• Episode 6 - Partie 9 : Létis

     Épisode 6 : Létis

    Partie 9

     

    16

    La pluie tombait drue, transformant le sol sous leurs pieds en une boue poisseuse qui ne cessait de les faire glisser. Le tonnerre, à l’horizon, grondait. De temps à autres, il parvenait presque à couvrir le son des appels, des cris, des armes à feu, le cliquetis des équipements et le choc des corps qui s’écroulent.

    Le mur d’enceinte Est n’était plus qu’un lointain souvenir. Les soldats chargés des canons, au niveau du chemin de ronde, avaient pour la plupart succombé à son effondrement.

    Le sang se mêlait à la pluie et la fange avait pris une teinte rougeâtre. Les cheveux poisseux, collés à son visage couvert de terre et de sang – le sien, comme celui de l’envahisseur –, Mérik évoluait au milieu des affrontements. Il avait reçu plusieurs blessures et, bien que celles-ci ne l’empêchaient pas de se mouvoir, leurs élancements le torturaient. Entre ses mains glacées, un fusil.

    L’arrivée vampirique avait pris de court Létis comme Feu. Dans un premier temps, son royaume avait vu dans cette apparition le signe qu’Éternel s’était rangée du côté de l’ennemi, provoquant un regain de panique dans leurs rangs. On avait ouvert le feu sur les nouveaux arrivants, ce jusqu’à ce qu’on ne remarque que ceux-ci, loin d’aider l’envahisseur, le provoquaient et l’attaquaient…

    Mérik ne s’expliquait toujours pas ce qui poussait Éternel à leur venir en aide. Tout ce qu’il savait, c’est que l’apparition de ses enfants avait redonné espoir aux troupes de Létis. Car sans cette intervention, tous voyaient se profiler une défaite qu’ils ne pouvaient que retarder, mais certainement pas empêcher.

    Les vampires étaient équipés de protections sommaires, ainsi que de frondes et d’étranges armes en forme d’angle-droit arrondi. Ils les faisaient voler en direction de l’adversaire, qu’elles tranchaient sur leur passage, avant de revenir à l’envoyeur. Leur utilisation causait des ravages dans les rangs ennemis.

    À cela, il fallait ajouter l’incroyable rapidité de ces créatures qui rendait leurs déplacements difficilement observables. Ils évoluaient avec tant de facilité, bondissant plus haut qu’aucun homme n’en serait jamais capable, qu’ils semblaient presque voler.

    Des soldats courraient autour de lui. Un cri, dans les cieux, celui d’une Chauve-Souris qui fonçait dans sa direction, ses pieds griffus en avant. Il leva vivement son arme, mais un autre, derrière lui, tira le premier. La créature fut touchée en plein ventre et perdit rapidement de l’altitude.

    Une main brutale s’abattit sur son épaule.

    — Viens par-là !

    Sans un mot, Mérik emboîta le pas de l’homme, dont il pouvait voir les longs cheveux voler en paquet, alourdis par la boue qui les souillait. Ses larges épaules étaient couvertes par des épaulettes, qui le distinguaient du reste des troupes. Une blessure inquiétante s’exhibait au niveau de son flanc, mais il ne se laissait pas ralentir par elle, pas plus qu’il ne s’en plaignait.

    Il s’agissait de son demi-frère, Claudius, second prince héritier du royaume et le seul au sein de la fratrie à l’apprécier vraiment – en dehors peut-être de deux de ses demi-sœurs qui lui témoignaient une affection polie. En quittant Dolaine et Romuald, ainsi que Louis, Mérik s’était mis en tête de le rejoindre, mais ignorant où le chercher, il avait vogué de foyer d’affrontements en foyer d’affrontements, jusqu’à lui tomber dessus.

    À cette heure, l’évacuation des civils devait toucher à sa fin. Il savait que plusieurs points de sortie avaient dû faire face à des attaques et, bien que la plupart des mages du royaume aient été envoyés en protection, de nombreux innocents avaient péris au cours de ces agressions. L’ennemi ne semblait pas désireux d’épargner qui que ce soit et il ne voulait imaginer le sort qui les attendait si, d’aventure, ils étaient contraints de capituler.

    Un vampire atterrit devant eux, avant de repartir aussi vite qu’il était apparu, donnant l’impression de n’avoir été qu’une illusion. Quelque part derrière lui, il entendit plusieurs armes cracher le feu.

    Une explosion effroyable. L’impression que le monde s’écroule, devient lumière. Lui et Claudius furent soufflés sur le côté et manquèrent d’être piétinés par les soldats qui venaient derrière eux.

    En rouvrant les yeux, le jeune homme constata qu’ils avaient roulé près d’une partie écroulée du mur d’enceinte. Il porta une main à son crâne et la ramena couverte de sang, que la nuit rendait noir. La visibilité était terriblement mauvaise, leurs sources de lumière se résumant surtout aux incendies et autres départs de flammes qui ravageaient la capitale.

    À quelques mètres, un épais nuage de fumée noire s’élevait du sol, que le vent commençait à charrier dans leur direction. Claudius se redressa et, d’une bourrade, lui enjoignit de faire de même. Sans prêter attention aux blessées ou aux morts occasionnés par l’attaque, ils s’engagèrent dans un espace entre deux éboulements, leurs armes serrées contre eux.

    Depuis un moment, la bataille tournait à la mêlée brouillonne. Il n’y avait plus ni chef, ni de soldats désireux de leur obéir. On se battait comme on le pouvait, avec l’énergie du désespoir, la volonté de libérer Létis et, sans doute, de faire partie de ceux qui reverraient le soleil se lever. Depuis l’arrivée des vampires, la même confusion régnait au sein des troupes de Feu. Quant à Éternel… il ne semblait pas exister de réelle hiérarchie dans ses rangs. Les vampires se contentaient de surgir là où on les attendait le moins, sans jamais donner l’impression de répondre à une autorité autre que la leur propre.

    Un peu plus loin, ils tombèrent justement sur l’un d’eux. À sa vue, Mérik et son frère firent halte, pour se poster à l’angle d’une habitation en ruine. Le jeune homme entendit Claudius recharger son arme et reporta son attention sur le vampire. Blessé, ce dernier se tortillait au milieu de la rue, sa bouche ouverte sur des crocs immenses, derrières lesquels des hurlements stridents, à la limite du supportable, s’échappaient.

    L’être était empalé au sol par deux lances, l’une au milieu de ses omoplates, l’autre fichée dans sa jambe droite. Il lui manquait un bras et un sang noir s’en échappait, formant une flaque sombre devant lui. Ses lèvres et son menton en étaient maculés. Il ouvrait les yeux si grands qu’ils lui dévoraient la moitié du visage.

    Des soldats affolés le dépassèrent, manquant presque de le piétiner. Leurs regards étaient rivés par-delà leurs épaules et Mérik eut juste le temps de tourner la tête dans cette direction que, de nouveau, le monde explosait. Quelque chose, à l’intérieur de ses oreilles, se rompit et un bruit effroyable, strident, l’assourdit.

    Il toussa, asphyxié par l’épaisse fumée produite par la déflagration. Il entendit Claudius faire de même, puis pousser un juron.

    Des larmes s’échappèrent de ses yeux irrités. Au milieu de la rue, là où se trouvait le vampire, il n’y avait plus qu’un cratère noir.

    Sa toux redoubla de violence et il crut étouffer. Il porta le poing à sa bouche, au moment où il avisait la Chauves-Souris qui, un peu plus haut, contemplait son œuvre. Un Shaman, reconnaissable à son accoutrement, mais aussi à sa longue barbe terminée par de nombreuses pierres.

    La créature semblait aussi épuisée que lui, sinon encore davantage, et serait bientôt incapable d’utiliser sa magie. Son museau, plissé, exprimait son inconfort.

    Malgré sa vision trouble et ses mains secouées de tremblements, il leva son arme. Il devait l’abattre. Les Shamans représentaient les effectifs les plus dangereux de Feu. Sans eux, ces affrontements n’auraient jamais pris un tour aussi dramatique.

    Seules les ailes de sa cible continuaient de bouger, tout le reste de son corps étant parfaitement immobile. Elle avait crispé une main à l’emplacement de son cœur et fermé les yeux de moitié.

    Il appuya sur la détente.

    Malheureusement, il la rata d’au moins dix bons centimètres. Il voulut recharger, mais la créature tournait déjà son regard sombre dans sa direction. Sans même lui laisser le temps de saisir une autre cartouche, elle ouvrit la gueule, immense, pour libérer son cri meurtrier.

    Ce fut comme si quelque chose explosait sous son crâne et les ténèbres s’abattirent. Quand il reprit connaissance, il était étendu à terre, dans une flaque d’eau boueuse. Il n’entendait plus rien, sinon cet affreux sifflement qui l’empêchait de percevoir les plaintes hystériques de son agresseur. Suite à sa dernière attaque, celui-ci se tordait de douleur en se griffant la gorge. Plusieurs coups de feu mirent fin à son agonie.

    Mérik sentait le goût du sang dans sa bouche. Ses gencives lui faisaient mal et il cracha une salive beaucoup trop sombre. Transi de froid, il se redressa sur un coude et chercha Claudius du regard.

    Dans sa poitrine, son cœur parut se figer.

    Claudius se dessinait un peu plus loin. Étendu sur le flanc, son frère lui tournait le dos.

    — Claudius… !

    Il tenta de se relever, mais ses jambes étaient incapables de le soutenir et il retomba dans la boue. Au désespoir, il se traîna jusqu’à son aîné et tendit une main dans sa direction.

    — Claudius !

    Ses appels, ses tentatives pour le tirer de son inconscience, ne reçurent aucune réponse. Le corps, finalement, bascula sur le côté et, dans le regard révulsé de Claudius, il n’y avait plus aucun signe de vie.

    Mérik se rejeta en arrière. Son cri se bloqua dans sa gorge et refusa d’en sortir. Tremblant, il était incapable de se détourner de cette vision d’horreur. De cette bouche béante, trop grande, beaucoup trop grande. Du sang avait coulé des oreilles de son frère, de son nez, comme de ses yeux et de ses lèvres. Ses mains étaient tordues, crispées sur son torse.

    Le jeune homme connaissait bien la mort. Il y avait été confronté par le passé et ne l’avait que trop côtoyée au cours des dernières heures ; mais aucune n’était parvenue à l’ébranler comme celle qu’il avait sous les yeux. Sa vie ne valait pas celle de Claudius. Il n’était qu’un enfant illégitime, dont l’existence ne serait ponctuée que de petites gloires sans réelles valeurs, une perte moindre pour Létis. Aussi pourquoi, par les Dieux, était-ce le cadavre de Claudius qu’il voyait étendu là ? Pourquoi avait-on cru utile de l’épargner lui ?

    Il suffoquait et ne percevait plus rien des affrontements alentours. Pour lui, le temps venait de s’arrêter…

    Dans un geste pathétique, refusant de croire en cette réalité grotesque, il tendit de nouveau sa main vers le corps… avant de l’arrêter à mi-parcours.

    Son regard avait accroché les ondulations qui se formaient dans la flaque d’eau dans laquelle son frère reposait. Les débris qui les encerclaient semblaient comme pris de vie. Ils tremblaient, bondissaient. Plusieurs hommes les dépassèrent, leurs bouches grandes ouvertes et toute leur attention dirigée en direction des cieux.

    Et alors que Mérik levait son regard, apparut la silhouette menaçante et terrible du Dieu Léos…



    17



    Dolaine s’accrochait à Romuald. La statue se déplaçait si lourdement qu’à chaque pas, elle tremblait et paraissait sur le point de se briser en morceaux. De fait, après avoir par deux fois manqué de voler par-dessus bord, la Poupée avait trouvé une prise solide du côté de la robe du vampire et refusait de la lâcher depuis.

    Ses dents s’entrechoquaient comme jamais. Autour d’eux s’élevait ce qu’il restait des remparts Est, comme de cette partie de la ville. Ils n’étaient d’ailleurs pas étrangers à un certain nombre de dégâts, la largeur des rues n’étant pas toujours suffisante pour leur permettre d’avancer sans heurt.

    L’apparition de la statue avait figé les combats. Sur les toits, elle pouvait distinguer des vampires qui les suivaient de leur regard si étrange. Dans les airs, des Chauves-Souris. Et plus bas, poussant des hurlements que le fracas de leurs pas camouflait en partie, les troupes de Létis fuyaient face à cette nouvelle menace.

    Le plan de Romuald était aussi simpliste qu’hasardeux. Selon lui, l’apparition des vampires avait déjà ébranlé la combativité des troupes de Feu. Il suffirait donc de pas grand-chose pour les pousser à prendre la poudre d’escampette. L’apparition d’alliés supplémentaires, par exemple, ou bien celle d’une divinité… et même si l’on devinait que la statue était guidée par des forces tout à fait terrestres, il y avait des chances pour que cette démonstration de puissance suffise à propager l’idée que Létis était encore loin d’avoir joué ses dernières cartes.

    Sans lâcher Romuald, Dolaine se pencha en direction du vide, afin de mieux évaluer la situation. Bien que la visibilité soit mauvaise, elle pouvait voir le sol se fendre à mesure qu’ils progressaient. Des soldats s’écartaient vivement devant leur passage, ou n’avaient d’autre choix que de passer entre leurs jambes, en priant pour que l’un des pieds ne les écrase pas. Dolaine craint qu’ils ne fassent des victimes parmi leurs rangs, ce qui serait absolument catastrophique. Heureusement, elle comprit qu’à sa manière gauche, la statue faisait son possible pour éviter les obstacles humains, aidée en cela par Romuald qui, les paupières entrouvertes, avait son attention rivée en direction des troupes du royaume.

    Il irradiait toujours de magie et, si les hommes de Létis ne pouvaient l’apercevoir, il en allait autrement des vampires et des Chauves-Souris.

    Il lui sembla que les événements n’évoluaient pas si mal pour les troupes alliées. Les morts étaient nombreux, mais Feu avait également perdu de nombreux effectifs et les survivants ne possédaient plus le même panache que quelques heures plus tôt. Les Chauves-Souris hésitaient d’ailleurs à les attaquer et l’on pouvait lire, sur leurs visages, l’incompréhension, sinon la peur.

    En levant les yeux vers la tête de la statue, Dolaine faillit faire un bond en arrière – ce qui aurait provoqué sa perte. Car là, sur le sommet du casque, se tenait un vampire aux longs cheveux blancs, ébouriffés par le vent qui soufflait avec plus de violence que jamais.

    Elle eut à peine le temps de l’apercevoir, le cou penché vers eux, comme s’il les observait, qu’il disparaissait. Au même instant, la statue trembla avec violence, grinça, craqua, et le visage de Romuald se congestionna.

    Dans un mouvement raide, d’une lenteur effarante, le géant de pierre avait levé le bras, afin de faire fondre son marteau en direction de l’envahisseur. La plupart des Chauves-Souris visées parvinrent à échapper à l’attaque, mais d’autres eurent moins de chance et furent réduites en morceaux.

    Alors, la guerre éclata de nouveau…

    Dans des vociférations stridentes, une partie des effectifs de Feu convergea dans leur direction. Les vampires les imitèrent dans la seconde et, plus bas, comprenant que l’apparition titanesque était de leur côté – et y voyant sans doute l’œuvre de leur divinité –, les hommes de Létis poussèrent des exclamations guerrières.

    Les armes à feu recommencèrent à rugir. Celles des vampires à voler à travers cieux. Il y eut des explosions et des flammes embrasèrent l’atmosphère.

    Une Chauve-Souris parvint à passer les attaques ennemies et se rapprocha dangereusement. Les doigts de Dolaine se crispèrent sur son arme. La créature braillait, habitée d’une colère noire et destructrice qui lui fit écarquiller les yeux.

    La menace arrivait, vite, beaucoup trop vite. Elle sentit ses jambes trembler et, dans un pur réflexe, leva son arme. Le mouvement lui parut si lent qu’elle réussit à trouver le temps de s’en exaspérer. Ses petits doigts appuyèrent sur la gâchette et, alors que la Chauve-Souris n’était plus qu’à un mètre, la secousse du tir la fit reculer jusqu’à l’extrême limite de l’épaule. Sa cible couina. Touchée au ventre, elle battit des ailes avec affolement, avant de s’écraser contre le visage de la statue. Ses griffes s’y cramponnèrent l’espace de quelques secondes, avant que ses forces ne la trahissent et qu’elle ne bascule en direction du vide.

    Consciente qu’il lui fallait à présent recharger, elle ouvrit la culasse et tenta d’extraire des cartouches de son sac. Seulement, ses mains tremblaient trop et, chaque fois qu’elle parvenait à en saisir une, celle-ci lui échappait, soit pour retourner d’où elle venait, soit pour atterrir à ses pieds. La panique gagna un cran sur sa raison. Ses nerfs, dans un malaise douloureux, lui notifièrent qu’ils s’apprêtaient à l’abandonner.

    Tout allait beaucoup trop vite, si bien qu’au moment où elle relevait les yeux, la vision de tous ces ennemis qui les encerclaient la paralysa. La statue vibra si violemment qu’elle n’eut que le temps de s’agripper à Romuald. Son arme, elle, lui sauta des mains et tomba de leur perchoir. Un craquement effroyable, sur la gauche. La statue venait de perdre un bras. Il s’écrasa avec fracas à terre, tandis qu’un cratère se formait au niveau de son torse. Une fumée épaisse, étouffante, s’éleva, rendant la visibilité déjà limitée parfaitement nulle. La Poupée toussa, toussa et toussa encore, la respiration soudain douloureuse.

    Une percée, dans le nuage noir. L’œuvre d’une Chauve-Souris qui fonçait sur eux. Ses ailes furent fauchées par une arme vampirique. Elle s’écrasa contre la statue et, partout, s’élevait un vacarme assourdissant.

    La fumée finit par se dissiper. Mais le soulagement fut de courte durée, car, à moins d’un mètre, Dolaine vit surgir une main griffue et un museau en sang, retroussé. La Chauve-Souris, dont les ailes n’étaient plus que des lambeaux, était parvenue à se rattraper à la statue pour grimper jusqu’à eux. Crachant de rage, elle voulut agripper la robe de Romuald. Une exclamation de panique échappa à la Poupée qui, du pied, tenta de repousser l’intruse en lui piétinant les doigts. Elle agissait dans une quasi-hystérie contre cette main qui ne cessait de revenir à la charge.

    Les couinements de Dolaine se transformèrent en un pur cri d’effroi quand la créature parvint à lui saisir le pied. Elle tenta de se dégager, mais l’autre tenait bon. Et Romuald, près d’elle, qui ne réagissait pas.

    Soudain, son agresseur se figea et ses yeux se révulsèrent. Touché par des balles perdues, il se détacha lentement de la statue. Dolaine sentit ses griffes relâcher sa chaussure, mais il était déjà trop tard pour qu’elle parvienne à retrouver l’équilibre. Elle trébucha, battit des bras, debout sur un seul pied, avant de tomber… et d’avoir le souffle coupé.

    Les yeux écarquillés, elle se vit les pieds pendants dans le vide, à la merci de la moindre attaque. La lanière du sac de Romuald l’avait sauvée, car alors qu’elle glissait, celle-ci s’était accrochée à un morceau d’armure, juste sous l’épaule. Ses petites mains s’y cramponnèrent avec force et elle ramena les jambes sous elle, ses chaussures collées l’une contre l’autre. Puis elle leva le nez en direction de l’obstacle qui lui avait évité une mort certaine.

    Distendue, la lanière ne supporterait pas son poids très longtemps. La perceptive de ce nouveau drame la poussa à réagir, malgré la peur qui la tétanisait et menaçait de faire exploser sa vessie.

    Tout en se sommant d’oublier le vide sous elle, elle se contorsionna et se balança, sans lâcher la sangle. Au bout d’un effort qui lui parut surhumain, elle parvint à se retourner face à la statue et, les mains toujours crispées au cheveu qui la séparait de la mort, commença à se hisser. Ses pieds glissèrent sur les appuis qu’elle pouvait rencontrer, mais elle ne perdit pas courage. L’ascension fut éprouvante et, arrivée à la dernière étape qui consistait à se hisser sur l’épaule, elle crut ne jamais trouver la force de la dépasser.

    Les affrontements se poursuivaient et les attaques redoublées d’Éternel et de Létis, associées à l’apparition de la statue, étaient parvenues à répandre une épidémie de terreur dans les rangs de Feu. Sentant que la victoire leur échappait, les survivants reculaient, certains prenant déjà la fuite. Dans un dernier crissement, la statue choisit ce moment pour s’arrêter tout à fait.

    Haletante et le corps secoué de spasmes, Dolaine était parvenue à retrouver la sécurité de l’épaule. Elle s’y tenait à quatre pattes, incapable de croire qu’elle avait survécu. En sueur, la pluie qui tombait toujours ne parvenait pas à la rafraîchir.

    Un gémissement la poussa à relever la tête. L’aura magique qui nimbait Romuald s’était éteinte. Cassé en deux et le visage ravagé par la souffrance, il chancelait. Elle le vit osciller en direction de ce qui restait du visage de la statue, rebondir contre, chanceler et puis… tomber.

    Sa bouche s’ouvrit sur un cri et elle tendit une main dans sa direction qui, même si elle l’avait atteint, n’aurait jamais eu la force de le remonter et l’aurait plutôt condamnée avec lui. Une autre surgit, pour saisir le col de Romuald. À l’autre bout, le vampire à cheveux blancs qu’elle avait vu sur le casque de la statue.

    Celui-ci ramena Romuald sur l’épaule, où il s’écroula. Les yeux de son sauveur se baissèrent sur lui, tout comme ceux des deux autres vampires qui se tenaient au niveau du crâne ravagé de la statue.

    Dolaine eut un battement de paupières. À chaque seconde, il lui semblait que les rangs des vampires grossissaient. Ils les encerclaient, dans un mutisme effrayant, leurs visages lisses, trop lisses, dénués de toutes émotions. Certains se tenaient sur la statue, les autres, la majorité, sur les toits. Et tous, sans exception, fixaient Romuald.

    Dans les cieux, Feu était en déroute. Les Chauves-Souris fuyaient Létis en abandonnant derrière elles leurs blessés. Les armées du royaume décidèrent de les poursuivre et l’on continuait de hurler dans leurs rangs, galvanisé par l’approche de la victoire. Seuls les vampires ne disaient rien.

    Le temps sembla se suspendre. Puis, brusquement, Romuald se redressa en position assise, un peu comme si une décharge électrique venait de se répandre dans son corps. Sa bouche s’ouvrit. Il se recroquevilla sur lui-même, avant de porter ses deux mains contre ses oreilles.

    — Arrêtez ! Arrêtez !

    La panique semblait l’habiter tout autant que la douleur. Le vampire aux cheveux blancs s’accroupit à sa hauteur et, d’un mouvement vif, lui saisit l’épaule, son visage plat à quelques centimètres du sien.

    Romuald écarquilla les yeux. Les traits de son congénère n’exprimaient toujours rien, alors que lui hésitait entre la peur et l’incompréhension. Puis, sans qu’aucun mot ne soit échangé entre eux, Dolaine le vit secouer la tête, comme l’aurait fait un petit enfant troublé. Son geste amena un sourire sur les lèvres de l’autre, qui lui dévoila les crocs.

    D’autres vampires s’accordèrent un sourire et la main du vampire aux cheveux blancs lâcha Romuald, pour venir lui tapoter la tête, comme on l’aurait fait pour un chien obéissant.

    Puis, il n’y eut soudain plus personne autour d’eux…

    Erwin Doe ~ 2015

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