• Episode 5 - Partie 2 : Des fleurs pour mademoiselle Rose

    Épisode 5

    Des fleurs pour mademoiselle Rose - Partie 2

     

    5

    Pour celui qui ne s’est jamais aventuré dans les entrailles de la forêt de nulle part, l’expérience est aussi désagréable que déroutante. Imaginez donc ! Un brouillard opaque la recouvre en permanence, donnant au moindre arbuste des allures de monstres terribles, au plus petit craquement une dimension de menace. Car parfaitement aveuglé que vous êtes, vous voilà livré à votre seule imagination pour décrypter le monde qui vous entoure. Et l’enfant qui est en nous, l’enfant tapi, terrifié par le noir, les ombres, l’inconnu, ne tarde à nous faire vivre le pire.

    Les racines, nombreuses, trop nombreuses, semblent dotées d’une vie propre, désireuses de vous faire du mal. Elles s’enroulent autour de vos chevilles et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, vous voilà précipité à terre, votre chute amortie par un tapis de feuilles mortes, humides, que votre poids fait gémir.

    Pour ajouter à vos angoisses, résonnent grognements et ricanements. Des branches craquent sur le passage de pieds hostiles. Parfois, vous sentez des griffes s’accrocher à vos vêtements, tentent de vous saisir ; une haleine chaude, dans votre nuque, charriant une puanteur de charnier. Et si vous avez été suffisamment inconscient pour vous aventurer au milieu de cet enfer sans emporter au moins un briquet – car les créatures de ces lieux ont une peur panique du feu – alors je ne donne pas cher de votre peau.

    Et toutes ces épreuves, toutes ces angoisses, Alucard devait les vivre au cours de son voyage. Aussi, ce fut avec un vif soulagement qu’il accueillit le calme et la simplicité de la clairière dans laquelle lui et Archibald débouchèrent, au terme de plusieurs heures de marche.

    Ce premier tableau, du reste, n’a rien de bien déroutant et, même, lui paraît presque familier. Certes, l’herbe y est en meilleure santé et le vent ne transporte ni murmures, ni effluves poisseuses et étouffantes. Certes encore, on ne risque pas d’y croiser de monstres et les hautes herbes ne sont pas de possibles pièges dissimulant quelques lutins vicieux, désireux de vous mordre les chevilles. Mais encore une fois, rien ne l’interpelle vraiment et le petit village, que l’on aperçoit au bas de la clairière, pourrait bien être, à cette distance, celui du pays de nulle part.

    Vous voyez, dit Archibald. Le chemin n’est pas très compliqué.

    Là-dessus, il vole en direction d’un vieil arbre au milieu duquel un écureuil a fait son nid.

    Tenez ! Vous n’aurez qu’à prendre cet arbre comme repère. À partir de là, marchez droit devant vous, toujours tout droit, et vous n’aurez aucun mal à regagner votre nulle part.

    Alucard, d’un hochement de tête nerveux, lui signifie qu’il suivra son conseil. L’idée d’entreprendre seul le voyage retour est loin de l’enchanter, mais il sait qu’Archibald a ses propres affaires qui l’attendent et n’ose donc pas protester.

    Vous voyez ce village ? poursuit son compagnon, en venant vers lui. Vous devriez y trouver l’aide dont vous aurez besoin. Si elle n’est pas morte, la personne à laquelle je pense habite une maison qu’il vous sera facile d’identifier : à son jardin, déjà, sans doute le plus fleuri du coin. Il y a aussi un crapaud en plâtre, sur le bord d’une des fenêtres. Il vous suffira de frapper au carreau et de lui expliquer les raisons de votre visite. Avec un peu de chance, elle acceptera même de vous prêter une chambre où passer le jour.

    — Ne risque-t-elle pas de prendre peur en me voyant ? questionne-t-il, inquiet.

    Ses doutes semblent beaucoup amuser Archibald, qui se lèche le visage.

    Oh ! Pas le moindre risque, mon ami ! C’est une femme de caractère et il lui en faut beaucoup pour l’effrayer.

    Et comme le vampire ne semble que moyennement convaincu, il ajoute, malicieux :

    Par ailleurs, il y a fort à parier que ce soit plutôt elle qui vous intimide !


    6

    Alucard ne devait vivre son premier choc qu’une fois parvenu au village. Quelle différence avec le pays de nulle part où, à cette heure, la vie hante les rues ! Ici, pas âme qui vive, le monde est plongé dans le sommeil et nul curieux ne se découpe derrière sa fenêtre, spectateur indésirable que l’apparence du vampire aurait pu effrayer.

    Malgré tout, il est loin de se sentir en sécurité. Voilà pourquoi il évolue le dos voûté et le regard toujours en mouvement, à l’affût du moindre danger, conscient que si on le découvre à rôder, l’on pourrait bien lui donner la chasse.

    Aussi sursaute-t-il, chaque fois qu’un chat croise sa route, l’animal ne manquant jamais de feuler et de s’enfuir à sa vue. Les chiens ne sont pas davantage ses alliés et il doit à plusieurs reprises accélérer l’allure, de crainte que leurs aboiements ne poussent leurs propriétaires à quitter la chaleur de leurs draps pour jeter un œil à l’extérieur.

    À un moment, il surprend même une lueur s’allumer dans une habitation et, d’un bond, se dissimule dans un coin d’ombre. Aussi immobile qu’une statue, il attend, de longues minutes, avant de voir la lumière s’éteindre et de pouvoir reprendre sa route.

    Toutes ces émotions sont pour lui une torture et, l'esprit occupé par son instinct de survie, c'est à peine s'il prend le temps de s’attarder sur le paysage et de noter les subtiles différences qui règnent entre son monde et celui-ci – les odeurs, mais aussi l’allure des habitations qui, contrairement au village de nulle part, ne donnent pas l’impression d’être sur le point de s’écrouler ; les ombres, chez qui la vie semble absente ou encore les jardins, souvent entretenus, aux buissons et plantes en bonne santé…

    Comme il se perd à plusieurs reprises et doit retraverser des rues déjà visitées, il lui semble que ses déambulations durent des heures. C’est d’ailleurs presque par hasard que son regard s’arrête finalement sur un jardin à la végétation aussi abondante que divers.

    Les plantes y bruissent, comme si elles chuchotent entre elles. Des fleurs, beaucoup de fleurs, dont la plupart ont fait disparaître leur beauté pour la nuit. La maison qu’elles gardent est silencieuse, plongée dans les ténèbres, à l’exception d’une fenêtre derrière laquelle une lueur ondule. Et sur le rebord de cette dernière, la représentation grossière d’un crapaud.

    Par prudence, Alucard jette un regard autour de lui. Toujours le même calme, le même désert. Pourtant, il a du mal à se tranquilliser et il lui faut prendre son courage à deux mains pour enjamber la clôture qui le sépare de sa cible.

    Il manque d’écraser un groupe de fleurs, au bout desquelles pendent de petits cocons qui n’attendent que le lever du jour pour s’épanouir. Horrifié, il fait un bond sur le côté, menace de s’écrouler dans un buisson et continue de trébucher jusqu’à la fenêtre.

    Mais alors qu’il va pour y frapper, un doute s’empare de lui et il commence à se tordre les mains.

    Et s’il tombait mal ? Et si l’occupante des lieux refusait de lui ouvrir ? Malgré les affirmations d’Archibald, il peine à croire qu’une humaine puisse accepter la présence d’un vampire sous son toit.

    Dans la vitre, il perçoit son reflet. Celui d’un visage creusé, aux yeux d’un bleu glacial. Selon les critères de son nulle part, il n’est ni beau, ni laid, seulement dans la norme. Toutefois, il n’ignore pas que selon les nôtres il est effrayant.

    La fenêtre donne sur une cuisine. À la table, il peut distinguer une forme emmitouflée dans une robe de chambre. Des cheveux gris, tressés en natte. Ceux d’une femme qui, avachie de moitié sur le plateau, dort.

    Du bout des phalanges, il vient doucement frapper contre la vitre, déjà prêt à prendre ses jambes à son cou si un cri de terreur échappe à celle qu’il dérange. Celle-ci sursaute et il y a d’abord de l’espoir dans le regard qu’elle tourne dans sa direction… qui s’évanouit, tandis que son visage se tord en une grimace.

    — Bon Dieu ! l’entend-il râle. Qu’est-ce que c’est que ça encore ?

    Elle se lève en grommelant et disparaît de son champ de vision. Sur sa gauche, le grincement d’une porte.

    — Qu’est-ce que tu fous là, le grand ? Me dis pas que t’es perdu ?

    Elle se tient à présent sur le seuil de sa porte et lui adresse un regard noir. Pas une once d’inquiétude ne se devine chez elle. De forte constitution, elle a le visage marqué par les affres de la vie. Ses mains, qu’elle a posées sur ses hanches, sont larges et épaisses. L’expression dure, elle aboie :

    — Dis, t’es sourd ?

    Dans un geste empreint de panique, Alucard hôte son haut-de-forme.

    — Je…, commence-t-il. Je m’excuse de vous déranger à cette heure tardive. Je… je viens d’arriver et l’on m’a conseillé de venir vous trouver…

    En réponse, son interlocutrice renifle et s’approche. Bien que plus petite, Alucard se sent soudain intimidé et ne peut retenir un mouvement de recul. Les yeux plissés, elle le détaille des pieds à la tête. Puis elle grogne, la bouche tordue sur le côté.

    — Un géant avec une tronche à vous foutre des cauchemars. Mais tu m’as pas l’air d’un mauvais gars.

    D’une main, elle maintient les deux pans de sa robe de chambre en place. Elle semble hésiter, mais son trouble ne dure que l’espace de quelques secondes.

    — Allez, viens par ici, ordonne-t-elle finalement.

    Avec la même docilité qu’un chien craignant la fureur de son maître, Alucard lui emboîte le pas et pénètre dans la cuisine – une pièce sombre et humide, qui sent le café froid, mais aussi la friture.

    Tout en pestant, la femme se dirige vers la table et, du plat de la main, fait voler les miettes qui s’y trouvent. Puis elle récupère l’assiette, ainsi que le verre et la tasse de café, qui sont autant de vestiges d’un ancien repas. Sans beaucoup de délicatesse, elle dépose le tout dans un baquet déjà encombré et revient à son visiteur.

    — Qu’est-ce que tu fiches planté là comme un idiot ? Ferme-moi donc cette bon Dieu de porte et va poser tes miches là-bas !

    Puis, après avoir allumé une lampe à huile – dont la lueur éclaire faiblement la pièce – elle entreprend de fouiller ses placards. Avec la même absence de douceur, elle en ouvre et claque les portes ; produit un vacarme monstre chaque fois qu’elle met les mains au milieu de ce qui les encombre.

    — Tu veux du café ? questionne-t-elle en remettant du charbon dans sa cuisinière, sur laquelle est posée une vieille casserole cabossée encore pleine au quart. Avec le froid qu’y fait, tu dois être gelé.

    — Je vous remercie, répond Alcard, tandis que l’allumette qu’elle fait craquer se brise en deux et qu’elle peste. Mais je n’ai besoin de rien.

    — T’es bien sûr ?

    Le regard qu’elle lui adresse est suspicieux. Le vampire, qui se tient nerveusement près de la table, se force à sourire.

    — Oui… ça risquerait de me rendre malade.

    Et comme elle continue de le fixer, dans un silence terrible, lourd, il détourne les yeux. Décidément, Archibald n’avait pas tort quand il prétendait que, des deux, ce serait lui qui serait le plus intimidé par cette rencontre.

    Après un moment, elle croise les bras et redresse le menton.

    — Dis… j’me fais peut-être des idées, mais tu serais pas de ce pays par hasard ?

    — De ce pays… ?

    — Ouais, ce pays ! Plein de drôles de créatures… des monstres, comme on les appelle par chez nous.

    — Si… si vous parlez du pays de nulle part, alors, oui… oui, c’est là d’où je viens.

    Un large sourire apparaît sur le visage de son interlocutrice, dont le regard s’adoucit.

    — Ben ça ! dit-elle en se donnant une claque sur la cuisse. Et quelle sorte de bestiole t’es, au juste ? Non, attends, me dis rien ! Avec cette peau bien blanche, là… cette tête de cadavre… et la peau sur les os… hum ! T’es un genre de mort-vivant, non ?

    De plus en plus troublé par son attitude, Alucard bredouille :

    — Je… oui… plus ou moins… je suis un vampire.

    Ce qui lui vaut un petit reniflement satisfait.

    — Un vampire ! Bien sûr, un vampire ! L’un de ces suceurs de sang, hein ? (Et comme il approuve, elle renifle de nouveau et son ton redevient dur :) Ouais, bien écoute… moi, je vais quand même me préparer un petit quelque chose !

    Là-dessus, elle craque une autre allumette et la jette dans le foyer de sa gazinière. Alucard, qui la regarde touiller son café avec une cuillère à soupe, ne sait plus trop comment il doit se comporter. Sa voix, quand il questionne, est basse, presque un couinement :

    — Je… je ne vous fais pas peur ?

    — Bah ! J’peux pas dire que tu sois très agréable à regarder, mais si t’avais vraiment dans l’idée de me faire du mal, tu l’aurais déjà fait.

    Elle laisse tomber une cuillère dans sa tasse de café, indifférente aux quelques gouttes qui s’en échappent et viennent salir le bord de son évier.

    — Eh bien ! s’exclame-t-elle, en revenant à son visiteur. Qu’est-ce que t’attends pour t’installer ?

    En effet, Alucard n’a toujours pas osé prendre place à table. Il bafouille quelques excuses, avant de tirer une chaise. La femme s’installe face à lui et, entre eux, un silence qu’il n’ose briser. Elle sirote son café, bruyamment, et ne cesse de souffler dessus pour le refroidir. Sa cuillère tinte une fois, deux fois, trois fois, avant qu’elle ne laisse échapper un bruit de bouche impatient.

    — Alors, quoi ? Tas perdu ta langue, le grand ? T’es là, à t’inviter chez moi, mais tu m’as toujours pas dit ce que t’es venu fiche dans le coin !

    Sa soudaine agressivité le fait sursauter. Et il avoue, trop vite, en bafouillant :

    — Je… eh bien… je suis ici pour une amie… elle… son anniversaire… je souhaite lui faire un cadeau et… elle aime les fleurs… je crois. Alors… il fallait que je vienne. Vous comprenez ?

    Tout ça n’est pas très clair, mais rien ne semble pouvoir déstabiliser la femme. L’air songeur, elle répète :

    — Une amie… tu veux dire… ta copine ?

    De nouveau, Alucard sursaute et lève vivement les mains devant lui.

    — Non ! Pas du tout, nous ne sommes que…

    — Que rien du tout. À d’autres, hé, le grand !

    — Mais… mais je vous assure !

    Mais il comprend, au sourire en coin de l’autre, qu’il aura du mal à la convaincre. Alors, il baisse les yeux et poursuit :

    — Pour tout vous dire, il s’agit d’une jeune femme… une… une humaine, comme vous. Et comme elle n’a pas vraiment le moral en ce moment, je…

    Son interlocutrice abat une main contre la table, le coupant dans ses explications. Du café s’échappe de sa tasse et vient s’écraser sur le plateau.

    — Une humaine, tu dis ? Attends un peu, tu serais pas en train de parler de la petite Rose, des fois ?

    — Vous… vous la connaissez ?!

    — Si je la connais ? Et comment, que je la connais ! (Puis, avec un geste sec de la main, elle précise :) Enfin… je l’ai jamais rencontré, hein ? Mais cette vieille fripouille qui lui sert de grand-père m’en a tellement parlé que… eh bien, tu vois, c’est presque comme si je l’avais vu grandir !


    7


    Un tic-tac lointain est perceptible dans la pièce, qu’accompagne le « ploc, ploc… » régulier d’un robinet qui goutte.

    Alucard a ouvert la bouche, s’apprête à parler, mais sa surprise est trop grande et il ne parvient à émettre le moindre son. Un sourire en coin étire les lèvres de son interlocutrice.

    — Je vois que ça t’étonne. Ah ça ! Ça me surprend pas de lui ! J’parie qu’aucun d’entre vous n’a jamais entendu causer de moi, hein ? Pas même la petite Rose. Ce vieil imbécile !

    Là-dessus, elle prend une gorgée de son café. Quand elle repose sa tasse, son regard brille étrangement. Elle semble lointaine au vampire qui l’observe. Perdue dans ses souvenirs.

    — Avant, tu vois, cette bourrique venait souvent me rendre visite. Presque toutes les semaines, y a des périodes. Il arrivait comme ça, au milieu de la nuit, pour manger un bout et discuter un peu. Des années et des années que ça durait. Tiens ! La petite Rose n’était pas plus haute que ça la première fois qu’on s’est croisés.

    « Et puis, l’a fallu qu’on se dispute… un peu plus fort que d’habitude. (Ses yeux se plissent et elle porte un doigt à ses lèvres.) À moins que ça n’ait été la fois de trop… ‘fin, bref ! Après ça, plus aucune nouvelle de lui. Et telle que tu me vois là, ça fait maintenant des années que j’attends son retour. Quelle idiote, hein ?

    Alucard, qui ne dit toujours rien, la voit baisser le nez en direction de sa tasse. Son expression s’est creusée quand elle reprend :

    — Y a des sujets qu’il vaut mieux pas aborder avec des types comme lui. Ils sont trop bornés. Trop égoïstes… mais moi, cette nuit-là, j’en avais ma claque de ses bêtises. Ce n’était pas la première fois qu’on se disputait à propos de la petite Rose, c’était même un sujet sacrément sensible entre nous. Et ce que j’ui ai dit, ce soir-là, ça l’a mis dans une telle fureur que j’ai bien cru qu’il allait tout casser chez moi…

    Elle revoit encore son visage tordu de fureur. Ses petits yeux noirs, habités par tant de méchanceté qu’il est parvenu à lui faire peur. Elle entend ses paroles. Dures… destinées à la blesser. Ses cris et ses accusations. La scène est si vivante en elle qu’elle doit fermer les paupières, comme si le passé s’apprêtait à la frapper. Ce n’est pas la première fois, et sans doute pas la dernière, qu’elle aura à revivre ce moment terrible. À force qu’il lui tourne dans la tête, à la nuit tombée, toujours fidèle, elle en a presque perdu le sommeil.

    C’est la voix de son visiteur qui la tire de ses ténèbres :

    — Je ne comprends pas… pourquoi vous disputer à propos de mademoiselle Rose ?

    Elle bat des paupières et lève les yeux sur lui. Puis elle renifle et répond :

    — Ça t’intéresse, le grand ? Bah, au moins tu pourras pas m’accuser d’être trop bavarde, hein ?

    Un petit rire sec lui échappe et elle porte sa tasse à ses lèvres. Le café est déjà tiède.

    Sa langue claque et elle reprend :

    — Tu sais, je pouvais lui passer tous ses défauts, à ce vieux salaud… tous ! Mais j’ai jamais pu accepter la façon dont il traitait la petite… alors… fallait bien que ça explose entre nous un jour ou l’autre.

    Elle soupire.

    — Bien sûr, l’est persuadé de faire ça pour son bien. Mais si tu veux mon avis, moi j’crois que c’est plutôt à lui qu’il pense. À son bonheur, avant celui de la gosse. Parce qu’il veut pas la perdre… parce qu’il veut la garder pour lui tout seul. Pour toujours. Et ça, quitte à lui causer du souci, à elle.

    « Pourtant, j’ui demandais pas la lune. J’ui disais souvent que la petite, tu vois, ça lui aurait fait du bien de venir ici. Il me l’aurait laissée un jour ou deux… on se serait tenues compagnies… et j’ui aurais fait connaître autre chose. Pas que je sois en train de dire que votre pays est mauvais pour elle, hein ? Seulement, je savais qu’elle aurait un jour besoin d’aller voir ailleurs… de renouer avec ses racines.

    « Mais lui, ça, l’a jamais voulu l’entendre. Et quand la petite a commencé à poser de plus en plus de questions sur son pays et tout ça, ben, c’est pas bien passé.

    « Si tu savais la frousse que ça lui a foutu ! Il la voyait déjà partir loin. Loin de lui, je veux dire. Alors, il est venu me dire qu’il lui avait fait construire une maison… histoire qu’elle ait son indépendance. Que ça lui ferait sans doute du bien, tu vois, de plus vivre avec son grand-père.

    « Mais moi, je savais que c’était juste une manière de détourner son attention. De l’occuper, le temps qu’il trouve autre chose. Quand il est venu me voir, cette nuit-là, il était tout fier de lui. Il n’arrêtait pas de me répéter qu’il faisait ça pour son bien, qu’elle se rendait pas compte, la pauvre petite, des dangers qui l’attendaient… au milieu des gens comme moi… comme elle.

    « Et moi, ça m’a mise en rogne. Il m’a tellement énervée que j’ui ai dit le fond de ma pensée. Que ce qu’il faisait à cette gamine, c’était dégueulasse. Qu’il avait pas le droit de la garder prisonnière comme ça. Qu’un jour, sa gosse, elle partirait sans le lui annoncer et qu’il aurait même pas l’occasion de lui dire au revoir. Parce que si elle le faisait, tu vois, il trouverait encore le moyen de la retenir.

    Ses derniers mots, terribles, claquent, puis s’éteignent et elle s’affaisse soudain ; ferme les yeux, pour ne plus bouger. Une main lui soutient la tête.

    En vrai, elle ne se sent pas délivrée d’avoir enfin pu confier son histoire à quelqu’un. Elle sait qu’elle reviendra la hanter, encore et encore. Mais à cet instant, elle se sent tout de même un peu soulagée.

    Face à elle, Alucard ne dit rien, n’ose rien dire. Glacé jusqu’au bout des ongles, il a l’expression chamboulée et le regard luisant. Car il a de la peine, notre ami. De la peine pour chacun des protagonistes de ce drame. Il se sent impuissant, aussi. Et puis… cette histoire le concerne-t-il seulement ?

    Face à lui, la femme semble avoir pris dix ans. Les traits de son visage se sont détériorés et elle reste là, sans bouger, comme si toute vie l’avait désertée. À l’extérieur, le ciel commence à s’éclaircir. Bientôt, le coq s’éveillera et fera entendre son chant à travers le village.

    — Bah ! reprend son interlocutrice, qui se secoue. Tout ça, au final, c’est de l’histoire ancienne. On cause, on cause et regarde-moi ça : d’ici peu, tu pourras plus mettre un pied dehors sous peine de tomber en poussière !

    Là-dessus, elle repousse sa chaise et se redresse lourdement. Le dos courbé, elle resserre les pans de sa robe de chambre d’une main.

    — Allez, viens, je vais te montrer ta chambre !

    Et comme il se lève à son tour, elle questionne :

    — Au fait, c’est quoi ton nom ?

    — Alucard, lui répond le vampire, ce qui la fait sourire.

    — Alucard, hein ? Y a pas à dire, dans le genre original ! Eh bien moi, vois-tu, je suis Maria, le grand. Maria la pauvre cloche !


    8

    — Ça m’a fait rudement plaisir de te rencontrer, le grand.

    Nous voilà le lendemain soir. Sur le pas de la porte, Alucard et Maria se font leurs adieux.

    En hôtesse exemplaire, cette dernière avait été aux petits soins pour son invité. Non contente de lui prêter un lit où passer le jour, elle avait profité de son sommeil pour se rendre chez le boucher et lui rapporter de quoi calmer sa soif. À son réveil, alors qu’il descendait à la cuisine, un autre présent l’attendait, là, sur la table. Un bouquet de roses rouges, qu’elle lui avait désigné du menton.

    « Tiens ! Des roses pour ta petite Rose ! »

    Puis elle avait entrepris d’envelopper les fleurs dans du papier journal et, parce que la protection ne lui parût pas suffisante, y ajouta un mouchoir en tissu, en guise de seconde carapace.

    — Ça m’a fait plaisir à moi aussi, répond le vampire. Merci encore pour votre hospitalité.

    Son interlocutrice a un geste impatient de la main.

    — Bah ! Des mots, des mots ! Si tu tiens vraiment à me remercier, passe plutôt le bonjour à ce vieil imbécile de ma part. Et dis-lui… rappelle-lui que je suis pas éternelle, d’accord ?

    La voix de Maria tremble un peu sur la fin. Alucard y devine la souffrance d’un cœur délaissé et comprend combien ses sentiments à l’égard de papy Nazar sont sincères. Une boule se forme au niveau de son estomac et il promet :

    — Je n’y manquerai pas… vous pouvez compter sur moi !

    En retour, Maria lui sourit. Toutefois, il ne voit aucun espoir dans le regard qui soutient le sien. Seules la douleur et la résignation.


    9

    « Tout droit… toujours tout droit… »

    Autour de lui, ce n’est que grisaille. Un brouillard si épais hante la forêt de nulle part que c’est tout juste s’il parvient à distinguer la silhouette des arbres.

    Sous ses pas, le craquement des branches et des feuilles mortes, auquel s’ajoutaient jusqu’à récemment ceux de créatures prenant la fuite ou passant leur chemin. La dernière était si imposante, si monstrueuse, que toute la forêt en a tremblé jusqu’aux extrémités de ses racines. Un grognement terrible, venu du fin fond d’une gorge caverneuse. Sur son passage, les arbres plièrent, gémirent, se brisèrent. Quelques-uns furent même déracinés.

    Alucard avait eu juste le temps de s’arrêter et de lever les yeux qu’une silhouette gargantuesque l’enjambait. Un pied recouvert de poils s’était posé à quelques centimètres de lui, manquant de peu de l’écraser. L’apparition charriait une odeur terrible, fauve, suffocante.

    Depuis, plus rien… un peu comme si le monde avait cessé de vivre. Et l’inquiétude accompagne ses pas.

    Ce n’est cependant pas l’idée de croiser à nouveau la route d’un géant qui creuse ainsi son front et lui fait se mordre les lèvres. Plutôt celle de se perdre. Car dans un environnement comme celui-ci, il est bien trop facile de dévier de sa route, sans s’en rendre compte, et de se condamner à une errance funeste.

    Contre lui, le bouquet destiné à mademoiselle Rose. Maria lui a assuré qu’il tiendrait le coup jusqu’à son retour, mais le vampire demeure soucieux. Qu’il serait bête, n’est-ce pas, d’avoir entrepris ce voyage pour rien… de ramener avec lui des cadavres à la triste mine !

    Mais il craint d’accélérer l’allure et pour cause : car même à la vitesse prudente à laquelle il évolue, il ne cesse de se prendre les pieds. D’ailleurs, sans doute aurait-il dû se montrer encore plus attentif, car la prochaine racine parvient à lui faire perdre l’équilibre.

    Dans un cri de surprise, le voilà qui roule au bas d’une petite pente et ne cesse sa chute que quand son corps rencontre le contact glacé d’une grosse pierre. Tout en gémissant, il se redresse sur un coude et passe une main le long de son flanc gauche. La douleur est terrible, mais il parvient à se remettre debout.

    À ses pieds, il devine la silhouette de son haut-de-forme et se baisse pour le ramasser. Mais alors qu’il va le poser sur son crâne, l’horreur le frappe. Le bouquet… où est donc passé le bouquet ?!

    Paniqué, il fait volte-face, tourne sur lui-même, scrute désespérément le brouillard à la recherche du disparu.

    — Non… oh non !

    Au désespoir, il se laisse retomber à terre et, à quatre pattes, tâtonne ici et là, sa panique grandissant à chaque seconde. Quelques minutes lui sont nécessaires pour remettre la main sur le disparu. Un soupir de soulagement s’échappe de ses lèvres. Si l’emballage est endommagé, le bourgeon qui s’en est échappé est à peu près intact. Ses doigts se referment sur le mouchoir, vont pour libérer les autres de leur prison, afin de s’assurer qu’elles sont toutes encore présentables, mais ne peuvent aller au bout de leur geste. Car un mauvais pressentiment, soudain, s’éveille en lui.

    Affolé, il se remet sur ses pieds et jette un regard autour de lui. Mais il a beau chercher à se repérer, impossible de reconnaître quoique ce soit. Il butte contre la grosse pierre, qui ne lui est d’aucune aide, trébuche, et laisse entendre un glapissement. Comme il retrouve son équilibre, il recule de plusieurs pas, les yeux à présent exorbités par l’anxiété.

    Lentement, un goutte de sueur lui dégouline le long du visage, tandis que l’évidence s’impose à lui.

    Que l’Enfer et les déchus veuillent bien avoir pitié de lui, car le voilà perdu !


    10

    Avec l’espoir qu’il finira bien par arriver quelque part, Alucard avait repris sa route. Tout droit, toujours tout droit, appelant parfois à l’aide, désireux d’attirer à lui une solidarité dont les monstres des bois se révélèrent dépourvus.

    C’est donc aussi épuisé que découragé qu’il se laisse finalement glisser le long d’un arbre. Son regard cherche encore à percer la purée de poids qui l’encercle, mais sa conscience sait que c’est inutile. Chaque seconde, chaque minute, ressemble à la précédente. Un paysage uniforme, déprimant.

    Depuis sa chute, il se montre plus prudent que jamais et garde le nez baissé en direction de ses pieds. Sa crainte n’est plus seulement de trébucher, mais surtout de tomber tête la première en Enfer. Ou pire encore, pense-t-il, de ne pas voir arriver le bout du monde et de commettre le pas de trop…

    La mine affligée, il contemple l’emballage crasseux qui enveloppe le bouquet. Au final, entreprendre ce voyage était-il une bonne idée ? Car depuis qu’il a rencontré Maria, ses inquiétudes quant à la mélancolie de mademoiselle Rose n’ont fait que croître. Il se remémore, encore et encore, les paroles de la femme, ses prédictions quant à la possibilité que mademoiselle Rose, un jour, quitte le pays de nulle part sans prévenir personne.

    Et lui… lui qui est son ami – mais à qui elle n’a jamais confié son tourment – n’a rien trouvé de mieux que de lui ramener des fleurs, de pauvres fleurs, avec l’espoir fou qu’elles parviendront à la consoler un peu. Quelle naïveté !

    Abattu, il ferme les yeux. Il a besoin de repos. Dormir, ou au moins somnoler quelques instants… oublier sa situation, ses craintes, le monde qui l’entoure.

    Juste s’abandonner au néant…

    Mais l’oubli n’a pas le temps de l’engloutir qu’un murmure, lointain, vient troubler sa torpeur. Il sursaute et redresse la nuque, l’oreille tendue. Oui… il y a bien quelque chose… qu’est-ce que ça peut-être ? Une voix… est-ce que ce ne serait pas une voix qu’il entend ?

    L’espoir revenant frapper à la porte de son esprit, il se redresse, mais hésite sur la direction à prendre. C’est qu’il ne faut pas se tromper. Voilà sans doute sa seule et unique chance de se tirer de ce mauvais pas. Alors, il veut être sûr de son coup, fait un pas en avant, puis s’arrêter, écoute plus attentivement et, finalement, part à gauche.

    Ses pas ne tardent pas à le mener jusqu’à une clairière. Ici, le brouillard est presque absent, se contente de stagner à hauteur des chevilles. Les arbres sont courbés et forment une cloche protectrice au-dessus de sa tête. Et au milieu de ce paysage, un démon imposant.

    Assis sur une souche, sa fourrure est épaisse, roussie. Deux grosses cornes se dressent sur son crâne. Du poing, il lustre ses sabots, venant et revenant dessus avec un perfectionnisme patient.

    La voix, c’est la sienne. Une voix profonde, mais tragique, qui narre les récits d’un Enfer mélancolique. On y parle d’âmes pécheresses en pénitence, qui de toute leur force appellent le pardon ; et de démons gardiens, pleurant sur leur existence amère.

    Alucard sent un frisson lui remonter le long du dos. La prestance, la gravité qui nimbe le chanteur l’intimide tant qu’il se contente de rester là, dans les fourrés, sans oser l’aborder. Au final, c’est le diable lui-même qui, remarquant sa présence, lui adresse la parole le premier.

    Ses yeux jaunes posés sur ce visiteur inattendu, son chant s’éteint doucement dans sa gorge et un sourire tout en crocs vient étirer ses lèvres.

    — Ah ! fait-il de sa grosse voix, en frappant d’une main sa cuisse. De la visite, enfin ! Eh bien, l’ami, serions-nous perdus ?

    — Est-ce si évident ? questionne Alucard en s’avançant de quelques pas.

    — Et comment ! Tous les pauvres bougres que je croise son des égarés. Et moi-même, vois-tu, je suis des vôtres. Ça, il faut bien le reconnaître, cette forêt est un véritable labyrinthe !

    — En… en effet…

    Il va pour ajouter quelque chose, mais comme rien ne lui vient, préfère se taire. Le démon, qui semble lui aussi ne plus rien avoir à dire, finit par se désintéresser de lui et recommence à lustrer ses sabots. Un chant prend naissance au fond de sa gorge. Le vampire lui accorde toute son attention quelques instants, se laisse gagner par la mélancolie des images que lui provoquent les paroles. La réalité revient néanmoins le torturer et, ses doigts se crispant sur le bouquet, il se risque à interrompre l’autre :

    — Pardonnez-moi, mais… est-ce que je peux vous poser une question ?

    Le démon relève les yeux sur lui.

    — Eh bien, il n’est pas dit que j’en connaisse la réponse, mais… je t’écoute !

    — Vous ne sauriez pas où se trouve mon nulle part, des fois ?

    Une lueur d’amusement s’allume dans le regard de son interlocuteur, qui triture son bouc de ses ongles crochus.

    — Allons, l’ami ! Des nulles part, tu sais qu’il en existe des centaines aux quatre coins de cette maudite forêt !

    — Je… je suis désolé. J’ignore quel nom on lui donne dans les autres nulles part.

    Car aussi sûrement que chacun des pays qui hantent la forêt de nulle part sont eux-mêmes des nulles parts, tous ont un nom qui leur est propre et qu’ils usent pour se désigner. En fait, je crois que le pays de nulle part est le seul à s’auto-dénommer ainsi et ignore parfaitement que les rares qui connaissent son existence l’appellent simplement le pays des monstres.

    Le démon a un petit sourire, qui se mue bientôt en rire.

    — Ah, n’aie pas l’air si sombre, dit-il avec un mouvement de la main apaisant. Je crois savoir de quel nulle part tu me parles… et tu as de la chance, ça oui, car je suis récemment tombé dessus. (Là-dessus, il se lève et tend un doigt vers l’est.) Va dans cette direction. Toujours tout droit et, si le Diable concède à te venir en aide, alors tu devrais regagner ton nulle part.

    Alucard tourne les yeux en direction du point indiqué. En lui, l’espoir jusqu’alors bourgeonnant fleurit tout à fait.

    — Merci beaucoup !

    Il ôte son haut-de-forme et s’incline devant le diable. Mais alors qu’il s’éloigne, la voix de l’autre le retient :

    — Au fait, l’ami ! Tu ne saurais pas où se trouve l’Enfer, des fois ?

    Le vampire lui adresse un regard désolé. Il aurait aimé pouvoir l’aider en retour, malheureusement…

    — J’ai bien peur que non.

    — Bah, c’est pas grave ! Je finirai bien par tomber dedans !

    Là-dessus, le diable se laisse retomber sur sa souche et ferme les yeux. Sa voix rauque, profonde, accompagne le départ de son visiteur…


    11

    Quand il regagne enfin le pays de nulle part, la lune est encore maîtresse des cieux. La fatigue fait ployer sa haute silhouette et la douleur de sa chute continue de lui fouetter les côtes. Toutefois, il se sent soulagé d’un grand poids, alors que la forêt s’ouvre sur ce paysage qu’il connaît si bien, qu’il habite depuis si longtemps…

    Les quelques monstres qu’il croise au village le saluent. Certains, même, s’étonnent de le revoir si tôt et on l’arrête pour l’interroger sur son périple, curieux de savoir s’il revient victorieux de ce voyage peu banal. À ceux-là, il ne peut que bredouiller quelques réponses vagues et timides. Comme il le craignait, ni son départ, pas plus que les raisons de celui-ci, ne sont restés bien longtemps secrets.

    Sur le chemin qui doit le mener chez mademoiselle Rose, il tente de redonner un peu d’allure à l’emballage du bouquet. Froissé, taché de terre et de mousse, l’ensemble fait misérable. Et de crainte que le contenu soit aussi peu présentable, il finit par le libérer de sa prison.

    Un soupir de soulagement lui échappe. Si le bouquet à quelque peu souffert, l’ensemble reste agréable à regarder… du moins l’espère-t-il.

    Quand il arrive, les fenêtres de l’habitation sont éclairées. Néanmoins, il n’ose pas s’avancer dans l’allée et c’est avec nervosité qu’il suit des yeux la silhouette de mademoiselle Rose, au moment où celle-ci passe derrière les rideaux du salon.

    En vérité, comme il se tient là, immobile, il n’est toujours pas certain de savoir si son aventure en valait le coup. Car il lui semble que ce qu’il ramène avec lui, ce ne sont que plus de tristesse et d’inquiétude. Pas seulement pour lui… mais aussi pour mademoiselle Rose.

    Il baisse les yeux sur les roses qui, à la lueur de la lune, sont d’un rouge sombre, presque noir. Sur le bout de son long nez, une tache verdâtre, souvenir de son expérience dans la forêt. Il n’a même pas conscience, à cet instant, combien il fait lui-même peine à voir ; qu’il semble plus piteux qu’à l’accoutumé, avec son costume froissé, maculé de boue et les quelques feuilles qui se sont plantées ici et là dans son haut-de-forme.

    Au bout d’un moment, il se décide à gagner la porte. Il lève le poing, hésite encore, puis, doucement, se baisse pour poser le bouquet sur le tapis, dissimulant en partie le message de bienvenue de ce dernier. Puis il frappe – deux coups brefs – et, sans attendre de réponse ; sans attendre de voir quelle sera la réaction de son amie, se détourne et disparaît dans les ombres du village de nulle part…

    Erwin Doe ~ 2010

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