• Episode 6 - Partie 11 : Létis

     Épisode 6 : Létis

    Partie 11

     

     

    19

    Sa question la prit de court. D’un geste vague de la main, elle répondit :

    — Eh bien… parce qu’elle déteste Létis ?

    C’était, en tout cas, ce qu’elle avait toujours entendu dire. Feu haïssait sa voisine pour des raisons que l’on pensait nées d’une hostilité envers le genre humain. Il y avait des peuples et des royaumes comme cela, qui ne pouvaient en supporter un autre sans raison objective, juste parce que leurs différences les irritaient.

    — Je pense qu’il y a un peu de ça, approuva le vampire. Néanmoins, les choses sont plus complexes qu’il n’y parait.

    Il se rallongea sur le flanc et soutint son visage d’une main.

    — Vous savez, cette partie du monde était bien différente autrefois. Avant que Létis ne soit créée, il n’y avait que nous ici : Éternel, Feu et Ténèbres. Un territoire où notre plus proche voisin – puissant, s’entend – était Porcelaine. C’est vous dire combien nous étions isolés.

    « Ce que je vais vous raconter est une histoire que vous n’avez sans doute jamais entendue. Elle n’est connue que des miens, ainsi que de Feu. Quant à Létis, je pense que plus personne aujourd’hui ne s’en souvient dans sa forme d’origine – les bâtisseurs de ce royaume n’ayant jamais eu de scrupule à réécrire l’histoire à leur avantage.

    Il se gratta le crâne, l’air embarrassé. Peu certain de savoir où débuter son récit, il se lança toutefois :

    — Comment vous dire… ? À cette époque, voyez-vous, Feu était au sommet de sa puissance. Nous étions en guerre perpétuelle contre lui, nous et Ténèbres. Je ne saurais vous dire depuis combien de temps cette situation durait. Pour un vampire, je suis encore jeune et l’histoire des miens est mince. Nous ne nous transmettons que quelques faits et la grande majorité de notre passé a été perdu depuis longtemps.

    « Mais je pense que Feu a toujours plus ou moins agi ainsi. Faire la guerre est dans sa nature, car pour son peuple, un souverain qui remporte des victoires est un souverain digne de respect. Quant à Éternel, elle se contentait de lui résister. Je sais que les miens ne se sont jamais vraiment battus contre Feu. En dehors d’une seule et unique occasion, celle dont je veux vous parler ici, nous nous contentions de repousser ses attaques.

    « Pour Ténèbres, c’était différent. Nos montagnes sont très particulières et il n’est pas simple d’y pénétrer, même pour des créatures capables d’évoluer par la voie des airs. Ténèbres ne bénéficiait pas de cette chance et s’engageait régulièrement dans des batailles épuisantes, afin de préserver son territoire. Et comme il lui arrivait souvent d’en perdre une partie, il se devait ensuite de la récupérer. En un sens, c’était une boucle sans fin…

    « Vous le savez sans doute déjà, mais à l’origine, Ténèbres était un territoire Troll. Oh, ces créatures n’avaient alors rien à voir avec celles que l’on connaît aujourd’hui, ces tribus nomades si minoritaires qu’elles ont souvent frôlé l’extinction.

    « Ce qu’est devenu leur territoire, elles le doivent aux guerres contre Feu : une terre abandonnée de ses enfants, et qui causerait la mort de tous ceux qui oseraient la fouler.

    « À l’époque dont je vous parle, alors que les Trolls vivaient encore ici, nous avions une alliance avec Ténèbres. Pas une alliance militaire, non, mais plutôt… économique ? En tout cas pour Ténèbres.

    « Il faut que vous sachiez qu’à l’origine, nos goules étaient des Trolls. Ce sont des créatures bien plus résistantes à nos drogues que le genre humain et qui savaient les apprécier sans tomber dans un état de dépendance. Il nous était donc facile de trouver des volontaires, d’autant plus qu’ils venaient chez nous pour faire fortune… certains ne restaient qu’une année ou deux, parfois plus, parfois moins, suffisamment longtemps en tout cas pour s’en retourner chez eux les poches pleines d’or.

    L’espace d’un instant, il fit silence. Son expression n’exprimait rien, plongé qu’il était dans le passé de son peuple. Nourri par une goule, ses connaissances sur l’histoire d’Éternel ne lui avaient pas été transmises par le sang de son porteur. Il avait dû les arracher petit à petit, harcelant pour cela des semblables peu disposés à s’attarder un sujet pour lequel ils n’éprouvaient aucun intérêt.

    — Je vous ai dit que nous avions besoin de sang humain pour survivre. Or, vous comprenez à présent que ce n’est pas entièrement vrai. À cette époque, nous ne connaissions que le sang de Troll et celui-ci nous convenait parfaitement. Je dirais même qu’il est bien plus nourrissant que le sang humain. Je n’en ai jamais goûté, mais c’est ce qu’on m’a raconté…

    Il eut un petit sourire et son regard se releva sur sa compagne silencieuse.

    — Vous savez, si les Clowns des cavernes sont connus pour leurs mines de diamants, Éternel est un territoire qui regorge d’or. Comme nous n’en avons jamais vraiment eu l’utilité, nous nous en servions pour récompenser nos goules. Et sans Feu, j’imagine que nous aurions pu continuer encore longtemps ainsi.

    Il se passa un doigt le long des lèvres, avant de poursuivre :

    — Vous ne devez pas le savoir non plus, car je crois que Feu a une culture aussi méconnue que la nôtre, mais la montée au pouvoir d’un nouveau souverain entraîne une recrudescence de violence chez ce peuple.

    « Ceci est dû à leurs traditions. De ce que j’en sais, les années qui suivent le couronnement d'un nouveau chef sont employées à prouver sa valeur. Il lui faut impérativement remporter des batailles. La première au moins, car c’est celle-ci qui doit apporter sur Feu la bénédiction des Dieux. Toutefois, si le souverain connaît la défaite dès le début de son règne, on l’interprétera comme un signe de grand malheur et le royaume aura tendance à se refermer sur lui-même et à se montrer moins belliqueux. J’imagine que c’est de cette façon que nous avons pu survivre si longtemps à ses côtés… parce que Feu a sans doute été trop souvent repoussé par Ténèbres ou par nous-mêmes.

    « Quoi qu’il en soit, c’est un nouveau couronnement qui devait signer la perte de Ténèbres. Les premières victoires n’ont pas suffi à étancher la soif de conquête de son adversaire, qui a continué à le harceler, jusqu’à menacer d’extinction le peuple Troll au grand complet. Nous-mêmes n’étions pas en très bonne posture, car les Chauves-Souris étaient à cette époque bien plus nombreuses qu’elles ne le sont aujourd’hui. Et une nuit, nous avons découvert que Ténèbres avait cessé de vivre. Ses survivants avaient fui aux quatre coins du monde, n’emportant avec eux que ce qu’ils pouvaient transporter sur leur dos. Cette défection a bien failli causer notre perte.

    « Vous êtes sans aucun doute en train de vous demander le rapport entre cette histoire et la Létis d’aujourd’hui. Ne vous inquiétez, pas je vais bientôt y venir.

    « Mais avant cela, il faut que vous compreniez la situation de l’époque, sans quoi vous aurez du mal à saisir la situation actuelle. Il faut aussi que vous sachiez que, pour une raison que nous ne nous expliquons pas, nos drogues finissent par rendre stériles nos goules. Très vite, trop vite, en ce qui concerne les humains.

    « Maintenant, si je vous rappelle qu’ils étaient nombreux de Ténèbres, à venir chez nous pour faire fortune, vous comprendrez pourquoi ils ont fini par succomber à Feu. Au fil du temps, une partie de leur population ne pouvait plus procréer, ce qui les a considérablement affaiblis.

    « C’est pourquoi nous nous sommes retrouvés dans une situation aussi fâcheuse. Au début, nous ne nous sommes pas inquiétés de la fuite des Trolls. Nous avions encore quelques goules à notre disposition, suffisamment en tout cas pour nous permettre de survivre quelque temps.

    « Malheureusement, les miens n’ont jamais été très doués pour penser sur le long terme. Le fait que leurs goules ne soient pas éternelles aurait déjà dû les alarmer. Celui que certaines finiraient tôt ou tard par prendre le chemin de l’exil, également. Pire encore, ils n’ont pas compris à temps que l’impossibilité des Trolls à se reproduire jouerait contre eux. Ajouter à cela que, maintenant que son principal adversaire n’existait plus, Feu n’avait plus qu’Éternel à harceler, et il s’en donnait à cœur joie.

    « Quand les choses sont finalement devenues critiques pour nous, nous avons dû envoyer certains des nôtres à la recherche des Trolls survivants. Sans doute l’une des premières fois que nous nous éloignions aussi loin de notre territoire. Mon peuple connaissait donc peu de choses sur le monde extérieur et la plupart ne revinrent jamais. Les quelques-uns qui devaient regagner nos montagnes rapportaient de mauvaises nouvelles, car aucun Troll n’avait accepté de les suivre.

    « Bien entendu, si les miens avaient faits ce qu’il fallait à temps, s’ils étaient venus en aide à Ténèbres, plutôt que de se cantonner à un rôle passif dans les guerres de ses voisins, ils n’auraient sans doute jamais connu la famine. Mais comme je vous l’ai expliqué, les miens ont beaucoup de mal à penser sur le long terme… encore davantage si ce long terme ne connaît pas de précédent.

    « Tout ça pour dire que nous avons finalement dû nous résigner à chercher un substitut aux Trolls. D’autres vampires ont été envoyés aux quatre coins du monde, avec l’ordre de ramener des spécimens de toutes les espèces qu’ils croiseraient. Là encore, beaucoup ne revinrent jamais, et avec Feu qui continuait ses agressions, Éternel était au plus mal.

    « Nous finîmes néanmoins par découvrir que le sang humain était presque aussi nourrissant que celui des Trolls. Mais pour ajouter à notre malheur, il n’existait alors aucun royaume humain à proximité du nôtre, ce qui nous obligeait à nous éloigner souvent d’Éternel. Feu ne tarda pas à le remarquer et nous nous mîmes à le croiser régulièrement sur notre route, avec les conséquences que vous imaginez, pour nous, comme pour les goules que nous ramenions.

    « Comme vous le savez, le sang d’une goule, quand il devient l’unique alimentation d’une larve, a certains effets étonnants sur notre esprit. Celui des Trolls en avait également, mais son impact était bien moins visible. Ainsi, les vampires issus de porteurs Trolls possédaient un esprit à peine plus vif que la moyenne, ce qui devait leur faciliter l’existence… j’imagine en tout cas qu’ils n’étaient pas victimes du même malaise que je provoque moi-même.

    « Tout ça pour dire que, la situation d’Éternel ne s’améliorant pas et les pertes se poursuivant, il y eut bientôt de nombreux vampires nourris par des porteurs humains. Ce qui rendit une partie de notre population plus apte à réfléchir à nos problèmes que ne l’était leurs semblables. C’est l’un d’entre eux qui aurait trouvé la solution, pourtant évidente : ce qu’il nous fallait, c’était qu’une population humaine vienne s’installer près de chez nous, afin que nous cohabitions de la même façon que nous l’avions fait avec Ténèbres.

    « Les terres alentours étant assez vastes pour accueillir un royaume ou deux, l’idée a fait son chemin. Une partie de ce territoire appartenait à mon peuple et celui-ci, qui n’en avait de toute façon pas l’utilité, décida qu’il en céderait volontiers un bout à quiconque désirerait s’y installer.

    « Et justement ! Il s’avéra que, depuis peu, des armées humaines sillonnaient la région, à la recherche de nouvelles terres à conquérir. Ils portaient les couleurs du royaume de Sistar, l’une des plus grandes puissances de l’époque, disparue aujourd’hui. Et Comme Feu faisait des ravages dans leurs rangs, les miens – craignant que cette hostilité ne décourage les nouveaux arrivants – se hâtèrent de rentrer en contact avec eux.

    — Laissez-moi deviner, le coupa Dolaine en pointant son bâtonnet mâchouillé dans sa direction. Ces gens, il s’agissait des futurs créateurs de Létis, n’est-ce pas ?

    Romuald approuva d’un signe de tête.

    — On ne peut rien vous cacher, répondit-il, comme elle affichait un petit sourire satisfait.

    Puis il précisa :

    — Mais à cette époque, on les connaissait encore sous le nom de Sistariens.

    « Nous leur avons donc envoyé une délégation, constituée de vampires nourris par des goules humaines – comprenez qu’à cette époque on les estimait davantage qu’aujourd’hui. Leur mission était de trouver un accord avec Sistar, qui satisferait les deux parties.

    « Nous étions décidés à quitter notre retraite pour nous battre à ses côtés. Nous sommes un peuple puissant et cette alliance les a tout de suite intéressés, d’autant plus que nous avions déjà de l’expérience contre l’ennemi commun. Il y eut sans doute de nombreuses discussions, mais je n’en sais pas davantage… tout ce dont je suis certain c’est que le sujet qui fut le plus longuement débattu concernait la contrepartie que nous attendions de ces hommes.

    « J’imagine sans mal que quand les miens ont avoué aux Sistariens la teneur de notre régime alimentaire, nous sommes passés du statut de possibles alliés, à celui de barbares, sinon de monstres. Mais quand fut abordée la question de l’or que recevraient les goules volontaires, l’avidité de ces gens prit le pas sur le dégoût que nous leur inspirions.

    « Avant de poursuivre, il faut que je vous explique une autre particularité de Feu. Le règne d’un souverain y dure exactement cent cinquante ans, au bout duquel, s’il est encore en vie, le vieux roi est abattu de la main de son successeur. Nous ne parlons pas là de pouvoir qui reviendrait de père en fils, mais à celui que le peuple aura jugé le plus apte à prendre la relève.

    « Il est bon aussi de savoir que dans leur culture, chaque année d’un règne est sacrée et ne peut revenir à un autre. Même si le souverain désigné tombe trop tôt, on ne cherchera pas à le remplacer. Le trône restera vide jusqu’à ce qu’il puisse de nouveau être occupé et le peuple, plongé dans la mélancolie, se retranchera dans son royaume. Car sans père pour le guider, il ne se risque pas à affronter le monde extérieur.

    « En sachant cela, vous comprenez que le meilleur moyen de mettre fin aux agressions de Feu est de faire tomber la tête de son souverain. C’est donc ce qui a été décidé entre nous et les Sistariens. Et dans cette bataille, Éternel devait avoir le rôle décisif : celui de pénétrer jusqu’au cœur du royaume ennemi.

    « Les Sistariens ont fait venir des renforts. Des mages, beaucoup de mages, et les affrontements ont éclatés. Comme notre accord était déjà validé, les Sistariens nous remirent quelques humains en échange d’or censé subvenir aux besoins de l’armée.

    « Les miens n’avaient jamais appris à se méfier. Ils ont naïvement cru leurs alliés aussi honnêtes qu’ils l’étaient eux-mêmes et n’ont pas hésité à leur fournir autant d’or qu’ils le souhaitaient. Beaucoup de vampires sont morts durant ces combats, parce que Sistar les envoyait en première ligne. Au final, les pertes ont été tragiques de chaque côté, mais davantage chez Éternel, qui était déjà bien affaiblie…

    « Quand la tête du souverain de Feu tomba enfin, son peuple retourna se terrer dans ses montagnes. Dans le même temps, les Sistariens s’installèrent sur des terres qui étaient autrefois les nôtres et commencèrent à bâtir Létis.

    « Durant les premières années, nous n’avons eu que peu de contacts avec eux. Éternel avait reçu suffisamment de goules durant les affrontements pour oublier de se soucier de l’avenir. Mais vous devinez ce qu’il s’est passé, n’est-ce pas ?

    « Quand les miens sont finalement revenus frapper aux portes de Létis, non seulement on refusa de traiter avec eux, mais en plus, plusieurs de nos émissaires furent blessés – grièvement pour certains. Et comme son appétit pour nos richesses ne connaissait pas de limite, on nous déclara la guerre, dans l’espoir de s’approprier nos mines.

    « C’est ce dernier coup du sort qui a manqué de provoquer notre extinction. Notre reine était si fragilisée qu’il était évident qu’elle ne pourrait plus donner naissance aux futures générations. Les miens décidèrent donc de mourir et d’attendre le meilleur moment pour renaître.

    Il eut un faible sourire, qui découvrit le bout de ses crocs.

    — Chez nous, nous appelons cela « Entrer en hibernation ». Quand notre survie est irrémédiablement menacée, notre seul espoir repose sur ce moyen. En gros, il consiste à sacrifier le peuple. Nous sommes assimilés par notre reine, afin de lui permettre de rassembler suffisamment de force pour déclencher la protection d’Éternel. Tout comme Ténèbres est lié aux Trolls, et qu’en leur absence il est impossible d’y pénétrer, Éternel possède un genre de pouvoir similaire. Pour commencer, une barrière protectrice vient entourer le royaume, suffisamment solide pour résister à toutes les sortes de magies connues. Ce n’est toutefois que la première étape, la seconde étant qu’une fois nous avoir tous assimilés, notre souveraine donne naissance à trois derniers œufs. Deux larves de vampires et une, plus précieuse, qui abrite la future reine, tandis que la précédente s’éteint avec son peuple.

    « Ces œufs restent en hibernation jusqu’à ce qu’Éternel décide de les appeler à la vie. Les larves des vampires se nourrissent de la nouvelle reine, qui elle-même a juste assez de force pour leur permettre d’atteindre l’âge adulte. Et une fois que ceux-ci ont terminé leur croissance, ils peuvent enfin s’occuper de leur souveraine, lui apporter de quoi se nourrir, surtout, afin de lui permettre de donner naissance à la première génération…

    « Comme la mémoire de notre peuple se transmet de l’ancienne reine à la nouvelle, en se nourrissant d’elle, les premières larves apprennent tout ce dont elles ont besoin de savoir pour mener à bien leur mission. Y compris les événements du passé suffisamment traumatisants pour qu’ils se mêlent aux connaissances de base nécessaires.

    « Quant à moi, j’appartiens à la génération la plus récente de cette nouvelle souveraine…

    Romuald laissa s’écouler quelques secondes de silence, pendant lesquelles Dolaine ne trouva rien à dire. Elle comprenait mieux pourquoi Éternel n’avait pas jugé utile d’entrer à nouveau en contact avec Létis. Bien entendu, rester bloqué sur le passé n’en demeurait pas moins stupide, car il fallait savoir donner leur chance aux nouvelles générations, mais… elle commençait à connaître suffisamment les vampires pour comprendre que leur nature ne leur permettait de résonner ainsi.

    — Depuis, reprit Romuald, nous avons connu la montée au pouvoir de deux autres souverains de Feu. Le premier a provoqué bien des ravages au sein de Létis, mais cette dernière a su lui tenir tête. Nous n’étions toutefois pas là pour le voir… notre renaissance n’est arrivée qu’au moment où, après plus de soixante ans de règne, le souverain en date ne succombe à une mauvaise blessure. Puis il y eut le second, et celui-là eut encore moins de chance. Une épidémie affaiblissait Feu à ce moment-là et le nouveau couronné y a succombé après quelques mois de règne. Depuis, Feu ne donnait même plus signe de vie et je crois qu’à Létis, on espérait que la maladie avait décimé sa population.

    « D’ailleurs, c’est une chance que Feu ait tant perdu de sa puissance au cours de ce drame, sans quoi il aurait été difficile de le repousser comme nous l’avons fait. Et cette défaite, alors qu’un nouveau souverain vient juste de monter au pouvoir, ne va pas arranger les choses pour son peuple. Seulement, je crois qu’il est loin d’avoir dit son dernier mot et que Létis entendra tôt ou tard reparler de lui.

    — Et Éternel devra lui venir en aide…

    — Oui. Tant que notre survie dépendra de Létis, alors ce sera inévitable.

    Elle devinait que ça ne le réjouissait qu’à moitié. Car les siens viendraient mourir sur les terres de Létis, sans que jamais la situation entre leurs deux peuples ne s’améliore, ni qu’une réelle alliance ne s’établisse entre eux.

    — N’empêche, dit-elle en croisant les bras, je vous trouve un peu trop pessimiste sur ce coup. Je comprends que les vôtres soient encore traumatisés par leurs déboires passés, mais… bon sang ! Vous m’avez habituée à un raisonnement moins étroit. Létis n’est pas folle : elle sait qu’elle aura besoin d’un allié si elle désire survivre contre les agressions de Feu.

    — Bien sûr, mais je ne la vois pas pour autant venir frapper à nos portes, pour trouver un accord qui nous satisferait toutes deux. Je suis le premier désolé de penser ainsi. Je n’ai aucune rancœur contre le genre humain, mais vous l’avez entendu comme moi : pour Létis, nous sommes un ennemi.

    — C’est vrai, mais Éternel leur a prouvé qu’elle ne les considérait pas comme tel.

    — Ce qui ne changera pas pour autant la perception qu’ils ont de nous. Il y a quelques jours encore, sans doute aurais-je pu y croire, mais… aujourd’hui, je ne suis plus sûr de rien.

    Et il en semblait terriblement abattu. Envolée la naïveté qui le caractérisait si souvent, son expression appartenait à un individu bien conscient des réalités du monde.

    — Le plus triste dans tout cela est sans doute que je peux comprendre leur attitude. Quand on y réfléchi cinq minutes, comment ne pas ressentir de l’horreur face à un peuple pour qui vous représentez l’alimentation première ? Comment ne pas se sentir révolté quand ceux-ci viennent enlever les vôtres ? J’essaye de me mettre à leur place… je me dis qu’ils ne savent pas comment nos goules sont traitées, qu’ils imaginent les pires horreurs sur notre comportement et sur les tortures que nous leur ferions subir. Vous l’avez bien vu avec Mérik, les détromper n’est pas simple. Parce que même ni nous prenons soin de nos goules, il est vrai que celles-ci sont arrachées contre leur gré à leur royaume, autant qu’il est vrai que leur espérance de vie, une fois à Éternel, se réduit dramatiquement.

    « Il faudrait que nous fassions davantage d’efforts de notre côté… je crois que nous pourrions changer les choses. Permettre à nos goules de vivre plus longtemps, sans doute autant que si elles étaient restées parmi les leurs, et de leur offrir aussi plus de liberté. J’ai déjà essayé d’en discuter avec les miens, mais mon mode de résonnement les dépasse. Je vous l’ai déjà dit, ils ne voient où est le mal dans ce qu’ils font. Je peux le comprendre. Car dans leur esprit, nous nous contentons de faire exactement la même chose que le genre humain, qui lui ne voit aucun problème à domestiquer et à tuer d’autres espèces pour s’en nourrir.

    « Mais contrairement à ces animaux, les humains peuvent se faire comprendre de nous. S’ils le voulaient vraiment, ils pourraient forcer mon peuple à changer leur façon de traiter nos goules. Comment, je l’ignore… je n’ai que quelques pistes et je crois surtout que c’est à eux de venir nous offrir des solutions. Mais même ça, ce serait encore intolérable à leurs yeux. Ils voudraient que nous cessions tout bonnement de nous alimenter de leur espèce, comme si c’était de notre faute. Comme si nous pouvions faire autrement ! Il faut bien que nous survivions, bon sang !

    L’agacement était perceptible dans sa voix. Dolaine, qui ne savait pas bien quoi dire, préféra se taire. Il se passa une main sur le visage.

    — Vous savez, je me demande vraiment ce qu’ils attendent de nous… est-ce qu’ils souhaitent que nous nous laissions mourir de faim ? Quand ils me regardent, avec cette hostilité que vous connaissez, je ne sais jamais exactement quelle attitude adopter. Je ne peux pas essayer de leur expliquer mon point de vue, car celui-ci serait sans aucun doute mal reçu. Mais quoi ? Voudraient-ils que j’ai honte de ce que je suis ? Que je me sente coupable ? Que je leur demande pardon ? Mais à quoi est-ce que ça nous avancerait ? En quoi me détester arrangerait-il notre différend ?

    Toujours sans un mot, Dolaine envoya voler son bâtonnet d’une pichenette et le suivit des yeux. Souvent, Romuald lui avait donné l’impression de vivre en dehors des réalités, mais il semblait qu’elle s’était trompée. S’il lui arrivait de manquer cruellement de sens commun, il restait bien plus réfléchi qu’il ne le laissait paraître au premier abord. Mais contrairement à elle, qui s’était si souvent posée les mêmes questions, il parvenait à afficher un détachement dont elle se sentait incapable. Peut-être parce que la culpabilité ne le rongeait pas… parce qu’il était bien plus en paix avec sa nature qu’elle-même.

    Frustrée, elle songea que, dans son malheur, il bénéficiait d’une chance que son propre peuple ne lui offrirait jamais… la possibilité de prétendre qu’elles n’avaient pas le choix… qu’elle n’avait pas eu le choix. Son crime, elle le savait, continuerait de la hanter jusqu’à la fin de sa vie.

    Romuald poussa un soupir et s’assit en tailleur, avant de se masser la nuque. Il semblait gêné et ce fut sans oser la regarder qu’il avoua :

    — D’ailleurs, tout cela me fait penser que… j’ai peur de ne pas vous avoir dit toute la vérité lors de notre première rencontre.

    Erwin Doe ~ 2015

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