• Episode 6 - Partie 2 : Létis

     

    Épisode 6 : Létis

    Partie 2

     

    4

    — Haaa, je vous retrouve enfin !

    — Oh non, pas lui !

    Dolaine chercha à fuir, mais trop tard : Louis était déjà sur eux. Son large sourire aux lèvres, il ne prit pas garde au regard assassin de la Poupée et se mit à babiller :

    — Je suis désolé pour tout à l’heure ! Je me suis éloigné de l’accueil juste le temps pour moi de faire un brin de toilette et de changer de vêtements. Vous avez dû me devancer et penser que j’étais parti sans vous…

    — Oui, on va dire ça, grommela Dolaine dont le nez s’était retroussé, comme agressé par une soudaine puanteur.

    Autour d’eux, la foule était dense, sans être étouffante. On pouvait se déplacer à travers les rues de la cité sans devoir jouer des coudes et les piétons, souvent, s’écartaient en voyant arriver Romuald. Comme s’ils craignaient de le frôler. Comportement dont Dolaine ne pouvait pas tout à fait se plaindre, celui-ci leur dégageant un espace plus que suffisant dans lequel évoluer et respirer.

    Louis s’était justement mis à fixer le vampire. D’un regard si perçant, si insistant, qu’il finit par mettre celui-ci mal à l’aise.

    — Oui ? s’enquit-il, trouvant le silence du Pantin encore plus éprouvant que ses bavardages.

    — Je ne vous avais pas bien observé tout à l’heure. Avec toutes ces émotions… ! Vous savez, c’est la première fois que je rencontre un démon.

    — Ah… vraiment… ?

    — Oui ! Et laissez-moi vous dire que vous n’êtes pas aussi effrayant qu’on le prétend. Bien sûr, il y a quelque chose chez vous d’intimidant, mais… vous ne me laisseriez pas jeter un œil sous votre masque, des fois ? (Et avant que Romuald ne puisse répondre :) Ah ! Mais non, suis-je bête ! Ça vous est interdit, bien sûr. À ce sujet, il y a une légende qui prétend que celui qui cherche à voir sous votre masque en sera pétrifié. Est-ce que c’est vrai ? (Et, toujours sans laisser le temps à son interlocuteur de s’exprimer, il s’exclama :) N’empêche ! Ça doit être quelque chose, de vivre dans les abîmes ! Mais avouez qu’Ekinoxe est tout de même plus agréable. Bien entendu, j’aimerais y faire un tour… pour voir… seulement, je crois que tout ceci me manquerait vite. Ce n’est pas pour être désagréable, Romuald, mais votre dimension me semble plutôt…

    — Oui, bon, écoutez, Louis, l’interrompit Dolaine, soucieuse de prendre congé de l’importun.

    Importun qui se tourna vivement vers elle pour la couper :

    — Il n’empêche, cela fait un moment que je n’avais pas rencontré de congénère. Depuis que j’ai quitté Porcelaine, je n’ai guère eu l’occasion d’en croiser. Il faut dire que nous ne sommes pas de grands voyageurs !

    — Oui, heu…

    — Moi, par contre, c’est tout l’inverse ! Je ne me suis jamais senti tout à fait satisfait au sein de notre royaume. Bien sûr, j’aime Porcelaine et je finirai tôt ou tard par y retourner – voyez-vous, mon père tient à ce que je prenne sa succession. Ce n’est pas que cela m’enchante, mais enfin, il faut bien que quelqu’un le fasse ! –, mais j’avais besoin de voir le monde avant ça ! Je savais que je garderais toujours cette frustration en moi si je ne le faisais pas. Découvrir d’autres contrées, s’informer de ce qu’il se passe chez le voisin, comprendre les différences qui nous sont propres… je ne pouvais concevoir de tourner le dos à ce rêve.

    — Ah oui ? Alors il semblerait que nous voyagions en partie pour les mêmes raisons, nota Romuald.

    Dolaine lui adressa un regard noir, qui le fit se ratatiner. Pourquoi donnait-il une raison à ce bavard impénitent d’en rajouter une couche ?!

    Avec un petit cri d’excitation, Louis fit claquer ses mains l’une contre l’autre.

    — Vrai ? Eh bien voilà qui est épatant ! Nous sommes donc tous deux de grands curieux… ou tous trois, devrais-je dire, car si j’ai bien compris vous voyagiez ensemble. Ah, comme c’est fabuleux… avoir un compagnon de route ! Une présence à vos côtés, avec qui échanger vos impressions, quelqu’un capable de comprendre ce que vous vivez et ressentez. Je vous le dis, c’est bien tout ce qui manque à mon bonheur dans cette aventure.

    — Et personne ne s’est proposé pour vous accompagner ? Comme c’est étonnant ! railla Dolaine.

    — N’est-ce pas ? Je crois pourtant être d’excellente compagnie et je…

    Et comme il s’embarquait dans de nouveaux babillages, Dolaine se reprocha d’avoir voulu faire de l’esprit avec lui. Elle aurait dû deviner qu’il le prendrait au premier degré, l’imbécile !

    Elle ne savait d’ailleurs trop comment s’y prendre pour s’en débarrasser, car rien, pas même la franchise, ne fonctionnait avec lui. Il comprenait systématiquement tout de travers, vous imaginait en train de plaisanter quand vous étiez tout à fait sérieux et, pire que tout, n’avait absolument pas conscience qu’il rendait la vie d’autrui impossible.

    Ça ne l’étonnerait même pas d’apprendre qu’il ait dans l’idée de leur coller aux basques durant le reste de leur séjour, et même au-delà s’ils n’y prenaient pas garde. Et comme elle savait que Romuald n’aurait jamais la force de caractère de le repousser, la tâche lui incomberait forcément.

    Fatiguée par avance, elle se détourna pour ne plus avoir à supporter la vision du Pantin. Son regard croisa celui d’une petite fille. À deux ou trois mètres de là, debout près de la façade d’un commerce, la gamine l’observait. Dans sa main une grosse glace, qu’elle léchait.

    Louis, qui la remarquait également, lui fit un signe de la main et piailla :

    — Eh bien, bonjour, petite demoiselle ! Seriez-vous seule ?

    Si elle ne lui répondit pas, la fillette cessa de lécher sa glace. Son regard s’agrandit, fascinée par le Pantin au large sourire.

    Une femme surgit brusquement à ses côtés. D’un air à la fois furieux et effrayé, elle attrapa l’enfant par la main et la força à lui emboîter le pas.

    — Quel scandale ! Quel scandale ! Laissez ces créatures pénétrer ici, alors qu’il y a des enfants… et toi arrête de les regarder !

    La petite se laissa traîner sans un mot derrière sa mère, à peine plus réactive qu’une grosse peluche.

    Piquée au vif, Dolaine retroussa le nez. Mais Louis, que rien ne vexait, en rit.

    — Eh oui ! Après tout, cette brave femme n’est pas censée savoir que nous sommes tout aussi inoffensifs qu’elle.

    Dolaine se tourna vers lui, agacée.

    — Et c’est tout ce que cela vous inspire ?

    — Non, bien sûr. Je pense également qu’elle est quelque peu imprudente. Les enfants sont si précieux et il est si facile de leur faire du mal… vraiment, elle ne devrait pas laisser cette petite seule, comme elle l’a fait. Quel malheur s’il venait à lui arriver quelque chose. Une enfant si mignonne ! (Puis, se penchant vers Dolaine, un air navré sur les traits.) Car il faut le reconnaître, le monde n’est pas peuplé que de bonnes gens. Et croyez-moi, j’en suis le premier désolé.

    Dolaine ouvrait la bouche pour lui répondre, mais la referma presque aussitôt, consciente que ça ne servirait à rien de s’attarder sur la question. Même si elle le lui expliquait, elle savait que Louis ne parviendrait pas à comprendre en quoi l’attitude de cette femme avait été injuste à son égard. Autant user son énergie ailleurs !

    — Très intéressant, Louis. Mais à présent, si vous voulez bien nous excuser, nous voudrions poursuivre notre visite et…

    — Ah, excellente idée ! Où comptiez-vous vous rendre ? Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part, je meurs de faim. Je connais d’ailleurs une adresse pas très loin d’ici et je suis certain que…

    Dolaine sursauta. C’était bien ce qu’elle craignait !

    — Attendez un peu ! le coupa-t-elle. Vous ne comptez tout de même pas nous accompagner ?

    Et Louis, qui paraissait le premier surpris qu’elle puisse en douter, eut un haussement de sourcils.

    — Oh, allons ! Vous ne pensiez tout de même pas que je pourrais vous abandonner ?



    5



    Au cours de cette journée de festivités, nombreuses étaient les possibilités d’émerveillement, comme de divertissement. Des artistes s’offraient en spectacle pour le plaisir de tous, des stands de produits divers avaient été dressés, les terrasses étaient de sortie, pleines à craquer, les échoppes mobiles à chaque coin de rue et, même, on pouvait croiser des diseuses de bonne aventure.

    Des défilés militaires ponctuaient la journée et l’on avait mis à disposition des curieux certaines parties du palais royal ; que l’on faisait visiter moyennant quelques Étoiles.

    En d’autres circonstances, Dolaine aurait sans doute trouvé le moyen de passer un peu de bon temps. Mais si l’hostilité ambiante était une chose – ils s’étaient notamment vu interdire l’entrée de plusieurs restaurants, ainsi que l’accès dudit palais –, devoir supporter les bavardages envahissants d’un pot de glu infatigable, en était une autre. Une du genre à vous gâcher toute possibilité de plaisir.

    Les mains plaquées contre ses oreilles, la malheureuse tentait d’échapper aux commentaires du bavard, mais celui-ci avait la voix perçante.

    — Et saviez-vous que les créatures que l’on nomme aujourd’hui Trolls des montagnes vivaient autrefois au sein de Ténèbres ? On raconte d’ailleurs bien des choses sur les raisons de leur départ. Tenez ! Voilà l’une des hypothèses que je trouve les plus intéressantes…

    Dolaine écrasa un peu plus fort ses mains contre ses oreilles. Sous l’effort, elle avait froncé les sourcils et son expression ne laissait rien présager de bon pour la suite. Romuald marchait à ses côtés, et lui aussi semblait incommodé par les babillages de Louis.

    La nuque ployant en avant, il conservait un silence presque total depuis bientôt une heure. Son attitude commençait à inquiéter Dolaine, qui craignait qu’il ne finisse par perdre patience et par devenir incontrôlable. Tout en continuant de l’observer, elle relâcha la pression sur ses oreilles et fut de nouveau la proie des commentaires du Pantin :

    — … à ce propos, il paraît que les crocs du souverain vaincu ornent encore la couronne des rois de Létis. J’imagine que ça ne doit pas beaucoup faire plaisir aux habitants de Feu, d’autant qu’à ce que l’on prétend, ces Chauves-Souris seraient…

    Une main, violemment plaquée contre sa bouche, étouffa la suite de son discours. Le visage de Dolaine vint se planter dans son champ de vision.

    — La ferme ! La ferme ! La ferme !

    Avec un soupir de soulagement, Romuald se tourna vers eux. Louis était peut-être un garçon sympathique, il fallait sincèrement qu’il songe à corriger ce défaut pour le moins horripilant.

    Dolaine, dont la tignasse s’était ébouriffée sous le coup de la colère, semblait sur le point de mordre. Elle leva un doigt devant elle et, d’une voix dangereuse, prévint :

    — Un mot de plus et je jure que je vous étrangle. Compris ?

    Là-dessus, elle retira sa main… et le regretta aussitôt.

    — Oh ! Cette histoire ne vous intéresse pas ? À moins que vous ne la connaissiez déjà ? Bien sûr ! Que je suis stupide ! J’ai dû vous paraître absolument…

    Dans un cri de rage, la Poupée se jeta sur lui pour le secouer comme un poirier. Mais plutôt que d’en être inquiété, ou fâché, Louis partit dans un grand rire et ne chercha pas à se dégager.

    Les laissant se débrouiller entre eux, Romuald jeta un regard autour de lui. Une place en arc-de-cercle, noire de monde, entourée par de hauts murs en briques qui la rendait propice à l’ombre. En jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, il avisa la présence de soldats, deux individus armés qui le fixaient d’un air dur. On continuait de les surveiller, mais ça ne le surprenait pas, son apparence ne devant pas inspirer beaucoup de confiance aux autorités locales. Il ignorait s’ils le croyaient eux aussi démon, mais en tout cas, on devait le soupçonner d’être du genre à attirer des problèmes. Et sans l’incertitude qui planait sur ses origines, et donc sa puissance, sans doute aurait-on déjà cherché à le chasser de la ville. Mais avec cette foule, toutes ces victimes potentielles, personne, à son avis, ne serait prêt à prendre ce risque. Après un battement de paupières il se désintéressa des deux hommes, pour tourner les yeux en direction d’un attroupement.

    Par-dessus les rires et les exclamations s’élevait une mélodie, accompagnant un spectacle que l’on récompensait par des applaudissements enthousiastes. Curieux, il s’approcha. Sa grande taille lui permit de voir par-dessus la foule et il découvrit un homme qui, une main posée sur la manette d’un orgue de barbarie, dodelinait doucement de la tête. Devant lui, deux enfants… plutôt, une Poupée et un Pierrot. Romuald en fut troublé, avant de comprendre que ceux-ci n’étaient pas vivants, mais plutôt faits de bois. Leurs expressions étaient figées et ils dansaient en rythme avec la musique qui se jouait.

    Un frisson lui parcourut le corps. Bien que ces choses aient l’air vivantes, il n’en était rien. La magie était à l’œuvre et le musicien, qui ne payait pourtant pas de mine, était sans doute un mage.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que c’est ?

    Dolaine et Louis l’avaient rejoint. Aussi intrigués l’un que l’autre, ils se haussèrent sur la pointe des pieds, se tordant vainement le cou, mais impossible pour eux d’apercevoir quoi que ce soit. Agacée, Dolaine se mit à sautiller sur place, avant de pester, tapant par deux fois du pied contre le sol.

    — Quelle bande d’égoïstes ! À croire qu’ils ne pensent pas aux personnes de petite taille !

    — J’imagine que les enfants sont aussi désavantagés que nous, soupira Louis. Pauvres petits, ce spectacle me semble pourtant des plus distrayants.

    Il se tortillait, rongé par la frustration. Un cri de joie enfantin s’éleva soudain, et Dolaine et lui tendirent l’oreille. La Poupée poussa une plainte outrée.

    — Devant ! Ils les ont placés devant eux ! Ah, ça, pour leur progéniture, ils savent encore faire preuve de civisme. Mais pour les autres ! Regardez-moi ça, personne ne se déplacerait pour nous laisser passer !

    Elle étudiait très sérieusement la possibilité de se frayer un passage par la force au sein de cette masse compacte, quand ses pieds quittèrent le sol. Avec un glapissement, elle battit des jambes et se retrouva assise sur l’épaule de Romuald. Dans un mouvement de panique, elle lui agrippa le cou des deux bras, avant de se rassurer et de n’y laisser qu’une main, en se redressant un peu pour profiter du spectacle. Une lueur d’amusement s’alluma dans son regard.

    — Ooooh, mais ce sont nos danses ! (Puis, narquoise :) Vraiment, Louis, vous manquez quelque chose.

    Romuald soupira. Vraiment, qu’elle pouvait être gamine !

    Les bras tendus en direction du vampire, le Pantin sautillait.

    — Oh, Romuald, je vous en prie, faites-moi monter moi aussi.

    — Pas de place, Louis, pas de place, répondit Dolaine avec un petit rire.

    Puis, comme le malheureux poussait une plainte déchirante, elle eut un sourire en coin satisfait, avant de pencher la tête en direction de Romuald.

    — Avez-vous remarqué ces soldats ?

    Le vampire, qui tentait de repousser Louis – ce dernier ayant commencé à lui grimper dessus avec le sans-gêne qui le caractérisait –, répondit :

    — Je viens de les voir.

    — Eh bien, vous manquez d’attention ! Cela fait au moins une bonne demi-heure qu’ils nous suivent à la trace. Comme si nous n’étions que de vulgaires criminels ! Ah ça, croyez-bien que je me souviendrai de l’hospitalité de Létis !

    Agrippé au bras du vampire – ce qui obligeait ce dernier à se courber sur le côté –, Louis tourna les yeux en direction des soldats. Il relâcha Romuald et, avec un sourire, leur fit un salut de la main que les autres ne lui rendirent pas.

    Sans que sa bonne humeur n’en soit affectée, il expliqua :

    — Rien d’étonnant à ce qu’ils agissent de la sorte. Bien sûr, je m’en désole pour vous Romuald, mais il faut savoir que les autorités locales sont sur les dents depuis quelques jours.

    — Oui, ça, on avait cru remarquer ! répliqua Dolaine.

    Elle secoua la tête, et ses boucles blondes vinrent claquer contre le masque de Romuald.

    — Vous arrivez tout juste, reprit Louis, aussi j’imagine que vous n’êtes pas encore au courant de cette tragique histoire. Des cadavres ont été retrouvés, il y a peu… dépecés, comme victimes d’une bête sauvage. On les avait également vidés de leur sang.

    Romuald sursauta.

    — De… de leur sang ?! Par les Dieux, on ne pense tout de même pas qu’Éternel serait coupable ?

    Louis leva les yeux dans sa direction et fronça les sourcils.

    — C’est ce que l’on a d’abord imaginé, mais il s’est avéré que la menace venait de Feu. Vous devinerez sans mal le choc que cela a provoqué ici. J’ai cru comprendre qu’il y avait un moment que ce genre d’agression ne s’était pas produite. Et il fallait que cela arrive peu de temps avant l’anniversaire du roi ! C’est pour cela que ces gens sont si méfiants à votre égard. Bien sûr, c’est stupide, car vous n’êtes absolument pas responsable de ce qui arrive ici. Malheureusement, je crois que beaucoup n’ont pas le recul nécessaire pour…

    Et comme il en avait pour un moment encore, Dolaine décida de l’ignorer.

    — Qu’en pensez-vous ? s’enquit-elle en baissant les yeux sur Romuald. Se pourrait-il que les vôtres aient malgré tout un rapport avec cette histoire ?

    Mais son interlocuteur secoua aussitôt la tête.

    — Non ! Nous ne sommes pas en bons termes avec Feu. Qui plus est, les miens ne s’adonnent pas à ce type de tueries.

    Bien au contraire ! Car les siens connaissaient trop la valeur d’une goule en vie pour se permettre ce genre de gaspillage…



    6



    La nuit était sur le point de tomber. Le soleil, d’un rouge orangé, disparaissait lentement à l’horizon.

    Installés sur un toit, Dolaine, Louis, ainsi que Romuald, comptaient assister depuis ce perchoir privilégié au spectacle qui ne tarderait plus à commencer. Plus bas, la place où le roi devrait faire son apparition était noire de monde. Respirer devait s’y révéler un combat de tous les instants et Dolaine, avec un petit sourire, n’avait pu s’empêcher de bisquer ces pauvres diables condamnés au plancher des vaches.

    Au centre de la place, une petite estrade. Un cordon de sécurité en faisait le tour, aux quatre coins duquel des gardes surveillaient la foule.

    Aux balcons des immeubles et hôtels alentours, d’autres groupes s’agglutinaient. Des gens le plus souvent aisés, élégants, qui se réunissaient là entre amis et familles. Beaucoup étaient installés autour de tables, sur lesquelles les vestiges d’un dîner s’exhibaient.

    Le trio s’était assis à même les tuiles du toit et, au grand malheur de Dolaine, Louis se trouvait tout près d’elle. Malgré ses tentatives pour l’éloigner ou pour l’ignorer, impossible de s’en débarrasser. Même la colle la plus forte ne pouvait se targuer d’être aussi tenace !

    Ses jambes ramenées contre lui, Romuald se tenait en retrait, son masque finalement ôté. En découvrant sa véritable identité, le Pantin l’avait abreuvé de questions, s’excitant et s’amusant tout seul, pas un seul instant intimidé, et même plus qu’enchanté de rencontrer un vampire en chair et en os. L’épreuve avait épuisé Romuald, qui fut presque reconnaissant envers les Dieux quand le bavard se décida à changer de proie. Depuis, il avait les traits tirés et, à son expression absente, la Poupée devinait qu’il y avait un moment qu’il n’était plus avec eux.

    — Et si je vous dis Aldrian ? Vous aurez certainement reconnu l’ancien souverain du Darn. Mais saviez-vous qu’en vérité, l’individu était un imposteur ? Le vrai Aldrian n’était qu’un enfant quand sa route à croisé celle de gens bien mal intentionnés. On pense qu’il a été tué et que ses bourreaux auraient mis sur le trône l’une de leurs progénitures, dont les traits étaient à ce point similaires au véritable héritier que…

    — Je m’en fous, je m’en fous, et je m’en contrefous ! explosa Dolaine, en se plaquant les mains contre les oreilles.

    Louis eut un rire joyeux.

    — Cette histoire ne vous intéresse pas ? Dans ce cas, laissez-moi vous parler de…

    Romuald inclina faiblement la tête sur le côté. Son absence n’était pas seulement due à la présence de Louis, mais surtout à cette histoire d’agressions qui l’inquiétait bien plus qu’il n’avait voulu le laisser paraître. Voilà un moment que Feu n’avait pas ouvert les hostilités contre Létis. La nation, longtemps restée sans chef, s’en était retrouvée fragilisée. Mais peu avant son départ, une certaine inquiétude habitait les siens. Il s’en souvenait parfaitement, d’autant que la nouvelle l’avait troublé lui aussi. Car il se disait que Feu avait élu un nouveau souverain et sa montée au pouvoir ne laissait rien présager de bon pour ses voisins.

    — Assez, assez, j’en ai assez !

    Ses mains agrippant ses cheveux, Dolaine se redressa vivement. Sans laisser le temps à Louis de reprendre la parole, elle lui tourna le dos et s’approcha dangereusement du bord du toit. Un reniflement se fit entendre.

    L’espace de quelques secondes, même le Pantin parut s’étonner de son comportement. Puis, comme si rien ne s’était passé, il se tourna vers Romuald, glissa jusqu’à lui et reprit :

    — Comme je vous le disais, il faut différencier Pixie et Fée. Car bien que les deux soient de petites créatures ailées, elles ont de nombreuses différences, notamment en ce qui concerne…

    Avec un sourire maladroit, Romuald détourna le regard, espérant que Louis s’en tiendrait là. Un pur fantasme, car l’autre n’en continua pas moins de babiller sur tout et rien, comme s’il avait toute son attention.

    Plus bas, un défilement de cavaliers avait commencé. Tirés à quatre épingles, leurs équipements plus resplendissants qu’à leur premier jour, ils trottaient en direction de l’estrade, leurs montures tout aussi apprêtées. L’émotion fit frissonner la foule et l’on put entendre des « Hooo ! » et des « Haaaa ! » s’élever. Des applaudissements, des rires, et même quelques sifflements les accompagnèrent.

    Certains soldats, munis de tambours, battaient la mesure de leur progression.

    — N’est-ce pas fantastique ? s’exclama Louis, qui tapait dans ses mains comme un petit fou. Par les Dieux, j’ai encore du mal à croire que je me trouve à Létis pour un jour comme celui-là. Vous savez, j’ai bien failli ne pas pouvoir venir. Une drôle d’histoire, ça aussi ! En fait, voyez-vous…

    — Louis… venez voir un peu par ici, je vous prie, appela Dolaine, d’une voix doucereuse.

    La soupçonnant d’avoir quelques mauvaises intentions, Romuald releva les yeux sur elle. Mais avant qu’il ne puisse deviner ce qu’elle avait en tête, Louis trottinait en direction de la Poupée. Son regard brillait d’une curiosité enfantine.

    — Qu’y a-t-il ? Avez-vous vu quelque chose d’amusant ?

    Sans se tourner vers lui, Dolaine eut un geste du doigt.

    — Mais oui… juste là… là ! Vous voyez ?

    Louis avait haussé les sourcils. Le cou tendu en avant, il scrutait la terrasse sous eux, ainsi que leurs occupants… mais en dehors de quelques belles personnes, il n’y avait rien de bien passionnant dans ce spectacle.

    Pensant qu’il regardait dans la mauvaise direction, il fit un tour sur lui-même, avec une excitation un peu affolée, de celle qui vous frappe quand vous êtes persuadé de manquer quelque chose d’extraordinaire.

    — Où donc ? Qu’avez-vous vu, Dolaine ? Il n’y a pourtant rien !

    — Mais si, regardez mieux… juste sous nos pieds.

    — Sur la terrasse ? Pourtant, il m’a semblé que…

    — Allons, allons, approchez encore un peu. Je suis sûre que vous la verrez ! Cette chose incroyable !

    Le front plissé, Louis se pencha dangereusement en avant, le bord de ses chaussures dépassant du toit. Mais rien à faire, la vue s’obstinait à la même banalité.

    Il allait en faire la réflexion à Dolaine, quand on le poussa dans le dos.

    Dans une petite exclamation, il battit désespérément des bras, parvint à se retourne en direction de celle qui venait de l’attaquer, en équilibre sur un pied. Il ouvrit la bouche pour la supplier de l’aider, mais trop tard ! Le vide s’ouvrit sous lui.

    Depuis la terrasse, des cris s’élevèrent. Un sourire satisfait vint étirer les lèvres de la Poupée.

    — Avez-vous perdu l’esprit ?! paniqua Romuald en se redressant. Vous l’avez peut-être tué !

    — Ah, soupira Dolaine avec un haussement las des épaules. Si seulement, Romuald…

    Une colère scandalisée s’empara de Romuald. Il allait la laisser éclater quand un petit rire, nerveux, leur parvint.

    — Décidément, vous êtes plus farceuse que vous en avez l’air, fit la voix de Louis. Mais si vous voulez bien m’aider à remonter… (Puis, d’un ton déjà plus enjoué, s’adressant à ceux sur qui il avait manqué de s’écrouler :) Toutes mes excuses ! Une petite taquinerie de mon amie… mais je suis persuadé qu’elle n’avait aucune mauvaise intention !

    S’accroupissant au bord du toit, Romuald découvrit que Louis était parvenu à se rattraper à la gouttière. Mais ses doigts ne le tiendraient plus très longtemps et ce fut avec un certain empressement qu’il attrapa le Pantin par le poignet. Son apparition donna naissance à une série de couinements étouffés. Tout sourire, Louis eut un signe de la main à l’intention de l’assistance.

    — De nouveau, acceptez toutes mes excuses ! J’espère, en tout cas, que vous profitez autant que moi de cet incroyable spectacle. Je dois d’ailleurs vous avouer que…

    Mais il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, car Romuald le ramena sur le toit. Dolaine émit un reniflement dédaigneux et lui tourna le dos.

    À l’horizon, la nuit était finalement tombée. Au milieu de la place, le roi, accompagné par sa famille, mais aussi ses plus proches conseillers, venait de faire son apparition. Il montait un cheval à la robe d’un blanc immaculé, censé représenter l’intégrité de Létis. Son arrivée fut accueillie par des vivats, ainsi que des applaudissements.

    Alors qu’il mettait pied à terre près de l’estrade, un soldat s’empressa de venir prendre la bride de sa monture et de la tirer à l’écart. Son maître, lui, abandonna famille et conseillers pour grimper les quelques marches qui le séparaient encore de la scène.

    Sur cette dernière, deux hommes s’empressaient d’installer une pièce d’artifice : Celle qui devrait donner le coup d’envoi à toutes les autres. Un troisième individu était également présent. Bien mieux habillé que les deux autres, il vint présenter avec déférence à son souverain une longue tige, au bout de laquelle ondulait une petite flamme. Puis, son chapeau plaqué contre son torse, il s’éloigna à reculons

    Le silence se répandit peu à peu sur la foule, tendue au possible. Avec une lenteur calculée, le souverain se détourna et alluma la mèche. Celle-ci crépita une ou deux seconde, avant que la fusée ne s’élève en direction des cieux dans un long sifflement. Elle y explosa en une fleur rouge, magnifique, dont la naissance redonna vie aux applaudissements.

    Éblouie, Dolaine avait mené une main devant sa bouche. Derrière elle, Louis s’était tu, les yeux écarquillés par l’émerveillement. Et alors que les feux suivants éclataient, Romuald se redressa vivement, la mine anxieuse.

    — Qu’est-ce que… ?

    Le chant de plusieurs cornes accompagna son exclamation…

    Erwin Doe ~ 2015

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