• Episode 6 - Partie 4 : Létis

     

    Épisode 6 :  Létis

    Partie 4



    8

    À l’arrivée, une mauvaise surprise les attendait. Celle d’un champ de bataille, où ne semblait subsister aucun survivant.

    Les habitations et bâtiments alentour étaient réduits à l’état de ruines, marquées par des départs d’incendie qui leur avait laissé de longues traînées noirâtres sur ce qu’il restait de leurs façades. Au sol, des corps. Majoritairement humains, auxquels se mêlaient quelques Chauves-souris et de nombreux chevaux. De l’ensemble s’échappait une odeur effroyable, car ce n’était pas seulement la puanteur de la chair brûlée, mais également celle du sang, des entrailles et de la sueur, puissante et bestiale. Pas un bruit, pas une plainte, rien, sinon un silence glacial.

    Prise d’un haut le cœur, Dolaine porta une main à sa bouche. Louis serrait les dents et son teint avait viré au gris.

    — Quelle horreur… quelle horreur…, gémit-elle en se détournant.

    Le vent qui vint la caresser ajouta à son inconfort, car il charriait avec lui l’odeur du carnage.

    Un gémissement la fit tressaillir. Elle porta les yeux en direction de Romuald et remarqua combien il paraissait en souffrance. Les traits congestionnés, il avait porté les mains à son front, comme s’il cherchait à empêcher quelque chose de s’en échapper. Ses paupières, closes, frémissaient et il découvrait légèrement les crocs. Il tanguait et s’écroula presque contre le vestige d’un mur. Il glissa contre l’obstacle, puis ne bougea plus, recroquevillé sur lui-même.

    Alarmée, la Poupée courut dans sa direction.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il vous arrive ?

    Le visage caché derrière ses mains, Romuald ne lui répondit pas. Elle l’entendit seulement respirer, fort et avec difficulté, un souffle qui se terminait parfois par une faible plainte. Elle hésita quelques secondes avant de s’accroupir près de lui, afin de porter à son épaule une petite main craintive.

    — Romuald ? Romuald ?!

    De nouveau, aucune réponse. Puis, au bout d’un moment qui lui parut interminable, un faible filet de voix lui parvint :

    — Ça va… ce n’est rien…

    Penchée dans sa direction, Dolaine eut un froncement de sourcils.

    — Vous vous moquez de moi ?!

    Il était clair qu’il n’avait pas conscience du spectacle qu’il offrait.

    La repoussant doucement, le vampire redressa finalement la nuque. De la sueur coulait le long de son visage et son regard, dont on ne parvenait à sonder les émotions qu’après s’être familiarisé avec ces deux puits, avait quelque chose d’absent.

    — C’est à cause… de tous ces morts… tout ce sang, reprit-il d’une voix à peine plus assurée. J’y suis sensible, vous comprenez ? Mais c’est fini… bien fini. Vraiment, ce n’est rien !

    Mais la Poupée, septique, insista :

    — Vous êtes sûr ? Je vous rappelle que vous ne vous êtes pas convenablement alimenté depuis… au moins quatre jours ! Vous pensez pouvoir tenir le coup ?

    Une question d’importance, car en toute honnêteté, elle ne se croyait pas capable de le maîtriser s’il venait à perdre la tête.

    — Il le faudra bien, soupira-t-il, ce qui ne fut pas pour la rassurer.

    Elle était toutefois bien consciente qu’il ne servirait à rien d’insister. La situation ne s’y prêtant pas, elle se redressa pour jeter un nouveau regard au charnier qui les encerclait. Les morts étaient trop nombreux et leur sang avait rougi le sol. Certains avaient les yeux écarquillés, presque exorbités. Elle porta de nouveau une main à se bouche et ferma les paupières, le temps de chasser le malaise qui tentait de l’envahir. Puis, elle questionna :

    — Où est-il votre tunnel ?

    Romuald eut un geste las de la main.

    — Je… je l’ignore. Il se situait quelque part par ici, mais… je ne reconnais plus rien.

    Puis, secouant la tête, il ajouta :

    — Si cela se trouve, l’entrée est ensevelie sous les débris !

    Il donnait l’impression de ne plus avoir la force de se lever. La fatigue qui s’était abattue sur lui semblait le clouer au sol. Dolaine s’en agaça et secoua sa tête blonde. Les voilà bien avancés !

    Elle nota que Louis s’était éloigné, pour s’enfoncer au milieu des morts. Il s’arrêta et parut tendre l’oreille. Attentif. Elle ne se sentit pas la force de lui conseiller de ne pas trop s’éloigner et revint à Romuald.

    Elle voulait savoir ce qu’il pensait bon de faire à présent, mais ses mots se bloquèrent dans sa gorge. Un frisson violent lui remonta le long du dos. Car là, profitant de son inattention, le vampire avait plongé les doigts dans les plaies d’un soldat mort. Il les en avait retirés maculés de sang et il les portait à présent à sa bouche ; les léchant, les dégustant, avec fièvre. Le dégoût lui monta aux lèvres et elle se détourna vivement, préférant ne pas en voir davantage.

    De son côté, Louis s’était aventuré encore plus loin, pour s’arrêter devant une habitation écroulée. Face à elle, un amoncellement de gravats. Un doigt écrasé contre ses lèvres, il fronçait les sourcils.

    Finalement, il s’exclama :

    — Je crois qu’il y a un survivant ! (Alors que Dolaine tournait les yeux vers lui, il retrouva brusquement cette énergie exaspérante qui l’avait quitté depuis le début des hostilités.) Mais oui, j’en suis sûr ! Venez, venez voir… non, venez écouter, plutôt ! Ce pauvre bougre s’est fait piéger là-dessous et il n’a plus la force d’en sortir. (Puis, tandis que Dolaine approchait, n’enjambant les cadavres qu’avec beaucoup de réticence, il appela :) Est-ce que vous m’entendez ? Ne vous en faites pas, mon brave, nous allons vous sortir de là !

    La Poupée se tenait à présent à ses côtés et tendit elle aussi l’oreille. Il disait vrai ! Quelqu’un, là-dessous, gémissait et tentait de s’extraire de sa prison. Ami ? Ennemi ? Impossible de le deviner, mais l’heure n’était pas aux hésitations.

    — Vite, Romuald ! Il faut l’aider !

    L’interpellé ne réagit pas tout de suite. Dans un premier temps, il se contenta de la fixer, sans sembler pourtant la voir. Puis il frissonna, avant de se remettre vivement sur pieds.

    Son ouïe, bien plus développée que celle de ses petits compagnons, capta sans mal les faibles sons qui s’échappaient du monticule. Il se joignit aux deux autres qui, avec une belle énergie, avaient commencé à repousser les débris. Grâce son aide, ils eurent tôt fait de libérer une jambe, puis un bras, et bientôt un corps au grand complet.

    L’individu était étendu sur le dos, son uniforme couvert de débris et de boue. Il geignait et comme il ne paraissait pas capable de se redresser seul, Romuald lui vint en aide.

    Un homme jeune et aux cheveux noirs, longs, et en broussaille. Un nez et un visage un peu trop longs, ainsi que des paupières tombantes pour l’heure à moitié closes. Blessé à la tête, un filet de sang lui avait laissé une traînée rougeâtre du front au menton. S’il était éprouvé par son expérience, il s’en tirait avec quelques égratignures et blessures bénignes.

    Un soldat du royaume. L’unique survivant de la troupe qui avait livré en ces lieux un combat inégal, contre un ennemi préparé et sans doute en majorité numérique.

    Sonné, il se laissa aller contre Romuald, ne tenant que difficilement debout. Ses jambes menacèrent de fléchir et sans l’intervention du vampire, qui lui passa un bras par-devant le torse, sans doute se serait-il écroulé.

    — Me… merci, bredouilla-t-il.

    — Vous n’avez rien de cassé ? s’enquit Dolaine en s’approchant.

    Les poings plantés sur les hanches, elle l’inspectait avec un froncement de sourcils.

    Le jeune homme entrouvrit les yeux et les posa sur elle. Si sa bouche avait esquissé la première syllabe d’une réponse, aucun son n’en sortit.

    Vivement, son regard se porta sur Romuald. Cette fois, la stupeur laissa place à la peur, puis à l’hostilité. D’un mouvement brutal il se dégagea, recula et manqua de trébucher sur des débris. Le vampire tendit une main dans sa direction, comme pour le rassurer, mais le jeune homme avait déjà bondi en direction du cadavre d’un soldat pour lui arracher son épée. Il la pointait à présent dans sa direction, avec une expression dure.

    — Feu seul ne suffisait pas, il faut également qu’Éternel cherche à nous envahir ?!

    Mais avant que Dolaine ou Romuald ne puisse réagir, une petite voix s’éleva tout près du soldat :

    — Bonjour ! Je me nomme Louis Forge-Ardente et…

    L’autre commis l’erreur de baisser les yeux sur Louis, dont le visage se fendait d’un large sourire amical. Dans la seconde qui suivit, Romuald l’avait désarmé d’un vif mouvement de la main, qui envoya l’épée voler à plusieurs mètres de leur groupe.

    Le soldat ouvrit la bouche sur une exclamation muette. Un air décidé sur les traits, Dolaine s’approcha et croisa les bras.

    — Eh bien, vous voilà à présent désarmé, seul contre nous trois. (Puis, adressant un regard en coin à Louis :) Enfin, deux et demi !

    Son interlocuteur recula, visiblement effrayé. Romuald s’empressa d’ajouter :

    — Mais vous n’avez rien à craindre de nous : nous ne sommes pas vos ennemis !

    Difficile toutefois de convaincre le jeune homme sur sa seule parole. Ce dernier avait cessé sa fuite à reculons, bloqué par la moitié de la façade encore debout d’une habitation, celle-là même sous laquelle ils l’avaient tiré.

    Dolaine et Romuald se concertèrent en silence. Ils devinaient que le malheureux ne tarderait pas à commettre un acte désespéré, à la façon d’une proie qui sait son sort réglé et n’a plus rien à perdre. La Poupée s’envoya une claque contre le front, avant d’ouvrir son sac à main et d’en tirer une feuille en papier, soigneusement pliée.

    Avec un reniflement, elle ignora le regard interrogateur de Romuald et la déplia, pour la brandir devant elle.

    — Si vous ne nous croyez pas, alors sans doute serez-vous plus sensible à la parole d’un prince ? Vous voyez ceci ? Il s’agit d’une lettre de recommandation émanant de Teddy Ursa lui-même, héritier du trône de Merveille. Vous lisez ce qui est écrit ici ? questionna-t-elle en venant tapoter une partie du texte. Il y est dit que nous sommes ses amis. Ses a-mis !

    — Hum… je ne suis pas certain que Teddy apprécierait d’apprendre que…

    — Fermez-la, Romuald !

    Leur interlocuteur leur adressa un regard soupçonneux. Seul Louis continuait de babiller avec une belle énergie, alors que personne ne faisait attention à ce qu’il racontait :

    –… et vous auriez vu cette explosion ! Incroyable ! Si ce bon Romuald ici présent ne nous avait pas guidé, je crois que nous ne serions plus là pour…

    Les secondes continuèrent de s’égrener. Pesantes. Finalement, le jeune homme tendit une main en direction de Dolaine, qui lui remit volontiers la lettre de Teddy. Et s’il ne sembla pas très convaincu par ce qu’il y lut, il nota toutefois d’une voix morne :

    — Elle est aux noms d’un certain Romuald d’Éternel et d’une certaine Dolaine Follenfant de Porcelaine…

    — Convaincu ?

    — À nouveau, je tiens à vous assurer que nous ne sommes pas vos ennemis, ajouta le vampire. Je sais que ce qui arrivé à Létis est tragique, mais je vous prie de croire qu’Éternel n’a rien à voir avec cette invasion. Ma présence ici s’explique par vos festivités, auxquelles je tenais à assister.

    — Et je l’accompagne, ajouta Dolaine, qui avait de nouveau croisé les bras, comme si elle défiait l’autre de mettre en doute sa parole.

    Louis continuait vaillamment ses commentaires, sans se rendre compte que l’on s’entêtait à l’ignorer. Le soldat leur lança un regard lourd de suspicion à tous les trois, avant de restituer sa lettre à la Poupée.

    — Alors, commença-t-il, vous dites qu’Éternel n’est pas entrée en guerre contre nous ?

    — Qu’aurions-nous à y gagner ? répliqua Romuald. Vous savez bien que nous ne sommes pas davantage en bons termes avec Feu que vous ne l’êtes. Qui plus est, les miens répugnent en général à livrer bataille. Il leur faut une excellente raison pour cela.

    Il ne sut si l’autre le crut, mais son attitude se fit moins rigide. Même, il se permit enfin de les lâcher du regard, pour le faire voler autour de lui. La vue de tous ces corps sans vie creusa ses traits et une profonde lassitude sembla s’abattre sur ses épaules.

    — Quelle horreur…

    Puis il questionna :

    — Quelle est la situation à Létis ?

    — Pas très bonne, dut avouer Romuald. Votre royaume tente de répliquer, mais j’ai peur que l’ennemi n’ait l’avantage.

    Le soldat serra les poings, tandis que ses yeux sombres s’embrasaient de colère.

    — Ces lâches nous ont attaqués par surprise… en d’autres circonstances, rien de tout cela ne serait arrivé !

    Ni Dolaine, pas plus que Romuald, ne surent quoi lui répondre. Au même instant, la petite voix énergique de Louis les informa :

    — Tiens ! Je crois que l’on vient !

    Tous portèrent leur attention en direction du point qu’il désignait, au milieu des cieux nocturnes. Et en effet, un groupe de Chauves-souris approchait. Attrapant Louis par le bras, Dolaine bondit en direction de la bâtisse la plus proche encore capable de les dissimuler, aussitôt imitée par Romuald et leur nouveau compagnon. En silence, ils s’accroupirent derrière ce qu’il restait de la façade.

    Les Chauves-souris étaient au nombre de cinq. Volant à basse altitude, elles scrutaient les alentours, sans doute attirées par leur conversation. Des lances au poing, elles stagnèrent au-dessus du carnage un petit moment, leurs oreilles sensibles à l’affût du moindre bruit suspect.

    De crainte que sa respiration ne les trahisse, Dolaine plaqua une main contre sa bouche et l’autre contre celle de Louis. Près d’elle, le soldat retenait son souffle.

    Les minutes suivantes lui parurent interminables. Les Chauves-souris finirent par passer leur chemin, mais Dolaine ne retrouva une respiration normale que quand elles ne furent plus que des points minuscules à l’horizon.

    Le soldat fut le premier à quitter leur cachette. Romuald s’était également redressé et fixait l’ennemi, qui disparaissait dans la nuit.

    — Cette racaille se comporte déjà comme si elle était maîtresse des lieux, l’entendit murmurer le vampire, avant qu’il ne se tourne dans sa direction et ne déclare : Eh bien, je suppose que je dois vous remercier pour votre aide. Mais si je peux vous donner un conseil, vous feriez mieux de regagner Éternel au plus vite. Avec ce qu’il se passe, les miens vous tiendront autant pour un ennemi que ne l’est Feu.

    — Et vous, que comptez-vous faire ? s’enquit Dolaine, quittant à son tour l’habitation en ruine.

    — Je me dois de protéger mon royaume et c’est ce que je vais faire.

    — Seul ? s’alarma Romuald.

    — Non, bien sûr. Je vais commencer par rejoindre nos troupes. Il faut bien qu’elles aient établi un quartier général quelque part.

    — Pas au château, si c’est ce à quoi vous pensiez, l’informa la Poupée. Nous l’avons aperçu un peu avant d’arriver ici : il était la proie des flammes.

    Une ombre passa sur le visage de son interlocuteur. Ses traits se crispèrent et il se détourna.

    — Alors, je les chercherai ailleurs.

    Mais Dolaine ne faisait déjà plus attention à lui. Elle fixait Romuald, sur le visage duquel elle pouvait lire une expression qui lui déplaisait au plus haut point. Agacée, elle lui envoya un coup de coude et siffla :

    — N’y pensez même pas !

    Le vampire battit des paupières.

    — Nous ne pouvons tout de même pas l’abandonner ici !

    — Oh que si, nous pouvons. Nous pouvons et c’est exactement ce que nous allons faire.

    — Mais…

    — Ah, écoutez, Romuald ! Il faut vraiment que vous perdiez cette manie de jouer aux bons samaritains. Vous avez entendu ce qu’il a dit ? Vous n’êtes absolument pas en sécurité à Létis, aussi…

    Mais avant qu’elle ne puisse terminer, il s’avança en direction du soldat. Exaspérée, elle se mordit la lèvre et le maudit en silence. De son côté, Louis se tenait en retrait, le nez levé en direction des cieux, comme s’il cherchait à prévenir toute nouvelle approche suspecte.

    — Nous allons vous accompagner, si cela ne vous fait rien.

    Surpris, le jeune homme se tourna vers le vampire.

    — Vous ?

    Une note de scepticisme, mais surtout de réticence, était perceptible dans sa voix.

    — Au moins le temps que vous ayez retrouvé les vôtres : vous pensez que les rues de Létis ne sont pas sûres pour moi, mais elles ne le sont pas davantage pour un homme seul.

    L’espace d’un instant, il fut certain que son interlocuteur allait refuser son offre. L’autre, néanmoins, reconnut :

    — Eh bien… je suppose que votre force pourra m’être utile en cas d’affrontement…

    Puis, son regard s’arrêtant sur Dolaine, puis sur Louis :

    — J’imagine que vous viendrez avec nous… (Ses réticences étaient de nouveau audibles, mais il se contenta d’ajouter :) Dans ces conditions, mettons-nous en route sans tarder. S’ils n’ont pas déjà été pris d’assaut, je connais deux ou trois endroits où nos dirigeants pourraient s’être retranchés. (Puis, se baissant en direction d’un cadavre, pour lui subtiliser son épée, ainsi que fusil, il conclut :) Au fait, je me nomme Mérik !

    Erwin Doe ~ 2015

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