• Episode 6 - Partie 5 : Létis

        Épisode 6 : Létis

    Partie 5

     

    9

    En vérité, Mérik était le cinquième fils du souverain de Létis. En s’il ne s’était pas tenu aux côtés de la famille royale, au cours du défilé, c’est que certaines particularités de son sang le privaient de ce droit. Car si son père l’avait reconnu, le jeune homme n’en restait pas moins un fils illégitime. Un bâtard que l’on ne désirait pas exposer plus que nécessaire aux yeux du peuple.

    De fait, il ne se trouvait pas à la capitale au commencement des festivités. Envoyé en mission avec son unité, à la frontière du royaume – où une bande de malfrats semait la terreur auprès des bourgades locales et menaçait déjà de s’en prendre à d’autres –, il rentrait tout juste au moment où les premières Chauves-souris s’abattaient sur la cité.

    — Quelles sont les nouvelles du roi ?

    La porte s’ouvrit si brusquement que les trois hommes réunis dans la pièce bondirent sur leurs pieds. Entre eux, une table, sur laquelle un plan de la capitale s’étalait. Leurs yeux s’arrondirent en reconnaissant le nouvel arrivant.

    — Eh bien bravo, Mérik ! Tu daignes enfin montrer le bout de ton nez, lança hargneusement celui situé à droite.

    Il s’agissait d’un individu aux longs cheveux châtain clair, aux traits durs et à la voix sèche, de celles habituées à distribuer des ordres. Quatrième prince du royaume, il se nommait Galadel.

    De l’autre côté de la table se tenait un homme aussi grand que sec, aux joues creuses et au nez long. Son visage ne laissant déjà plus rien transparaître de ses émotions, ce fut sans un mot qu’il se réinstalla sur sa chaise. Troisième prince du royaume, on l’appelait Gustave.

    — Que me reproches-tu au juste, Galadel ? répondit Mérik. Mon retour n’était pas prévu avant plusieurs heures et c’est un coup du sort qui a bien voulu que je me mette en route plus tôt. Du reste, je crois avoir posé une question !

    Son regard balaya les trois hommes, dans l’attente d’une réponse. Le dernier de ses frères, qui n’était autre que l’héritier du trône, avait déjà détourné les yeux.

    Un corps massif, des cheveux et une barbe où s’exhibaient quelques poils gris, il était connu pour son tempérament mesuré et ne parlait jamais pour ne rien dire. Surtout pas quand d’autres étaient tout aussi qualifiés que lui pour répondre aux questions posées. Du reste, Mérik savait qu’Oril ne le portait pas dans son cœur.

    — Notre père a été blessé, alors que l’ennemi fondait sur nous, expliqua finalement Gustave. Mais ses jours ne sont pas en danger.

    Mérik sentit un poids immense quitter ses épaules. Il allait pousser un soupir et remercier les Dieux de cette nouvelle, quand Galadel revint à l’attaque :

    — Oui, et on ne peut pas dire que ce soit grâce à toi. Mais enfin, tu es de retour et tu nous seras sans doute utile. Combien d’hommes as-tu à ta disposition ?

    Mérik blêmit. La gorge sèche, il crut qu’un poing venait de le frapper au niveau de l’estomac. Finalement, il détourna les yeux et avoua :

    — J’ai peur d’être l’unique survivant de mon unité.

    Les sourcils de Gustave se haussèrent, tandis qu’Oril portait son attention sur lui. Les cheveux déjà ébouriffés de Galadel semblèrent se hérisser davantage quand il siffla :

    — Qu’est-ce que ça veut dire ?

    — Nous… nous avons été attaqués par surprise. Nous n’avons rien pu faire…

    Un silence pesant, accusateur, tomba sur la pièce. Mérik vit Gustave fermer les yeux et secouer doucement la tête.

    — C’est une plaisanterie !

    De nouveau, Galadel s’exprimait pour eux trois.

    — Nous ne nous y attendions pas, tenta de plaider leur interlocuteur. Le temps pour nous de réagir, il était déjà trop tard. Mes hommes ont fait de leur mieux, mais…

    — Et tu crois que ça excuse ton échec ? Ces hommes étaient sous tes ordres, aussi comment se fait-il que tu sois le seul à avoir survécu ? Qu’as-tu fais pendant qu’ils se faisaient massacrer ?

    — Qu’est-ce que je dois comprendre, Galadel ?

    — Et nous ? Que devons-nous comprendre ? N’inverse pas les rôles : ce n’est pas à moi, ici, de m’expliquer !

    Mérik sentit la colère l’envahir. Son visage s’embrasa, en même temps que les battements furieux de son cœur emplissaient ses oreilles.

    — Tu crois que j’ai fui les combats ? Tu insinues que j’aurais pu…

    — Ça suffit, Mérik.

    L’ordre, formulé d’une voix calme, mais sans appelle, émanait d’Oril.

    — Nous sommes heureux de te savoir en vie, mais nous n’avons pas le temps d’écouter tes bêtises.

    Comme le sang quittait son visage, Mérik bredouilla :

    — Mais, je…

    Au même moment, un vacarme de voix s’éleva dans la pièce voisine. Les propos de l’une d’elles, féminine, leur parvint :

    — Et moi je te conseille de surveiller ta langue, mon petit bonhomme ! Nous sommes venus en compagnie d’un de vos princes, aussi si tu ne veux pas avoir d’ennuis…

    Le reste de la phrase fut noyé sous des cris et commentaires indignés. Devinant ce qui les provoquait, Mérik s’empressa de rejoindre le lieu des hostilités.

    Dolaine, Romuald et Louis étaient encerclés par des soldats hostiles. À leur arrivé ici, ils n’avaient rencontré personne, sinon deux hommes restés là en surveillance. Mais à présent, plusieurs dizaines de blessés y avaient été rapatriés. Étendus à même le sol, la plupart se tordaient de douleur, gémissaient et râlaient. La pièce empestait le sang. Aucun médecin n’était encore visible.

    Si Romuald affichait une drôle de mine – la main à ses lèvres comme s’il craignait de vomir – le visage de Dolaine avait viré au rouge vif. Échevelée, elle semblait prête à se jeter sur l’individu massif qui se dressait face à elle. Quant à Louis, toute son attention était dirigée vers les blessés, à la fois choqué et attristé par ce qu’il voyait.

    — Laissez-les ! ordonna Mérik. Ils sont avec moi !

    Les regards se braquèrent dans sa direction et, l’espace d’un instant, il crut qu’on ne l’écouterait pas. Mais, sans doute parce que certains le reconnurent et passèrent le message aux autres, on finit par s’éloigner des trois intrus pour aller s’occuper des souffrants. Derrière lui, Mérik entendit ses frères arriver et Galadel s’exclamer :

    — Qu’est-ce que c’est que ça ?! Qu’est-ce que ces créatures font ici ?

    Toujours énervé contre lui, Mérik se retourna vivement.

    — Ils me sont venus en aide, Galadel. Sans eux, je serais peut-être mort !

    — Et ça devrait nous toucher ? Avec toutes les victimes que celui-là doit avoir sur la conscience, sa présence ici est tout à fait intolérable !

    Bien sûr, c’était Romuald qu’il désignait. Ce dernier le comprit bien, mais ne jugea pas utile de répondre. Déjà parce que ce qu’il aurait à dire ne serait pas écouté, mais également parce qu’avec tout ce sang, la tête lui tournait terriblement et il devait se faire violence pour ne pas perdre pied.

    Mérik se mordit la lèvre. S’il avait laissé le vampire l’accompagner jusqu’ici, c’était en pensant que sa force pourrait leur être utile, oubliant un peu trop vite que celui-ci demeurait un prédateur pour son espèce. Toutefois, et s’il comprenait le raisonnement de son frère, l’envie terrible de lui rentrer dans le lard le faisait presque trembler. Seule l’intervention d’Oril l’en dissuada.

    — Galadel a raison. Introduire ces créatures ici était inconvenant, Mérik. Toutefois (Son regard se porta sur Romuald.) je suppose que sa présence signifie que nous n’aurons pas à compter Éternel au nombre de nos assaillants ?

    Romuald parvint à se reprendre suffisamment pour répondre :

    — Éternel ne se rangera pas du côté de Feu, si c’est ce que vous craignez.

    Il remarqua que Gustave le scrutait avec une intensité pénétrante, comme s’il cherchait à lire en lui. Galadel était plus que jamais hérissé, mais eut la retenue de ne pas intervenir dans l’échange de son aîné. Ce dernier reprit :

    — Alors c’est bien. (Puis, se tournant vers Mérik.) Maintenant, fais les sortir d’ici. Leur présence ne peut que nous attirer d’autres problèmes.

    Exaspérée par ces propos, Dolaine retroussa son nez. Mais avant qu’elle ne puisse lâcher la réplique cinglante qui lui venait aux lèvres, Mérik dit :

    — Avant cela, je tiens à me rendre utile. Combien d’hommes pensez-vous pouvoir me confier ?

    Ses interlocuteurs s’entre-regardèrent.

    — C’est une plaisanterie ? s’agaça Galadel. Tu n’imagines tout de même pas que nous allons te remettre des hommes après ce qui est arrivé à ton unité ?

    — Je t’ai expliqué que…

    — Mérik, le coupa Gustave, de sa voix toujours trop plate. Nous n’avons déjà subi que trop de pertes. Pardonne-nous, mais nous ne pouvons nous permettre la moindre erreur.

    — Mais il faut bien que je retourne au combat !

    — Alors tu n’as qu’à le faire aux côtés de cette engeance ! répliqua Galadel, en désignant Romuald et ses petits compagnons. En voilà au moins dont la mort ne nous empêchera pas de dormir !

    Scandalisé, perdu, incapable de croire ce qu’il entendait, Mérik chercha le regard d’Oril, mais l’expression de ce dernier réduisit à néant ses derniers espoirs. Il comprit qu’on ne lui offrirait pas l’opportunité de venger ses hommes et son honneur, comprit qu’on profitait de la situation pour l’évincer. Son père aux commandes, les choses auraient été différentes. Car il le connaissait ; il aurait su que la mort de ses hommes n’avait rien à voir avec sa capacité à diriger. Mais Oril n’était pas comme lui, et Galadel le haïssait depuis longtemps. Quant à Gustave, s’il ne ressentait aucune réelle animosité à son endroit, il ne l’estimait pas suffisamment pour prendre sa défense face aux deux autres. Seul Claudius aurait pu quelque chose pour lui, mais pour son plus grand malheur, le dernier de ses frères ne se trouvait pas auprès d’eux.

    Humilié, il ne put que tourner les talons, pour quitter ce lieu de souffrance…



    10



    — Mérik, attendez !

    Quoiqu’à contre cœur, l’interpellé se retourna.

    — Je suis désolé que vous ayez dû assister à cela, dit-il, comme Romuald s’arrêtait à quelques pas de lui.

    — Ne vous en faites pas, répondit Dolaine, qui arrivait elle aussi. Les relations familiales compliquées, ça me connaît !

    — Ah, la famille, ajouta Louis. On la déteste autant qu’on l’aime. Moi-même, je dois bien avouer que…

    Mais personne ne l’écoutait.

    — Que comptez-vous faire, à présent ? questionna Romuald.

    Mérik conserva le silence durant quelques secondes. Ils se trouvaient réunis dans une petite cour venteuse et pavée, d’une caserne encore épargnée par l’invasion. Aucun cheval n’était visible dans les box alentours. Un peu plus loin, les silhouettes de soldats se découpaient, transportant avec eux de nouveaux blessés. Leurs gémissements et leurs cris résonnaient de façon lugubre dans cet espace déserté.

    — Je vous l’ai dit : protéger mon royaume. Que puis-je faire d’autre ?

    — Mais comment comptez-vous vous y prendre, sans hommes, ni d’autre arme que votre épée et votre fusil ? N’oubliez pas que l’ennemi vous attaquera en groupe et qu’il a des shamans dans ses rangs. Vous ne ferez pas long feu si vous vous présentez à lui ainsi.

    Dans le lointain, les échos d’un affrontement étaient perceptibles. Une explosion se produisit, qui teinta le ciel d’une lueur rouge, orangée, bientôt accompagnée d’un nuage de fumée noire. Mérik secoua la tête.

    — J’aviserai sur le moment…

    Romuald sentit une boule se former au niveau de sa gorge. Son regard s’arrêta sur cet homme, ce tout jeune homme, au visage sale, encore en partie couvert de terre et de sang séché. Son uniforme souillé serait une bien maigre protection contre l’ennemi venu de Feu. Il ne portait même pas de casque et ses cheveux, graissés par son voyage et les derniers événements, se soulevaient en paquets emmêlés sous l’agression du vent.

    — C’est de la folie, souffla le vampire. Vous courrez droit au suicide !

    — Romuald, commença Dolaine.

    Elle fit un pas dans sa direction, consciente de ce que son ami avait en tête. Elle tendit une main vers lui, mais il ajoutait déjà, sans faire attention à elle :

    — Au moins, joignez-vous aux troupes ! Certaines doivent se trouver à proximité et…

    — Romuald !

    — Pourquoi le ferais-je ? Puisque l’on a décidé que je ne suis pas digne de confiance, je partirai de mon côté : sachez-le, je ne supporterai pas de nouvelle humiliation ce soir !

    — Dans ce cas, permettez que je vous propose mon aide.

    Les sourcils de Mérik se haussèrent de surprise, mais aussi à cause de la note de détresse qui perçait dans la voix de son interlocuteur. Dolaine bondit.

    — Cette fois, ça suffit Romuald !

    Sous le coup de l’exaspération, ses joues s’étaient embrasées. Romuald baissa les yeux sur elle, la bouche déjà ouverte pour bafouiller elle ne savait quelle stupidité mais, d’un doigt brandi, la Poupée lui imposa le silence.

    — Non, cette fois, vous allez m’écouter ! Je vous l’ai dit, cette guerre ne nous concerne pas ! Nous ne sommes pas des soldats, pas même des citoyens du royaume. Notre place n’est pas au milieu des combats et je refuse, vous m’entendez, je refuse de risquer ma vie pour un territoire qui n’est pas le mien !

    Puis, se tournant vers Mérik, elle ajouta :

    — N’y voyez aucune insulte. Je compatis sincèrement avec ce qu’il vous arrive et cette invasion me révolte sans doute autant que vous, mais… mon civisme ne va pas jusqu’au sacrifice.

    Romuald avait gardé la bouche ouverte, l’air plus stupide que jamais. Mérik, lui, eut un hochement de tête, afin de signifier à son interlocutrice qu’il ne lui tenait pas rancune de ses paroles.

    — Mais… mais Dolaine…

    — Vous devriez l’écouter, Romuald, le coupa Mérik. Je vous remercie de votre sollicitude, mais je ne peux accepter votre aide. Qui plus est, vous me gênez. Je vais sans doute vous paraître dur, mais je ne comprends pas ce qui vous pousse à vous soucier de mon sort, et je le comprends d’autant moins que nos deux peuples sont ennemis.

    Romuald se tourna vivement dans sa direction. De l’étonnement se lisait sur ses traits.

    — Éternel ne s’est jamais considérée comme l’ennemie de Létis, s’exclama-t-il, ce qui amena un sourire sans joie sur les lèvres de l’autre.

    — Je me suis sans doute mal exprimé : je voulais bien sûr parler de l’espèce humaine, qu’importe son royaume.

    — Éternel ne s’est jamais considérée comme l’ennemie du genre humain, s’obstina Romuald.

    Dolaine se donna une claque contre le front. Décidément, cet imbécile ne comprenait rien !

    — Il n’y a pas besoin que vous les considériez comme vos ennemis pour qu’eux le fasse, Romuald.

    Le vampire battit des paupières. Elle devinait combien cette nouvelle devait être dure à entendre pour lui, mais elle ne pouvait le ménager. Bien entendu, il n’ignorait pas que l’on se méfiait de son peuple, qu’on l’appréciait peu et, même, qu’on en avait peur, mais sans doute n’avait-il jamais imaginé que l’opinion à l’égard des siens soit aussi tranchée. Entre détester quelqu’un et le tenir pour son ennemi, il y avait un gouffre, certes mince, mais donnant sur des abîmes bien sombres.

    — C’est grotesque ! Nous ne sommes en guerre contre personne et n’avons jamais convoité les terres d’un autre. Tout ce que nous faisons, c’est de rester dans nos montagnes.

    — Mais vous enlevez des gens pour en faire vos esclaves, répliqua Mérik, d’une voix sans doute un peu trop douce. Vous les arrachez aux leurs et vous les emportez dans votre territoire, là où personne ne pourra jamais venir les sauver. Tout cela pour les torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive.

    — C’est faux ! Nous ne torturons personne !

    — Je suis persuadé que vos victimes seraient d’un autre avis.

    — Non, vous ne pouvez pas dire ça. Il est vrai que nous enlevons les vôtres, il est vrai aussi que nous les privons de leur liberté et que nous nous nourrissons d’eux, mais nous ne sommes pas des monstres. Je crois même pouvoir dire que nos goules sont bien traitées. Et une fois qu’elles sont sous l’emprise de notre drogue, elles ne souffrent plus, que ce soit physiquement ou mentalement.

    Dégoûté, Mérik secoua la tête.

    — Et vous croyez que ça vous excuse ?

    — Je n’ai pas dit cela. Mais enfin, nous sommes obligés de nous nourrir !

    — Il y a bien d’autres moyens…

    — Et comment ? Nous avons besoin de sang humain pour survivre, c’est impératif !

    — Alors allez à Mille-Corps et achetez des esclaves !

    — C’est donc cela la solution ? Parce que ces gens sont déjà traités comme des marchandises, la situation vous paraîtrait plus tolérable ?

    Dolaine porta une main à sa bouche. Les dernières paroles de Romuald avaient claqué comme un fouet, aux échos duquel un lourd silence répondit. Face à eux, Mérik avait blêmi.

    Les poings serrés, son regard s’assombrit. Sa voix vibrait légèrement quand il déclara :

    — Je n’ai pas de temps à perdre avec ces bêtises…

    Après son départ, Dolaine nota le silence de Louis. Son expression à la fois songeuse et désolée ne lui disait rien qui vaille…

    Erwin Doe ~ 2015

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