• Episode 5 : Porcelaine - Partie 3

     Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 3

     

    4

    — Alors c’est vrai ce qu’on raconte ? Tu as été choisie pour le sacrifice ?

    Dolaine leva les yeux vers Raphaël. Assis derrière elle, en haut d’une clôture, il la fixait en balançant ses pieds dans le vide. Le ciel était bleu, envahi de gros nuages cotonneux.

    Installée sur un coin d’herbe, un livre ouvert sur ses cuisses, Dolaine pouvait voir un chemin de terre s’étirer un peu plus loin. À l’horizon, des champs et des pâturages, au milieu desquels des bâtiments de ferme se dessinaient. Dans le pré juste derrière eux, des vaches paissaient.

    Pour l’anniversaire de l’oncle Sylvestre, sa famille avait fait le voyage jusqu’au territoire de l’est. L’homme, qui était le cadet de son père, vivait ici avec sa femme et son fils unique, Raphaël, où il était propriétaire d’un petit complexe agricole. Seule sa sœur avait refusé de se joindre à eux, prétextant d’autres engagements.

    Remettant une boucle de cheveux derrière son oreille, Dolaine approuva d’un hochement de tête.

    — Et ça ne te dégoûte pas de devoir faire ça ?

    Elle le fixa, d’abord interloquée. Il affichait un air buté, presque boudeur. Plus jeune, elle venait passer une bonne partie de ses vacances ici, si bien qu’elle avait appris à voir clair dans chacune de ses mimiques. Elle comprit que la nouvelle lui déplaisait. Même, qu’il la trouvait scandaleuse.

    — Pourquoi voudrais-tu que ça me dégoûte ? Au contraire, c’est un honneur !

    — Un honneur, grommela-t-il, le nez baissé en direction du sol. Alors pour toi, commettre un meurtre est un honneur ?

    Son hostilité était à ce point perceptible qu’elle s’en étonna :

    — Qu’est-ce que tu racontes ? Nous mangeons ce que nous tuons, non ? Aussi quelle différence avec ces vaches et ces poules que vous abattez ?

    Presque choqué de la comparaison, il redressa vivement la tête. Les grelots qui pendaient aux extrémités de son chapeau tintèrent.

    — Ça n’a rien à voir !

    — Ah oui, vraiment ?

    Il ouvrit la bouche pour répliquer, avant de se raviser et de se renfrogner. Elle le laissa bouder un instant, pensant qu’il finirait bien par se décrisper. Une minute s’écoula, puis deux, avant qu’elle ne laisse échapper un soupir. Lassée d’attendre, elle retourna à son livre en concluant :

    — De toute façon, tu ne peux pas comprendre : après tout, tu es à moitié Pantin.

    — Et alors ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Mon père pense comme moi et lui ses parents sont Pierrot et Poupée.

    Elle tourna la page qu’elle lisait et répondit :

    — Oui, mais ta mère est Pantin. Aussi j’imagine que ton père a fini par adopter sa façon de penser.

    — Non, c’est faux ! s’insurgea Raphaël en se penchant en avant, ses deux mains agrippées à la poutre où il était installé. Il n’a jamais aimé ça, il a toujours trouvé cette coutume stupide. Et même ton père, si tu veux tout savoir, partage son point de vue.

    De surprise, Dolaine releva les yeux sur lui.

    — Tu racontes n’importe quoi : je n’ai jamais entendu mon père se plaindre de nos traditions.

    — Bien sûr ! Il n’est pas fou, il ne va certainement pas s’y opposer publiquement avec ta mère et…

    — Laisse ma mère tranquille !

    — … l’environnement dans lequel vous vivez, poursuivit obstinément son cousin. Vous autres, habitants du nord, on sait bien que vous êtes des fanatiques religieux : avoir un avis différent du vôtre est dangereux.

    L’espace d’un instant, Dolaine hésita entre se fâcher ou bien se lever et le planter là. Elle fut sur le point d’adopter la seconde solution, avant de prendre conscience que les propos de Raphaël l’avaient bien plus ébranlée qu’elle ne l’imaginait. Incapable de se redresser, elle déclara, d’une voix où perçait toutefois le doute :

    — Mon père est fier de moi.

    — Et moi je te dis que non.

    — Ah oui ? Et comment peux-tu en être aussi sûr ? Tu lui as posé la question, peut-être ?

    — Non… non, mais je les ai entendu discuter… ton père et le mien. À propos de toi et de cette histoire de sacrifice. Ils devaient penser qu’ils étaient seuls, mais… enfin, crois-moi, ton père n’est pas du tout content que ça te soit tombé dessus.

    Elle sentit ses doigts se crisper sur la couverture de son livre.

    — Tu mens !

    — Qu’est-ce que ça me rapporterait ?

    Et comme elle ne répondait pas, se contentant de le fixer d’un regard sombre et dangereux qui le fit se tasser sur lui-même, il ajouta, tout en détournant les yeux :

    — Tout ce que je dis, moi, c’est que ça ne me plairait pas que quelqu’un vienne enlever mes enfants pour les manger. Et si tu avais un minimum de compassion, tu essaierais de te mettre à la place de ceux que vous vous apprêtez à sacrifier pour votre stupide cérémonie.

    Refusant d’en entendre davantage, Dolaine se redressa vivement.

    — Oh, ferme-la Raphaël ! Tu ne sais absolument pas de quoi tu parles !



    ¤O¤





    Dolaine ouvrit les yeux. Elle s’était assoupie à son bureau, face à la lettre qu’elle rédigeait à l’intention de Raphaël et de Mistigri. La joue écrasée contre son poing, elle battit des paupières, avant de les plisser, agressée par la lueur de la lampe de chevet qui brillait à ses côtés.

    Le reste de la pièce était plongé dans le noir. À l’extérieur, la nuit était tombée depuis longtemps et, dans la chambre d’en face, Romuald devait déjà dormir.

    Longuement, elle s’étira et ses yeux se baissèrent sur son mollet droit. À l’emplacement où le zombie l’avait mordue quelques semaines plus tôt, une vilaine cicatrice. Elle ramena sa jambe à elle et suivit du doigt la balafre. Ce n’était pas très joli à voir. Pas joli du tout, même. Adieu les chaussettes courtes, elle devrait, à l’avenir, se contenter de chaussettes montantes en toutes saisons, sinon de collants.

    Agacée, elle retroussa le nez et se leva pour aller ouvrir la fenêtre. Un vent glacial s’engouffra dans la pièce et, frissonnant, elle replia ses bras autour d’elle. Au loin, Porcelaine formait une silhouette familière, quelque peu inquiétante, mais surtout chargée de nostalgie.

    À sa vue, une sorte de quiétude s’empara d’elle. Car bien que les lieux soient hantés par de mauvais souvenirs, ses racines restaient ses racines et, elle pouvait bien se l’avouer, son royaume lui avait manqué.

    Pas sûr, toutefois, qu’elle serait capable d’en franchir les portes. La blessure demeurait vive et, bien que l’envie de revoir les rues de son enfance la tiraillait, comme celle de se mêler de nouveau à une société qui était la sienne, elle savait qu’elle n’en aurait pas le courage. Pas encore… et peut-être même jamais.

    S’accoudant à l’encadrement de la fenêtre, elle songea à sa famille. Qu’étaient devenus ses parents depuis tout ce temps ? Sa sœur, de ce qu’elle avait cru comprendre, avait réussi une belle carrière, ce malgré les nombreuses difficultés qui parsemaient son chemin et qui l’avaient empêchée d’aller aussi loin qu’elle l’espérait. Mais ses parents… Aux dernières nouvelles, ils avaient quitté les terres du nord, pour gagner celles de l’est. Mais l’information datait de quelques années déjà et elle ignorait tout de leur situation actuelle. Mêmes les lettres que recevait de temps à autre son cousin n’étaient pas très claires à ce sujet. Et comme aucun membre de sa famille n’avait jamais cherché à reprendre contact avec elle…

    Pourtant, ils savaient où elle vivait. Au moins parce que Raphaël, lui, n’avait jamais perdu ses parents de vue. Ils lui écrivaient une ou deux fois dans l’année, et lui en faisait de même de son côté.

    Sa famille, c’était une autre histoire ! Après les événements qui devaient jeter l’opprobre sur ses membres, c’était comme s’ils l’avaient définitivement effacée de leur existence. Elle pouvait comprendre leur colère, et ne s’étonnait pas que sa mère, encore moins sa sœur, n’aient jamais cherché à lui écrire. Mais que son père se range de leur côté… qu’il agisse de la sorte alors qu’il lui avait semblé comprendre son choix et avait été le premier à prendre sa défense et à chercher à l’éloigner de ceux qui lui voulaient du mal… bref, que ce père dont elle avait, pendant des années, espéré le moindre signe de vie puisse ainsi l’ignorer… vraiment, ça lui faisait mal.

    Le soupir qui lui échappa forma un nuage de fumée blanche qui brouilla momentanément son regard. À présent, ce n’était plus de la joie qu’elle ressentait à être ici, mais une douleur lancinante, qui prenait naissance au niveau de sa poitrine. S’attarder à Porcelaine serait sans doute une erreur… dès le lendemain, ils reprendraient leur route.



    5



    Romuald se redressa sur son lit en suffoquant. Les mains crispées contre son torse, il se courba en avant et ferma les yeux sur un long gémissement. Un tremblement s’empara de lui, qu’il eut toutes les peines du monde à apaiser.

    Il ne tiendrait plus très longtemps ainsi… il était arrivé au bout de ses limites et s’il ne faisait rien pour calmer le monstre qui grondait en lui, il savait qu’il perdrait tout contrôle.

    Bien sûr, ce n’était pas prudent. Dans son état, le pire pouvait arriver, mais… mais il n’avait pas le choix. Non, il n’avait plus le choix ! Il lui fallait se nourrir… vite… trouver une victime consentante, avant qu’il ne soit trop tard.

    Il déglutit.

    Les Trolls… voilà ce dont il avait besoin ! Certains étaient en ville et s’il pouvait remettre la main sur l’un d’entre eux… s’il lui expliquait sa situation… s’il lui rappelait les liens qui, autrefois, unissaient leurs deux peuples, alors il pourrait éviter les drames !

    D’un revers de la main, il s’essuya le front et se leva. Il attrapa sa robe, qui pendait au bout de son lit, l’enfila et, quoique toujours un peu tremblant, alla tirer les rideaux et ouvrir la fenêtre. L’air glacial qui s’engouffra dans la chambre lui fit un bien fou et il resta un moment à savourer sa caresse, avant de se pencher à l’extérieur : pas un rat chapardeur en vue.

    Satisfait, il enjamba la fenêtre et, après une hésitation, se laissa tomber dans le vide…



    6



    — Romuald ? Dites, vous êtes réveillé ?

    Dolaine faisait face à la porte de son compagnon, dans le couloir étroit de leur auberge. Lavée, habillée, reposée, il ne lui restait plus qu’un besoin à assouvir : celui de se remplir l’estomac.

    — Écoutez, je vais aller prendre mon petit déjeuner. Voulez-vous que je vous rapporte de quoi vous nourrir avant ?

    Elle marqua un silence, pendant lequel elle attendit une réponse qui ne vint jamais. Les sourcils froncés, elle se pencha en direction du battant et y colla l’oreille, attentive. Pas un bruit, pas le moindre signe de vie. Agacée, elle se redressa et, retroussant le nez, tapa avec force contre la porte.

    — Romuald ? Allons, debout !

    À nouveau, seul le silence lui répondit. Perdant patience, elle porta une main en direction de la poignée… et constata que la porte n’était pas fermée à clef.

    — Dites, vous pourriez me répondre !

    Mais à peine avait-elle fait un pas dans la chambre qu’elle se figea : de son compagnon, aucune trace.

    Le lit était défait, la salle de bain vide et, à cause de la fenêtre laissée grande ouverte, il y faisait un froid de canard. Les bras repliés autour de son corps, elle frissonna et nota, non sans un certain soulagement, que les bagages du vampire étaient toujours là, au chevet du lit. Signe qu’il ne l’avait pas quitté sans l’en avertir.

    Son absence n’en demeurait pas moins anormale. Car enfin, elle ne voyait pas où il aurait pu aller à cette heure, encore moins sans elle.

    Troublée, elle regagna le couloir et referma derrière elle. Non, tout ceci ne lui ressemblait pas. Jamais encore il ne s’était aventuré où que ce soit sans l’en avertir au préalable.

    Alors quoi ? Était-il sorti pour se nourrir ? Était-ce parce qu’il craignait de la déranger qu’il n’avait pas jugé utile de l’en informer ? Oui, ça lui ressemblerait bien, mais…

    De plus en plus troublée, elle gagna le rez-de-chaussée.

    À cette heure, l’auberge était noire de monde et l’on y petit déjeunait avec animation. Surtout des voyageurs humains, au milieu desquels se mêlaient quelques natifs. Après s’être assurée que Romuald ne se trouvait pas dans le coin, elle chercha l’aubergiste du regard, un Pantin à la barbe fournie qui ne semblait jamais se séparer de sa pipe. L’avisant derrière son comptoir, elle se décidait à aller l’interroger quand une conversation, derrière elle, attira son attention :

    — J’vous jure, un vampire. Une saloperie de vampire ! Le jeune a bien failli y passer, à ce qu’on raconte.

    Elle se retourna et découvrit un groupe d’hommes, humains, réunis autour des restes d’un repas. L’un avait croisé ses bras musclés et affichait une mine franchement hostile. Il émit un bruit de bouche méprisant.

    — Cette racaille ! Je comprends pas qu’on puisse les accepter dans le coin.

    La suite de l’échange lui échappa, car son monde se mit à chavirer et un voile noir lui passa devant le regard. Ce n’était pas possible… ce n’était tout de même pas ce qu’elle croyait !

    À la façon d’un automate, elle se rapprocha du groupe d’hommes. Il lui semblait évoluer comme dans un rêve, sans être vraiment maîtresse de son propre corps.

    Et ce fut d’une voix blanche qu’elle questionna :

    — Qu… qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

    Erwin  Doe ~ 2014

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