• Episode 6 - Partie 1 : Létis

    Épisode 6 : Létis

    Partie 1

    1

    — Dites-moi… j’ose espérer que vous n’avez pas d’autres mauvaises surprises en réserve ?

    Leur train ne tarderait plus à arriver à destination. Encore une petite heure à patienter, avant qu’ils ne puissent fouler les rues de Létis.

    Romuald, qui faisait le tour de leur compartiment, afin de s’assurer qu’ils n’oubliaient rien derrière eux, se tourna vers sa compagne et lui offrit un haussement de sourcils interrogateur.

    — À quel propos ?

    Ils voyageaient depuis quatre jours, durée pendant laquelle le vampire n’avait rien eu d’autre à se mettre sous la dent que du sang animal. Et si ce régime n’avait pas encore affecté son comportement, Dolaine lui avait fait promettre de se trouver quelque chose de plus nourrissant une fois arrivé à Létis – ne tenant pas à ce que les événements de Porcelaine se reproduisent.

    — Je vous parle de votre condition de vampire : entre votre besoin de sang humain, votre mauvaise compagnie quand vous êtes en manque et votre perte de contrôle lorsque votre patience vole en éclat, je crois avoir suffisamment donné comme cela. Alors ! Qu’est-ce que vous avez encore oublié de me dire ?

    Romuald, qui ouvrait à présent le sac de voyage de Mirar – le mage rencontré lors de leur aventure à Mille-Corps – afin d’en répartir le contenu dans ses propres bagages, cessa momentanément son activité pour réfléchir à la question. Les paupières plissées, il inclina la tête sur le côté.

    — Eh bien…, commença-t-il. Je crois avoir fait le tour de mes bizarreries.

    Mais Dolaine ne s’avéra que moyennement convaincue par cette réponse. Assise sur sa couchette – une petite banquette inconfortable dont elle n’avait eu de cesse de se plaindre chaque nuit – elle plissait elle aussi les yeux, mais avec un soupçon de suspicion.

    — Vous êtes sûr ?

    Son manque de foi amena un sourire amusé aux lèvres de son interlocuteur.

    — Je vous en donne ma parole : je ne vous cache rien de plus. En tout cas, rien qui ne puisse nous mettre en danger.

    Dolaine n’en continua pas moins de le fixer et se demanda en quoi consistait ce qu’il jugeait de « sans danger ». Surtout, pouvait-elle accorder le moindre crédit à ses certitudes ?

    Et si elle n’insista pas, elle se promit de creuser la question à la première occasion !



    2

    À leur arrivée, les rues de la capitale étaient noires de monde et bouillonnaient d’activité. Quoi de plus normal en un jour comme celui-ci ? L’anniversaire du roi, ainsi que les festivités qui le célébraient, attiraient toujours beaucoup de monde à travers le royaume ; et même bien au-delà. Heureusement, ni Dolaine, pas plus que Romuald, n’avaient espéré que leur nouvelle destination serait moins animée que les précédentes. Après leur voyage jusqu’ici, ils pensaient avoir eu leur compte de solitude et d’ennui !

    À l’horizon, se découpant au-dessus des toits, les silhouettes menaçantes de trois hautes montagnes : Celles de Feu, Éternel, mais aussi Ténèbres.

    Malgré ces trois ombres, qui rappelaient à tous que le danger encerclait Létis, l’humeur était à l’allégresse. On riait, des clameurs se faisaient entendre ; des bavardages et des appels, mais aussi des applaudissements provoqués par quelques spectacles de rue. Une joie de vivre que tous ne partageaient toutefois pas.

    — Complet, complet, complet, mon œil, oui ! Je vous parie mon or qu’ils refusent de nous héberger à cause de nos origines !

    Dolaine et Romuald sortaient d’une énième auberge qui, comme les précédentes, avait prétendu ne plus avoir de chambre disponible. La Poupée n’était toutefois pas dupe et les excuses hypocrites reçues pour tout dédommagement avaient aggravé son ressentiment.

    Évoluant en tête, l’air hostile, elle donnait l’impression d’être sur le point de mordre le premier qui la frôlerait d’un peu trop près.

    Songeur, le vampire porta les doigts au masque qui dissimulait ses traits. Un visage aux yeux presque fermés, ne formant que deux lignes espiègles. Rouge et aux lèvres peintes du même noir qui soulignaient ses paupières.

    Grâce à celui-ci, nul ne pouvait plus deviner qu’il appartenait à Éternel, une sécurité nécessaire au vu des réactions agressives provoquées par son arrivée en Létis. Lors de son précédent passage au royaume, quelques mois plus tôt, la nuit avait dépeuplé les rues et il n’avait pas eu à faire face à des réactions aussi excessives que celles de ce jour-là. Il ne s’attendait donc pas à ces torrents d’insultes et gestes déplacés, ne s’attendait pas davantage à ce qu’on finisse par les encercler, lui et Dolaine, à peine quelques rues plus loin. L’espace d’un instant, il avait bien cru qu’on allait les lyncher et, alors qu’accoueraient des soldats, il n’avait eu que le temps d’ordonner à sa compagne de s’agripper à lui et de les sortir de ce mauvais pas.

    Après cette expérience, qui les avait tous deux chamboulés, Dolaine et lui comprirent que leur séjour ici serait impossible dans ces conditions. Alors, tandis qu’il se dissimulait dans une ruelle, sa compagne avait fait le tour des boutiques alentour, à la recherche d’un moyen de dissimuler ses origines. Ce masque, elle avait fini par le dénicher chez un antiquaire aussi poussiéreux que ses marchandises. Et s’il avait cru voir en cette cliente inespérée le pigeon qui lui remplirait ses caisses, le malheureux avait dû rapidement déchanté, car la Poupée assurait le lui avoir arraché pour une bouchée de pain.

    Malgré tout, et même s’il pouvait à présent évoluer sans risque de déclencher un mouvement de foule, on continuait de l’observer. Se demandant ce qu’il dissimulait là-dessous et ne se sentant pas franchement en sécurité en sa présence. Bien sûr, le fait qu’il évolue en pleine jour permettrait d’éviter qu’on devine ses origines, mais… dans chaque hôtel, comme auberge, où ils avaient voulu louer une chambre, soit le personnel avait exigé de voir son visage – les poussant à tourner aussi sec les talons –, soit on les avait éconduits avec l’excuse que l’établissement était déjà complet.

    — Non mais regardez ! Regardez-moi ça ! s’indigna la Poupée, en désignant du doigt un couple qui s’était arrêté pour les fixer. Dites donc vous deux, vous voulez mon portrait peut-être ?!

    Seule, elle n’ignorait pas que ses propos auraient pu lui attirer des ennuis. Non seulement de la part du couple, qui paraissait outré de son comportement, mais également de ceux qui assistaient à la scène. Toutefois, la silhouette de Romuald à ses côtés paraissait suffisamment inquiétante pour que personne ne l’interpelle. Même le couple se détourna et s’empressa de mettre de la distance entre eux.

    Un soupir échappa au vampire, tandis qu’il les regardait s’éloigner.

    — Nous sommes à Létis… que voulez-vous ?

    Dans un grognement, Dolaine se renfrogna. Elle savait déjà, pour y être venue par le passé, que Létis n’appréciait pas beaucoup Porcelaine. D’ailleurs, les deux royaumes n’étaient pas forcément en bon termes, Létis aimant un peu trop donner des leçons de morales aux autres et Porcelaine l’ayant à plusieurs reprises envoyée paître. Aussi, nulle part ailleurs il ne lui avait semblé être scrutée avec tant d’agressivité et de désapprobation. Et si elle n’avait pas été si petite, et donc passant facilement pour une enfant aux yeux de ceux qui n’y regardaient pas d’un peu trop près, elle aurait sans doute attiré tout autant l’attention que Romuald.

    À ces désagréments, il fallait ajouter la présence de nombreux soldats dans les rues de la cité. Bien sûr, avec tout ce monde, et surtout l’importance du jour présent, quoi de plus normal ? Néanmoins, tous ceux qu’ils avaient croisés paraissaient anormalement tendus, presque sur les nerfs. Bien plus hostiles à leur encontre que le péquin ordinaire, certains allaient jusqu’à les suivre et n’abandonnaient la partie que plusieurs minutes plus tard, quand leur route croisait celle de collègues qui prenaient presque toujours la relève. Il était donc évident que leur séjour ici se ferait sous étroite surveillance.

    Un lourd soupir lui échappa et, bien que l’idée de devoir reprendre la route la déprimait d’avance, elle avait presque hâte de mettre le cap sur leur prochaine destination.

    — Il faut absolument que nous trouvions où nous loger. Je vous le dis, Romuald, je refuse de passer la nuit à la belle étoile !

    Le vampire ne lui répondit pas et ils se remirent en route. A mi-voix, elle continua de se plaindre du royaume, des imbéciles qui se retournaient ou s’écartaient sur leur passage, apostrophant certains, et répondant vertement aux remarques qu’elle parvenait à saisir ici et là. Son humeur était telle que Romuald se fit la réflexion qu’il serait dramatique si, comme à Mille-Corps, sa frustration grandissante la poussait à des actes irréfléchis. Une chance, ses armes se trouvaient dans sa valise et c’était lui qui en avait la charge.

    Ils tournèrent à droite, dans une rue transversale. Dolaine continuait de rager, d’une voix toujours plus basse, plus grondante, mais le vampire ne l’écoutait plus. Un peu ailleurs, il s’occupait en laissant son regard courir le long des immeubles alentours. À une fenêtre, une femme secouait un tapis, tout en rouspétant après un enfant qui, accroché à ses jupons, avait le visage rouge et la bouche ouverte sur des pleurs. Là, un homme quittait prestement son habitat et boutonnait tant bien que mal sa chemise d’une main et, de l’autre, tentait d’en rentrer les extrémités dans son pantalon. Un groupe d’enfants entourait une poubelle en piaillant. L’un d’eux, un petit gars aux cheveux courts et aux genoux écorchés, portait un sac en papier, où s’amoncelaient des détritus. Une gamine qui avait les mêmes cheveux noirs que lui et un air de famille flagrant, tenait entre ses petites mains le couvercle en métal du récipient. Avec leurs camarades, ils riaient, s’exclamaient et faisaient un vacarme monstre, attirant sur eux l’attention des passants.

    Romuald s’arrêta brusquement, alors que la poubelle se mettait à remuer, comme prise de vie. Elle tangua, tangua encore et les enfants s’écartèrent, comme elle s’écroulait sur le côté. Le boucan qui en résulta força d’autres piétons à s’arrêter pour observer la scène. Des détritus avaient roulé jusqu’au milieu de la rue et, encore à moitié prisonnière du récipient métallique, une petite forme saucissonnée et bâillonnée se trémoussait à la façon d’un poisson hors de l’eau.

    — Heu… Dolaine ? appela Romuald, sans quitter des yeux le malheureux.

    Sa compagne s’était déjà retournée et portait à présent son regard dans la même direction que lui. Elle eut un haussement de sourcils si brusque qu’il en parut exagéré.

    — C’est pas vrai !

    Le poing brandit, elle se précipita en direction du groupe d’enfants qui encerclaient de nouveau la poubelle et son occupant – un Pantin à la tignasse d’un roux éclatant. La voyant arriver, ceux-ci cessèrent de taquiner leur proie – qui, impuissante, devait supporter leurs petits coups de pieds et leurs moqueries – et se dispersèrent en criant. Dolaine continua de les invectiver jusqu’à ce qu’ils se soient suffisamment éloignés. Dans la rue, ils étaient toujours plus nombreux à ralentir pour assister à la scène.

    — Ne vous en faites pas, dit-elle à l’intention de l’individu qui, à ses pieds, lui lançait des regards suppliants. Nous allons vous libérer !

    Puis, se tournant vers le vampire :

    — À vous de jouer Romuald !

    Elle voulait bien se montrer altruiste, mais pas au poing de porter la main sur quelqu’un qui avait mariné depuis les Dieux savaient quand dans une poubelle. Pas sans une bonne paire de gants, en tout cas !

    Sans un mot, le vampire s’approcha du Pantin. Confiant son parapluie à Dolaine, qui le maintint au-dessus de sa tête pour lui, il s’accroupit et entreprit de libérer ses chevilles entravées, puis l’aida à se remettre sur pied, pour s’occuper des cordes qui s’enroulaient autour de son torse. Enfin libre, l’autre portait ses mains tremblantes à son bâillon, quand la Poupée questionna :

    — Est-ce que tout va bien ?

    — Oui, et ce grâce à vous ! pépia-t-il, d’une voix un peu trop énergique pour quelqu’un qui tenait à peine sur ses jambes.

    Les cheveux en bataille, il était un peu plus grand qu’elle. Comme bien des Pantins, il portait des vêtements à carreaux bariolés, pour l’heure tachés par son séjour dans une poubelle. De la main, il se brossa les épaules, pour se débarrasser des détritus qui y pendouillaient.

    — Que vous est-il arrivé ? s’enquit Romuald, en récupérant son parapluie.

    Le Pantin se tourna dans sa direction. Un large sourire vint étirer ses lèvres, donnant à ses yeux fatigués une courbe rieuse, tout à fait avenante. Ce fut du même ton vif, visiblement ravi qu’on lui pose la question, qu’il expliqua :

    — Oh, vous allez voir, c’est une drôle d’histoire ! Je prenais un verre en compagnie d’un groupe de charmants garçons – un peu taciturnes, certes, mais enfin, chacun sa personnalité n’est-ce pas ? – quand l’un d’eux s’est brusquement emporté contre moi. Vraiment, j’ignore tout à fait pour quelle raison il a réagi ainsi, d’autant que les autres se sont rangés de son côté. J’ai bien essayé de comprendre, pensez-vous ! Même, de calmer la situation, mais l’un d’eux m’a frappé et j’ai perdu connaissance. (Et, avec une petite grimace, il porta la main à l’arrière de son crâne, encore douloureux. Ses doigts y rencontrèrent la rondeur d’une bosse.) Puis ils ont dû m’amener ici, où ils m’auront ligoté, avant de m’abandonner dans cette poubelle. (Un soupir, puis :) Je ne leur en tiens pourtant pas rigueur, il est certain qu’il y a eu une incompréhension entre nous. Mais, tout de même… ils auraient pu revenir me libérer ! Nous en aurions discuté et… Quoiqu’il en soit, je vous remercie sincèrement de votre aide.

    Troublée par ce flot de paroles, Dolaine ouvrit la bouche, sans qu’aucun son n’en sorte. Dans la rue, les curieux s’étaient dispersés. Avec toujours autant d’énergie, le Pantin reprit :

    — Au fait, je me présente : Louis Forge-Ardente. J’ai entrepris le voyage jusqu’à Létis afin d’assister à l’anniversaire du roi. J’imagine que vous aussi ? N’est-ce pas une ville fantastique ? Les rues y sont pleines de vie, de joie et de rires ! Ah, ça change de l’anniversaire de notre propre souverain ! Que de solennité, que de retenue… enfin, nous autres Pantins finissons toujours par une note plus joyeuse, mais… tout de même ! Un peu de fantaisie ne nous ferait pas de mal, non ? Hein ? N’ai-je pas raison ? (Dolaine voulut répondre, mais il la coupa aussitôt :) Oh, veuillez m’excuser ! Peut-être suis-je impoli ? Il est vrai que vous êtes Poupées et que les vôtres ont tendance à se montrer bien sérieuses. J’ai assisté, une fois, à l’une de vos célébrations. Le sacrifice en l’honneur de Moloch est impressionnant, mais enfin, si vous y mettiez un peu plus de joie de vivre, d’entrain, sans doute attireriez vous davantage de monde. Et puis, si vous me permettez, ces sacrifices sont d’une cruauté ! Oh, je sais, je sais, vous n’aimez pas que nous jugions vos traditions, mais… n’avez-vous vraiment jamais pensé à remplacer ces meurtres par quelques mises en scènes suffisamment réalistes pour que le spectacle ne perde rien de sa force ? Mais je m’égare et je me rends compte que je ne connais toujours pas vos noms.

    Comme Dolaine ne répondait pas, visiblement sonnée, Romuald se présenta :

    — Je me nomme Romuald.

    Le regard pétillant, Louis se tourna vers lui et porta un doigt à ses lèvres.

    — Hum… un masque… une peau encore plus blanche que la mienne… des mains qui ressemblent à des griffes. Vous, vous devez être démon, pas vrai ?

    Troublé, le vampire décocha un rapide coup d’œil à sa compagne et bredouilla :

    — Heu… je…

    — Ah, je le savais ! s’exclama Louis, avec un claquement de doigts. Oui, j’ai déjà entendu parler de votre tribu. On raconte d’ailleurs que chacun de vos masques est unique et qu’ils s’enflammeraient à votre mort. C’est tout à fait fascinant. Mais je ne vous imaginais pas si grand ! (Puis, avec un large sourire.) Ah, n’est-ce pas charmant ? Un démon et une Poupée qui, si je le comprends bien, voyagent ensemble ! Décidément, l’amitié inter-espèces est une chose tout à faite magnifique. Et vous donc ? poursuivit-il, en se tournant vers Dolaine. Non, attendez, laissez-moi deviner ! Vous devez être une fille de l’ouest, aussi… voyons, qu’est-ce que cela pourrait être… ?

    — Je suis du nord, rectifia Dolaine, non sans une certaine impatience dans la voix, et je m’appelle Dolaine Follenfant.

    Là-dessus, elle voulut faire comprendre à Romuald qu’il était temps pour eux de prendre congé, mais Louis frappa dans ses mains. Son geste s’accompagna d’un petit cri.

    — Vous dites ? Dolaine Follenfant ? Attendez ! Ce nom me dit quelque chose… oui, je l’ai déjà entendu quelque part. Où était-ce… ?

    Et tandis que Dolaine se crispait et sentait sa patience s’effriter, il partit dans un « Ah ! » sonore et pointa un doigt dans sa direction.

    — J’y suis ! N’êtes-vous pas de la famille de Raphaël Chanteloin ?

    — En effet, je suis sa cousine, mais…

    — Alors ça ! Pour une surprise ! N’est-ce pas que le monde est petit ? Et comment va-t-il, ce bon vieux Raphaël ?

    — Aux dernières nouvelles, il se portait bien… (Elle plissa les yeux.) Seriez-vous également de sa famille ? Un ami, peut-être ?

    Raphaël étant à moitié Pantin, cela n’aurait rien d’étonnant. Louis partit dans un rire, avant de répondre :

    — Oh oui, de sa famille ! Enfin, c’est tout comme : je suis le cousin germain du meilleur ami de son cousin maternel !

    — Ah…

    Par les Dieux, mais qu’est-ce que c’était encore que cet imbécile ? Elle commençait presque à regretter de lui être venu en aide. Même, elle comprenait mieux pourquoi il s’était retrouvé dans cette situation. Sans doute ses babillages incessants avaient-ils rendu fous ceux à qui il tenait la jambe et, comme il ne lui semblait d’un naturel très méfiant, il avait dû se frotter à des individus peu recommandables. C’était presque une chance qu’il s’en soit tiré en un seul morceau.

    Considérant qu’elle avait assez donné, elle adressa un signe de tête à Romuald et dit :

    — Bien… ce fut un plaisir de vous rencontrer, Louis, mais nous n’avons toujours pas trouvé où nous loger, aussi…

    Incapable de saisir le sous-entendu, Louis s’exclama :

    — Haha ! Pas facile, n’est-ce pas, que de trouver une chambre de libre à cette période de l’année ? J’ai moi-même éprouvé quelques difficultés dans mes recherches. Tenez, je peux vous conduire à mon hôtel, si vous le désirez ! Ce n’est pas très loin et, avec un peu de chance, sans doute leur reste-t-il encore de la place.

    — Non, ce n’est pas…

    — Mais si, mais si ! Ne prenez donc pas cet air gêné : cela me fait plaisir et puis ce sera une façon de vous remercier !

    Et, sans leur laisser le temps de protester, il les invita d’un geste à le suivre et s’en fut d’un pas sautillant. Dolaine et Romuald s’entre-regardèrent.

    Oh bon sang !



    3

    Au moins, une bonne nouvelle les attendait à leur arrivée, car l’auberge en question possédait toujours des chambres de libres. Et si les propriétaires adressèrent un regard appuyé en direction de Romuald, la vue de sa bourse avait suffi pour qu’on les accepte comme clients.

    Leurs noms inscrits sur le registre et leur clef en poche, il ne leur restait plus qu’à se débarrasser du problème Louis. Une tâche plutôt ardue car celui-ci, décidément, ne comprenait rien à rien, rebondissant sur chacune de leur tentative de prise de congé pour se lancer dans de nouvelles tirades angoissantes. En désespoir de cause, Dolaine dut annoncer qu’elle comptait se changer – et qu’il serait donc fortement inconvenant de se part de les suivre – pour que l’autre daigne les laisser filer… mais pas avant de leur avoir tenu le crachoir une dizaine de minutes encore.

    Comme ils disparaissaient dans l’escalier, ils l’entendirent leur hurler qu’il les attendrait dans le hall d’entrée. Mais pour Dolaine, pas question de supporter davantage la compagnie de cet insupportable compatriote.

    Ce pourquoi, une fois les valises abandonnées dans leur chambre, et après un brin de toilette bien mérité, ce fut sur la pointe des pieds qu’ils redescendirent. À l’angle de l’escalier, ils tendirent le cou pour aviser Louis près du bureau de la réception, et notèrent qu’il avait fait un saut dans sa propre chambre, afin de se changer. Leur tournant le dos, il abreuvait d’un flot de paroles un employé dont la patience semblait être mise à rude épreuve.

    Ils en profitèrent pour filer aussi vite que la prudence le leur permettait et ce ne fut qu’une fois plusieurs rues les séparant de l’indésirable que Dolaine s’exaspéra :

    — Quelle plaie ! Mais quelle plaie ! Non mais vous avez vu ça ? Est-il possible d’être aussi mal élevé ?

    Plus indulgent, Romuald tempéra :

    — Ce n’est sans doute pas un méchant garçon…

    — Pas méchant ? Ah ça, il ne manquerait plus qu’il le soit par-dessus le marché ! Un poison pareil… par les Dieux, j’aimerais bien en toucher deux mots à ses parents ! Et dire qu’il s’agit d’une connaissance de Raphaël. Il ne perd rien pour attendre celui-là !

    Son exaspération la possédait à tel point qu’elle s’était mise à taper du pied sans s’en rendre compte.

    — Et je ne vous parle pas de son charabia ! Aucun intérêt ! (Puis, prenant une voix nasillarde, elle singea l’absent :) Et moi je, et moi si, et moi mi… mais pour qui est-ce qu’il se prend, à la fin ?

    Là-dessus, elle renifla et adressa un coup d’œil appuyé à Romuald, afin de quérir son approbation. Mais toute l’attention de l’autre était dirigée en direction d’une des trois montagnes qui encerclaient Létis. Devinant où portait son regard, elle l’imita et contempla la silhouette grise, impressionnante même à cette distance, d’Éternel.

    — Est-ce que votre royaume vous manque ?

    Derrière son masque, Romuald battit des paupières, avant de baisser les yeux sur elle.

    — Non… je ne dirais pas ça. C’est juste que…

    De nouveau, il riva son attention en direction d’Éternel. La plus haute des trois, son sommet disparaissait derrière un troupeau de nuages, plongeant cette partie de son anatomie dans une pénombre constante. Elle se tenait à la gauche de Ténèbres, masse lugubre par la noirceur de sa pierre et ses extrémités en pointes, qui semblaient vouloir crever le ciel. À sa droite, Feu se découpait et devait son nom à ses teintes terreuses, tirant sur le rouge. De la vapeur s’en échappait et un brouillard chaud l’enveloppait en permanence.

    — En vérité, j’étais persuadé de détester cet endroit. Je n’y ai que de mauvais souvenirs, et pourtant… c’est sans doute stupide, mais j’ai l’impression que quelque chose, tout au fond de moi, réagit à sa proximité. Je me sens attiré par elle et je crois que si je m’écoutais, j’y retournerais sans attendre.

    Dolaine joignit les mains derrière son dos. Tout en fixant Éternel, elle se dit que son sentiment n’avait absolument rien de stupide et, même, qu’elle le comprenait tout à fait. Car après tout, elle avait ressenti la même chose, quelques jours plus tôt, en revenant à Porcelaine…

    Erwin Doe ~ 2015

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