• Episode 8 - Le chevalier d'un autre nulle part - Partie 2

    Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 8 : Le chevalier d’un autre nulle part

    Partie 2



    4

    — Et pourquoi non ?

    Penaud, Alucard baisse la tête.

    Deux nuits se sont écoulées, depuis sa dispute avec mademoiselle Rose. Autour de lui, les livres de la bibliothèque de nulle part s’entassent jusqu’au plafond, en des montagnes branlantes et poussiéreuses qui n’attendent que le bon vouloir de leur propriétaire à leur trouver une place dans ses étagères déjà encombrées.

    Papy Nazar fait face au vampire. Installé à une petite table ronde où s’éparpillent parchemins, plumes et flacon d’encre, il fronce les sourcils. Sous la broussaille de poils blancs, on discerne à peine ses yeux noirs, qui luisent de colère.

    Un peu plus tôt dans la soirée, le vieil homme a attrapé Eliphas, alors que ce dernier s’amusait à jeter des cailloux à son rat de garde. Sa main calleuse avait saisi l’oreille du garnement et il lui avait sommé de lui ramener au plus vite notre ami le vampire, s’il ne désirait pas recevoir la fessée de sa vie.

    — Votre petite fille me déteste, monsieur Nazar.

    — Rose ne te déteste pas, bougre d’idiot ! s’exaspère le vieil homme, dont le front et les joues ont pris la couleur d’une tomate trop mûre. Pas plus qu’elle ne me déteste ! Non, tout ça, c’est uniquement la faute de cet Augustin de malheur : c’est lui qui lui a retourné la tête avec toutes ses histoires.

    — Oui, sans doute, mais… je crois bien que cette fois, elle est tout à fait déterminée à nous quitter.

    Sa voix a la sonorité d’une plainte. Mais plutôt que d’émouvoir son interlocuteur, elle le fait bondir de fureur. Avec violence, il plaque ses quatre vieilles mains contre la table, avec pour effet de faire bondir tout ce qui s’y trouve. Le flacon d’encre se renverse et le liquide noir qui s’en échappe commence à imbiber les parchemins. Mais papy Nazar est bien trop aveuglé par la tempête qui gronde en lui pour y prêter attention.

    — C’est pourquoi tu vas aller demander Rose en mariage ! Ce ne me plaît pas, mais par l’Enfer, je préfère la savoir avec toi qu’avec cet illuminé !

    Cette fois, c’est au vampire de sursauter. Gagné par l’affolement, il bat des paupières et contemple son interlocuteur comme s’il était devenu fou.

    — Vous… vous plaisantez… ! J’en suis tout bonnement incapable et…

    — Oh que si, tu peux ! Tu peux et tu vas le faire cette nuit-même !

    — Non ! Je vous dis que ça m’est impossible. Et quand bien même, rien ne me dit qu’elle ne me repoussera pas. Après tout, je n’ai aucune idée de ses sentiments à mon égard !

    Un grondement fait trembler le corps frêle de papy Nazar. Quel imbécile ! Mais quel bougre d’imbécile ! Et dire que ce misérable est le prétendant le plus sérieux qu’il puisse proposer à sa petite fille. Par Satan, c’en est désespérant.

    — D’autant que, reprend le vampire en détournant les yeux, je pense que si c’est ce qu’elle désire, alors nous ne devrions pas nous en mêler. Après tout, ne s’agit-il pas de sa vie ?

    Sans compter qu’il sait son départ inéluctable. Le Clown à trois visages le lui a prédit, pas plus tard qu’en début de soirée. La jeune femme partira, quoiqu’il puisse faire et, même si une solution existait, il ne la chercherait pas. Il ne veut pas manipuler mademoiselle Rose. Refuse de laisser sa souffrance et ses désirs égoïstes interférer dans le choix de son amie.

    S’il le faisait, il se dégoûterait.

    Papy Nazar s’est levé. Plus effrayant que jamais, ses yeux exorbités semblent sur le point de lui sortir de la tête. La peau blafarde, presque grise, il lève un doigt tremblant dans sa direction.

    — Sors d’ici ! Hors de ma vue, misérable, et ne reparaît plus jamais devant moi !

    Comme il commence à s’habituer à se voir chasser, le pauvre Alucard se contente de repousser sa chaise en soupirant.

    Il quitte l’établissement accompagné par la voix terrible du vieil homme, qui lui promet que si mademoiselle Rose doit quitter le pays de nulle part, alors il l’en tiendra pour unique responsable.



    5

    Le long de l’écorce, de grosses gouttes de sève dégoulinent lentement jusqu’au sol, où elles viennent former de petits tas visqueux. Affaissé près de son cercueil, Alucard semble comme mort. Il a le teint grisâtre, le regard éteint et le cœur en souffrance. Mais sur ses joues, aucune larme. Son arbre seul pleure, pour lui et à sa place, car témoin d’un chagrin qu’il subit avec la même violence que son locataire.

    Car il faut que vous sachiez qu’un arbre qui vous accepte en son sein ne partage pas seulement ses entrailles avec vous, mais également vos émotions.

    Êtes-vous heureux qu’il se redresse, déploie ses branches, toujours plus hautes, et produit des feuilles magnifiques. D’un vert si plein de vie qu’elles jurent au milieu des griffes déplumées de ses congénères moins chanceux, grisâtres et noueux, qui hantent la bois d’à côté. À l’inverse, si seule la douleur encombre votre esprit, alors ces mêmes feuilles se flétrissent et tombent. Les branches cassent et le tronc commence à ployer.

    Au plus fort de la tourmente, ses craquements deviennent des gémissements et ses larmes odorantes se répandent.

    Alucard se prend le visage entre les mains.

    Il n’arrive pas à accepter que le dernier souvenir qu’il laissera à mademoiselle Rose sera celui d’une dispute aussi stupide. En aurait-il eu le courage qu’il se serait rendu chez elle dans la minute, afin de lui présenter ses excuses, de lui apprendre combien elle lui est précieuse et, surtout… surtout ! De lui assurer que la seule chose qui compte pour lui est qu’elle soit heureuse.

    Mais vous commencez à connaître notre ami. Si la timidité peut être un trait de caractère touchant, exacerbée, elle flirte avec la lâcheté. Le courage lui manque et il préfère rester là, à se morfondre, plutôt que de faire le premier pas.

    Un soupir, presque une lamentation. Il redresse le dos, la tête renversée en arrière et le regard levé en direction des ténèbres qui se dessinent plus haut. Combien de temps reste-t-il dans cette position ? Des minutes, sans doute, plusieurs longues minutes au bout desquelles sa nuque douloureuse le pousse à laisser retomber sa tête. Au même instant, des coups s’écrasent contre sa porte.

    Son premier réflexe est de ne pas répondre. Il ne désire voir personne, pas même les enfants. Mais les coups se reproduisent, plus insistants et il finit par se relever pour renvoyer ses visiteurs.

    Sur le pas de sa porte, ce n’est toutefois ni Teddy, ni Lou, ni Eliphas, ni même aucun autre des enfants qu’il découvre. Car celui qui se tient là, blafard et échevelé, n’est autre qu’Augustin. Et dans ses mains tremblantes, une épée, qu’il pointe dans sa direction.

    La vue de l’arme ne provoque qu’un haussement d’arcade chez le vampire. Si l’autre est venu pour lui faire du mal, alors il risque de tomber sur un os.

    — Savez-vous que j’ai suffisamment de force pour vous l’arracher et la tordre ?

    Il ne s’agit pas vraiment d’une menace. Plutôt une manière d’informer son visiteur que ce n’est pas avec ce type d’armement qu’il peut espérer triompher de lui. Bien sûr, Augustin ne le comprend pas ainsi. Son regard s’écarquille et, sans doute persuadé qu’il s’apprête à lui bondir dessus, il recule avec précipitation.

    La lueur de la lanterne, accrochée à sa taille, n’arrange en rien son allure. Il a les cheveux et la barbe plus ébouriffés que jamais et sert si fort les mâchoires qu’on pourrait craindre qu’elles ne se brisent. La respiration laborieuse, il semble sur le point de céder à une crise de panique.

    Malgré tout l’inimité qu’il éprouve à l’égard du personnage, Alucard ne peut s’empêcher de s’inquiéter :

    — Est-ce que tout va bien ?

    En réponse, l’autre raffermit sa prise sur la garde de son épée. Son regard s’assombrit, l’hostilité s’y embrase et il repointe son arme en direction du vampire, qui fait un pas vers lui.

    — Restez où vous êtes !

    Dans le ton, une menace, qui laisse entendre qu’aussi conscient qu’il soit du caractère ridicule de son armement – après tout, n’est-il pas chasseur de monstre ? Il sait mieux que quiconque comment triompher de tels adversaires contre qui, du reste, seule la catatonie provoquée par le soleil vous donne une chance de victoire – il ouvrira les hostilités sir Alucard s’obstine à avancer.

    En geste de paix, le vampire lève les mains et jette un regard par-dessus l’épaule d’Augustin. Un peu plus loin, il peut entendre piaffer la monture de ce dernier. L’animal semble paniqué. Par sa présence, sans doute, mais plus certainement par les créatures dissimulées au sein des bois.

    — Je suis venu vous parler de la petite Rose !

    Vivement, Alucard reporte son attention sur le chevalier. Son air lugubre lui fait déjà craindre le pire et, paniqué, il questionne :

    — Que lui est-il arrivé ?!

    Sans doute aurait-il saisi son visiteur par les épaules pour le secouer, si celui-ci n’avait pas battu en retraite.

    — Je vous ai dit de rester où vous êtes !

    — Mais…

    — Tenez-vous donc à ce point à ce que nous en venions aux mains ?!

    Une menace risible, mais Alucard consent à obéir. Satisfait, Augustin opine du chef, mais garde son épée brandit devant lui.

    — Bien ! grogne-t-il. Comme je vous le disais, je suis venu vous parler de votre amie…

    Puis il prend une longue inspiration, sans doute pour se donner le courage de continuer. L’inquiétude qui crispe le visage du vampire et lui fait se tordre les mains s’évanouit de moitié alors qu’il ajoute :

    — Depuis votre dispute, c’est comme si elle avait perdu toute sa joie de vivre. Déjà qu’elle ne semblait pas très heureuse, ici… dans ce trou de Satan… mais là ! Et comme nous projetons de quitter cet endroit dans les jours à venir, je…

    — Dans les jours à venir ?!

    — Ah, ne me coupez pas !

    L’éclat du chevalier effraie un peu plus sa monture, qui secoue la tête et renâcle. Mais la bête est bien dressée et, là où d’autres se seraient déjà emballée, elle se contente de gratter nerveusement le sol du sabot.

    Le regard d’Augustin a plongé dans celui du vampire. Leur joute silencieuse, qui frissonne du même agacement, s’éternise quelques secondes. Enfin, Alucard capitule :

    — Veuillez m’excuser.

    Il soupire et, comme pour montrer sa bonne fois, recule de deux pas. Le chevalier continue de le lorgner un moment, puis renifle, dédaigneux.

    — Je ne comprends décidément pas ce qu’elle vous trouve. Vous êtes si repoussant que votre simple vue est une épreuve en soi ! Mais elle tient à vous, c’est indéniable…

    Si l’hostilité est toujours présente dans son ton, on peut également y percevoir de la rancœur.

    — J’ai bien essayé de lui remonter le moral… de lui faire comprendre que vous ne valiez pas la peine qu’elle se mette dans pareil état, mais… elle est si bonne, la pauvre petite ! Et je ne peux me résigner à l’arracher à ce monde avec un cœur malmené par les remords et la tristesse.

    Le chevalier a maintenant toutes les allures de l’amoureux transi venu quérir l’aide d’un rival, ce au détriment de sa propre fierté. Dans ses yeux sombres, on distingue à quel point la chose est humiliante pour lui.

    — Qu’attendez-vous de moi ? s’enquiert le vampire.

    — Que vous alliez la voir. Allez la trouver. Demain, si vous le pouvez. En tout cas, avant que nous ne quittions ce pays ! Il faut que vous lui fassiez comprendre qu’elle n’a rien à se reprocher. Qu’elle peut s’en aller l’esprit tranquille.

    Sur la fin, sa voix se brise et il murmure pour lui-même un « la malheureuse » douloureux. D’abord silencieux, Alucard l’observe, intrigué par ce personnage si antipathique, et pourtant pas dépourvu de cœur.

    — Ne refusera-t-elle pas de me voir ?

    Sans en avoir conscience, Augustin a baissé son épée. La pointe racle contre la terre malade, lui infligeant quelques griffures, tandis qu’il secoue la tête.

    — Si cela devait se produire, alors je trouverai bien comment la convaincre.

    Affirmation qui prouve que le malheureux n’est pas au pays de nulle part depuis bien longtemps. Sans quoi il aurait su que mademoiselle Rose peut se montrer aussi entêtée et intransigeante que son grand-père. Surtout quand elle pense avoir raison. Mais enfin, Alucard ne va pas cracher sur l’espoir qu’il est venu lui offrir…

    Un doigt écrasé contre ses lèvres, il contemple son visiteur, l’air pensif. Finalement, il se risque à demander :

    — Est-ce que je dois vous remercier ?

    — Ne soyez pas stupide ! Si je fais cela, c’est uniquement pour elle !

    Le ton est cinglant et même révolté. Alucard ne lui en tient pas rancœur. Au contraire, il est plutôt soulagé qu’Augustin le prenne ainsi. L’homme ne lui est pas sympathique et l’idée qu’il puisse lui être tributaire de quoique ce soit n’a rien d’agréable. Alors si en plus il devait le remercier…

    Augustin a reculé en direction de sa monture. À sa ceinture, sa lanterne oscille et il jette des regards affolés autour de lui, comme s’il cherche à se repérer. Le vampire s’interroge : par quel miracle l’individu est-il parvenu jusque chez lui ? Pour quelqu’un qui n’apprécie guère ses semblables, qui les voit comme une menace à éradiquer, l’épreuve a dû être d’importance.

    À cette heure de la nuit, les rues du village de nulle part sont envahies d’ombres inquiétantes et de monstres. La vue de cet humain hystérique n’a pas dû manquer d’attirer leur attention et l’idée qu’il ait pu se résigner à leur demander son chemin l’amuse.

    Pour faire preuve d’un tel courage, il faut que ses sentiments à l’égard de mademoiselle Rose soient tout à fait sincères. En tout cas, je ne peux m’empêcher de le plaindre. Car avant la fin de cette aventure, il y a fort à parier que le malheureux essuiera un chagrin d’amour.

    Le voyant mettre pied aux étriers, Alucard s’enquiert :

    — Voulez-vous que je vous raccompagne jusqu’au village ?

    L’espace d’un instant, une lueur de soulagement s’allume dans le regard de son visiteur. Éphémère, toutefois, car l’instant d’après, il se souvient à quelle sorte de créature il a affaire. Alors, il secoue la tête, grogne, et prend place sur le dos de sa monture.

    — Souvenez-vous : venez au plus vite. Ne manquez pas à votre parole !

    Suite à quoi, il disparaît dans le brouillard…



    6

    Quand Alucard arrive au village de nulle part, les chats noirs viennent de sonner l’après-minuit.

    Tout dans son expression, sa démarche, la façon qu’il a de se tordre les mains témoigne de sa nervosité. Il est à ce point distrait, à ce point concentré sur l’élaboration du petit discours qu’il compte offrir à mademoiselle Rose qu’il ne voit pas ceux qui le saluent.

    Derrière les fenêtres de la jeune femme, de la lumière brille. Il s’arrête à l’entrée de sa clôture et son regard s’attarde sur le jardin, qu’un réverbère éclaire. La nostalgie vient le titiller, tandis qu’il contemple cette pelouse entretenue, ces petits buissons bien taillés, alignés le long de la barrière, et puis cet arbre fruitier, unique représentant de son espèce en ce nulle part.

    Et il se demande : qu’adviendra-t-il de cet endroit, une fois que son amie ne sera plus là pour s’en occuper ? Il doute que papy Nazar se donne cette peine et, au fond de lui, il sait que si personne ne se dévoue, alors il en prendra la responsabilité. Car l’idée de le laisser à l’abandon lui est tout à fait intolérable.

    Il s’avance en direction de la porte, quand il sent sa panique monter d’un cran : Dans son esprit, ce discours qu’il a laborieusement construit n’est plus que miette. Il s’affole, tente d’en recoller les morceaux, mais en vain. Chaque phrase, chaque mot, se brouille avant de retourner au néant. Le laissant seul, dépouillé et plus vulnérable que jamais.

    Il recommence à se tordre les mains, lève les yeux, dans l’espoir de trouver autre chose, mais il lui semble que son esprit est comme paralysé. Il songe à fuir, à revenir le lendemain, une fois qu’il sera calmé, mais s’en empêche, car conscient que la même chose se produira. Encore et encore, et ce chaque fois qu’il lui faudra affronter cette épreuve. Alors, il frappe, deux coups, vite, sans réfléchir, afin de lui interdire toute retraite.

    Le battant s’ouvre sur la tignasse hirsute d’Augustin. Ce dernier lui adresse un regard torve, avant de lui refermer la porte au nez. La vampire sent sa mâchoire inférieure pendre. Est-il possible que le chevalier ait changé d’avis ?

    Au comble de la nervosité, il porte la main à son cou et s’apprête à frapper de nouveau, quand des voix s’élèvent à l’intérieur de l’habitation. Celle d’Augustin, d’abord. Grave et autoritaire, à laquelle répond, paniquée et suppliante, celle de mademoiselle Rose.

    Au bout d’un moment, le silence se fait et la porte s’ouvre de nouveau. Non pas sur Augustin, mais sur la jeune femme elle-même.

    L’expression malheureuse, elle n’ose pas lever les yeux en direction de son visiteur, qui se désole de lui découvrir une si petite mine. Car en plus des cernes qui lui bordent les yeux, elle a le teint blafard, presque gris. Au fond de son regard, plus la moindre malice, rien, sinon une douleur qui le blesse.

    Dans le salon, le chevalier a disparu. Sans doute pour leur laisser un peu d’intimité, ce dont Alucard l’en remercie.

    Puis il se mord la lèvre et, d’une voix basse, si peu assurée qu’il craint qu’elle ne soit pas entendue, il dit :

    — Ma… mademoiselle Rose.

    Son interlocutrice se prend le visage entre les mains.

    — Oh, monsieur Alucard. Si vous saviez le mal que vous me faites en venant ici cette nuit !

    — Je… je… je…

    Il bafouille, s’embrouille dans ses excuses, si bien que ses paroles sont à peine compréhensibles. Il se tord si fort les mains que ses doigts semblent sur le point de se briser. Mademoiselle Rose finit par relever la tête et questionne :

    — Que me vouliez-vous ?

    — Eh… eh bien… j’ai appris que vous comptiez nous quitter bientôt, aussi…

    — Oh bon sang !

    Envolée la gêne, envolée la souffrance. Dans le regard bleu de la jeune femme, il n’y a plus qu’une colère mal contenue.

    — Je vous préviens, monsieur Alucard, que si vous espérez me faire changer d’avis, je… !

    — Quoi ? Non ! Oh non ! Absolument pas !

    — Alors quoi ?

    — C’est que… voyez-vous, ce n’est pas facile…

    Et ça l’est d’autant moins que la suspicion qu’il peut lire dans son regard ne l’aide pas à mettre en ordre ses idées. Elle ne le traite plus comme un ami, mais plutôt comme un ennemi.

    Il ouvre la bouche pour parler, se ravise, et détourne les yeux. Ce qui impatiente la jeune femme.

    — Oh, pour la gloire des Enfers, monsieur Alucard, venez-en au fait !

    Il reporte les yeux sur elle. Sur ce visage fatigué, à la beauté singulière, presque unique en ce nulle part.

    Elle avait dans la vingtaine quand ils se sont rencontrés pour la première fois. Cela va sans doute vous surprendre, mais leur amitié ne remonte qu’à quelques années. Avant cela, mademoiselle Rose a connu une enfance solitaire, gardée presque prisonnière par un grand-père peu désireux de la partager avec le reste du monde. Avec l’âge, elle est parvenue à se libérer de son gardien, mais ce n’est que sur le tard qu’elle décida de s’enfoncer dans le bois d’à côté.

    À cette époque, Alucard était encore moins sociable qu’il ne l’est aujourd’hui, ne se rendant qu’en cas d’extrême nécessité au village et ne recevant que de rares visites. En fait, en dehors d’Eliphas, qui venait parfois traîner les pieds près de son arbre, le grand personnage n’avait aucun lien avec les enfants qui remplissent aujourd’hui son éternité.

    Le rôle de conteur qu’il lui arrive d’incarner aujourd’hui, était à l’époque celui de la jeune femme. Elle accueillait les enfants à la bibliothèque et leur faisait la lecture autour d’un goûter. Mais le caractère ronchon de papy Nazar, qui n’appréciait pas l’arrivée de cette marmaille bruyante sur son territoire, mit fin à ces réunions.

    La nuit de leur rencontre, ils avaient un peu discuté… enfin, elle surtout. Lui était bien trop intimidé par cette jeune femme si différente, par sa beauté, son rire, sa voix et jusqu’à son sourire. Il n’avait fait que l’écouter, prêtant une oreille à ses inquiétudes quant aux enfants dont elle s’occupait. Elle affirmait que la clairière où il vivait serait l’endroit idéal pour accueillir ses réunions. Un terrain de jeu où ils pourraient se livrer à leur folie sans déranger personne – en dehors de lui-même, mais il n’eut pas le courage de le lui faire remarquer. Et comme elle lui demanda la permission d’emmener son petit groupe ici, il avait dit oui. Oui, oui, oui, qu’ils viennent donc, et vous aussi !

    Le soir suivant, la jeune femme tint parole. Elle se présenta à lui avec, sous son bras, un lourd volume de contes. Le même qu’elle devait lui léguer un peu plus tard, et qu’encore aujourd’hui il use pour ses propres réunions.

    Aussi devinez-vous à quel point l’existence de notre ami aurait été différente s’il n’avait pas rencontré mademoiselle Rose. À son contact, il a pu évoluer, sortir un peu de sa coquille et trouver une place dans un pays où il a longtemps été une ombre parmi d’autres.

    Ces souvenirs lui tournent dans la tête, tandis que les secondes s’égrènent. Il la revoit à l’époque. Se revoit lui-même. Se souvient de ce sentiment qui devait naître en lui et ne jamais le quitter. Et soudain, il sait ce qu’il doit dire… ce qu’il lui faut avouer, ce qu’il aurait sans doute dû confesser depuis longtemps.

    Avec un raclement de gorge nerveux, il retire son chapeau et le tient serré contre lui. Ses mains tremblent un peu.

    — Avant toute chose, commence-t-il, je tiens à vous demander pardon.

    Et comme elle ne répond pas, se contentant de le scruter avec un brin de suspicion, il déglutit et lève les yeux au ciel. Juste le temps pour lui de retrouver un peu de courage.

    — Vous voyez, je… enfin ! La dernière fois, je ne me suis pas exprimé comme je l’aurais souhaité. Ce n’est pas que je voulais décider de votre avenir à votre place, ni même que je pensais pouvoir vous faire changer d’avis ou… ou que je réprouve votre choix. Bien sûr, je ne vous cacherai pas qu’il ne me fait pas plaisir, mais… d’accord ! C’est vrai que ça m’attriste… c’est vrai que j’en souffre, mais… voyez-vous ce ne sont là que mes sentiments, et je ne vous les exprime pas dans le but de vous faire changer d’avis. Bien au contraire, si je suis ici cette nuit, c’est surtout pour dire que je vous soutiens et que, même si vous devez nous quitter, alors je veux que vous sachiez que mon amitié vous sera toujours acquise.

    « Mais il y a autre chose qu’il faut que je vous avoue… au moins pour que vous compreniez ce qui m’a fait agir aussi stupidement la dernière fois.

    Mais pour un être aussi timide, la confession qu’il s’apprête à formuler est une épreuve en soi. Il se passe la langue sur les lèvres, commence par un : « Alors, voilà… », avant que sa voix ne meurt sur un gémissement pathétique. Et ce n’est qu’au bout de quelques secondes d’un rude combat intérieur qu’il parvient à se jeter à l’eau :

    — La vérité est… la vérité est que je vous aime, mademoiselle Rose.

    Le silence qui accueille ses paroles lui semble plus terrible que tout le reste. Mademoiselle rose est là, à lui faire face, sans qu’aucune expression ne soit lisible sur ses traits. Sa peau a blêmi un peu plus, au point d’en devenir presque translucide.

    Un malaise s’empare du vampire, qui tangue sur ses jambes. Certain d’avoir commis une erreur, il exécute quelques pas en arrière. Une douleur s’éveille au creux de ses entrailles et le monde se brouille. Avec des gestes maladroits, il la salue du chapeau et va pour prendre la fuite. Loin, le plus loin possible. Mais alors, il remarque que le visage de la jeune femme semble comme métamorphosée.

    Les traits adoucis, ce n’est plus avec hostilité qu’elle l’observe. Au fond de ses yeux bleus, on peut lire une affection sincère. Néanmoins, ce n’est pas ce qui le trouble le plus. Non mes amis ! Car son sourire, par-dessus tout, est le spectacle le plus merveilleux qu’il lui ait été donné de voir depuis leur première rencontre...

    Erwin Doe ~ 2010

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