• Episode 6 - Partie 8 : Létis

     Épisode 6 : Létis

     Partie 8

     

    14

    La douleur était terrible, si présente qu’il lui semblait n’être plus qu’une immense plaie à vif. Il se savait à l’agonie, sa joue écrasée contre le sol poisseux du sang de ses camarades, comme de celui de l’ennemi. Un peu avant que cette chose ne s’abatte sur lui, la pluie avait commencé à tomber et le glaçait jusqu’au plus profond de sa chair.

    Sa vision trouble, obscurcie, ne lui permettait pas de constater l’étendue du carnage. En cet instant, toutes ses pensées étaient dirigées vers la famille qu’il laissait derrière lui. Sa femme… leurs trois enfants et ses vieux parents, qui vivaient avec eux.

    Qu’allaient-ils advenir une fois qu’il ne serait plus là ? La pluie continuait de s’écraser sur lui, mais il n’y prêtait déjà plus attention. Il ne ressentait plus rien, sinon cette douleur et ce froid mordant.

    De sa gorge s’élevaient de faibles râles. Si seulement cette souffrance pouvait cesser…

    Un bruit étouffé se fit entendre près de lui.

    — Attendez, il y en a un autre juste là !

    Une petite voix aiguë, sans aucun doute féminine. Puis un écho de pas qui se rapproche.

    — Vous voyez, qu’est-ce que je vous disais ?

    Il battit faiblement des paupières, tentant de discerner celle qui s’exprimait. Mais un voile de ténèbres s’était abattu devant son regard.

    — Ah ! Il bouge encore !

    — Le malheureux… comment peut-on survivre dans cet état ? Monsieur ? Monsieur ? Est-ce que vous m’entendez ?

    À nouveau, il battit des paupières. La seconde voix était étrange. À la fois masculine, mais également pas du tout. Les gémissements, dans sa gorge, s’élevaient toujours, mais il se trouvait dans l’incapacité de répondre.

    — Il faut le mettre à l’abri ! Si un ennemi venait à le découvrir, il risquerait…

    — Pas de lui faire plus de mal, en tout cas, répondit la petite voix. Ce pauvre type est mourant, Romuald !

    Un silence accueillit ces dernières paroles. Seul le bruit du vent, de la pluie, et de ses plaintes étaient encore perceptibles. Petit à petit, la douleur se faisait moins vive, presque agréable. Son corps se détendait et sa conscience le quittait…

    — Les Dieux guident ses pas jusqu’à leur royaume, soupira la seconde voix.

    Dans un murmure lointain, si lointain… avant que ne s’abattent l’oubli et le silence.



    15



    Romuald était accroupi près du soldat. Éventré, un bras presque arraché à son corps à partir de l’épaule, l’homme ne bougeait plus. La main posée sur le crâne du malheureux, il avait fermé les yeux. Autour de lui, des cadavres, trop de cadavres… ceux de soldats, comme de Chauves-Souris. Aucun vampire, mais ceux-ci ne lui auraient été d’aucune utilité, au contraire de la dépouille d’un mage découverte quelques rues plus loin.

    Dolaine tenait un fusil, qu’elle s’activait à charger. L’arme avait été dérobée sur un mort qui, de toute façon, n’en aurait plus l’utilité. Dans son sac à main ouvert, des cartouches, subtilisées sur le même individu.

    Elle referma la culasse et leva les yeux en direction des deux statues, gigantesques, qui se dressaient sur le parvis du temple. Le frère, Léos, était un homme massif, dissimulé sous une armure et brandissant un marteau. Sa sœur, Xavière, tout aussi équipée que lui, tenait entre ses deux mains, levée au-dessus de sa tête, une épée. Malheureusement, leur présence n’avait été d’aucune utilité pour leurs fidèles, dont les corps jonchaient la place circulaire.

    Le vent, terrible, faisait s’envoler ses cheveux et ses vêtements. Il s’accompagnait d’une pluie glaçante et, dans les cieux, de gros nuages noirs laissaient présager le pire pour les heures à venir.

    Elle frissonna et tourna les yeux en direction de Romuald, dont les paupières étaient toujours closes. Le fait qu’il se soit alimenté un peu plus tôt aidait grandement leur entreprise, car le rendant moins sensible aux effluves du carnage. La tête rejetée en arrière, de petites étincelles remontaient le long de son bras, depuis le cadavre, chargées d’une magie précieuse et fragile.

    Un peu plus tôt, il lui avait expliqué qu’en dehors de rares espèces – notamment son peuple – tout être vivant abritait en lui de la magie. Souvent si mince qu’elle était inutile pour son porteur, mais parfois si puissante qu’elle le rendait fou. Par ailleurs, le fait de posséder un grand pouvoir ne signifiait pas forcément que l’on était apte à l’utiliser. La plupart vivaient leur vie sans jamais avoir conscience de cette puissance qui, de temps à autre, se manifestait sous la forme d’étrangetés ou de miracles, sinon de catastrophes.

    Avant qu’il ne lui apprenne, elle ignorait que celle-ci ne suivait pas son porteur dans la tombe. Au contraire, elle restait accrochée à ses os et au moindre atome qui l’avait composé. À Romuald, il suffisait d’un peu de concentration pour la récupérer et surmonter ainsi son inaptitude presque totale à la magie.

    Un don étrange, qu’il maîtrisait mal, faute de connaissances, mais aussi de conseils. Il ne l’avait d’ailleurs découvert que par hasard, à cette période où il étudiait vainement les grimoires qu’on lui rapportait et plus particulièrement un traité de nécromancie. Les cadavres d’animaux sur lesquels il s’entraînait n’avaient jamais voulu le récompenser du moindre soubresaut. Mais certains possédaient quelques étincelles de pouvoir et il les avait absorbées, d’abord sans vraiment s’en rendre compte.

    Dolaine reporta son attention sur les deux statues. À quelques rues de là, à proximité du mur d’enceinte Est, les combats se poursuivaient. Leurs échos se faisaient entendre jusqu’ici. La pluie ruisselait de ses cheveux et de ses vêtements.

    Un gémissement s’éleva et elle fit voler son regard en direction de Romuald. Courbé en deux, ce dernier agrippait ses avants-bras de ses mains, le corps secoué de tremblements.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il vous arrive ? s’affola-t-elle en courant dans sa direction.

    Ses spasmes se calmèrent peu à peu, mais il n’ouvrait toujours pas les yeux.

    Inquiète, elle se pencha vers lui et portait une main à son épaule, quand ses paupières se rouvrirent. Elle eut un mouvement de recul, avant de se reprendre et de pester :

    — Bon sang ! J’ai cru que vous alliez me sauter dessus !

    Et comme il ne répondait pas, se contentant de la fixer, fiévreux, elle se pencha de nouveau dans sa direction et passa plusieurs fois la main devant son regard.

    — Hé ! Romuald ? Hé !

    — Ha !

    Comme s’il allait vomir, il porta vivement une main à sa bouche.

    — Ha ! répéta-t-il. Je crois que mon corps n’en supportera pas davantage.

    Constatant qu’il ne paraissait effectivement pas être au mieux de sa forme, Dolaine se mordit la lèvre, incertaine et soucieuse.

    — Ai… aidez-moi à me relever, lui demanda-t-il, d’une voix un peu haletante.

    Elle l’aida à se remettre debout et le soutint du mieux qu’elle put. Mais elle était si petite, et lui si grand, qu’il lui était difficile de le stabiliser. Aussi ne cessait-il d’osciller, comme pris d’ivresse, ses doigts pointus étreignant avec un peu trop de force son épaule.

    — Elle veut sortir, l’entendit-elle gémir. Elle se débat… je la sens…

    Son autre main s’accrochait à son vêtement et il ployait en avant, ses cheveux mi-longs tombant devant son visage. Dolaine releva les yeux sur lui.

    — Vous voulez dire… la magie ?

    Il eut un hochement de tête.

    — Il faut faire vite !

    Et disant cela, il avait relevé les yeux en direction des statues.

    La fièvre consumait son corps, mais il ne trouvait aucun soulagement dans la pluie qui tombait. À petits pas, il se laissa guider jusqu’aux imposantes sculptures, évitant ou enjambant maladroitement les dépouilles qui entravaient leur chemin. Près de lui, Dolaine serait les dents pour ne pas hurler, tant la pression qu’il exerçait sur son épaule était douloureuse. L’un de ses bras était passé dans le dos du vampire, tandis que son autre main tenait son arme à feu.

    Elle sentit le vampire trembler violemment contre elle et ses doigts se crispèrent si fort sur son épaule qu’elle ne put retenir une exclamation. Le voyant partir en avant, elle tendit son autre bras dans sa direction, afin de lui éviter de s’écrouler.

    Quelques secondes s’écoulèrent, pendant lesquelles ni l’un ni l’autre ne dirent mot. Dolaine ne pouvait pas faire grand-chose de plus pour lui, d’autant qu’avec tous ces cadavres, il lui était impossible d’envisager de le traîner jusqu’aux statues.

    Enfin, Romuald se reprit. Prenant une longue inspiration, il passa une main tremblante devant son regard et dit :

    — C’est passé… allons-y…

    Le reste du chemin ne fut entrecoupé d’aucun autre accident et ils atteignirent rapidement la première statue. Romuald s’y adossa et leva le regard en direction des cieux.

    Dolaine en profita pour s’écarter et masser son épaule douloureuse. Les doigts du vampire avaient transpercé sa manche, mais elle s’en tirerait avec seulement quelques bleus. Après un reniflement, elle s’enquit :

    — Eh bien ? Laquelle choisissons-nous ?

    — Peu importe… celle-ci fera très bien l’affaire !

    Il s’écarta du Dieu Leos, mais continua toutefois de s’y appuyer d’une main, comme s’il n’avait plus confiance en son propre équilibre. Dolaine eut un petit hochement de tête et leva le nez en direction de la statue.

    — Vous prétendez vouloir l’animer, mais… comment comptez-vous vous y prendre ?

    — De là-haut, répondit-il, en levant de nouveau les yeux. Il faut que nous soyons sur elle, afin que je puisse rester en contact avec.

    — Vous plaisantez ! Est-ce que vous vous êtes regardé ? Vous n’avez même plus la force de vous déplacer seul et vous espérez nous faire grimper là-haut ?

    — Nous n’avons pas le choix…

    Dolaine grogna. Même seul, ce serait une entreprise périlleuse, alors avec elle sur son dos…

    — Vous savez… je pense que je vais finalement vous attendre ici. Le temple est vaste et je crois pouvoir m’y dissimuler sans trop de mal.

    Mais à son grand désarroi, elle le vit secouer la tête.

    — Non… il faut que nous y allions tous les deux. Une fois là-haut, je serai incapable de me défendre et…

    Dolaine sentit sa main se crisper sur son arme.

    — Et vous attendez que je le fasse à votre place ? Que je nous protège tous les deux ?!

    — Je sais que je vous laisse le plus mauvais rôle, mais…

    — Mais rien du tout !

    Elle s’était mise à taper du pied, provoquant des éclaboussures où le sang se mêlait à l’eau boueuse.

    — Vous saviez que ça se passerait ainsi, n’est-ce pas ? Vous saviez, et pourtant, vous avez d’abord songé à venir seul. À me laisser derrière vous, alors que vous… vous… rah ! Vous êtes décidément le dernier des imbéciles !

    Il y avait tant de colère dans sa voix qu’il se ratatina sur lui-même, à la manière d’un gamin pris en faute par sa mère.

    — Pardonnez-moi, dit-il, avant de détourner les yeux et d’ajouter : Vous avez raison, je n’aurais pas dû vous cacher les dangers de ce plan. Et s’il est vrai que j’ai besoin de votre aide, je comprendrai tout à fait que vous préfériez rester à l’abri.

    Exaspérée, elle s’envoya une claque contre le front.

    — Et incapable de comprendre ce qu’on lui reproche par-dessus le marché ! (Le voyant ouvrir la bouche pour bafouiller elle ne savait quelle ânerie, elle le coupa :) Oubliez ça ! Maintenant que je sais à quel point vous êtes inconscient, je ne peux plus vous laisser affronter seul cette épreuve. (Puis elle lança un regard soucieux en direction de l’épaule qu’ils devraient atteindre. Un sillon vint barrer son front.) Mais vraiment, je ne vous crois pas capable de nous mener là-haut !

    Mais s’il lui fallait rester en contact permanent avec l’objet de son sort, alors il était clair que ce serait le meilleur endroit pour ça.

    — Il le faudra bien, répondit-il en lui tendant une main molle, qui tremblait un peu. Venez. Vous allez vous agripper à mon dos : ainsi, je ne risque pas de vous lâcher.

    Mais vous, vous risquez bien de lâcher prise à mi-parcours, songea-t-elle en se faisant la réflexion qu’elle n’avait aucune envie de lui servir d’amortisseur.

    Comme il s’accroupissait, elle daigna le rejoindre et passa ses deux bras autour de son cou. Son sac, ainsi que celui du vampire, la gênaient, mais elle refusait de les abandonner derrière eux.

    Romuald grogna.

    — Passez également vos jambes autour de ma taille. Vous y êtes ? N’hésitez pas à vous cramponner de toutes vos forces. Je risque d’être un peu brutal et je ne voudrais pas que vous me lâchiez.

    L’idée la fit frissonner et elle resserra sa prise sur le corps maigrichon du vampire, certaine de n’avoir jamais connu de contact physique plus étroit et étouffant que celui-ci.

    — Prête ?

    Elle déglutit et, à contrecœur, bredouilla :

    — Pr… prête.

    L’instant d’après, un vif courant d’air ébouriffait ses cheveux et le monde autour d’elle se brouilla. Elle ouvrit la bouche, au moment même où une secousse violente venait stopper leur mouvement. Elle se cramponna à son compagnon avec plus de force que jamais.

    Quelques mètres plus bas, elle pouvait apercevoir le sol. La statue devait faire la taille d’un immeuble d’habitation de deux étages, ou peut-être un peu plus grande. Romuald s’était arrêté au niveau de la ceinture et en agrippait le rebord des deux mains, ses pieds plaqués un peu plus bas.

    Elle l’entendit gémir et, l’espace d’un instant, craignit qu’il ne reparte jamais… qu’il reste-là jusqu’à l’épuisement total de ses forces, avant de basculer dans le vide. Dans sa poitrine, son cœur s’emballa comme jamais et elle ferma les yeux, refusant d’assister à la suite.

    Une nouvelle bourrasque, suivie d’une secousse, la poussèrent à les rouvrir. Ils se trouvaient à présent tout près de l’épaule, accrochés à une pièce d’armure. Ses dents s’entrechoquaient, d’abord parce qu’à cette hauteur, le froid était plus terrible qu’ailleurs, mais surtout parce que la peur l’habitait complètement, rendant son corps aussi rigide que s’il avait été fait de pierre.

    — Ro… Romuald, bafouilla-t-elle, avant que le monde ne se dilue de nouveau.

    Quand le phénomène cessa, la tête lui tournait un peu et elle avait écrasé son visage contre les cheveux de Romuald, les yeux obstinément fermés. Le froid s’était encore accru et elle frissonnait. Elle sentit le vampire tanguer, ce qui la poussa à entrouvrir les paupières… pour les refermer aussitôt.

    Ils avaient atteint l’épaule de la statue et, autour d’eux, le vide.

    — Dolaine…

    L’interpellée n’émit même pas un grognement.

    — Dolaine !

    Cette fois, elle daigna produir un petit bruit interrogatif. Romuald tourna le visage sur le côté, afin de l’apercevoir.

    — Vous pouvez me lâcher, à présent.

    Elle se crispa et fut sur le point de lui répondre que rien ne pressait, qu’elle était parfaitement bien là où elle se trouvait, mais elle se contenta d’opiner du chef, les lèvres si pincées qu’elles n’étaient plus qu’une ligne.

    Afin de lui permettre de descendre, Romuald s’accroupit. Doucement, avec hésitation, elle desserra sa prise et se laissa glisser en direction de l’épaule. Là, elle fut prise d’un vertige terrible et dut se raccrocher vivement à Romuald qui, dans une exclamation à la fois de surprise et de panique, se remit à tanguer.

    — Par les Dieux ! Est-ce que vous voulez nous tuer ?!

    Lui aussi tremblait, sans doute bien plus qu’elle-même. Mais ce n’était pas uniquement lié à la peur, ni à l’effort produit pour les mener jusqu’ici. La magie prisonnière de son corps continuait de se débattre, avec tant de force qu’elle le vidait peu à peu de ses forces.

    — Je… essayons d’atteindre la tête, bredouilla-t-il. S’il vous plaît, aidez-moi…

    Nerveuse, elle opina du chef et se cramponna à lui des deux bras, le laissant s’appuyer de tout son poids sur elle. Puis, lentement, en s’efforçant de ne pas regarder en direction du vide, elle le soutint sur les quelques pas les séparant du col de l’armure, où il porta une main. Là, il haleta un peu, le front écrasé contre la pierre froide, les yeux fermés pour tenter de reprendre contenance.

    Finalement, il annonça :

    — Je… je vais commencer l’invocation. Veillez à ne pas me déranger… à aucun moment. Et même après… n’essayez pas de me sortir de ma transe !

    Elle déglutit et toujours accrochée à lui, se déplaça à petits pas prudents, pour venir s’adosser au col de l’armure. Ses doigts étaient si crispés sur la crosse de son arme à feu qu’ils lui faisaient un mal de chien. Avec précaution, elle entreprit de les desserrer et grimaça quand la douleur d’une crampe lui remonta le long du bras.

    — Par Moloch ! pesta-t-elle, en menant vivement son autre main à son poignet douloureux.

    Puis elle leva les yeux sur Romuald.

    — Combien de temps croyez-vous pouvoir maintenir ce sort ?

    — Quelques minutes… pas davantage. Je ne serai pas capable de garder très longtemps cette magie en moi, d’autant moins que ce sort va me demander beaucoup d’énergie.

    — Ne craignez-vous pas d’épuiser vos forces avant que nous n’ayons atteint les combats ?

    Elle se massait l’avant-bras, avec un froncement de sourcils soucieux.

    — Je l’ignore. Vous savez, c’est la première fois que j’essaye quelque chose comme ça, aussi…

    Puis, comme il refermait les yeux, il la pria :

    — Essayez de conserver le silence, au moins le temps que je parvienne à entrer en transe.

    Ses paupières frémirent quelque peu, tandis qu’il cherchait à se souvenir des informations nécessaires à l’exécution du sort. Il les sentait, quelque part en lui, encore bien vivantes malgré les années. Il n’aurait d’ailleurs su dire à quel moment, ni pourquoi, il lui avait un jour semblé nécessaire d’étudier ce sort, plutôt qu’un autre. Comme si, en son for intérieur, il savait qu’il pourrait lui être utile dans l’avenir.

    Après deux minutes de réflexion, les premiers mécanismes cliquetèrent dans son esprit. Il les maintint bloqué encore un peu et prit une longue inspiration. Puis il se concentra sur la magie qui bouillonnait dans ses veines, prêta une oreille à ses rugissements furieux, avant de la guider doucement, tout doucement, en direction de son bras, puis de sa main, toujours en contact avec l’objet à animer. Il préférait se limiter à ce point de sortie, de crainte d’être dépassé. Ses pieds, par exemple, auraient pu permettre à la magie de se répandre plus vite, mais il craignait de ne pas être capable de la dompter et de s’épuiser avant d’avoir rejoint la zone des combats.

    C’était sa principale source d’inquiétude. Car une fois qu’il aurait ouvert la brèche, une fois que la magie sentirait le parfum de la liberté, alors celle-ci tenterait de quitter son corps au plus vite, même si elle devait le faire exploser avec elle. Il allait lui falloir être prudent, surtout au début.

    Il pouvait sentir un picotement au niveau de son abdomen, qui se répandit jusqu’à ses doigts. Un fluide chaud, vivant. Il laissa repartir les rouages, lentement, aussi lentement que le lui permettait son état de fatigue et la douleur qui le secouait des pieds à la tête.

    Brusquement, la souffrance s’intensifia. Il la sentit exploser en lui, le blesser, lui labourer la chair et les entrailles, à la manière d’un fauve que sa captivité a rendu fou. Il fut pris d’un spasme et il crut que ses jambes allaient céder sous lui. Mais il tint bon et, après quelques secondes d’une lutte terrible, parvint à repousser l’impatiente, à la forcer à se contenir encore un peu. La chose faite, il laissa d’autres rouages tourner, sans se presser, devant chaque fois se mesurer au monstre qui l’habitait. Il parvint finalement à lui faire courber l’échine et put accélérer la cadence, jusqu’à reprendre peu à peu confiance en lui.

    La magie commençait à se répandre dans la statue. Elle crépitait, illuminant de petits éclairs tout l’espace autour de sa main. Dolaine le regardait faire en se mordant la lèvre, expectative, mais aussi inquiète.

    L’invocation n’en finissait pas et elle commençait à se demander si tout ceci fonctionnerait. En comparaison de Nya, dont elle avait souvent eu l’occasion d’observer l’art, Romuald paraissait incroyablement balbutiant, voir maladroit.

    Elle ouvrit et referma la main qui avait tenu son arme à feu. Le sang commençait peu à peu à y revenir, dans de petits picotements pas franchement agréables. Son regard balaya le paysage alentour, sur cette vision d’une Létis ravagée par la guerre. Même si elle triomphait face à l’envahisseur, combien de temps lui faudrait-il pour se remettre du traumatisme et panser ses plaies ? Bien des malheureux rendraient l’âme, d’ici au lever du soleil, et d’autres encore s’ils ne parvenaient à mettre fin cette nuit-même aux hostilités.

    Il fallait absolument que Romuald réussisse… aussi idiot et imparfait que soit son plan, il devait réussir !

    Et c’est au moment où elle pensait cela que la statue toute entière s’ébranla dans un vacarme infernal…

    Erwin Doe ~ 2015

    Revenir à la catégorie

    Aller : Partie 7 / Partie 9


    Tags Tags : , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :