• Episode 6 - Partie 10 : Létis

    Épisode 6 : Létis

    Partie 10

     

     

    18

    Quand Romuald ouvrit les yeux, plusieurs choses le frappèrent : en premier lieu, il ne reconnaissait pas la pièce où il se trouvait, étendu sur un matelas jeté à même le sol sous des combles. En second lieu, il ne gardait aucun souvenir d’être arrivé jusqu’ici. Sa mémoire s’arrêtait plus ou moins au moment où il permettait à la statue de prendre vie. De la suite, il ne gardait que de vagues visions, entrecoupées de nombreux trous noirs… d’ailleurs, par quel miracle était-il parvenu à quitter son perchoir ? Il ne pensait pas Dolaine capable d’un tel exploit, pas davantage qu’il n’imaginait les siens leur venir en aide. Il les revoyait… perchés tout autour d’eux. Se souvenait de sa souffrance… de son angoisse… et ensuite ?

    Son corps le faisait souffrir, ankylosé comme après un effort excessif. Il avait beaucoup transpiré et se sentait sale. Pire encore, il était affamé, et cette faim dévorante l’empêchait de réfléchir convenablement.

    Une porte grinça. Il tourna les yeux en direction du bruit et découvrit Dolaine, une sucette à la bouche, qui formait une boule grotesque au niveau de sa joue droite. Leurs regards se croisèrent et elle eut un haussement de sourcils, avant de retirer sa sucrerie de sa tanière.

    — Ah ! Vous êtes enfin réveillé !

    Il se redressa péniblement et questionna d’une voix enrouée :

    — Où… ?

    — Nous sommes ? compléta-t-elle pour lui. Alors, vous ne vous souvenez de rien ? Bah, ça ne me surprend qu’à moitié… vous étiez dans un fichu état, vous savez ? Je vous ai même cru au bout du rouleau !

    Tout en babillant, elle s’était approchée de sa couche de fortune. La pièce avait tout d’un grenier. Au plafond, des fils tendus, sur lesquels pendaient quelques vêtements secs depuis longtemps, suffisamment pour avoir eu le temps de prendre la poussière. Quelques meubles, ici et là, guère en meilleur état, auxquels s’ajoutaient des caisses fermées. Malgré ses allures de débarras, il semblait que quelqu’un ait bel et bien vécu ici, comme en témoignait notamment le matelas, mais aussi le petit service de toilette, disposé sur un tabouret. Une caisse faisait office de table de chevet près de sa tête et, dessus, une horloge qui s’était arrêtée faute d’avoir été remontée.

    Devant l’unique fenêtre de lieux, les volets étaient tirés. Ceux-ci laissaient toutefois filtrer les rayons du soleil, suffisamment en tout cas pour offrir un maigre éclairage la pièce.

    — Ce n’est pas le grand luxe, poursuivit Dolaine en jetant un regard autour d’elle et en faisant rouler son bâton de sucette entre ses doigts, mais je ne pouvais pas vous installer ailleurs. Cette maison est à moitié en ruine, vous savez ? Et des deux autres chambres, seule celle des enfants est encore habitable. Mais si vous voyiez la taille du lit, vous comprendriez pourquoi je me suis plutôt fatiguée à vous monter jusqu’ici. Pfoua, on ne peut pas dire que ça ait été une partie de plaisir ! Vous ne m’aidiez en rien et vous ne cessiez de vous prendre les pieds… une chance que vous ne soyez pas très lourd !

    Incrédule, il bafouilla :

    — Mais… vous… alors c’est vous qui nous avez mené jusqu’ici ?

    Ce à quoi elle répondit d’un hochement de tête.

    — Juste après que vous nous ayez fait descendre de votre fichue statue !

    — J’ai fait ça ?!

    La surprise s’imprima si visiblement sur son visage, que Dolaine en haussa les sourcils.

    — Eh bien… même ça, vous ne vous en souvenez plus ? Remarquez, c’est sans doute pas plus mal. Moi-même, si je pouvais oublier… (Son expression se renfrogna et elle secoua la tête.) Cette fois, j’ai vraiment cru que vous alliez nous tuer. Vous vous êtes laissé tomber dans le vide, alors que vous teniez à peine sur vos pieds, et je n’ai eu que le temps de vous sauter sur le dos, avant de comprendre mon erreur. Une chance, les Dieux ne semblent pas avoir pris comme une injure votre petit manège avec l’effigie d’un des leurs. Sans quoi, nous ne serions plus de ce monde à l’heure qu’il est !

    De nouveau, elle secoua la tête et, comme il ouvrait la bouche pour l’interroge plus avant, elle répondit à sa question encore informulée :

    — Le bras ! Votre statue en a perdu un pendant la bataille. Ce qu’il en restait était tendu devant elle et, quand vous avez sauté, votre vêtement s’est accroché à l’une des pointes de son moignon. Je crois que je n’ai jamais autant sollicité la clémence divine de toute mon existence ! Nous sommes bien restés dix minutes suspendus dans le vide, et moi qui n’osais rien faire, à peine respirer, de peur que votre robe ne se déchire. Oh bon sang, j’ai même failli lâcher prise et ce n’est que quand je commençais à perdre tout espoir que vous vous êtes décidé à nous sortir de là.

    « Vous avez jeté un regard en bas, puis en haut, et vous nous avez finalement hissés sur le bras. Là, je suis à peu près parvenue à me faire entendre de vous et à vous arracher la promesse de ne plus jouer aux suicidaires pour le reste de la descente. Vous avez presque tenu parole !

    Elle jeta un regard à sa sucette, où de la salive luisait encore un peu. Puis elle reporta son attention sur Romuald qui, le visage défait, l’écoutait en silence.

    — Après ça, je ne suis plus parvenue à obtenir quoique ce soit de vous ! Vous déliriez totalement et vous avez commencé à errer au milieu des cadavres, avec moi à vos trousses, qui tentait de vous faire revenir à la raison. Grâce aux Dieux, vous avez finalement trébuché sur un corps. Vous vous êtes écroulé la tête la première et vous avez de nouveau perdu connaissance.

    « Du coup, j’en ai profité pour vous agripper sous les aisselles et je vous ai remorqué derrière moi. Puis je suis entrée dans la première habitation qui tenait encore à peu près debout… vous ai secoué pour vous forcer à émerger et… bah, vous connaissez la suite !

    Malgré tout, le regard qu’il jeta autour de lui paraissait toujours un peu perdu. Devinant sans mal quelle serait sa prochaine question, elle l’informa :

    — Ça fait maintenant deux jours que vous dormez. On n’a pas revu le museau de Feu à Létis depuis et votre petit tour de magie se trouve toujours là où vous l’avez laissé.

    Un petit tour pas vraiment du goût de tout le monde, car si l’on avait loué l’intervention divine, on la maudissait maintenant que l’invasion avait été repoussée. La statue ne pourrait sans doute plus être déplacée, à moins que Létis n’accepte de se payer les services de quelques mages puissants. Et comme le royaume allait avoir besoin de la moindre Étoile que contenaient ses caisses pour se redresser, le Dieu Léos continuerait de défigurer un moment cette partie de la ville.

    Elle nota la crispation douloureuse qui marquait le visage du vampire. Sa peau blafarde avait pris une teinte grisâtre de mauvais augure et il soutenait à présent sa tête d’une main.

    — Attendez, dit-elle en remuant sa sucette dans sa direction, je reviens tout de suite !

    Là-dessus, elle quitta la pièce et Romuald put entendre ses pas s’éloigner dans l’escalier.

    Avec un soupir, il se recoucha. La lumière qui filtrait derrière les volets lui irritait les yeux et il dut porter une main à leur hauteur pour s’en protéger. Il continuait de se sentir comateux et les explications de Dolaine, qui lui tournaient à présent en tête, aggravaient la douleur qui lui vrillait déjà le crâne. Il gémit et, finalement, ferma les paupières. Le souvenir des siens lui revint en mémoire.

    Il n’aurait jamais parié sur l’intervention d’Éternel dans cet affrontement. Mais si l’attitude des siens devait encore dérouter le tout Létis, lui savait qu’il ne fallait pas y chercher la moindre compassion. Seul comptait leur propre intérêt, car de la survie de Létis dépendait en grande partie la leur. En un sens, leur action se résumait à celle d’un propriétaire soucieux de conserver la jouissance de son garde-manger.

    Il rouvrit les yeux de moitié. Il connaissait chacun des vampires qui s’étaient tenus autour d’eux, alors que lui et Dolaine se trouvaient encore là-haut, sur la statue. Celui aux cheveux blancs, surtout, car il faisait partie de ceux qui avaient milité le plus activement pour qu’il puisse quitter leurs montagnes. L’idée de son retour était visiblement loin d’enchanter ses pairs.

    Que lui avait-il dit, à ce moment-là ? De quoi l’avait-il entretenu ? L’autre s’était penché dans sa direction… il revoyait son visage trop lisse juste en face du sien. Ne lui avait-il pas demandé s’il comptait rentrer à Éternel ? Oui… il s’agissait sans aucun doute de cela. Il s’était même enquis de l’état de ses finances, prêt à lui remettre davantage d’argent, pour peu qu’il daigne s’éloigner encore un temps de leur royaume.

    Sa réponse avait soulagé leurs craintes. Une attitude pas forcément agréable, mais pas très surprenante non plus. L’affection, comme l’attachement, n’étant pas très développés chez les siens, il serait bien inutile d’en être vexé… même si, de toute évidence, les siens se portaient mieux sans lui.

    Ses paupières s’alourdissaient et il les referma, juste histoire de se reposer un peu. Il ne sut combien de temps s’écoula ensuite et fut tiré de son inconscience par le retour de Dolaine. De sa sucette, il ne restait plus qu’un bâtonnet déjà bien mâchouillé. Elle tenait entre ses mains un petit pot de confiture, à l’intérieur duquel tanguait un liquide rougeâtre.

    — J’espère que ce sera suffisant, grommela-t-elle. Les gens d’ici sont peut-être reconnaissants envers les vôtres pour leur aide, il n’empêche qu’ils ne sont pas très généreux. Je leur ai pourtant dit que vous n’étiez pas en grande forme, mais…

    Comprenant qu’elle avait dû arpenter les rues alentours, à la recherche de volontaire qui voudraient bien lui céder un peu de leur sang, Romuald se sentit profondément touché. Mais aussi un peu gêné.

    Comme elle lui tendait le récipient, il remarqua son accoutrement. Elle portait une robe à fleurs, d’une teinte café au lait, à la jupe bordée de dentelles. Tout à fait charmante, mais qu’il voyait pour la première fois. Leurs affaires ayant brûlé avec leur hôtel, il devinait que ni cette robe, pas plus que les chaussures, ni même le nœud qui égaillait ses boucles blondes, ne lui appartenaient. Il se fit la réflexion qu’elle avait dû passer le temps en visitant les maisons voisines – pour la plupart désertées de leurs occupants – afin de se refaire une garde-robe.

    Il se demanda quelle position prendre face à ces vols et songea avec tristesse qu’il y avait des chances pour que leurs propriétaires n’en aient plus jamais l’utilité. Létis avait subi de lourdes pertes, tant au niveau militaire que civil, et ceux qui laissaient derrière eux des possessions orphelines – pour toujours ou momentanément – auraient tôt fait d’être pillés par les survivants.

    Finalement, il ouvrit le récipient et le porta à ses lèvres.

    Les premières gouttes s’écrasaient tout juste sa langue qu’un frisson de plaisir le parcourut. Il laissa couler le liquide dans sa bouche, sentant sa fatigue comme la douleur s’atténuer sur son passage.

    Dolaine s’était assise à même le sol et continuait de mâchouiller son bâtonnet.

    — Vous savez… je crois que Létis va avoir du mal à se redresser.

    Romuald tourna les yeux dans sa direction, tout en agitant le pot afin d’en récupérer les dernières gouttes qui s’y trouvaient. Elle secoua doucement la tête et reprit :

    — Dehors, ce n’est pas beau à voir. C’est inimaginable, les dégâts que peut causer une armée en seulement quelques heures… tout le monde est encore sous le choc et c’est à peine si on fait attention à vous. Remarquez, pour une fois qu’on me fiche la paix, je ne vais pas m’en plaindre, mais…

    Elle poussa un soupir et ramena ses jambes contre elle.

    — Si vous voyiez ça ! On trouve encore des cadavres dans les rues, beaucoup de gens ont perdu leurs logements, la plupart des boutiques sont fermées, plus aucun train ne circule et l’accès au port est interdit. Dans certains quartiers, j’ai entendu dire que les incendies avaient presque tout ravagé. L’armée est débordée et ne sait plus où donner de la tête. Sans compter le tourisme qui risque de bouder le royaume quelque temps. Pourtant, les Dieux savent que celui-ci va avoir besoin de plus d’argent qu’il n’en possède s’il veut se remettre sur pied !

    Ajouté à cela la terreur qui hantait chaque rue, la panique qui se lisait sur les visages, mais aussi la douleur et l’incompréhension. Des rumeurs circulaient sur une possible future attaque et on levait trop souvent les yeux au ciel, dans l’espoir d’apercevoir l’ennemi avant qu’il ne frappe de nouveau. La paranoïa poussait certains à voir dans le moindre oiseau un émissaire de Feu, ce qui provoquait de beaux débordements ici et là, parfois dramatiques. Les portes de la cité, quant à elles, n’étaient rouvertes que depuis la veille et, déjà, ceux qui revenaient des villages alentours se demandaient s’ils ne feraient pas mieux de quitter le royaume pour des contrées plus accueillantes.

    — Si les vôtres n’étaient pas intervenus, Létis serait à présent sous la domination de Feu. On vous doit une fière chandelle ! Cela pourrait même améliorer vos relations… non ? Qu’en pensez-vous ?

    Durant les deux jours écoulés, elle avait eu le temps de réfléchir à tout un tas de choses, notamment aux propos tenus par Romuald, sur l’absence de communication entre Létis et Éternel. Après ce qu’il venait de se produire, peut-être en viendrait-on à corriger son jugement sur le peuple vampirique…

    Mais face à elle, Romuald secouait la tête.

    — Croyez-moi, ce sera sans conséquences. Les miens ne sont pas venus ici sans arrière-pensée. Et puis, de toute façon, Létis nous a déjà prouvé par le passé combien sa reconnaissance était une illusion…

    — Que voulez-vous dire ?

    La curiosité tintait dans le ton de la Poupée. Romuald mit quelques secondes à lui répondre.

    — Savez-vous pourquoi Feu a attaqué Létis ?

    Erwin Doe ~ 2015

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