• Episode 6 - Partie 12 : Létis (Fin)

    Épisode 6 : Létis

    Partie 12

     

     

    20

    Après un court silence, pendant lequel la gêne de Romuald s’accrut, Dolaine laissa échapper un pouffement, qui ne tarda pas à se transformer en fou rire. Son hilarité était telle que des larmes se formèrent aux coins de ses yeux. Elle rejeta la tête en arrière, une main portée à son ventre, et crut ne jamais pouvoir retrouver son sérieux. Face à elle, le vampire la fixait sans comprendre, de cette expression à la fois perdue et paniquée qu’elle lui connaissait bien.

    — Aaah, Romuald, aaaah, parvint-elle à articuler, quoiqu’à bout de souffle. Vous savez, j’ai vraiment l’impression de vous entendre dire ça tout le temps.

    — Je…

    — Et si je ne vous connaissais pas, le coupa-t-elle, je pourrais penser que vous n’êtes pas très honnête.

    La honte s’empara du vampire, qui s’empressa de bafouiller :

    — Je… je suis désolé…

    Et il semblait si abattu, pareil à un petit chiot à qui l’on viendrait de donner un coup de pied, que Dolaine se laissa de nouveau gagner par l’hilarité.

    — Moloch, ah, Moloch, vous n’êtes décidément qu’un idiot !

    Entre deux éclats, elle lui fit de petits gestes de la main, afin de l’apaiser. Puis, une fois son sérieux à peu près revenu, elle questionna, le souffle encore court :

    — Vous vous demandez si vous devez vous sentir insulté, n’est-ce pas ?

    — Eh bien…

    — Ah, laissez tomber ! Dites-moi plutôt ce que vous avez encore oublié de me dire !

    Romuald se mordit la lèvre. La regardant par en bas, le dos voûte, il répondit :

    — Oh, ce n’est pas grand-chose… mais peut-être vous souvenez-vous que je suis venu vous trouver à Sétar en prétendant vouloir découvrir Ekinoxe ?

    L’un des sourcils de Dolaine se haussa.

    — Et ce n’était pas le cas ?

    — Si, bien sûr… je ne vous ai pas totalement menti en vous disant cela. C’est vrai que je désirais, et que je souhaite toujours, mieux connaître ce monde. Quand on a vécu en reclus depuis aussi longtemps que moi, c’est inévitable. J’avais besoin de cette liberté, de me confronter à d’autres cultures et de découvrir d’autres paysages… mais vous savez, ce n’était pas là ma seule motivation pour entreprendre ce voyage.

    Il se gratta le crâne.

    — Pour tout vous avouer, je cherchais également à mieux me comprendre.

    Et comme elle le dévisageait avec un froncement de sourcils, il baissa les yeux.

    — Vous voyez… je ne me suis jamais vraiment senti à ma place chez les miens. Ils ne me comprennent pas, autant que j’ai souvent eu du mal à les comprendre et, à cause de cela, j’étais souvent seul. Je n’ai jamais eu qui que ce soit à qui parler… de ma différence, notamment. Personne pour savoir ce que je ressens, ni pour m’aider à me construire.

    Il releva les yeux.

    — Je suis un vampire, mais pas complètement non plus. Je ne peux toutefois pas prétendre avoir un quelconque lien de parenté avec le genre humain, bien qu’une goule ait façonné mon esprit et plus encore. De fait, je n’ai jamais vraiment su où était ma place.

    — Et vous pensiez le découvrir en vous jetant sur les routes ? devina Dolaine, une note d’incrédulité dans la voix. Je vais sans doute vous décevoir, mais je suis passée par là avant vous et je ne peux pas dire que ça m’ait vraiment aidée.

    — Mais vous êtes parvenue à vous fixer quelque part…

    — Par défaut ! Seulement parce qu’à l’époque, j’étais lasse de chercher et que cette ville m’a semblé moins hostile que d’autres.

    Impression qui n’avait pas tardé à se détériorer, mais… à ce moment, elle était déjà propriétaire de sa maison. Alors oui, elle avait trouvé une sorte d’équilibre à Sétar, à force de temps, mais malgré les années on la percevait encore comme une étrangère… indésirable, qui plus est.

    — Malgré tout, reprit Romuald, je ne veux pas perdre espoir. Et à défaut, j’espère au moins comprendre quel est mon rôle ici-bas… j’imagine que cela doit vous sembler stupide, mais je crois que ça me permettrait de me sentir mieux.

    — Vous savez, il y a un paquet de gens qui vivent très bien sans jamais s’être vraiment intéressé à la question…

    — Sans doute. Mais ces gens ne sont certainement pas comme vous et moi. Regardez les miens. Combien exactement s’interrogent à ce sujet ? Aucun, j’imagine. Et pourquoi ? Déjà parce qu’ils n’en ont peut-être pas les facultés, mais quand bien même ! Tout simplement parce qu’ils correspondent à la norme de notre espèce et qu’aucune différence ou expérience suffisamment désagréable n’est venue remettre en question ce qu’ils étaient. Ils sont vampires, ils travaillent pour la communauté, servent notre reine, bref, leur existence, si elle peut être difficile, n’a jamais été jalonnée des mêmes incertitudes que les miennes.

    Dolaine n’osa pas lui apprendre qu’elle-même n’avait jamais vraiment eu à se questionner là-dessus. Savoir si une place existait pour elle quelque part en ce monde, oui, souvent, et même encore aujourd’hui, mais l’utilité de son existence… ? Elle n’était pas certaine qu’il y en ait une. Non, en cela, elle demeurait semblable à beaucoup d’autres et n’aspirait, au fond, qu’à un environnement stable où elle pourrait vivre le restant de ses jours sans souffrir de ses origines.

    — Et si vous le découvriez, ce but, commença-t-elle d’une voix traînante, est-ce que cela vous aiderait à accepter l’idée de ne pas trouver votre place en ce monde ?

    — S’il s’avérait que je n’ai effectivement ma place nulle part, eh bien… oui, sans doute. Car à défaut, j’aurai au moins quelque chose à accomplir. Ma vie ne sera pas vide de sens, comme elle l’a trop souvent été jusqu’à aujourd’hui.

    Franchement dépassée, Dolaine secoua la tête. Mais avant qu’elle ne puisse ajouter quoique ce soit, Romuald la questionna timidement :

    — Vous ai-je déjà parlé de Loupia ?

    C’était presque comme s’il avait honte d’aborder le sujet. Intriguée, Dolaine inclina la tête sur le côté.

    — Un ami à vous ?

    — Hum… non, pas exactement. Disons… peut-être un modèle, ou quelque chose du genre.

    Et, comme elle se contentait de le fixer, dans l’attente d’un développement, il s’empressa d’ajouter :

    — S’il n’y a aujourd’hui aucun vampire comme moi au sein d’Éternel, je vous ai dit que d’autres y avaient vécu par le passé. J’ignore néanmoins combien d’entre eux sont encore en vie. Peu, sans doute, peut-être aucun, en dehors de Loupia.

    Il se racla la gorge.

    — D’ailleurs, je ne connais son nom que parce qu’il a marqué la mémoire collective des miens. Je ne sais plus exactement comment je suis parvenu à obtenir des informations sur son compte, ou même à apprendre son existence, mais le fait est qu’il était unique en son genre. Seulement, il a quitté Éternel bien avant ma naissance. Lui aussi, semble-t-il, cherchait sa place en ce monde.

    À présent, il s’animait et un petit sourire gêné apparut sur ses lèvres.

    — C’est à cause de lui si je me suis intéressé à la magie. N’ayant personne d’autre à qui m’identifier, je l’admirais et espérais suivre ses traces. Car c’est un mage, aussi doué que puissant à ce qu’on raconte. Tout le contraire de moi…

    Et il ponctua la fin de sa phrase d’un petit rire.

    — Ce Loupia…, commença Dolaine, les sourcils froncés, en menant un doigt à sa tempe. Attendez voir ! Ce voleur de Mirar nous a parlé d’un vampire qui serait un peu comme vous…

    — Et il ne fait aucun doute qu’il parlait de lui. D’ailleurs, votre amie Nya semble elle aussi le connaître.

    Oui, Dolaine se souvenait avoir eu une discussion avec elle, à ce sujet. Elle avait prétendu connaître un vampire qui, comme Romuald, serait quelque peu différent des siens.

    Elle s’envoya une claque contre le front.

    — Mince alors ! Par les Dieux, ce monde est décidément trop petit !

    — Oh, vous savez, ça n’a rien de très surprenant non plus : Loupia est le seul mage connu de notre histoire. Mirar et votre amie Nya étant eux-mêmes des praticiens, même sans jamais l’avoir rencontré, ils auraient au moins entendu parler de lui.

    — Ah, mais bien sûr ! s’exclama la Poupée en claquant des doigts. Alors c’est pour cette raison que vous teniez absolument à passer par Altair ? Vous espérez le rencontrer ?

    L’espace d’un instant, il se troubla. Ce fut d’une petite voix qu’il avoua :

    — Oui, c’est ce que j’espère… en entreprenant ce voyage, mon but premier était de faire sa connaissance. J’avais la certitude que lui seul pourrait répondre aux questions que je me pose.

    Il secoua la tête.

    — Seulement, je crois que je m’illusionnais. Car si quelqu’un doit trouver des réponses, je crains que ce ne soit moi et moi seul.

    Un avis que Dolaine partageait. Sans doute ce Loupia pourrait-il l’aiguiller, mais jamais il ne pourrait lui apporter l’équilibre qu’il recherchait. Il s’agissait d’un combat qu’il devrait mener par lui-même.

    Elle soupira et, portant une main à ses cheveux, songea que si elle n’était pas fâchée des confidences de Romuald, il n’avait, en réalité, rien à se reprocher. Pourquoi aurait-il dû aborder un sujet aussi personnel avec quelqu’un qu’il ne connaissait que depuis quelques heures ? Qu’il s’en sente coupable, qu’il imagine avoir encore commis une maladresse, ne la surprenait toutefois pas. Il était si empoté… à tel point qu’il lui faudrait avoir une discussion sérieuse avec lui un jour. Qu’il comprenne que tout un chacun avait le droit de posséder son jardin secret.

    — Bien sûr, reprit Romuald, je comprendrais qu’après ce que nous venons de vivre à Létis, vous décidiez de ne pas poursuivre ce voyage avec moi.

    Elle le gratifia d’un regard incrédule.

    — Je vous demande pardon ?

    La nervosité le faisait à présent se tortiller.

    — Eh bien… vous m’avez accompagné jusqu’ici et, en quelque sorte, ce qu’il nous est arrivé est de ma faute. Vous avez vécu des choses désagréables au cours de notre voyage et je me sens coupable vis-à-vis de cela. Ce n’était pas prévu… rien n’était prévu et, malgré tout, vous êtes toujours à mes côtés. Vous m’avez aidé à de nombreuses reprises, aussi… je crois que l’on peut dire que vous avez largement rempli votre part du contrat. Et si vous décidez de vous arrêter ici, soyez assurée que je remplirai la mienne.

    Disant cela, il porta le regard à son sac, affaissé un peu plus loin en compagnie de celui de Dolaine. Cette dernière l’imita et un grognement lui échappa. Oh l’imbécile !

    — Décidément… vous ne changerez jamais, soupira-t-elle.

    Comme elle se redressait, des fourmillements vinrent lui agresser les jambes. Se rapprochant du vampire, elle posa les mains sur ses épaules et lui offrit un petit sourire en coin.

    — Je vous parle de votre bêtise ! Écoutez mon conseil, Romuald, si vous ne devez accomplir qu’une chose seule au cours de votre existence, alors faites en sorte que ce soit de vous en guérir.

    — Mais…

    — D’ailleurs, savez-vous ce que je trouve le plus agaçant chez vous ? poursuivit-elle en approchant son visage du sien, comme si elle ne le voyait pas assez bien. C’est que malgré cette tête affreuse qui est la vôtre, il y en vous cette naïveté. Elle ne vous donne pas l’air très intelligent, mais elle a la fâcheuse tendance de vous rendre mignon et ça, vous voyez…

    Des deux mains elle saisit les oreilles en pointe du vampire, afin de les écarter. Son sourire s’élargit, presque carnassier.

    — C’est ce qui me rend le plus folle. Je n’y peux rien, c’est plus fort que moi : tout ce qui est mignon me donne envie de le chahuter. Demandez donc à Raphaël ! Il aurait beaucoup de choses à vous apprendre sur le sujet.

    Comme la panique revenait crisper les traits du vampire, elle devina qu’il n’avait rien compris de son petit discours et, surtout, qu’il ignorait parfaitement comment réagir. Elle émit un petit rire et lui relâcha les oreilles, avant de lui tapoter l’épaule.

    — Allez, vous pensiez vraiment que j’accepterais de vous abandonner ? Empoté comme vous l’êtes, je me sentirais franchement coupable !



    21



    Près de deux semaines furent nécessaires pour faire disparaître les cadavres, débarrasser les rues d’une partie des débrits qui les encombraient, ainsi que pour se soucier des dégâts occasionnés au niveau du port et commencer à réfléchir au problème des deux vaisseaux qui y avaient coulés, victimes de l’invasion. Ce fut seulement après cette période chargée que l’on autorisa de nouveau la circulation par les voies maritimes.

    Dolaine et Romuald attendaient justement d’embarquer sur l’un des quelques bateaux qui mouillaient au niveau du quai. En plus de son sac et d’un parapluie, le vampire portait une grosse valise, dans laquelle Dolaine avait fourré une toute nouvelle garde-robe – d’ailleurs moins usée que celle perdue dans l’incendie. Gêné par ces pillages, Romuald était parvenu à la convaincre de laisser un peu d’argent chez les propriétaires, en remboursement. Ce qui avait provoqué un certain nombre de débats et de disputes entre eux, avant que la Poupée ne daigne l’écouter.

    Son petit nez retroussé, elle inspectait la foule de son regard bleu, notant ici et là quelques tensions, sinon réactions malheureuses à leur encontre, sans toutefois retrouver l’hostilité qui les avait accueillis à leur arrivée à Létis. Les survivants, trop heureux d’avoir échappé à la mort, n’ignoraient pas qu’ils devaient en partie leur bonne fortune à l’intervention d’Éternel. Oh, les vieilles habitudes reprendraient tôt ou tard du service, mais pour l’heure, on ne se montrait plus aussi inamicale envers Romuald. La peur était toujours présente, mais la haine beaucoup moins.

    Ce dernier bâilla sans se couvrir la bouche. Sa dentition monstrueuse se dévoila et Dolaine nota combien il avait l’air fatigué. Les paupières tombantes, lourdes d’un sommeil qui ne désirait que l’attirer dans ses bras, il ne se remettait qu’avec difficultés des derniers événements. Ses nuits, pourtant longues, et bien qu’il se soit nourri par deux fois au cours de leur séjour prolongé, ne parvenaient à chasser son épuisement… à croire que son organisme tout entier travaillait à lui donner une bonne leçon, des fois qu’il lui viendrait l’idée de recommencer ses petites prestations de magie.

    Leur prochaine étape serait l’île de Petit-Frère. Un voyage de trois ou quatre jours, et une première pour le vampire, qui n’avait encore jamais mis les pieds sur un bateau. En meilleure forme, la perspective de cette expérience l’aurait sans aucun doute excité. Mais pour l’heure, il n’aspirait qu’à prendre possession de leur cabine et de s’y enfermer pour les prochaines heures.

    Dolaine levait les yeux vers lui, quand un bruit de cavalcade se fit entendre derrière eux. Plusieurs équidés fendirent la foule et, sur leur dos, des soldats dont les regards vifs laissaient supposer qu’ils cherchaient quelque chose… ou quelqu’un. L’un d’eux arrêta son attention sur Romuald et une voix les interpella :

    — Gloire aux Dieux, je craignais que vous n’ayez déjà quitté Létis !

    Dolaine écarquilla les yeux. L’individu qui s’arrêtait à leur hauteur n’était autre que Mérik. Le visage de celui-ci portait encore les stigmates des combats, mais il paraissait en pleine forme.

    Elle fut soulagée de le savoir en vie. Ils ne s’étaient connus que quelques heures, mais les combats avaient provoqué tant de drames que revoir une figure familière lui réchauffait le cœur. Comme il descendait de sa monture pour venir dans leur direction, une vague d’inquiétude la submergea néanmoins et elle questionna :

    — Y a-t-il un problème ?

    Elle ne se souvenait que trop bien des conditions dans lesquelles le jeune homme les avait quittés. Intrigué lui aussi, Romuald n’en demeurait pas moins sur ses gardes.

    — Bien au contraire, les rassura Mérik. C’est en tant qu’émissaire du roi que je suis ici. (Puis il se tourna vers Romuald.) Il faut que vous sachiez que l’intervention des vôtres nous a beaucoup étonnés, autant qu’elle nous a été profitable. Au nom de mon royaume, je vous en remercie, vous comme Éternel. (Il exécuta un petit salut, qui ne manqua pas de surprendre son interlocuteur.) Sachez-le, Létis saura se montrer redevable.

    De plus en plus troublé, Romuald battit des paupières. Comme il ne réagissait pas, Dolaine lui envoya quelques coups de coude, afin de le pousser à se ressaisir. L’occasion était trop belle pour qu’on la laisse s’échapper : si Romuald voulait plaider la cause des siens, c’était le moment ou jamais !

    Le vampire ne saisit toutefois pas le message et ce fut avec un petit sourire qui oscillait entre l’incrédulité et la nervosité qu’il répondit :

    — Ce n’était rien, rien du tout. Les miens se sont simplement contentés de… Aïe !

    Comme elle le devinait sur le point de dire une bêtise, Dolaine lui avait méchamment écrasé le pied, attirant sur elle le regard courroucé de son compagnon. Elle lui répondit par un reniflement et un retroussement de nez.

    — Bien au contraire ! assura Mérik. Et vous savez, tout ceci m’a beaucoup donné à réfléchir. Sur ce que vous disiez… vous avez prétendu qu’Éternel n’était pas l’ennemie de Létis et, après ce que j’ai vu cette nuit-là, je suis tout à fait disposé à le croire. Toutefois ! Bien que votre aide nous ait été salutaire, et que vos intentions à notre égard se soient révélées moins hostiles que nous le pensions, je ne peux accepter, ni encore moins pardonner, les rapts de mes concitoyens.

    — Mais comme j’ai tenté de vous l’expliquer, nous avons besoin de sang humain pour survivre, répondit Romuald, chez qui la nervosité s’accroissait.

    Il était sur la défensive et s’attendait à voir la conversation dégénérer. Le hochement de tête entendu de Mérik le prit de court.

    — Sur ce sujet également, j’ai beaucoup réfléchi. Et je crois que je comprends un peu mieux votre situation…

    Dolaine et Romuald s’échangèrent un regard, afin de s’assurer que l’autre avait entendu la même chose que lui.

    Derrière Mérik, le reste des soldats gardait le silence. Trois individus toujours à cheval, qui ne les lâchaient pas des yeux. Point de mire de la foule, si leur expression n’était pas exactement hostile, on les sentait prudents.

    Mérik écarta les mains.

    — J’en ai discuté avec mon père. Je lui ai dit que j’avais rencontré un vampire sensé, suffisamment en tout cas pour que le dialogue soit possible avec lui. Et nous nous sommes demandé si vous ne pourriez pas nous être d’une quelconque utilité. Comprenez bien que les vôtres ne sont pas facilement approchables, pas plus que nous ne sommes certains de parvenir à nous faire comprendre d’eux. C’est pourquoi, je suis ici. Car j’aimerais que vous nous serviez d’intermédiaire.

    — Vous voudriez que je parle aux miens en votre nom ?!

    — Létis chercherait-elle à s’allier à Éternel ? s’enquit Dolaine.

    Le vampire lui adressa un regard rond, auquel elle ne répondit pas, peu surprise qu’il ne soit pas encore parvenu à cette conclusion.

    — Dans l’intérêt de tous, approuva Mérik. Je crois que la force d’Éternel pourra nous être utile à l’avenir. Quant à Létis, je ne pense pas me tromper en affirmant que sa survie est importante pour votre royaume. Sans nous, les vampires seraient obligés d’aller chercher leurs proies ailleurs… bien plus loin, et il me semble que c’est pour empêcher cela que vous nous êtes venus en aide. Est-ce que je me trompe ?

    — J’ai bien peur que non, avoua Romuald. Mais je doute qu’une alliance soit possible entre nos deux royaumes si les miens n’ont rien à y gagner.

    — Tout comme il est impensable pour Létis de s’allier à un royaume qui enlève ses enfants pour les assouvir en esclavage, rétorqua Mérik, avant de lever une main apaisante. Ne vous trompez pas : ce n’est pas par hostilité que je vous dis cela, je ne fais que souligner la chose. Car si nous souhaitons aboutir à un accord, je pense que c’est là le principal problème qu’il nous faudra affronter et régler.

    — C’est également mon sentiment. Et j’espérais que Létis viendrait nous apporter des solutions…

    Ce fut au tour de Mérik d’être surpris.

    — J’ai bien peur que nous n’ayons rien à vous proposer… pas dans l’immédiat, en tout cas. Et je ne vous cacherai pas que je m’attendais à ce que vous ayez déjà votre idée sur la question. N’êtes-vous pas l’un des principaux concernés ?

    — Tout ce que je peux vous dire, c’est que pour survivre, il nous faut beaucoup de goules. Nous pourrions commencer par améliorer l’existence de celles que nous possédons déjà si d’autres venaient se joindre à elles, mais…

    — Si vous me permettez d’être franc, le coupa Mérik, nous ne sommes pas décidés à vous livrer des citoyens. Ce serait criminel et ce peu importe les conditions de vie que vous leur offririez : nous n’obligerons personne à se sacrifier.

    — Ce n’est pas ce que je vous demande non plus. Je crois que le volontariat serait nécessaire, seulement, je ne pense pas que beaucoup des vôtres accepteraient de venir chez nous de leur plein gré.

    — Je ne le pense pas non plus, soupira Mérik. Et c’est un sujet sur lequel j’aimerais m’entretenir un peu plus longuement avec vous, quand vous reviendrez à Létis. Ensemble, je suis certain que nous finirons par trouver une solution à nos différends.

    Romuald secoua la tête. Pas parce qu’il refusait le débat, seulement parce qu’il n’arrivait pas à croire qu’il livrait cette conversation. Mérik se disait envoyé par le roi lui-même, c’était donc sa volonté qui s’exprimait par son fils.

    — Je crois que…

    — Si vous le permettez, je pense savoir comment régler votre problème, pépia une petite voix derrière Mérik.

    Romuald écarquilla les yeux, tandis que Dolaine laissait échapper un hoquet.

    — Louis ?! Par Moloch, vous êtes en vie !

    Car c’était bien lui qui se tenait là, un bâton de marche à la main, un sac en bandoulière et un large sourire sur son visage rond. Une cape lui tombait sur les épaules et, en dehors de quelques égratignures encore visibles sur son nez et à l’arcade droite, il semblait en pleine forme.

    — En doutiez-vous ? Je comprends mieux, dans ces conditions, pourquoi vous m’avez abandonné. Enfin, je ne vous en veux pas, vous ne l’avez pas fait exprès, n’est-ce pas ? Après cet incendie, j’étais moi-même persuadé que vous aviez péri, ce jusqu’à ce que je ne vous aperçoive quelques jours plus tôt, au cours d’une promenade. Je vous ai appelés, mais vous ne m’avez pas entendu. Vraiment, si vous saviez comme je suis content de vous revoir ! Il m’est arrivé des choses incroyables qu’il faut que je vous…

    — Attendez un instant ! le coupa Mérik, avec suffisamment d’autorité pour moucher le bavard. Qu’entendiez-vous exactement en prétendant pouvoir nous aider ?

    Il y avait, dans son ton un scepticisme qu’on lui pardonnait volontiers : Louis n’étant pas vampire, difficile de croire qu’il puisse vraiment posséder la solution de ce problème séculaire. Les yeux verts du Pantin se mirent à pétiller.

    — N’avez-vous donc jamais entendu parler de cette communauté vampirique qui, à Petit-Frère, vivrait en parfaite harmonie avec le genre humain ? (Puis, se tournant vers Romuald.) Je voulais vous en parler, mais nous avons été séparés avant. (Et comme son sourire s’élargissait :) Alors ça, on peut dire que vous avez sacrément de la chance que je vous aie remis la main dessus !

    Sans lui répondre, Mérik et Romuald s’échangèrent un regard plein d’espoir. Si cette histoire était vraie alors, bientôt, Éternel et Létis trouveraient peut-être une solution à leur désaccord.

    — Nous devons justement nous rendre à Petit-Frère, souffla Romuald, qui avait l’impression d’évoluer en plein rêve.

    — Alors, je vous laisse vous charger de cette communauté. Pensez-vous qu’elle acceptera de vous ouvrir ses portes ?

    — Je… j’imagine qu’il n’y a pas de raison de…

    Non, pas de raison du tout !

    La main de Mérik se tendit dans sa direction.

    — Je prierai pour que ce vous découvrirez là-bas nous aide à rapprocher nos deux peuples.

    Et, après une seconde d’hésitation, Romuald lui serra la main.

    Là-dessus, Mérik salua Dolaine, en fit de même pour Louis, avant de prendre congé du trio.

    — Eh bien, commença Dolaine, une fois que les cavaliers les eurent quittés. Et vous qui pensiez que Létis n’était pas prête à faire le second pas !

    Et comme Romuald restait trop abasourdi pour répondre, elle se tourna vers Louis.

    — Mais au fait, comment vous en êtes-vous sorti ?

    Les yeux de l’interrogé se remirent à pétiller et l’excitation provoquée par le souvenir de ses aventures lui fit venir le rouge aux joues.

    — Alors ça, c’est une histoire très amusante, vous allez voir ! Car juste après que nous nous soyons séparés, il s’avère que j’ai entendu du bruit près de ma fenêtre. Je venais juste de récupérer mes bagages et je pensais vous rejoindre mais, enfin, ce bruit était si singulier que je n’ai pas pu m’empêcher d’en être intrigué. J’ai été ouvrir ma fenêtre et c’est à ce moment que l’incendie a commencé à ravager l’immeuble. Les Dieux m’en soient témoins, j’ai bien cru ma dernière heure arrivée ! Il y avait, à l’extérieur, plusieurs Chauves-souris et le feu, au-dessus de moi, avait déjà attaqué le plafond. J’imagine que le son qui m’a attiré a été produit par l’une de ces créatures. C’était proprement effroyable ! Comme une sorte de hurlement. J’en ai eu les oreilles qui ont sifflé durant plusieurs minutes ! Enfin, bref, j’étais donc là, piégé, à me demander quelle mort serait la moins douloureuse quand… mais au fait, saviez-vous qu’une statue aurait pris vie afin d’aller combattre Feu ? Ce devait être un spectacle tout à fait fabuleux et je déplore de ne pas…

    — Nom d’un petit Pantin, Louis, comment vous en êtes-vous sorti ?!

    Sans s’agacer de cette interruption, Louis se tourna vers Romuald.

    — C’est à l’un des vôtres que je dois d’être encore en vie. Comme les flammes avaient gagné le couloir et que je commençais à étouffer, j’ai finalement décidé de sauter. Coup de chance, un vampire passait par-là ! Il se déplaçait si vite que je ne l’ai pas vu approcher et le malheureux m’a reçu sur le dos. (Il eut un petit rire.) Il a tangué, mais a tout de même poursuivi sa route, avec moi agrippé à lui. Autant vous dire qu’il ne m’a pas semblé très enchanté, quand il a compris que je comptais rester avec lui jusqu’à la fin des affrontements. Mais il s’exprimait dans un commun si laborieux qu’il m’a été difficile de comprendre ce qu’il disait. C’est d’ailleurs la première fois que quelqu’un me traite de poisson !

    Et comme Louis secouait doucement la tête, Dolaine leva les yeux vers Romuald. Mais avant qu’elle ne puisse grommeler le commentaire qui lui venait aux lèvres, Louis reprit :

    — Mais au fait ! (Plus guilleret que jamais, il se rapprocha en deux petits bonds.) Vous comptez vous rendre à Petit-Frère, n’est-ce pas ? (Son bâton claqua contre le sol.) Quelle chance ! Nous allons pouvoir faire le voyage ensemble !

    Un bruit de gorge affreux échappa à Dolaine, dont le visage perdit soudain toute couleur.

    — Vous ne voulez pas dire…

    — Et si ! J’ai moi aussi une place sur le prochain bateau en partance pour Petit-Frère, lui confirma Louis avec un sourire si large qu’il lui dévoilait toutes les dents. Oh, vous allez voir, ce sera délicieux ! Je nous vois déjà, sur le pont, vous et moi, et l’océan… à perte de vue. Le vent du large, le spectacle de cette camaraderie touchante entre marins, et surtout…

    Dolaine s’agrippa les cheveux et secoua la tête, comme si elle refusait d’y croire. Ses lèvres ne cessaient de former des « Non ! Non ! Non ! » silencieux. Puis sa voix s’éleva, brutale, et elle se jeta en avant pour saisir Louis par la cape et le secouer.

    — Par les Dieux, pourquoi faut-il que vous soyez en vie ?!

    Pensant qu’elle n’était pas sérieuse, Louis rit de bon cœur. Romuald, lui, s’éloigna de quelques pas pour porter son regard vers l’horizon. Que découvriraient-ils, une fois à Petit-Frère ? Se pouvait-il vraiment que la solution soit si proche de lui ? Qu’elle ait toujours été là, presque sous leurs yeux ?

    La foule des voyageurs commençait à s’activer. Le départ était proche. Déjà, les premiers embarquaient. Se rangeant dans la file, ses petits compagnons derrière lui – Dolaine pestant, Louis continuant de babiller comme si de rien n’était – le vampire sentit l’impatience monter en lui…

    Erwin Doe ~ 2015

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