• Episode 8 - Le chevalier d'un autre nulle part, partie 1

    Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 8 : Le chevalier d’un autre nulle part

    Partie 1



    1

    L’homme a le regard sombre et cerné. Plus sale qu’un vagabond, il porte une armure aussi peu entretenue que lui. Ses cheveux sont gras, emmêlés. Du sang, de la terre les alourdissent. Une puissante odeur de crasse, de sueur, s’échappe de cet être à peine conscient, étendu de tout son long sur le canapé de mademoiselle Rose.

    Qui peut-il bien être ? Et surtout de quelle façon s’est-il retrouvé chez la jeune femme ?

    Voilà d’excellentes questions ! Et pour y répondre, je vais devoir vous narrer le triste incident dont il fut un peu plus tôt la victime.

    Notre récit débute dans un champ. Un vaste champ laissé à l’abandon depuis suffisamment longtemps pour que la mauvaise herbe en devienne la principale occupante. Il n’y pousse d’ailleurs pas grand-chose d’autre et les rares courageux qui tentent d’en tirer quelques denrées consommables sont rarement récompensés de leurs efforts. La légende veut que ce lieu ait servi de cadre à une bataille aussi terrible que sanglante. Il suffit d’y creuser pour découvrir plus d’ossements que n’en contient le cimetière de nulle part et l’on prétend que ce sont ces morts qui font périr les cultures par la force de leur rancœur.

    Les sorcières aiment venir y célébrer leur sabbat et des épouvantails, depuis longtemps à la retraite, s’y dessinent. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains prennent brusquement vie, suite aux taquineries répétées de corbeaux facétieux. Dans ces moments, on les voit courir après leurs cibles, leurs bras en paille vainement tendus devant eux. Car il est rare, en effet, qu’ils parviennent à capturer les volatiles qui, depuis les cieux, les narguent de leurs croassements.

    À ce tableau, rajoutons quelques bicoques sommaires, qui se dressent ici et là, parfois en groupes de deux ou trois, mais le plus souvent solitaires. C’est en ce lieu qu’habite le peuple des faunes et, avec lui, le jeune Édouard et les siens.

    La petite famille habite une masure dont le manque d’espace, comme d’intimité, n’en fait pas un lieu où l’on aime s’attarder. En terre séchée, elle possède un toit de paille qui, en cas d’intempérie, fuit, s’envole, s’il ne s’écroule pas tout simplement sur la tête de ses occupants. Il faut le changer en été, se couvrir chaudement en hiver et supporter les parasites qui ne manquent jamais de s’y installer.

    Pour en venir au chevalier qui nous intéresse, celui-ci se fait appeler Augustin Depitié, fier pourfendeur de monstres et de créatures démoniaques de tous poils. Ayant quitté sa terre natale en quête de gloire, je vous laisse imaginer sa joie en tombant sur cette petite tribu de bêtes à cornes et aux pieds fourchus.

    Enfin, il faut croire que les Cieux daignent se pencher sur lui ! Il se voit déjà rentrer triomphant chez les siens avec, attachées à la croupe de sa monture, les têtes grimaçantes de ces « diables ». Un sourire se plante sur ses lèvres et dévoile au monde une dentition qui aurait grand besoin d’être un peu entretenue. Il imagine la surprise et le respect de ses pairs, entend les balades que l’on écrira sur lui et la légende que l’on colportera aux quatre coins du royaume. Ah, mes amis ! Quelle merveilleuse destinée l’attend ! À lui la gloire, l’amour des femmes et la fierté de son roi !

    Galvanisé par cette vision, il tire son épée et lance sa monture en direction de la petite famille qui s’en rentre chez elle. Celle-ci s’étonne d’autant plus de son comportement, qu’elle remarque tout juste sa présence. Elle a à peine le temps de s’écarter de son chemin et doit abandonner derrière elle les citrouilles qu’elle rapportait pour le repas du soir.

    Les fruits explosent sous les sabots de l’équidé et répandent sur le sol boueux leur chair orange.

    Face au carnage, les faunes restent d’abord sans réaction. A-t-on déjà vu d’énergumène plus dénué de savoir vivre ? Et comme le goujat en question fait demi-tour en fendant l’air de son épée, la colère aveugle le père d’Édouard. Gaillard massif, son pelage se hérisse et son museau écrasé se retrousse, pour laisser voir des dents jaunâtres. Ses sabots raclent contre le sol, avant qu’il ne charge l’individu.

    L’attaque prend de court Augustin, qui n’a pas la conscience de faire dévier sa monture. Celle-ci, face à ce danger imminent, se cabre et le désarçonne. La douleur de la chute lui coupe le souffle et le laisse momentanément étourdi.

    Dans des gestes désordonnés, il tente de se remettre sur pieds, mais son armure est lourde et mal articulée. Sous ses efforts, elle ne cesse de produire des grincements stridents.

    Quand il parvient à se mettre à quatre pattes, l’affolement s’empare de lui, comme il découvre que son épée lui a échappé. Le père d’Édouard a rattrapé sa monture et l’observe, prêt à lui rentrer dans le lard s’il s’avise à faire encore des siennes.

    Augustin finit par repérer son arme. Alors qu’il se jette dans sa direction, une étoile se détache du ciel et vient s’écraser sur son crâne. Le monde explose autour de lui et il perd conscience, salué par un rire lointain, très lointain, mais oh combien satisfait de son forfait…



    2



    Après l’incident, les Faunes se retrouvèrent bien embêtés et c’est avec toute la prudence requise qu’ils s’approchèrent de l’évanoui.

    Un humain, bien sûr ! Voilà au moins une découverte qui ne les surprend pas. L’histoire du pays de nulle part est pleine de récits d’agressions passées, certains comiques, mais d’autres indubitablement tragiques. Les ennuis accompagnent nos pas et parce qu’ils en ont conscience, ils ne peuvent songer à laisser là Augustin. Car ce serait courir le risque, qu’une fois revenu à lui, l’homme ne s’en prenne à d’autres malheureux.

    Mais comment communiquer avec un individu aux préjugés chevillés au corps ? Un dicton local prétend à ce propos que parler à une tombe offre de meilleurs résultats, car au moins a-t-on l’espoir que son propriétaire daigne s’éveiller à l’après-vie.

    Le petit frère d’Édouard s’aventure à bredouiller le nom de mademoiselle Rose. Ses parents le fixent d’abord avec une intensité qui le fait se ratatiner, avant que leurs regards ne s’illuminent. Mais bien sûr ! Comment n’y ont-ils pas pensé eux-mêmes ? Rose, la petite Rose ! Qui d’autre que la jeune femme pourra faire entendre raison à cet échevelé ? Après tout, n’appartiennent-ils pas à la même espèce ?

    Aussitôt approuvé, aussitôt Augustin est-il placé sur le dos de sa monture. Puis, en compagnie d’Édouard, le père prend le chemin du village.

    Pour mademoiselle Rose, la surprise est totale et le choc terrible. Car à peine a-t-elle posé les yeux sur cet étranger à la peau boueuse, sur cet homme à la barbe drue portant les armoiries d’une contrée lointaine, que la pauvre enfant se sent chavirer.

    Papy Nazar, qui lui rend visite, a juste le temps de la rattraper et la guide avec peine jusqu’au canapé. Doux et prévenant, il l’aide à s’y étendre et lui prodigue quelques paroles de réconfort en lui tapotant la main. La seconde d’après, tel un dragon prêt à cracher le feu, il fond en direction de leurs visiteurs.

    Pas question ! martèle-t-il. Il n’est pas question que sa petite fille s’encombre de cette engeance ! Qu’ils l’envoient plutôt se faire pendre ailleurs et qu’ils ne reviennent plus les déranger.

    Et il s’apprête à leur claquer la porte au nez, quand Rose lève une main pour l’en empêcher. Blanche et fébrile, elle déclare qu’elle tient à s’occuper de l’inconnu, souhait qui déclenche une vive querelle entre son grand-père et elle. Embarrassés, les pauvres faunes en viennent à se demander s’ils ne sont pas les jouets de quelques puissances infernales en mal de distraction.

    Dans le salon, le ton monte et les belligérants en sont maintenant à se crier dessus, désireux de se faire entendre de l’autre. Presque caché derrière son père, Édouard lui attrape le coude et lui demande s’ils ne feraient pas mieux d’aller jeter leur fardeau à l’entrée de la forêt. Son géniteur est sur le point d’abonder dans son sens, quand mademoiselle Rose parvient à prendre le dessus sur papy Nazar. D’un ton catégorique, l’expression plus butée que celle de son grand-père, la jeune femme lui rappelle qu’elle est ici chez elle et qu’il n’a pas à décider à sa place à qui elle peut, ou ne peut pas, offrir son hospitalité.

    Quelle frustration… quelle colère s’enflamme dans le regard du vieil homme ! Mais quel soulagement s’éveille dans celui des faunes.

    Et c’est ainsi, qu’un peu plus tard, Augustin reprit connaissance sur le canapé de mademoiselle Rose. Et si l’anxiété se lit sur le visage penché dans sa direction, le regard, lui, pétille d’une excitation mal contenue.



    3



    Vous vous en doutez, la nouvelle ne tarda pas à faire le tour du pays de nulle part. Rendez-vous compte ! Car ce n’est pas tant le fait qu’un humain puisse séjourner chez eux qui électrifie la population – après tout, cette espèce-là n’a rien de bien sensationnelle. Amusante, tout au plus – mais bien l’idée qu’un homme, un étranger de surcroît, ait élu domicile chez mademoiselle Rose. Qu’ils se trouvent en cet instant seule à seul, dissimulés derrière les rideaux de cette petite habitation toute en couleurs.

    De plus, d’étranges rumeurs circulent. On prétend notamment que l’individu aurait déjà agressé une famille et que la petite Rose le retiendrait prisonnier afin de l’empêcher de commettre d’autres crimes.

    Quant aux rares chanceux – ou malchanceux, suivant le point de vue – ayant aperçu l’énergumène alors qu’ils s’approchaient – en tout bien tout honneur – de la propriété de la jeune femme, ceux-ci ne se lassent pas d’affirmer qu’ils ont affaire à un excentrique de la plus belle espèce. Peut-être fou, ou peut-être pas, mais en tout cas prompt à abreuver d’injures tous ceux qu’il croise et à tirer son épée, sans aucun doute dans l’idée de s’en servir.

    Mais nous sommes au pays de nulle part. Aussi, plutôt que d’agacer, ou de vraiment inquiéter, Augustin a un effet distractif sur ses habitants. Ses frasques font rires et les commères ne sont pas les seules – pour une fois – à les déformer, pour mieux les exagérer.

    Mais au milieu des rires, l’inquiétude taraude l’un de leurs concitoyens. Et on ne tarde pas à voir ce dernier quitter ses bois, silhouette immense au dos courbé sous le poids de l’abattement.

    Alucard, en effet, se fait beaucoup de souci au sujet de cette histoire. Néanmoins, ce n’est pas l’idée qu’une possible idylle naisse entre son amie et cet étranger – quoique la chose ne soit pas très agréable non plus – qui marque ainsi son visage, mais plutôt celle que cette rencontre inopinée soit l’élément déclencheur d’une autre tragédie : le départ de mademoiselle Rose.

    Car il n’ignore que la compagnie d’un de ses semblables a dû faire ressurgir en la jeune femme, ce avec plus de force que jamais, cette frustration qui la hante depuis si longtemps. Ce désir impérieux de s’envoler pour d’autres horizons et de renouer avec des racines dont on a cherché à la tenir éloignée.

    Pourtant, il sait bien qu’il n’a aucunement le droit d’interférer dans la décision de son amie. Alors oui, la peur, la tristesse, l’ont tiré hors de sa retraite, mais cette force qui l’a guidé jusque chez mademoiselle Rose s’en est déjà allée au loin. Car alors qu’il se tient là, debout sur son paillasson, il comprend que sa visite n’est sans doute pas des plus indiquées. Il hésite, bêtement, rongé par ses angoisses et commence à se convaincre qu’il ferait mieux de revenir sur ses pas, quand la porte s’ouvre.

    En le découvrant, mademoiselle Rose émet un hoquet de surprise, auquel il répond d’un bref mouvement de recul. La jeune femme porte un panier en osier au bras et une liste de courses dans sa main. Ses yeux restent écarquillés le temps de quelques battements, avant qu’un sourire ne vienne étirer ses lèvres.

    — Eh bien ! Que faites-vous donc plantez là, mon bon ami ?

    Avec des gestes raides, le vampire ôte son haut-de-forme et le tient écraser contre son torse.

    — Je… je suis désolé… je ne voulais pas vous déranger…

    Puis il se tait et baisse les yeux en direction de ses pieds. La jeune femme l’observe, presque amusée, puis laisse entendre un éclat de rire.

    — Vous ne changerez décidément jamais, monsieur Alucard ! Allons, venez ! Il faut absolument que je vous présent à mon invité.

    Il n’a pas le temps de protester qu’elle le saisit par le poignet et l’entraîne à l’intérieur de l’habitation. Là, elle abandonne son panier près de la porte et referme derrière eux. Le vampire jette un regard autour de lui, presque surpris de ne découvrir aucun changement notable dans cet intérieur familier.

    Mademoiselle Rose interprète son trouble de travers, car elle lui explique aussitôt :

    — Il se cache dans la cuisine.

    Puis elle lève un doigt.

    — Mais je dois vous avertir : il est quelque peu original.

    — J’ai cru comprendre qu’il s’agirait d’un humain ? questionne le vampire, en replaçant son haut-de-forme sur son crâne chauve.

    — Un humain, oui. Et son nulle part est tout à fait fascinant ! Augustin – c’est son nom – n’est jamais à cour d’anecdote à son sujet. Oh, vous devriez l’entendre vous aussi ! Je suis certaine que vous apprécierez. Attendez… je vais essayer de le faire sortir.

    Une rencontre dont Alucard se serait bien passé, mais comment la décliner ? D’autant que la jeune femme disparaît déjà dans la cuisine, dont elle laisse la porte entrouverte.

    Le vampire se sent terriblement déplacé. Un instant, il reste debout, au milieu du salon, à se dandiner d’un pied sur l’autre. Puis il va prendre place dans le canapé et se tapote du bout des doigts les genoux, qu’il a saillants et squelettiques.

    Les bribes d’une conversation lui parviennent depuis la cuisine. Une voix grave répond au pépiement d’oiseau de mademoiselle Rose. Mais ils parlent un peu trop bas pour qu’il puisse saisir la teneur de leur échange.

    Il n’a d’ailleurs pas longtemps à attendre, avant que son amie ne refasse son apparition. Elle tire à sa suite un homme à l’expression butée. S’il est jeune, sa barbe hirsute et sa moustache le vieillissent terriblement.

    Il a les cheveux châtains, qu’il attache dans sa nuque. Mais même ainsi, ceux-ci n’en font qu’à leur tête et lui donnent l’allure échevelée. Les yeux sombres qu’il pose sur Alucard brillent d’hostilité.

    — Tenez, Augustin, commence mademoiselle Rose, sans prêter attention au malaise naissant. Voici mon bon ami Alucard, dont je vous ai tant parlé. Monsieur Alucard, laissez-moi vous présenter le chevalier Augustin Depitié.

    Ce denier émet un reniflement méprisant et grommelle quelques paroles désagréables à propos d’hérésie et de créatures du Diable. Son attitude déplaît aussitôt au vampire, qui se contente de le fixer avec crispation. Lui qui, d’ordinaire, est si aimable n’esquisse pas même le début d’un salut. Mademoiselle Rose leur adresse un regard ennuyé.

    — Allons messieurs, un petit effort !

    Leur attitude semble à ce point la contrarier, qu’Alucard décide de prendre sur lui. Désireux de détendre l’atmosphère, il ouvre la bouche, mais le regard dégoûté que lui adresse l’autre le pique au vif. Agacé, il crispe les doigts sur ses genoux et s’en tient à son mutisme.

    Sa tentative n’échappe pas à son amie. Une main portée à l’emplacement de son cœur, elle décoche un coup d’œil en coin à Augustin. On peut y lire un reproche que son destinataire ignore. En définitif, mademoiselle Rose se force à sourire, bien que la nervosité trouble son expression.

    — Savez-vous qu’Augustin a traversé bien des nulles parts avant d’arriver chez nous ? Tenez ! Pas plus tard que la semaine dernière, il jure d’avoir découvert un nulle part où les habitants marchent sur les mains et se saluent avec les pieds. N’est-ce pas fou ?

    — En effet, approuve le vampire, quoique du bout des lèvres.

    Il ne lâche pas des yeux Augustin, qui lui rend la pareille. La tension est si palpable entre eux que la jeune femme ne tarde pas à se sentir mal à l’aise.

    — Oh ! Êtes-vous obligés de vous fixer comme si vous alliez vous jeter à la gorge de l’autre ?

    Gêné, le vampire détourne la tête. Plus que jamais, il a conscience de combien cette visite était une erreur.

    — Par… pardonnez-moi.

    Ses excuses ne trouvent aucun écho chez Augustin, qui se contente de grimacer. Ses doigts se crispent un peu plus sur ses genoux, mais il parvient à contenir la colère inhabituelle qui monte en lui. Mademoiselle Rose retrousse la lèvre inférieure, en une moue indécise.

    À nouveau, elle adresse un regard en coin au chevalier. Les bras croisés, il s’est appuyé contre l’encadrement de la cuisine, l’expression toujours aussi butée. Elle s’en agace, mais décide de faire bonne figure et, à la place, reprend d’un ton enjoué :

    — Tout ceci me fait penser que vous avez vous-même visité un nulle part. (Elle se tourne vers Alucard.) Pourquoi ne pas nous faire le récit de vos aventures ? Je suis persuadée qu’elles intéresseront Augustin.

    Le vampire devine qu’elle n’y croit pas elle-même. Du reste, il se sent mal l’aise à l’idée de remuer ces souvenirs. Il revoit Maria, entend les propos qu’elle a tenus à papy Nazar, ceux voulant qu’un jour sa petite fille prenne le chemin de l’inconnu sans même lui dire au revoir. S’il a parlé d’elle à mademoiselle Rose, il s’est bien retenu de lui confier les raisons de sa dispute avec son grand-père. Craignant, d’une part, de lui faire de la peine et, de l’autre, de provoquer quelques troubles entre elle et le vieil homme.

    — C’est que… il n’y a malheureusement pas grand-chose à en dire.

    — Oh, je vous en prie, mon ami. Vous êtes le premier de mes proches à daigner me rendre visite depuis qu’Augustin est chez moi. J’espérais que nous pourrions passer un bon moment tous ensemble.

    Elle se tourne vers le chevalier, cherchant une approbation qu’elle ne trouve pas. Elle revient au vampire, un peu déçue et attristée.

    — De plus, je me suis fâchée avec mon grand-père le soir de son arrivée et…

    — Un vieux fou, celui-là ! grommelle Augustin, ce qui lui vaut un regard sévère de la part d’Alucard.

    Mais à sa grande surprise, mademoiselle ne prend pas la réflexion comme une injure. Au contraire, elle opine du chef, plus malheureuse que jamais et croit bon de lui expliquer :

    — Comme vous le savez, mon grand-père n’aime pas beaucoup me voir fréquenter des hommes. Et je crois qu’il s’est mis en tête qu’Augustin pourrait avoir une mauvaise influence sur moi.

    — Peut-être n’a-t-il pas tout à fait tort ? laisse échapper le vampire.

    Propos qu’il regrette aussitôt. Mademoiselle Rose fronce les sourcils.

    — Je vous demande pardon ?

    — Enfin… ce que je veux dire, c’est que… c’est votre grand-père ! Il… vous savez, tout le monde dit qu’il connaît bien des choses et… sans doute n’a-t-il pas voulu vous blesser, mais…

    Mais il a conscience qu’il ne fait qu’aggraver son cas. Alors, tout penaud, il baisse la tête d’un air coupable. À ce moment, Augustin ne le fixe plus avec hostilité, mais plutôt avec un brin de curiosité. L’homme a relevé un sourcil et ses yeux sombres se posent sur mademoiselle Rose.

    Cette dernière ne se donne même plus la peine de dissimuler l’agacement qui monte en elle.

    — Eh bien moi, je n’en suis pas si sûre, voyez-vous ! La seule chose qui motive mon grand-père dans cette histoire est la jalousie qu’il cultive à l’égard de tous ceux qui m’approchent. Dans son esprit, je ne suis encore qu’une gamine stupide et influençable qu’il faut protéger.

    — Pourtant… ne désirez-vous pas nous quitter ?

    Voilà, la question est lancée ! Et aussitôt l’est-elle que le vampire voudrait pouvoir la retirer. Car il sait qu’il s’engage sur une pente glissante et la colère qui s’allume dans le regard de son amie le tétanise.

    — Je vais vous dire, monsieur Alucard : mon désir de quitter ce nulle part ne date pas de l’arrivée d’Augustin !

    — Oui… bien sûr ! Je… j’en suis bien conscient, mais…

    — Mais quoi ? Mais en quoi, au juste, cette histoire vous concerne-t-elle ?

    — Mais parce que je refuse de vous voir partir, bon sang !

    Vivement, Alucard porte une main coupable à cette bouche qui vient de le trahir. Un silence glacial s’abat sur la pièce. Lourd, étouffant. Dans l’expression de mademoiselle Rose, une stupeur dangereuse, qui annonce la tragédie à venir.

    — Alors comme ça… vous vous croyez vous aussi le droit de décider de mon avenir à ma place ?

    Elle parle bas, la voix tremblante et le vampire sait qu’à la moindre erreur supplémentaire de sa part, la bombe explosera. Alors il bafouille, sans bien savoir ce qu’il dit. Il tente de nier, de s’excuser, mais la formulation est si maladroite que l’on peine à le comprendre.

    Finalement, la jeune femme se détourne et, paniqué, il se redresse sur des jambes flageolantes pour bredouiller :

    — Ma… mademoiselle Rose… mademoiselle Rose, écoutez-moi…

    — Oh non, certainement pas ! le coupe-t-elle en secouant furieusement la tête. Vous n’en avez déjà que trop dit, monsieur Alucard, et je vais vous demander de bien vouloir nous laisser.

    Puis, afin de lui faire comprendre qu’elle est sérieux, elle marche en direction de la porte et l’ouvre en grand. Son regard refuse toujours de fixer le vampire.

    Celui-ci se sent blessé, catastrophé, honteux, aussi. Mais il comprend qu’il serait inutile d’insister. Il se dirige donc d’un pas lourd vers la sortie et, alors qu’il se retourne pour saluer son amie, celle-ci lui dit :

    — Vous savez… je crois que c’est une chose qui vous a échappé, à vous comme à mon grand-père. Mais contrairement à bien des habitants de ce nulle part, ma vie est courte, monsieur Alucard !

    Là-dessus, elle lui claque la porte au nez…

    Erwin Doe ~ 2010

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