pour lui tout seul. Pour toujours. Et ça, quitte à lui causer du souci, à elle.

     

    « Pourtant, j’ui demandais pas la lune. J’ui disais souvent que la petite, tu vois, ça lui aurait fait du bien de venir ici. Il me l’aurait laissée un jour ou deux… on se serait tenu compagnie et j’ui aurais fait connaître autre chose. Pas que je sois en train de dire que votre pays est mauvais pour elle, hein ? Seulement, je savais qu’elle aurait un jour besoin d’aller voir ailleurs… de renouer avec ses racines.

     

    « Mais lui, ça, l’a jamais voulu l’entendre. Et quand, y a deux ans, la petite a commencé à poser de plus en plus de questions sur son pays et tout ça, ben, ça lui a pas beaucoup plu.

     

    « Si tu savais la frousse que ça lui a foutu ! Il la voyait déjà partir loin. Loin de lui, je veux dire. Alors, il est venu me dire qu’il lui avait fait construire une maison… histoire qu’elle ait son indépendance. Que ça lui ferait sans doute du bien, tu vois, de plus vivre avec son grand-père.

     

    « Mais moi, je savais que c’était juste une manière de détourner son attention. De l’occuper, le temps qu’il trouve autre chose. Quand il est venu me voir, cette nuit-là, il était tout fier de lui. Il n’arrêtait pas de me répéter qu’il faisait ça pour son bien, qu’elle se rendait pas compte, la pauvre petite, des dangers qui l’attendaient… au milieu des gens comme moi… comme elle.

     

    « Et moi, ça m’a mis en rogne. Il m’a tellement énervé que j’ui ai dit le fond de ma pensée. Que ce qu’il faisait à cette gamine, c’était dégueulasse. Qu’il avait pas le droit de la garder prisonnière comme il le faisait. Qu’un jour, sa gosse, elle partirait sans le lui annoncer, comme ça, et qu’il aurait même pas l’occasion de lui dire au revoir. Parce que si elle le faisait, tu vois, il trouverait encore le moyen de la retenir.

     

    Ses derniers mots, terribles, claquent, puis s’éteignent et la femme semble comme épuisée par sa tirade. Elle s’affaisse soudain et ferme les yeux, pour ne plus bouger. Une main lui soutient le visage.

     

    En vrai, elle ne se sent pas délivrée d’avoir enfin pu confier son histoire à quelqu’un. Elle sait qu’elle reviendra la hanter, encore et encore. Mais à cet instant, elle se sent tout de même un peu soulagée.

     

    Face à elle, Alucard ne dit rien, n’ose rien dire. Glacé jusqu’au bout des ongles, il a l’expression chamboulée et le regard luisant. Car il a de la peine, notre ami. De la peine pour chacun des protagonistes de ce drame. Il se sent impuissant, aussi. Et puis… cette histoire le concerne-t-il seulement ?

     

    La femme semble inconsciente. Les traits de son visage se sont détériorés et c’est comme si elle venait de prendre dix ans. À l’extérieur, le ciel commence à s’éclaircir. Bientôt, le coq s’éveillera et fera entendre son chant à travers le village.

     

    — Bah ! reprend son interlocutrice, qui se secoue. Tout ça, au final, c’est de l’histoire ancienne. On cause, on cause et regarde-moi ça : d’ici peu, tu pourras plus mettre un pied dehors sous peine de tomber en poussière !

     

    Là-dessus, elle repousse sa chaise et se redresse lourdement. Le dos courbé, elle resserre les pans de sa robe de chambre d’une main.

     

    — Allez, viens, je vais te montrer ta chambre !

     

    Et comme il se lève à son tour, elle questionne :

     

    — Au fait, c’est quoi ton nom ?

     

    — Alucard, lui répond le vampire, ce qui la fait sourire.

     

    — Alucard, hein ? Y a pas à dire, dans le genre original ! Eh bien moi, vois-tu, je suis Maria, le grand. Maria la pauvre cloche !

     



     

    8

     



     

    — Ça m’a fait rudement plaisir de te rencontrer, le grand.

     

    Nous voilà le lendemain soir. Sur le pas de la porte, Alucard et Maria se font leurs adieux.

     

    En hôtesse exemplaire, cette dernière avait été aux petits soins pour son invité. Car non contente de lui avoir prêté un lit où passer le jour, elle avait profité de son sommeil pour se rendre chez le boucher et lui rapporter de quoi calmer sa soif. À son réveil, alors qu’il descendait à la cuisine, un autre présent l’attendait, là, sur la table. Un bouquet de roses rouges, qu’elle lui avait désigné du menton.

     

    « Tiens ! Des roses pour ta petite Rose ! »

     

    Puis elle avait proposé d’envelopper le bouquet dans du papier journal et, parce que la protection ne lui parût pas suffisante, elle y ajouta un mouchoir en tissu, en guise de seconde carapace.

     

    — Ça m’a fait plaisir à moi aussi, répond le vampire. Merci encore pour votre hospitalité.

     

    Son interlocutrice a un geste impatient de la main.

     

    — Bah ! Des mots, des mots ! Si tu tiens vraiment à me remercier, passe plutôt le bonjour à ce vieil imbécile de ma part. Et dis-lui… rappelle-lui que je suis pas éternelle, d’accord ?

     

    La voix de Maria tremble un peu sur les derniers mots. Alucard y devine la souffrance, celui d’un cœur délaissé, et comprend combien ses sentiments à l’égard de papy Nazar sont sincères. Une boule se forme, au niveau de son estomac, et il promet :

     

    — Je n’y manquerai pas… vous pouvez compter sur moi !

     

    En retour, Maria lui sourit. Toutefois, il ne voit aucun espoir dans le regard qui soutient le sien. Seule la douleur et la résignation.

     



     

    9

     



     

    « Tout droit… toujours tout droit… »

     

    Autour de lui, ce n’est que grisaille. Un brouillard si épais hante la forêt de nulle part, que c’est tout juste s’il parvient à distinguer la silhouette des arbres.

     

    Sous ses pas, le craquement des branches et des feuilles mortes, auquel s’ajoute parfois ceux produits par la fuite ou le passage d’une autre créature. La dernière était si imposante, si monstrueuse, que toute la forêt en avait tremblé jusqu’à ses racines. Un grognement terrible, venu du fin fond d’une gorge caverneuse. Sur son passage, les arbres se plièrent, gémirent, se brisèrent. Quelques-uns furent déracinés.

     

    Alucard, quant à lui, avait juste eu le temps de s’arrêter et de lever les yeux qu’une silhouette gargantuesque l’enjambait. Un pied, recouvert de poils, s’était posé à quelques centimètres de son nez, manquant de peu de l’écraser. L’apparition charriait une odeur terrible, fauve, suffocante.

     

    Depuis, plus rien… un peu comme si le monde avait cessé de vivre. Il se sent dans la peau du dernier survivant d’un univers où même le vent a préféré se faire discret.

     

    Et l’inquiétude accompagne chacun de ses pas.

     

    Car s’il ne craint pas les habitants des bois, pas même les géants qui, lui semble-t-il, sont un phénomène rare, sinon exceptionnel, la crainte de se perdre l’habite. Car dans un environnement comme celui-ci, il est bien trop facile de dévier de sa route, sans s’en rendre compte, et de se condamner à une errance funeste.

     

    Contre lui, il tient serré le bouquet destiné à mademoiselle Rose. Maria lui a assuré qu’il tiendrait le coup jusqu’à son retour, mais le vampire demeure soucieux. Qu’il serait bête, n’est-ce pas, d’avoir entrepris ce voyage pour rien… de ramener avec lui des cadavres à la triste mine !

     

    Mais il craint d’accélérer l’allure et pour cause : car même à la vitesse prudente à laquelle il évolue, il ne cesse de se prendre les pieds. D’ailleurs, sans doute aurait-il dû se montrer encore plus attentif, car la prochaine racine à se présenter parvient à lui faire perdre l’équilibre.

     

    Dans un cri de surprise, le voilà qui roule le long d’une petite pente et ne cesse sa chute que quand son corps rencontre le contact glacé d’une grosse pierre. Dans un gémissement, il se redresse sur un coude et passe une main le long de son flanc gauche. La douleur est terrible, mais il parvient à se remettre debout.

     

    À ses pieds, il devine la silhouette de son haut-de-forme et se baisse pour le ramasser. Et c’est au moment où il le remet en place sur son crâne que l’horreur le frappe. Le bouquet… où est donc passé le bouquet ?!

     

    Paniqué, il fait volte-face, tourne sur lui-même, scrutant désespérément le brouillard, mais aucune trace du disparu.

     

    — Non… oh non !

     

    Au désespoir, il se laisse retomber à terre et, à quatre pattes, tâtonne ici et là, cherche avec de plus en plus de panique dans le geste. Quelques minutes lui sont nécessaires avant qu’il ne parvienne à remettre la main sur le bouquet, et un soupir soulagé s’échappe de ses lèvres. Si l’emballage a été endommagé par l’accident, avec un peu de chance, les fleurs sont encore intactes.

     

    Soucieux, il fait tout de même le geste de les libérer de leur prison, afin d’y jeter un œil, juste histoire de se rassurer. Ses doigts se referment sur le mouchoir, mais il ne va pas au bout de sa pensée. Car un mauvais pressentiment l’assaille soudain.

     

    Il jette un regard autour de lui, affolé, et se remet sur pieds. Mais il a beau chercher à se repérer, impossible de reconnaître quoi que ce soit. Il butte contre la grosse pierre, qui ne lui est d’aucune aide véritable et, finalement, il doit se rendre à l’évidence.

     

    Que l’Enfer et les déchus veuillent bien avoir pitié de lui, car le voilà perdu !

     



     

    10

     



     

    Dans l’espoir qu’il finirait bien par arriver quelque part, Alucard avait repris sa route. Tout droit, toujours tout droit, appelant parfois à l’aide, désireux d’attirer l’attention des créatures qui croisent sa route. Ce en vain, car il semblerait que celles-ci ignorent tout concept de solidarité.

     

    C’est donc épuisé, et plus découragé que jamais, qu’il se laisse bientôt glisser le long d’un arbre. Son regard cherche encore à percer la purée de poids qui l’encercle, mais sa conscience sait que c’est inutile. Chaque seconde, chaque minute, ressemble à la précédente. Un paysage uniforme, déprimant.

     

    Depuis sa chute, il se montre plus prudent que jamais et a gardé le nez baissé en direction de ses pieds. Sa crainte n’est plus seulement de trébucher, mais surtout de tomber tête la première dans une bouche des Enfers. Ou pire encore, pense-t-il, de ne pas voir arriver le bout du monde et de commettre le pas de trop…

     

    La mine affligée, il contemple l’emballage crasseux qui enveloppe le bouquet. Au final, entreprendre ce voyage était-il vraiment une bonne idée ? Car depuis qu’il a rencontré Maria, ses inquiétudes quant à la mélancolie de mademoiselle Rose n’ont fait que croître. Et il se remémore, encore et encore, les paroles de la femme, ses prédictions quant à la possibilité que mademoiselle Rose, un jour, quitte le pays de nulle part sans prévenir personne.

     

    Et lui… lui qui est son ami, lui auprès de qui elle n’a jamais confié son tourment, lui qui n’aspire qu’à la savoir heureuse, que lui ramène-t-il ? Des fleurs… de pauvres fleurs qui ne survivront pas plus de quelques jours dans un vase. Qu’espérait-il au juste ? L’aider à retrouver sa bonne humeur ? À chasser ses ténèbres ? Quelle naïveté !

     

    Abattu, il ferme les yeux. Il a besoin de repos. Dormir, ou même somnoler quelques instants… oublier sa situation, ses craintes, le monde qui l’entoure.

     

    Juste se livrer au néant…

     

    Mais l’oubli n’a pas le temps de l’engloutir. Car un murmure, lointain, vient troubler la torpeur dans laquelle il s’enfonçait. Brusquement, il redresse la tête et tend l’oreille, attentif. Le bruit se révèle être une voix grave… un nouvel espoir.

     

    Il se remet sur pieds, mais hésite sur la direction à prendre. C’est qu’il ne faut pas se tromper. Voilà sans doute sa seule et unique chance de se tirer de ce mauvais pas. Alors il veut être sûr de son coup, fait un pas en avant, puis s’arrête, écoute à nouveau et, finalement, décide de partir à gauche.

     

    Comme il s’enfonce toujours plus loin dans la forêt, il finit par déboucher sur une clairière. Ici, le brouillard est presque absent et se contente de stagner à hauteur des chevilles. Les arbres sont courbés et forment une cloche protectrice au-dessus de sa tête.

     

    Et au milieu de ce tableau, là, assis sur une souche, trône un démon imposant.

     

    Recouvert d’une fourrure épaisse, roussie, il a deux grosses cornes, qui se dressent sur son crâne. Du poing, il lustre ses sabots, venant et revenant dessus avec un perfectionnisme patient.

     

    La voix, c’est la sienne. Une voix profonde, mais terriblement tragique, qui narre les récits d’un Enfer mélancolique. On y parle d’âmes pécheresses en pénitence, qui de toute leur force appellent au pardon ; et de démons gardiens, pleurant sur leur existence amère.

     

    Alucard, à l’écoute de ces tragédies, sent un frisson lui remonter le long du dos. La prestance, la gravité qui nimbe le chanteur l’intimide tant qu’il se contente de rester là, dans les fourrés, sans oser s’approcher. Et finalement, c’est le diable lui-même qui le remarque.

     

    Comme ses yeux jaunes se posent sur ce visiteur inattendu, sa voix s’éteint doucement dans sa gorge. Un sourire tout en crocs vient étirer ses lèvres.

     

    — Ah ! fait-il de sa grosse voix, en frappant d’une main sa cuisse. De la visite, enfin ! Eh bien l’ami, serions-nous perdu ?

     

    Bien que nerveux, Alucard fait quelques pas dans sa direction.

     

    — Est-ce si évident ?

     

    — Évident ? Et comment ! Tous les pauvres bougres que je croise sont des égarés. Et moi-même, vois-tu, je suis des vôtres ! Il faut bien le reconnaître, cette forêt est un véritable labyrinthe.

     

    — En… en effet…

     

    Il va pour ajouter quelque chose, mais rien ne lui vient. Alors il se tait et le démon, qui semble également à court de sujet, fini par se désintéresser de lui. Comme il recommence à lustrer ses sabots, un chant prend naissance au fond de sa gorge. Le vampire lui accorde toute son attention, quelques instants du moins, mais la réalité de sa situation revient bien vite le torturer et il interrompt l’autre :

     

    — Je vous demande pardon, mais… puis-je vous poser une question… ?

     

    Le démon relève les yeux dans sa direction.

     

    — Eh bien, il n’est pas dit que j’en possède la réponse, mais… je t’écoute !

     

    — Vous ne sauriez pas où se trouve le pays de nulle part, des fois ?

     

    Une lueur d’amusement s’allume dans le regard de son interlocuteur, qui se met à se triturer le bouc du bout de ses ongles crochus.

     

    — Allons, l’ami ! Des nulles part, tu sais bien qu’il y en a aux quatre coins de cette forêt !

     

    — Je… je suis désolé… j’ignore comment les autres nulles le nomment.

     

    Et il dit vrai, car aussi sûrement que chacun des pays qui hantent la forêt de nulle part sont eux-mêmes des nulles parts, le pays de nulle part est sans doute le seul à s’autodénommer ainsi. J’ai cru entendre dire que certains le désignaient simplement par le titre de pays des monstres. Mais ce pays, n’est-ce pas, est si largement méconnu de nos sociétés que ceux à l'employer sont rares… trop pour que quelqu’un comme Alucard, à ce moment de son éternité, puisse en avoir entendu parler.

     

    Le démon a un petit sourire, qui se traduit bientôt en rire. La mine à la fois apitoyée, et un brin paniquée, de son visiteur l’amuse grandement et, finalement, c’est avec un geste apaisant de la main qu’il dit :

     

    — N’aie pas l’air si sombre, l’ami. Allez ! Je crois savoir de quel nulle part tu me parles… et tu as de la chance, ça oui, car je suis récemment tombé dessus. (Il se lève et tend un doigt vers l’est.) Va dans cette direction. Toujours tout droit et, si le Diable veut bien te venir en aide, alors tu devrais retrouver ton nulle-part.

     

    Alucard tourne les yeux en direction du point indiqué. L’espoir l’étreint de nouveau et il supplie les forces infernales de bien vouloir se montrer clémentes avec lui.

     

    — Merci beaucoup !

     

    Il ôte son haut-de-forme et s’incline devant le diable. Mais alors qu’il s’éloigne, la voix de l’autre le retient :

     

    — Au fait, l’ami ! Tu ne saurais pas où se trouve l’Enfer, des fois ?

     

    Désolé de ne pouvoir lui venir en aide, Alucard ne peut que répondre :

     

    — Je crains que non.

     

    — Bah, c’est pas grave ! Je finirai bien par tomber dedans !

     

    Là-dessus, le diable se laisse retomber sur sa souche et ferme les yeux. Sa voix rauque, profonde, accompagne le départ du vampire…

     



     

    11

     



     

    Son retour au pays de nulle part se fait alors que la lune est encore maîtresse des cieux. La fatigue fait ployer sa haute silhouette et la douleur de sa chute continue de lui fouetter les côtes. Toutefois, il se sent soulagé d’un grand poids, tandis que la forêt de nulle part s’ouvre sur ce paysage qu’il connaît si bien, qu’il habite depuis si longtemps…

     

    Les quelques monstres qu’il croise au village le saluent. Certains, même, s’étonnent de son retour et on l’arrête pour l’interroger sur son périple, curieux de savoir s’il revient victorieux de ce voyage peu banal. À ceux-là, il ne peut que bredouiller quelques réponses vagues et timides. Comme il le craignait, ni son départ, pas plus que les raisons de celui-ci, ne sont restés bien longtemps secrets.

     

    Sur le chemin qui doit le mener chez mademoiselle Rose, il tente de redonner un peu d’allure à l’emballage du bouquet. Froissé, tâché de terre et de mousse, l’ensemble fait peine à voir. Et de crainte que le contenu soit aussi peu présentable, il finit par le libérer de sa prison et pousse un soupir de soulagement. Le bouquet qui se dévoile à ses yeux a quelque peu souffert, certes, mais l’ensemble reste agréable à regarder… du moins, il l’espère.

     

    Quand il arrive, les fenêtres de l’habitation sont éclairées, signe que la jeune femme est bien chez elle. Mais il n’ose pas s’avancer dans l’allée et c’est avec une certaine nervosité qu’il suit l’ombre de mademoiselle Rose, au moment où elle passe derrière ses rideaux.

     

    Que doit-il faire, à présent ? En vérité, il n’est toujours pas parvenu à savoir si son aventure est au final une bonne chose. Il lui semble, en tout cas, qu’il ramène avec lui bien plus d’inquiétude, bien plus de tristesse, qu’il n’en avait avant de partir.

     

    Pas seulement pour lui… mais aussi pour mademoiselle Rose.

     

    Il baisse les yeux sur les roses qui, à la lueur de la lune, sont d’un rouge sombre, presque noir. Sur le bout de son long nez, une teinte verdâtre, souvenir de son expérience dans la forêt. Il n’a même pas conscience, à cet instant, combien il fait peine à voir, combien il semble plus miséreux qu’à l’accoutumé, avec son costume froissé, maculé de boue et les quelques feuilles qui se sont plantées ici et là dans son haut-de-forme.

     

    Au bout d’un moment, il se décide à gagner la porte. Il lève le poing, hésite encore, puis, doucement, se baisse pour poser le bouquet sur le tapis, dissimulant en partie le message de bienvenue de ce dernier. Puis il frappe, deux coups brefs et, sans attendre de réponse… sans attendre de voir quelle sera la réaction de son amie, il se détourne, retourne aux ténèbres, et disparaît dans les ombres du village de nulle part…

     

    Erwin Doe ~ 2010

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