• Episode 5 : Porcelaine - Partie 4

     

    Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 4

     

    7

    Imbécile ! Imbécile ! Mais quel imbécile !

    Dolaine arpentait les rues du marché, avec l’impression horrible que le drame était sur toutes les lèvres.

    Juste après que les humains aient terminé de lui expliquer l’affaire, deux soldats Pierrots avaient fait leur apparition dans l’auberge. Elle les avait vus se diriger vers l’aubergiste et elle devina, au regard que lui avait lancé celui-ci, qu’ils étaient là pour Romuald. N’ayant aucune envie qu’on l’arrête pour complicité, elle avait fui les lieux sans même avoir le temps de prendre un manteau avec elle.

    Un manque qui se faisait cruellement ressentir. Car bien que le soleil brilla dans le ciel, les températures restaient glaciales. Seulement, impossible de faire demi-tour : elle devait retrouver Romuald avant la garde de Porcelaine.

    La question restait, où chercher ? Qui interroger ? Il pouvait être n’importe où, et le marché perpétuel était si vaste, ses alentours suffisamment généreux en cachettes naturelles, qu’elle s’en sentait découragée par avance.

    Elle s’arrêtait au milieu d’une allée pour réfléchir, quand elle avisa un groupe de Poupées à dos de poneys. Des soldates qui s’entretenait avec un groupe de Pierrots. À leur tête, une Poupée blonde aux longs cheveux qui ondulaient sur ses épaules et dans son dos. La même qui, la veille, l’avait tant troublée à cause de sa ressemblance avec sa sœur aînée.

    Comme si elle avait deviné son regard, cette dernière leva les yeux dans sa direction.

    Un peu trop vivement, Dolaine se détourna et reprit sa route d’un pas raide. Priant intérieurement pour qu’on ne lui emboîte pas le pas…



    8



    — Un vampire, vous dites ?

    Dolaine approuva d’un signe de tête. Le Pantin qu’elle interrogeait tenait un stand de tissus avec sa famille. Installé sur un tabouret, les jambes écartées et les bras croisés, c’était un individu barbu, à chemise à carreaux.

    D’une main, il se frotta le menton.

    — Oui… j’en ai vu un dans le coin pas plus tard que la veille. (Du doigt, il désigna l’allée encombrée derrière Dolaine.) Il se baladait là, en plein jour, comme s’il se moquait du soleil. Un drôle de spectacle, ça je peux vous le dire !

    Dolaine, frigorifiée, avait replié ses bras autour de son corps et claquait des dents.

    Elle insista :

    — Et depuis ?

    — Depuis ? répéta l’homme. Depuis, pas revu… surtout pas après cette histoire. Que ce soit lui ou un autre, j’imagine qu’il a décidé de se faire discret. (Puis il secoua la tête en écartant les mains.) En tout cas, c’est ce que je ferais à sa place.

    Sa femme, une petite rousse un peu boulotte, était assise près de lui. Sur ses genoux, un enfant emmitouflé dans des couvertures, qu’elle berçait.

    — Je crois qu’il était accompagné d’une Poupée, dit-elle.

    Dolaine se raidit. L’homme, lui, prit un air songeur.

    — Ça me dit rien… t’es bien sûre de toi ?

    En réponse, sa femme secoua la tête. L’enfant dans ses bras dormait, la tête pendant dans le vide. Elle la lui redressa d’une main, avant de répondre :

    — Non… je sais juste que je les ai vus tous les deux… mais peut-être qu’il lui demandait un renseignement.

    À cause du froid, elle avait les joues, mais aussi le bout du nez rouges. Peu convaincu, son mari se massait le menton.

    — En tout cas, ce que je peux vous dire, reprit-il en revenant à Dolaine, c’est que tout ça n’est pas bon pour les affaires. Si les humains venaient à s’imaginer qu’il y a un nid de vampires dans le coin, ils ne voudront plus mettre les pieds ici… et ça, voyez, ce serait notre ruine !

    Là-dessus, il fut dérangé par l’arrivée d’un client et s’excusa pour aller s’en occuper. Dolaine qui, de toute façon, n’avait plus rien à lui demander, remercia sa femme et s’apprêtait à reprendre sa route, quand un groupe de religieuses passa devant elle.

    Évoluant deux par deux, la tête enveloppée dans un voile blanc qui rappelait celui de Nya, elles la dépassèrent sans sembler prêter attention à ce qui les entourait. Ignorant même les regards qui se tournaient dans leur direction et qui n’étaient pas toujours emprunts de sympathie.

    La gorge nouée, Dolaine y porta une main et partit dans le sens inverse du groupe : leur simple vue faisait remonter en elle de douloureux souvenirs…



    ¤O¤



    Le jour du sacrifice, deux prêtresses vinrent la chercher chez elle. Le soleil n’était pas encore levé et c’est les paupières lourdes de sommeil que Dolaine les avait suivies jusqu’au temple. Là, dans une petite pièce servant aux ablutions, on lui avait présenté un baquet, empli d’une eau chaude parfumées et sur la surface de laquelle flottaient quelques morceaux de plantes. Son bain terminé, elle fut vêtue de la longue robe blanche des novices, aux manches décorées de broderies rouges ; puis coiffée par une sœur. La chose faite, on l’avait conduite jusqu’aux appartements de la grande prêtresse.

    La femme occupait un appartement de belle taille, situé dans le temple lui-même. Aux fenêtres, les rideaux étaient encore tirés et un feu ronflait dans la cheminé. Vêtue de noire, celle-ci tenait le rôle de dirigeante du culte, ce qui lui donnait toute autorité sur le reste de la population des Poupées. Les paupières fardées de sombre, elle avait les traits fatigués et des pattes-d’oie aux coins des yeux. On la disait âgé de presque deux siècles et ses cheveux grisonnants étaient pour l’heure dissimulés sous un voile.

    À l’entrée de Dolaine, elle se trouvait dans le salon, face à un copieux petit déjeuner déjà bien entamé. Elle avait fait signe à la jeune femme de prendre place dans le fauteuil voisin et l’avait longuement entretenue sur le caractère crucial de son rôle à venir, lui rappelant avec une insistance un peu menaçante ce que le culte, mais aussi la société, attendait d’elle. La chose terminée, elle lui avait posé une main sur le sommet du crâne et dit :

    — À présent, rendez-vous aux cuisines et demandez à ce que l’on vous serve de quoi vous restaurez.

    Dolaine s’était inclinée, avant de quitter les appartements.

    Livrée à elle-même, sa nervosité ne tarda pas à croître au point d’en devenir insupportable. Car ce n’était pas seulement la réussite des festivités qui reposaient sur ses épaules, mais également l’honneur de toute sa famille. Qu’elle s’y prenne de travers, qu’elle fasse honte à Moloch, et les conséquences seraient désastreuses pour ses proches.

    Sentant une boule au niveau de son estomac, elle y portait une main, quand elle se rendit compte qu’elle ne savait pas bien où ses pas l’avaient menée.

    Tout ici était construit sur le même modèle. Des murs blancs, hauts de plusieurs mètres. Le sol en dalles formait des mosaïques complexes. Quelques fresques étaient visibles en haut et en bas des murs, dessinées avec une minutie perfectionniste. Le plafond formait, aux quatre coins cardinaux du lieu, des dômes où d’impressionnantes peintures s’exhibaient.

    Une main portée à sa poitrine, elle se tourna et se retourna, sans apercevoir qui que ce soit susceptible de l’aider. De plus en plus mal à l’aise, elle reprit néanmoins sa route, bientôt rattrapée par des murmures.

    S’arrêtant de nouveau, elle tendit l’oreille. Elle avait atteint un endroit du temple particulièrement excentré. Les loupiotes fixées le long des murs, alimentées par la magie, déversaient une lueur terne, tamisée, donnant au lieu des allures assez peu accueillantes.

    Les voix, presque des chuchotements, provenaient d’une porte, sur sa gauche. Elle s’en approcha et, après avoir frappé, ne reçut en réponse qu’un silence tendu. De plus en plus intriguée, elle frappa de nouveau et appela :

    — Excusez-moi ?

    Cette fois, ce fut un chapelet de gémissements et de cris qui lui parvinrent. Emprunts d’un tel affolement, d’une telle douleur, qu’elle sentit la panique s’emparer d’elle.

    Par Moloch, qu’est-ce que c’est que ça ?

    Toutes précautions oubliées, elle fit violemment coulisser la porte sur le côté et se retrouva dans une pièce sombre, à l’odeur effroyable. L’éclairage du couloir n’était pas suffisant pour lui permettre d’en voir l’intégralité. Toutefois, le peu qu’elle parvint à distinguer lui glaça le sang.

    Des cages… minuscules et entassées les unes sur les autres, dans lesquelles des enfants étaient retenus captifs. De jeunes enfants, des deux sexes, sales au possible. Ils n’avaient même pas la place de se redresser, encore moins de se déplacer. Ils se tordaient pour l’apercevoir, écrasant pour cela leurs voisins. Des mains suppliantes se tendirent dans sa direction. Des larmes, des yeux rougis, pour beaucoup. D’autres semblaient comme victime de catatonie. Ils restaient là, le regard vitreux, se laissant bousculer sans jamais réagir. Un haut-le-cœur l’a pris et elle porta une main à ses lèvres en reculant.

    — Qu’est-ce que tu fiches ici ?

    Dolaine sursauta et se retourna, les yeux écarquillés. Face à elle, une prêtresse aux traits sévères. Nerveuse, elle bafouilla :

    — Je… je… je me suis perdue… je… la cuisine ?

    Après l’avoir scrutée de façon inquisitrice, la femme parût se détendre. Sans pour autant se départir de son air sévère, elle dit :

    — Tu es dans le mauvais couloir, ma petite. Viens, je vais te guider…

    Et Dolaine, après un dernier regard pour la pièce et ses victimes, lui emboîta le pas.



    9



    — Hé toi !

    Intérieurement, Dolaine jura. Impossible de fuir ! Les Poupées étaient déjà sur elle et arrêtaient leurs poneys. La blonde à leur tête la toisa.

    — On raconte partout que tu poses beaucoup de questions sur ce vampire. Pourquoi ?

    La gorge nouée, Dolaine croassa :

    — Je…

    — Il paraîtrait même, l’interrompit l’autre, que cette créature est arrivée ici en la compagnie d’une Poupée. Est-ce pour cette raison que tu le cherches ? Est-ce toi qui l’as guidé jusqu’ici ?

    Par prudence, Dolaine préféra se passer de répondre et, les poings serrés, se contenta de fixer la blonde. Derrière cette dernière, une Poupée brune en faisait de même pour elle. Elle lui rendit son regard, avant de détourner les yeux. La blonde poursuivit :

    — J’espère que tu es consciente d’être au moins aussi responsable que cette créature ? (Sa voix claquait à la manière d’un fouet et, sur son visage, un agacement de plus en plus visible.) Qu’avais-tu en tête en t’acoquinant avec elle ? N’as-tu donc aucune fierté ?!

    Cette fois au moins aussi agacée que son interlocutrice, Dolaine redressa fièrement le menton. Mais avant qu’elle ne puisse cracher la réponse qui lui brûlait les lèvres, la brune tendit un doigt dans sa direction.

    — Ah ! fit-elle, attirant l’attention du reste de ses collègues. Dolaine ! Tu es Dolaine, pas vrai ?

    Pour Dolaine, ce fut comme si le monde s’effondrait sous ses pieds.

    — Ne me dis pas que tu ne te souviens pas de moi ? poursuivit l’autre, une main plaquée contre sa poitrine. Ludi ! Nous étions dans la même classe en cours supérieurs.

    Ludi… Ludi… oui, ce nom lui disait quelque chose. Elle revoyait une petite brune, un peu ronde à l’époque. Elle s’installait toujours au fond de la classe, parfois juste derrière elle. Une pipelette de la pire espèce, jamais à court de ragots ou de bavardages futiles.

    Sur sa selle, Ludi s’était penchée en avant.

    — Alors, ce qu’on raconte est vrai ? Tu as vraiment quitté le royaume ? Et moi qui pensais que tu t’étais enfuie chez les Clowns.

    Incapable de répondre, Dolaine se contenta d’ouvrir bêtement la bouche. La respiration laborieuse, c’était comme si une nuée de mouches bourdonnait à ses oreilles. Elle se sentait mal, vraiment très mal et, l’espace d’un instant, elle craint même de s’effondrer.

    La soldate blonde ne la fixait plus. Elle s’était tournée en direction de Ludi, pour l’interroger du regard. Cette dernière émit un gloussement, heureuse de voir l’attention générale se porter sur elle. Puis, d’un ton presque conspirateur, elle dit :

    — Mais oui, vous savez bien… je vous en ai déjà parlé ! C’est cette Poupée, celle qui a apporté la honte sur sa famille.

    La main qui dissimulait toujours sa bouche ne parvenait pas à masquer entièrement son sourire. Ses yeux avaient pris une courbe rieuse et un rosissement d’excitation naissait au niveau de ses joues. Autour d’elle, ses compagnes poussèrent des exclamations.

    — Tu veux dire…, commença l’une d’elles.

    — Celle qui s’est détournée du démon Moloch ? termina une autre, à laquelle Ludi répondit par un hochement de tête.

    — Celle-là même !

    Alors, les exclamations se transformèrent en murmures indignés. Les regards s’assombrirent, se firent menaçants et dégoûtés, et même Ludi fixait à présent Dolaine comme si elle n’avait plus qu’un désir : celui de lui cracher au visage.

    — Je comprends mieux, fit la soldate blonde en revenant à elle. Oui, je comprends mieux pourquoi cette chose fricote avec toi… (Puis, se redressant sur sa selle, comme pour mieux l’intimider.) Aussi, écoute-moi bien : si tu parviens à remettre la main sur ce vampire avant nous, je te conseille de quitter Porcelaine sans attendre. Tu m’as bien comprise ? Nous ne voulons pas de gens comme vous ici.

    Et, à l’intention de ses subordonnées, elle eut un geste du menton.

    — Allons !

    Sans plus lui accorder d’attention, elles dépassèrent Dolaine.

    La tête basse, cette dernière mit un moment à reprendre le contrôle de ses émotions. Les poings serrés, elle se mordit la lèvre. Elle sentait remonter en elle de vieilles angoisses… des souvenirs, surtout ceux d’humiliations. Le teint blafard, elle ferma les yeux et chercha à refouler son passé. Refouler les flashs douloureux qui tentaient de s’imposer à sa raison.

    Au même instant, elle sentit qu’on lui tirait la manche.

    Dans un sursaut de panique, elle se retourna et se retrouva nez à nez avec un Clown. Des cheveux composés de tresses emmêlées, ternes, parsemées d’ossements et de plumes. Ses lèvres, peintes dans un marron terreux, s’étirèrent en un large sourire. Un représentant du peuple des forêts.

    — Amie du vampire, lui dit-il, sur un ton qui était davantage une affirmation qu’une question. Suis-moi !

    Erwin Doe ~ 2014

    Revenir à la catégorie

    Aller à : Partie 3 / Partie 5


    Tags Tags : , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :