• Episode 7 - La romance d'un sac en papier

    Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 7 : La romance d’un sac en papier

     

    1

    Dans les cieux, il n’y a pas un seul nuage. Juste des étoiles et le croissant timide de la lune. La voûte céleste semble miroiter comme un trésor aux multiples pierres précieuses. Un spectacle qui ne laisse personne de marbre en ce nulle part… du moins en temps normal.

    Et si je le précise, c’est parce que depuis peu, on a appris à se méfier de ce qu’il se passe au-dessus de sa tête. Les passants adressent régulièrement des regards soupçonneux au ciel, comme s’ils craignent que celui-ci ne s’écroule sur eux.

    Si ce comportement inhabituel n’est pas le sujet de notre histoire, je crois qu’il me faut tout de même m’y attarder un peu – au moins parce que je sais que certains d’entre vous n’apprécieront pas que je les laisse avec leurs interrogations.

    Mais tout d’abord une question, mes amis : vous souvenez-vous de ces lutins affairés à la construction d’une échelle aux proportions exubérantes ? Sans doute vous êtes-vous même interrogés sur l’utilisation qu’ils espéraient en faire, déjà certains que cela ne présageait rien de bon.

    Si tel est le cas, alors sachez que vous aviez vu juste et que ces petites pestes s’amusent à présent à la transporter d’un bout à l’autre du village. Elle apparaît aussi brusquement qu’elle disparaît, et les lutins hilares qui se tiennent sur ses barreaux sont armés de ciseaux avec lesquels… couic… couic… ils tranchent les fils qui retiennent les étoiles au ciel.

    Si la chose leur paraît irrésistible, elle l’est moins pour ceux qui ont le malheur de passer par-là au même moment. Les accidents se sont succédés, tant et si bien que le maire a dû envoyer plusieurs de ses hommes sur la trace des lutins, avec pour ordre de faire un feu de joie de cette maudite échelle. Mais l’ennemi est malin, rapide et possède toujours quelques sentinelles postées aux coins des rues. Aussi, et ce jusqu’à ce que la situation ne soit réglée, la prudence est de mise au village de nulle part.

    Voilà pourquoi Alucard, qui se rend cette nuit-là à l’épicerie, avance la tête rentrée dans les épaules. Le pas rapide, il adresse de temps à autre un coup d’œil inquiet aux étoiles, regrettant chaque fois d’avoir quitté le bois d’à côté.

    Malheureusement pour lui, même un vampire a besoin de s’alimenter et il s’avère que les réserves de notre ami sont vides !

    Sans doute jugerez-vous curieux qu’il prenne la peine de se déplacer jusqu’au village – car après tout, la forêt ne regorge-t-elle pas de suffisamment de proies pour le satisfaire ? –, mais il faut que vous sachiez que même un vampire a des principes. Et chez les siens, celui qui peut s’acheter son repas – plutôt que d’avoir à le traquer – est bien mieux considéré, car c’est là le signe d’une bonne éducation.

    Pour l’heure, néanmoins, notre ami s’en veut de ne pas avoir écouté la prudence. Un soupir de soulagement lui échappe presque quand il atteint la place du village, bien qu’il ne soit pas encore tiré d’affaire. Et alors qu’il va lever le nez en direction de la menace céleste, des voix enfantines l’interpellent :

    — Monsieur Alucard ! Monsieur Alucard !

    Près de l’épicerie, il peut voir Eliphas sautiller en lui faisant de grands signes. Il est accompagné de Lou, ainsi que d’Édouard qui, s’ils se montrent plus mesurés, affichent une expression soucieuse.

    — Eh bien ? s’enquiert le vampire en les rejoignant. Que se passe-t-il, mes enfants ?

    — C’est Edwidge, monsieur Alucard, lui répond Lou en désignant d’un doigt le concerné.

    Au même instant, celui-ci laisse entendre une plainte déchirante ; un hululement que seules les détresses les plus terribles peuvent produire. Se tenant face à la porte du commerce, il tremble comme une feuille et, des deux trous qui lui servent d’yeux, des larmes de papier s’échappent. Elles tourbillonnent doucement jusqu’à terre, avant d’être emportées par la brise.

    Troublé, Alucard se tourne vers le trio pour quémander une explication.

    — L’est amoureux, m’sieur Alucard, grommelle Eliphas, qui se renfrogne.

    — Amoureux… ? Mais… de qui ?

    Car avant ce jour, jamais il n’aurait imaginé qu’une créature aussi étrange qu’Edwidge puisse connaître ce genre de passion.

    Lou échange un regard en coin avec Édouard. Gêné, le jeune faune baisse la tête et fait racler ses sabots contre le pavé.

    — D’un sac en papier… un sac en papier de l’épicerie.

    — Mais le truc, c’est qu’il est inanimé, ce sac ! piaille Eliphas. Des nuits et des nuits qu’il vient ici pour le voir. Même les vieilles pies en ont leur claque et lui ont juré qu’elles brûleraient ce foutu bout de papier s’il continue de venir leur briser les oreilles.

    — Par l’Enfer… ne me dites pas… !

    Vivement, Alucard se tourne vers Edwidge. Est-ce possible ? Les commères auraient-elles mis leur menace à exécution ? Il les sait de nature méchante, mais… enfin, il faut bien qu’elles aient leur limite !

    Lou le rassure :

    — On ne croit pas qu’elles y aient touché… en tout cas, il était encore là hier.

    — Mais alors, pourquoi ce chagrin ?

    — Ben… c’est que l’épicerie est fermée aujourd’hui. Je crois que monsieur Gloup avait parlé d’un inventaire, mais…

    — Edwidge a dû l’oublier… ou penser que la boutique serait tout de même ouverte, conclut Édouard.

    Disant cela, il se tourne vers la pancarte accrochée à la poignée de la porte. L’écriture qui s’y étale est effroyable, mais son message très clair : il ne faut pas espérer avoir accès au commerce cette nuit-là.

    Frustré, Alucard repousse son chapeau en arrière pour se gratter le sommet du front. Voilà qui n’est pas de veine pour lui ! Et tandis qu’il se demande comment il va faire, les pleurs d’Edwidge se poursuivent et se mêlent aux murmures des ombres alentours…


    2

    Quand il retourne au village le lendemain, il trouve cette fois les rues désertes. L’après-minuit est à peine entamé et, pourtant, même les chats noirs jouent aux abonnés absents. Quant aux ombres qui glissent le long des murs, elles semblent en proie à une agitation inhabituelle. Un spectacle qui n’augure rien de bon et qui le pousse à faire le reste du trajet au pas de course, une main portée à son haut-de-forme pour éviter qu’il ne s’envole.

    Ce qu’il ignore c’est que peu après son départ la veille, les habitants ont subi de nombreuses chutes d’étoiles qui, non contentes d’avoir provoqué pas mal de dégâts et dans la rue, et au niveau des toits, ont inscrit de nouvelles victimes au palmarès des lutins. Bien décidé à ce que la chose ne se reproduise plus, monsieur le maire a donc demandé à ses administrés de rester autant que possible chez eux au cours des prochaines nuits.

    Et à l’heure où Alucard passe la porte de l’épicerie, les hommes du maire livrent une bataille acharnée contre les lutins et leur échelle.

    Des gloussements hystériques l’accueillent. Regroupées dans un coin, les commères sont là, fidèles à leur poste – car il en faut bien plus que la menace actuelle pour les convaincre de ne pas mettre le nez dehors.

    Leurs regards avides se tournent en direction de ce client inespéré et, comme elles n’ont encore vu personne cette nuit, leur frustration explose en un gloubi-boulga de caquètements.

    Avec sa politesse coutumière, le vampire les salue et, d’un regard circulaire, constate que les vitrines sont toujours aussi crasseuses et les bocaux poussiéreux. L’inventaire, visiblement, n’a pas poussé les propriétaires à s’attaquer à la crasse ambiante.

    Une forte odeur de chou bouilli flotte dans la pièce et, dans un coin du plafond, pend une grosse araignée velue. Elle y a confectionné sa toile, où elle tricote à l’aide de huit petites aiguilles.

    Au milieu des commérages, un gazouillement est perceptible. Léger, enjoué. Edwidge est là lui aussi. Debout sur le comptoir caisse, il se trémousse autour d’un amoncellement de sacs en papier.

    — S’pourquoi ? questionne l’épicier qui, debout derrière son comptoir, se gratte l’aisselle.

    Sous le regard aiguisé des sorcières, Alucard s’approche.

    — Il me faudrait une caisse de votre sang aux mille saveurs. Ainsi qu’une bouteille de sang de géant et une autre de trois jours après la mort.

    Cette dernière est destinée au père de Lou, qui a bien voulu, la veille, le dépanner suite à la fermeture de l’épicerie.

    Tout en se grattant les quelques cheveux rares et gras qu’il a sur le crâne, le commerçant disparaît dans l’arrière-boutique. Quand il revient chargé de sa commande, la porte d’entrée s’ouvre sur Jojo le squelette.

    L’homme n’habitant pas au village, il n’a pas entendu parler du malheur qui le frappe et c’est avec la même attitude assurée qu’on lui connaît d’ordinaire qu’il pénètre dans le lieu. Son melon fixé en travers de son crâne, il salue les commères d’une ample révérence. Chacun de ses mouvements fait craquer ses os.

    D’une démarche crâne, il s’approche du comptoir, salue Alucard et s’accoude au meuble.

    — Des œufs de chat poule, vous avez ça patron ?

    — Hurmf, répond l’épicier en soulevant le fardeau qu’il tient dans ses bras pour le poser près de sa vieille caisse enregistreuse. Frais ? Moisis ?

    — Quelque chose entre les deux… m’en faudrait une douzaine !

    Son interlocuteur émet un second « Hurmf » et porte sa main poilue à son crâne. Son regard globuleux, humide, balaye les étagères et il s’en approche d’un pas lourd. Du bout des doigts, il époussette un ensemble de bocaux et s’emploie à en déchiffrer les étiquettes.

    D’un coup de pouce, Jojo repousse son melon en arrière et se tourne vers Alucard.

    — Alors ! Comme ça, paraîtrait que vous avez visité d’autres nulles parts ?

    Le vampire lui offre un sourire à la fois amusé et gêné. À croire que tous, jusqu’aux habitants les plus isolés, ont eu vent de son aventure.

    — Oh, vous savez. Ce n’était qu’un aller-retour des plus rapides.

    — Tout de même ! C’est toujours mieux que la plupart des péquins du coin ! ‘savez, patron, ça fait un moment que je me dis que je devrais le faire… traîner mes vieux os vers d’autres nulles parts, voir comment ça se passe là-bas. Et regardez-moi ! Toujours la même routine : ma fosse, mon violon, le village, les mêmes têtes et les mêmes copains. La vérité c’est que je suis beaucoup trop pantouflard !

    Alucard ouvre la bouche pour répondre qu’il ne pense franchement pas retenter l’expérience de sitôt, quand un hurlement éclate. Si terrible que même les commères font silence.

    L’épicier, lui, trépigne. Le visage rougi, tordu par la douleur, il tient sa grosse main recroquevillée contre son torse. Et face à lui, Edwidge gazouille en tapant furieusement du pied…


    3

    Les causes de l’accident sont on ne peut plus simples. Jugez-en par vous-même : son bocal d’œufs de chat poule vissé sous l’aisselle, l’épicier était revenu à son comptoir. Toute son attention dirigée vers le récipient – qu’il tentait d’ouvrir d’une main –, il avait voulu attraper un sac où placer la commande de Jojo. Mal lui en pris ! Car ses doigts s’approchèrent d’un certain sac… pire encore, l’effleurèrent, presque sur le point de s’en saisir. Alors, ni une ni deux, Edwidge avait volé au secours de l’élu de son cœur et piétiné les poilus imprudents.

    La seconde d’après, il était chassé du commerce, à coup de cris et de vols de projectiles mal identifiés.

    Quand Alucard l’avait finalement rejoint, le malheureux était en pleurs et ni ses paroles, ni sa promesse que l’homme ne resterait pas fâché bien longtemps contre lui ne parvinrent à le consoler. Alors, face aux larmes de plus en plus nombreuses, aux sanglots de plus en plus terribles, le vampire n’avait eu d’autre choix que d’aller affronter l’épicier furieux, afin de négocier le prix du sac aimé.

    À présent, un pli soucieux barre le front des enfants, qui observent Edwidge trottiner aux quatre coins de la clairière où habite le vampire. Sur le sommet de son sac, l’élu de son cœur ondule derrière lui, à la manière d’une cape.

    La seconde d’après, Alucard devient la cible de l’assistance et Eliphas piaille, excédé :

    — Alors ça ! Vous pouviez pas vous en empêcher, hein ?!

    L’hostilité du diablotin le surprend.

    — À quel sujet ?

    — Mais ça ! répond le gamin, en tendant un doigt accusateur en direction d’Edwidge. Lui acheter ce foutu sac ! Pourquoi qu’aucun d’entre nous ne l’a jamais fait, à votre avis ?

    De plus en plus troublé, le vampire balaye du regard le reste des enfants, chez qui il ne trouve aucun soutien. Pire encore, ils ont l’expression sombre, presque accusatrice. Alors, il repousse son haut-de-forme en arrière et se gratte le crâne.

    — Parce que quatre sous pour un malheureux sac en papier, c’est décidément une escroquerie ?

    Le diablotin renifle.

    — Y a de ça, mais…

    — Mais c’est aussi qu’on voulait pas lui faire de mal, se désole Lou en menant ses petites mains couvertes de plumes devant sa bouche.

    Près d’elle, Édouard a croisé les bras et acquiesce d’un signe de tête.

    — Il ne tardera plus à comprendre que ce sac est inanimé.

    — Et là, bonsoir les dégâts ! reprend Eliphas en émettant un claquement de doigts. Un coup à ce qu’il se laisse emporter par le vent et qu’on ne le revoie jamais !

    D’un grognement, Teddy approuve. Au-dessus de leurs têtes, Wendy forme des cercles anxieux.

    Face à la gravité de ce qui lui est reproché, Alucard reste sans voix. Son attention se porte en direction d’Edwidge, qui continue de trottiner et de gazouiller, plus heureux qu’il ne l’a sans doute jamais été au cours de son existence. Le réveil, il le devine, sera dur…

    — Je… je suis désolé, finit-il par bredouiller. Je n’avais pas pensé à ça !

    Mais il est trop tard pour réparer son erreur. Edwidge n’acceptera plus de se séparer de son compagnon. Quant à le lui subtiliser de force, cela ne ferait qu’aggraver les choses. La nervosité, en lui, explose et il commence à se tordre les doigts.

    Il remarque alors que Bibi le fixe, ce avec une intensité troublante pour une fillette qui ne possède pas de visage.

    — Oui, Bibi ? questionne-t-il en haussant ses arcades.

    La brunette incline la tête sur le côté et répond :

    — Je crois que vous devriez demander conseil à maman !


    4

    Les effluves verdâtres s’échappant du chaudron de Yaga la nimbent d’une aura aussi inquiétante qu’irréelle. Les mains jointes sur son giron, elle se tient voûtée, le dos bossu et les paupières étrécies par la concentration. Dans la pièce, on entend le rire des enfants, provoqué par les tours de magie qu’exécute Bibi à leur intention.

    — Alors, s’enquiert Alucard, après avoir narré à sa vieille amie les raisons de leur visite, crois-tu pouvoir m’aider ?

    Au milieu du brouhaha de voix enfantines, le gazouillement d’Edwidge s’élève. En retrait, la petite créature danse d’un pied sur l’autre, son compagnon inanimé toujours sur le sommet de son sac. Dans son monde, il ne remarque pas que la sorcière l’observe, avant de se triturer nerveusement le lobe de l’oreille.

    — Si je peux t’aider… ? Oui, sans doute. Mais est-ce vraiment ce que tu souhaites ? Ou plutôt, est-ce vraiment ce qu’il désire, lui ?

    — Que veux-tu dire ?

    — Eh bien… tu sais, la vie, ça s’accompagne forcément de surprises. Ton sac va développer sa propre personnalité et pas dit que les sentiments de ton petit gars seront partagés.

    Un éclat de rire éclate du côté des enfants, suite à l’apparition d’un gros crapaud rouge, au dos recouvert de pustules. Mais la magie de Bibi est encore maladroite et après quelques pas laborieux, la pauvre créature voit ses forces lui échapper. Dans un croassement pathétique, elle se couche sur le flanc. Elle enfle, et enfle encore, jusqu’à exploser et disparaître.

    Alucard a tourné les yeux en direction d’Edwidge. Les mises en garde de la sorcière le troublent, comme en témoigné le pli soucieux qui lui barre le front. En effet, il n’avait pas songé à cette éventualité et, maintenant que Yaga la soulève, il prend conscience qu’il n’aura pas fait preuve de beaucoup d’intelligence au cours de cette histoire.

    — Je… c’est vrai, oui…, reconnaît-il, plus honteux que jamais. Mais je crois qu’il est nécessaire de courir ce risque.

    Car plus ils attendront, plus il est certain qu’Edwidge souffrira. Et alors… le Diable seul sait quelle folie le chagrin pourrait bien le pousser à commettre.

    Pensive, Yaga tire sur une mèche de ses cheveux roux. Puis, avec un hochement, elle dit :

    — Puisque c’est ta décision…

    Avant d’avancer vers Edwidge.

    La voyant approcher, ce dernier se crispe, soudain sur la défensive. Un gargouillement menaçant lui échappe, comme la sorcière s’accroupit à sa hauteur, et il commence à racler du pied contre le sol.

    — Ne t’inquiète pas, lui assure Yaga. Je ne lui veux aucun mal.

    Et d’un mouvement rapide, trop vif pour qu’Edwidge ait le temps de réagir, elle s’empare du sac inanimé.

    Dans un gazouillement strident, le malheureux se jette à sa poursuite et se serait certainement employé à lui écraser les pieds si Alucard n’était pas intervenu.

    — Edwidge ! Edwidge ! supplie-t-il d’une voix affolée, ses grandes mains l’étreignant. Calme-toi, allons !

    Le reste des enfants s’est approché pour assister à la scène. Entre les doigts de leur grand ami, Edwidge se démène comme un beau diable et il faut que Lou lui promette que la sorcière n’a aucune mauvaise intention pour qu’il daigne enfin se calmer.

    Yaga, elle, s’est approchée d’un petit autel, où elle dépose son précieux chargement.

    Le meuble est recouvert de signes mystérieux et, aux quatre coins, des bougies déjà en partie consumées. D’un simple geste de la main, la sorcière les allume.

    Près de l’autel se trouve une table encombrée sur laquelle Bibi vient se percher. Sous elle, et en dehors de Wendy qui vole au niveau du plafond, ses petits compagnons se massent, dressés sur la pointe des pieds.

    Yaga fait craquer ses doigts. Puis, après un silence de quelques secondes, elle soupire :

    — Bien… allons-y !

    Là-dessus, elle ferme les yeux et tend les doigts au-dessus du sac en papier. Dans des gestes lents, ils tracent des signes dans les airs, tandis que des lèvres entrouvertes de la sorcière s’échappe un chant aux intonations étranges.

    Une lueur rouge ne tarde pas à irradier autour d’elle. Comme vivante, celle-ci ondule et s’élève en direction du plafond, avant de s’abattre sur le sac en papier qui l’absorbe toute entière. Une seconde, puis deux, s’égrainent avant que celui-ci ne soit prit d’un soubresaut. Ses tremblements s’accentuent et, finalement, voilà qu’il se dresse à la verticale, planant à quelques centimètres de l’autel.

    Dans la pièce, chacun a retenu son souffle.

    Deux trous viennent se creuser au milieu de ce corps de papier, derrière lesquels une lueur éphémère s’embrase. À la suite de quoi, deux pieds font leur apparition sous la petite créature, qui pousse un gazouillement.

    L’appel fait se dresser Edwidge, qui redevient intenable. À tel point qu’il parvient à échapper au vampire pour courir en direction de l’autel. Là, il se met à effectuer de petits bonds désordonnés, ponctués de couinements surexcités. Mais l’autre, plus haut, ne lui accorde même pas un regard.

    À la place, il fait un tour sur lui-même, comme s’il inspectait les lieux. Son attention s’arrête sur chacun des visages levés dans sa direction, sans jamais s’y attarder longtemps. Dressé sur la pointe des pieds, il émet un sifflement de ravissement.

    Plus bas, Edwidge n’en peut plus de son indifférence et ses appels se font désespérés. Aussi, quand son congénère se décide enfin à quitter son perchoir, il croit avoir enfin attiré son attention et ses gargouillis gagnent encore en intensité. Mais l’autre continue de l’ignorer. Edwidge derrière lui, il trottine en direction d’une chaise, contre laquelle il se jette violemment, au point de la faire basculer en arrière.

    En le voyant sautiller autour du meuble renversé, Edwidge se fige. L’autre gazouille, surexcité et, en réponse à l’incompréhension générale, Yaga porte une main à sa bouche.

    — Oh ! fait-elle, à la fois navrée et surprise. J’ai comme l’impression que notre nouvel ami vient de tomber amoureux de ma chaise !


    5

    Comme vous vous en doutez, l’expérience fut rude pour Edwidge qui, des larmes plein les yeux, avait fui la maison de la sorcière.

    Sourd aux appels désespérés de ses amis, il s’était laissé engloutir par le brouillard et son chant douloureux avait fait vibrer la nuit.

    Depuis ce triste événement, près d’une semaine s’est écoulée. Une semaine durant laquelle personne, pas même Eliphas qui, comme nous le savons, aime vagabonder d’un coin à l’autre du pays de nulle part, n’a eu de ses nouvelles. Une situation qui ne manque pas d’inquiéter ses proches, en particulier un vampire de notre connaissance.

    Et celui-ci, décidément, n’aura pas été d’une grande aide pour Edwidge. Pire, se retrouve dans le rôle du responsable d’une tragédie qu’il n’avait pas désiré. Car il ne suffit pas d’avoir à cœur le bien d’autrui, encore faut-il savoir reconnaître quand il est préférable pour nous de nous tenir à l’écart, peu importe le drame que l’on devine se profiler à l’horizon. Sous peine, comme on l’a vu, d’en aggraver les retombées par nos actions qui se veulent altruistes, mais qui en définitif ne seront que souffrance pour tous.

    Une leçon qu’Alucard n’est pas prêt d’oublier, tant la douleur qu’elle provoque en lui le harcèle, le laisse épuisé même après une journée de sommeil ; le hante et le couvre de honte.

    Aussi, c’est les épaules basses et la mine affligée qu’il va, déambulant dans les rues du village de nulle part telle une âme en peine. À ceux qui le saluent, il répond d’un signe de la main, mais ses sourires sont maladroits et son regard fuyant. Pas une seule fois il ne prend la peine de lever le nez en direction des cieux, mais ce n’est pas là le signe d’une inconscience qu’alimenterait son désespoir. Seulement la certitude que plus aucun danger ne le guette depuis les cieux et pour cause : depuis quelques jours déjà, le maire et ses hommes sont parvenus à chasser loin d’ici la menace lutine.

    Bien que l’on ait dû renoncer à l’idée de mettre en pièce cette échelle diabolique – que les lutins protègent avec l’énergie de parents possessifs et déterminés – l’ennemi est en déroute et les rues interdites à toute créature portant un bonnet rouge. La municipalité a été jusqu’à faire appel à des sorcières, pour qu’elles jettent des sorts de répulsion aux abords du village, de fait qu’on n’y verra plus de lutins avant un moment. Et si certains trouvent la décision quelque peu injuste, au moins peut-on de nouveau vaquer à ses occupations sans craindre d’être assommé, sinon pire…

    — Monsieur Alucard ! Monsieur Alucard !

    Avant qu’il n’ait pu identifier ceux qui l’interpellent, le vampire est percuté par Lou et Édouard. Les enfants sont si excités, si empressés, que la collision est brutale et manque de le faire tomber à la renverse.

    — Mais… mais enfin, mes chers petits… que signifie… ? bafouille-t-il, en se massant l’estomac.

    — C’est Edwidge ! le coupe Lou. Venez ! Il faut que vous voyiez ça !

    Et sans lui laisser le temps ni de répondre, ni de les questionner, elle lui attrape la main et le tire à sa suite, tandis qu’Édouard vient le pousser dans le dos.

    C’est dans cette formation trébuchante et ponctuée de « Mais… mais… enfin ! » que le trio gagne la place publique, où le vampire découvre Edwidge. L’autre, dont l’attention est dirigée en direction des cieux, ne semble même pas remarquer leur arrivée. Un chant étrange, envoûtant, s’échappe de lui.

    À son tour, Alucard lève les yeux en direction des étoiles. Il devrait être rassuré, sinon heureux de retrouver son jeune ami, pourtant, il y a quelque chose, un tout petit quelque chose qui le dérange dans cette scène.

    — Est-ce que… est-ce qu’Edwidge va bien, mes enfants ?

    Avec une grimace, Édouard se gratte l’arrière du crâne.

    — On ne peut pas dire qu’il va mal, mais…

    — Mais c’est terrible, monsieur Alucard ! piaille Lou en se tournant vivement vers le vampire. C’est la lune… la lune ! Elle est si belle cette nuit qu’Edwidge en est tombé amoureux !

    Et, disant cela, elle brandit un doigt en direction de cette dernière.

    Vous pouvez me croire, celle-ci est en effet magnifique. Bien ronde, elle trône telle une reine au milieu de sa cour étoilée. Sa lueur blafarde, douce, a quelque chose d’apaisant, si bien qu’il suffit de poser les yeux sur elle pour sentir ses soucis s’envoler… ou presque.

    Car c’est un regard embarrassé qu’Alucard baisse sur Edwidge.

    Parce qu’il sait que la passion vous pousse à toutes les idioties, même les plus farfelues. Par exemple, celle d’aller trouver une bande de lutins farceurs et leur terrible échelle, afin de leur souffler l’idée d’aller décrocher la lune… couic… couic… en deux coups de ciseaux.

    Et alors, mes amis, alors… ! Qu’adviendra-t-il ensuite ?

    Erwin Doe ~ 2010

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