• La sorcière des nuits d'Halloween

     

    Année 1 - Partie  2 (Fin)

     

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    Ils étaient rares, ceux qui osaient mettre un pied dehors au cours de cette nuit d’effroi. Même les poches pleines à craquer de friandises, on ne s’y risquait qu’en cas d’extrême urgence… et encore ! Car les ambulances, les médecins eux-mêmes refusaient de se rendre au domicile d’éventuels souffrants.

    On pouvait y voir de l’insensibilité, mais aussi une crainte légitime : celle d’accidents trop souvent provoqués par le passé ; causés par toutes ces créatures que la bêtise, l’inconscience, et peut-être la méchanceté, poussaient à se mettre en travers de la route des automobilistes.

    Pire encore, une légende prétendait que ceux frappés par le malheur durant la nuit d’Halloween ne trouvaient jamais le repos. Leur âme était emportée par l’armée des ombres et condamnée, année après année, à revenir hanter ce monde qui n’avait pas su lui éviter la damnation.

    Un sort qui expliquait le souci des biens portants à ne pas se mettre en danger durant ces quelques heures de folie… et pourtant !

    Je dis pourtant, car un jeune inconscient avait bel et bien quitté la sécurité de sa demeure.

    Animal nocturne, une excentricité familiale lui avait appris à vivre à l’heure des morts et des démons, plutôt qu’à celui du commun des mortels. Un élément parmi d’autres d’une personnalité peu conventionnelle.

    Armé d'une hache, il débitait du bois au milieu de son jardin. Ce sans se soucier du vent glacial (Contre lequel il ne s’était même pas donné la peine de se vêtir d’une veste.), ni des créatures démoniaques rodant aux alentours (Qui, comme nous allons le voir, le laissaient quelque peu indifférent.).

    Tout à sa tâche, il ne vit pas le groupe arriver, et ne prit conscience de sa présence que quand une voix furieuse s’exclama :

    — Non, mais qu’est-ce que c’est que ce travail !

    Abandonnant son outil de travail, le jeune homme s’épongea le front du revers de sa manche et se tourna vers les nouveaux venus.

    Physiquement, c’était un individu de constitution tout ce qu’il y avait de plus normale, à l’exception sans doute de sa haute taille, qui en faisait presque un géant. Les cheveux courts et sombres, il avait des traits très communs, sans aucun caractère ; un visage dont il était difficile de conserver le souvenir.

    Il porta son regard marron en direction des diablotins et des monstres étendus un peu plus loin. Tous arboraient une grosse bosse à l’arrière, ou au sommet du crâne. La sorcière se tenait auprès d’eux et s’employait à les rouer de coups rageurs, tandis que Jack arrivait en traînant derrière lui son double.

    Deux chiens inquiétants, aux yeux d’un noir intégral, se tenaient en retrait. À la façon d’un rouge à lèvres, une ligne sombre entourait leurs babines. Quant à leurs oreilles, elles étaient plantées si droit sur leur crâne qu’elles rappelaient deux cornes.

    — Bandes d’incapables ! Vous me faites honte !

    Puis, se tournant vers le jeune homme, la sorcière tendit un doigt menaçant dans sa direction.

    — Dis-donc, c’est toi qui les as mis dans cet état ?

    À sa grande surprise, l’interpellé ne manifesta pas la moindre inquiétude et, même, se permit de répondre d’un ton calme et parfaitement maîtrisé :

    — Je n’ai pas aimé leurs manières et ils refusaient de partir.

    — Non mais écoutez-le ! Sais-tu au moins qui je suis ? Je suis la sorcière des nuits d’Halloween, mon petit bonhomme : t’en prendre à mes gens, c’est comme t’en prendre à moi !

    Pas davantage intimidé, l’autre eut un haussement d’épaules. Il ne savait d’ailleurs trop ce qu’il trouvait le plus grotesque. Cette jeune femme hystérique qui, bien que lui arrivant tout juste au milieu du torse, se permettait de l’appeler « mon petit bonhomme » ? Ou bien cette face de citrouille obnubilée par son double, sur lequel elle ne cessait de se répandre en commentaires admiratifs ?

    — La tête est sculptée. Sculptée ! Rendez-vous compte ! Et avec quelle finesse, encore. Vraiment, maîtresse, je crois que ce monde contient quelques génies dont il faut savoir…

    — La ferme Jack ! s’exaspéra la sorcière.

    Puis, remarquant que le jeune homme s’était baissé pour ramasser son bois, elle eut un claquement de doigts.

    — Hep ! Qu’est-ce que tu fiches ? Tu crois peut-être que j’en ai déjà terminé avec toi ? Hep, regarde-moi quand je te parle ! Tu as agressé mes gens, tu te rappelles ? Alors n’imagine pas t’en tirer à si bon compte.

    Les bras chargés, l’autre daigna se retourner. Un nouveau haussement souleva ses épaules.

    — Ils se sont montrés désagréables.

    — C’est ça, trouve autre chose !

    — D’accord : je suis désolé.

    — Et tu crois vraiment t’en tirer avec quelques excuses ?! Te fous pas de moi, t’as même pas l’air de regretter !

    — Et il semble que nos informateurs disaient vrai, vint lui glisser Jack à l’oreille. Je ne vois nulle part ne serait-ce qu’un papier de bonbon !

    — Ah, ça aussi, ça aussi ! Et alors quoi, Hercule, on est plus proche de ses sous que de sa sécurité ?

    — Si vos gens, comme vous dites, m’avaient poliment demandé des sucreries, je le leur en aurais donné. Mais comme ils ne savent qu’exiger ou menacer, j’ai dû refuser : j’ai horreur des personnes mal élevées.

    — Je rêve ! Tu entends ça, Jack ? Son altesse voudrait en plus qu’on lui donne du « s’il vous plaît » !

    — Inadmissible, répondit Jack, en secouant sa grosse tête d’un air réprobateur.

    Derrière lui, les deux chiens grognaient en montrant les crocs. Se ramassant sur leurs pattes, le train arrière relevé, ils bondirent brusquement en direction du jeune homme.

    Leurs gueules dégoulinantes d’une bave épaisse et abondante, leur grognement se muèrent en un cri proprement effrayant.

    Malheureusement pour eux, leur cible n’était pas faite du même moule que ses semblables. Car plutôt que d’avoir un mouvement de recul, à défaut de chercher à fuir, le jeune homme laissa tomber son chargement, à l’exception d’un morceau de bois. Il le brandit devant lui, comme s’il s’agissait d’une arme redoutable.

    Les chiens plongèrent sur lui, prêts à le broyer sous leurs crocs. Alors, il daigna faire un pas en arrière et, d’un mouvement rapide et précis, leur asséna un coup de bâton sur la truffe.

    — Couchés !

    Dans un glapissement, ses agresseurs s’écrasèrent à terre. Leurs gémissements s’y poursuivirent et, les larmes aux yeux, ils portèrent leurs pattes de devant à leurs museaux douloureux.

    — Aaah, mais c’est pas vrai ! hurla la sorcière qui, trépignant sur place, se grattait les cheveux avec énergie. Qu’est-ce que vous foutez, nom du Diable !

    Puis elle décocha un coup d’œil à Jack, avant de lui ordonner :

    — Écrase-moi ce minable !

    — Avec plaisir, lui répondit-il, en abandonnant finalement son double.

    Le torse bombé en avant, à la manière d’un coq de combat aux jambes maigrelettes, il dépassa sa maîtresse et fit craquer ses doigts.

    — Tu n’aurais pas dû t’en prendre à nous, mon garçon…

    — Je ne m’en suis pas pris à vous : c’est vous qui vous en êtes pris à moi, répliqua l’autre, ce qui lui valut un cinglant :

    — Silence, petit impertinent !

    — Mais tu vas te dépêcher, oui ?

    — J’y viens, maîtresse, j’y viens… !

    Puis, se tassant sur lui-même, Jack émit un râle caverneux. Une aura sombre s’embrasa autour de lui et il se mit à grandir, grandir, grandir, jusqu’à prendre des proportions titanesques. Quand sa croissance s’arrêta, il avait dépassé d’une bonne tête le toit de la maison et les quelques arbres alentours.

    Tout en suivant son ascension du regard, le jeune homme avait abandonné son morceau de bois, pour ramasser sa hache.

    Jack fit un pas vers lui et le sol trembla. Se courbant en avant, le monstre laissa échapper un rugissement assourdissant, en même temps que de ses yeux et de sa bouche s’échappaient des flammes. Finalement, il tendit la main en direction de sa victime… qui eut le réflexe de l’éviter, avant de venir vers lui en courant.

    Jack fit fondre son autre main, plus vivement que la première, mais sa cible, comme si elle avait deviné son geste, se baissa promptement pour lui échapper.

    — Quoi ?!

    Il n’eut pas le temps de se remettre de sa surprise que le jeune homme arrivait déjà à hauteur de ses jambes. Avec horreur, il le vit lever sa hache et ne put que pousser un pitoyable :

    — Non ! Attends… !

    Mais trop tard, car l’arme s’abattait sur sa cheville. Jack laissa échapper un hurlement terrible et explosa dans un nuage de fumée. Quand ce dernier se fut dissipé, il avait retrouvé sa taille normale et se roulait à terre, en tenant contre lui sa jambe blessée.

    — Espèce d’empoté ! s’exaspéra la sorcière, en tapant du pied. Tu ne me sers décidément à rien !

    Puis elle adressa un regard mauvais au fauteur de trouble. Appuyé contre le manche de sa hache, celui-ci semblait attendre la suite. Il affichait par ailleurs un flegme si injurieux qu’elle sentit sa colère croître, au point de menacer de la faire imploser.

    Non seulement il se payait leur tête, mais en plus, il trouvait le moyen de les rendre ridicules.

    Impardonnable !

    Dans ses veines, son sang se mit à bouillir et l’air s’embrasa autour d’elle. Un vent violent, venu de sous ses pieds, l’enveloppa, faisant voler sa cape, sa jupe et ses cheveux. Son regard, devenu flamboyant, faisait courir des ombres sur son visage. Le pouvoir se libéra de son corps et le monde devint d’un noir d’encre.

    La terre était à présent grise, dépourvue de toute végétation. Partout où l’on portait le regard, ce n’étaient que ténèbres sans fin. On y voyait toutefois presque aussi bien qu’en plein jour, comme si cette nuit sans lune, ni étoiles, produisait sa propre lumière.

    La sorcière lévitait à plusieurs mètres du sol et l’obscurité ondulait autour d’elle. La terre commença à se craqueler, à se soulever… une main, deux mains, apparurent. Puis un visage, où une bouche s’ouvrit, béante. Des limbes, les morts remontaient à la surface, momies desséchées ou corps encore en décomposition, dont les râles envahirent le monde.

    Les zombies les plus proches se jetèrent sur le jeune homme, qu’ils agrippèrent sans que celui-ci ne cherche à se dégager. Le regard levé, il observait la sorcière, dont les commissures des lèvres s’étiraient en un rictus.

    — Pas trop inconfortable, j’espère, se moqua-t-elle, tandis que d’autres morts venaient se cramponner à sa victime.

    Puis elle partit dans un rire dont le caractère joyeux avait quelque chose de macabre, tout en faisant un tour sur elle-même. Mais alors qu’elle en était presque à se tenir les côtes, la voix de l’autre s’éleva de nouveau :

    — Avez-vous bientôt terminé ?

    Les corps le recouvraient presque entièrement et c’était une sorte de miracle s’il ne s’était pas encore écroulé sous le poids de ses agresseurs. Sans doute sa grande taille y était-elle pour quelque chose, car bien que les zombies soient nombreux, aucun ne lui arrivait plus haut que l’épaule.

    Dans les airs, il entendit la sorcière s’étrangler et reprit :

    — Ma grand-mère est malade et j’ai oublié d’alimenter son feu. En toute honnêteté, j’aimerais éviter que le froid ne la réveille.

    Ça, ou bien le barouf produit par ces visiteurs indésirables qui, s’ils ne l’avaient pas déjà tirée de son sommeil, devaient être en bonne voie.

    Autour de lui, les morts se figèrent. Leurs globes oculaires, vides pour la majorité, s’étaient arrondis. Leur bouche béait, s’ouvrant sur des dents jaunes, noires, des langues moisies, parfois même absentes.

    Un cri de rage échappa à leur invocatrice.

    — Par l’Enfer, il n’a pas peur ! Pourquoi ? Pourquoi ?!

    — Parce que je sais que notre peur vous nourrit au moins autant que le contenu de nos garde-mangers. Je sais également que vous ne pouvez me tuer : vous n’y êtes pas autorisés. Pas plus que vous ne pouvez me faire beaucoup de mal, en tout cas pas volontairement. Vos souffrances ne sont que des illusions et si je n’y crois pas, alors elles ne peuvent rien contre moi.

    Les morts avaient commencé à s’écarter de lui et le fixaient à présent avec une terreur que leurs faces décharnées, déformées, rendaient encore plus vivante. Leurs bouches, déjà ouvertes, s’élargirent encore davantage, au point de leur manger la moitié du visage. Et d’une même voix, ils hululèrent, fendillant les ténèbres, jusqu’à ce que ceux-ci explosent en une multitude de fragments.

    Ayant perdu le contrôle de son invocation, la sorcière vit un voile noir passer devant ses yeux et tomba à terre. Dans un gémissement douloureux, elle se redressa sur un coude et se gratta les cheveux. Une main entra dans son champ de vision.

    — Est-ce que ça va ?

    Cette main était celle du jeune homme qui, accroupit à sa hauteur, semblait vouloir l’aider à se relever.

    Le geste provoqua son indignation, auquel s’ajouta un profond sentiment d’humiliation. Il n’en avait pas conscience, mais pour quelqu’un de son rang, son attitude était une injure terrible. Il la plaçait au rang de faible à qui l’on imposait de l’aide, alors qu’elle aurait dû l’exiger, sinon se débrouiller seule. Rageuse, elle balaya sa main d’une claque et fit un bond en arrière, qui la propulsa de nouveau dans les airs.

    — Alors ça… alors ça… !

    Les mâchoires crispées, les joues devenues rouges, elle tremblait des pieds à la tête. Ses poings se serrèrent, si fort que ses ongles lui rentrèrent dans la peau. Elle n’était à présent plus que rancœur et ce fut avec la pleine conscience de la gravité de ses actes prochains, qu’elle décida de ne pas fermer les yeux sur l’affront.

    Un sort terrible sur le bout des lèvres, elle levait une main, prêtre à décharger toute sa fureur sur l’impudent… quand retentit le chant du coq.

    Le pouvoir qui avait commencé à affluer dans ses veines se tarit, aussi vite qu’elle tourna un regard frustré en direction de l’horizon. Debout sur un pied, Jack bafouilla :

    — Maî… maîtresse…

    La sorcière retroussa sa lèvre supérieure, ce qui découvrit ses dents de devant. Elle n’avait déjà plus le temps : l’heure des ombres était passée et il leur fallait rejoindre leur royaume. Son regard se porta une dernière fois en direction de l’inconscient qui avait osé lui tenir tête cette nuit.

    — Ton nom. Donne-moi ton nom !

    L’interrogé ne répondit pas tout de suite, cherchant à deviner ce qu’il risquait à dévoiler l’information. Ne trouvant rien, il dit :

    — Arthur. Arthur Fernand.

    — Arthur Fernand, répéta la sorcière. Je m’en souviendrai. Oh, oui, tu peux compter là-dessus, mon petit bonhomme !

    — Maîtresse !

    — Ça va !

    Dans le lointain, le coq continuait de s’époumoner et la sorcière leva les yeux au ciel. Un portail s’y matérialisa. Une porte, couchée, dont le battant s’ouvrit en direction du vide. Et du trou noir qui s’y dessinait, une aspiration fabuleuse s’éveilla.

    Une à une, les créatures de l’ombre s’élevèrent. Jack et les chiens avaient déjà filés, talonnés par les diables et autres monstres jusqu’alors inconscients, mais que la venue du jour avait rappelé à la réalité. Seule la sorcière était encore là, à léviter à quelques mètres d’Arthur.

    Ses lèvres se tordirent dans un sourire à la fois mauvais et narquois, de ceux employés par les individus habités par des rêves de vengeance, et surtout par quelques idées sur la façon de l’obtenir.

    — À l’année prochaine, crétin !

    Là-dessus, elle se laissa emporter en direction du portail.

    Sa silhouette y disparut et la lourde porte se referma sur un claquement, avant de s’évanouir dans le néant…

     

    Erwin  Doe ~ 2015

     

     

    Licence Creative Commons
    La sorcière des nuits d'Halloween de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
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    La sorcière des nuits d'Halloween

     

    Année 1 – Partie 1

     

     

    La face de citrouille se glissa à pas feutrés dans l’imposante salle du trône. Dans sa main, un bâton au bout duquel une flamme ondulait.

     

    De gigantesques piliers se dressaient le long de la pièce et en soutenaient le plafond… enfin, on supposait que tel était leur rôle car, de plafond, justement, on n’en voyait guère. Et s’il existait vraiment, alors celui-ci était situé si haut, qu’il était masqué par des ténèbres que rien ne parvenait à percer.

     

    Le long des murs, des bougies fixées sur des pics en métal, nombreux et entremêlés. L’individu se dirigea vers les plus proches, qu’il commença à allumer, devant parfois se dresser sur la pointe des pieds pour atteindre les plus élevées. Pourtant, on ne pouvait pas dire que c’était un homme de petite taille !

     

    Les jambes moulées dans une culotte blanche, il portait des bottes à bout pointu et recourbé. Une fraise étreignait son cou, parfaitement exubérante, et qui semblait soutenir sa grosse tête de citrouille évidée. Dans cette dernière, on avait pratiqué des ouvertures pour les yeux et la bouche. Celle-ci était longue, souriante, ponctuée de dents carrées, derrière lesquelles une bougie brillait. Ses mains, dénuées de toute peau et comme de toute chair, seulement constituées d’os, étaient agrémentées de bagues. Et puis, des froufrous sortaient des manches de sa tunique violette, élégante, qui se terminait en queue de pie.

     

    Les doubles battants de la porte étaient aussi imposants que le reste de l’endroit et, depuis le couloir, un tapis rouge menait jusqu’au trône, placé sur une estrade. Dessus, la forme d’une jeune femme au carré de cheveux bleus sombres. Elle dormait, sa tête soutenue par son poing, qui écrasait sa joue. À ses pieds, les restes d’un verre fracassé dont le contenu s’était répandu à terre. Quelques bouteilles vides s'agglutinaient également près de ses chevilles.

     

    Un peu partout dans la pièce, d’autres formes, étendues celles-là, étaient visibles. Souvent monstrueuses, et même grotesques, elles se répandaient en ronflements et en sifflements. Des gémissements s’élevaient également, produits par quelques rêves douloureux, sinon le résultat du poing ou du pied d’un voisin, reçu dans quelques parties du corps. Certains étaient parcourus de spasmes, qui faisaient frétiller leur jambe ou leur queue, tandis que d’autres se démenaient comme s’ils étaient agressés par des créatures invisibles. Les grognements et commentaires embrouillés de ces quelques mauvais dormeurs venaient s’ajouter à la mélodie plus commune du reste des troupes.

     

    Ce spectacle était le produit des nuits précédant celle d’Halloween. Elles donnaient chaque fois lieu à des beuveries exubérantes, comme en témoignaient les amoncellements de déchets, mais aussi l’odeur épouvantable de l’ensemble. Des vomissures, ici et là, dans lesquelles leurs victimes s’étaient le plus souvent assoupies.

     

    Tout en continuant à allumer les bougies qu’il croisait, l’homme citrouille grimpa les quelques marches qui menaient au trône et passa derrière. Là aussi, il fit la lumière, avant de se pencher vers la jeune femme et de lui secouer l’épaule.

     

    — Allons, maîtresse, l’heure approche !

     

    Un grognement lui répondit. Puis, dans un battement de paupières, révélant un regard rouge, la jeune femme entreprit de s’étirer. Les bras tendus en direction du plafond et le dos creusé, ses jambes se soulevèrent devant elle. Ignorant les quelques os qui craquèrent au passage, elle bâilla sans se couvrir la bouche, avant de laisser retomber sa joue sur son poing et de se gratter le cuir chevelu.

     

    — Encore combien de temps ? grommela-t-elle, d’une voix empâtée par le sommeil, mais surtout par une cuite carabinée.

     

    La citrouille, qui avait poursuivi son chemin, répondit :

     

    — Encore une bonne heure au moins. Suffisamment, en tout cas, pour vous redonner une apparence convenable.

     

    Aux quatre coins de la pièce, le reste des fêtards commençait à sortir de son sommeil. On grondait, on faisait claquer des gueules monstrueuses, le tout ponctué de raclements de gorge écœurants.

     

    La jeune femme passa une main sur son visage fatigué. Elle baissa les yeux sur ses collants effilés, sur son haut et sa jupe fripés, ainsi que tachés, puis sur ses pieds nus, dont la plante avait pris une teinte grisâtre. Portant son bras à hauteur de son nez, elle le renifla, avant de soupirer.

     

    — Je te vendrais pour un bain, Jack !

     

    Et tandis que les corps commençaient à se redresser, dans des étirements plus ou moins bruyants, Jack tourna sa grosse tête dans sa direction. Sous son crâne, la bougie brûlait plus vivement que jamais.

     

    — Oh, inutile d’en arriver à de telles extrémités : votre bain est prêt et n’attend plus que vous.

     

     

     

    2

     

    D’aussi loin que remontait la mémoire collective, la nuit d’Halloween avait toujours été maudite. Car à peine les derniers rayons du soleil s’étaient-ils évanouis, que des hordes de démons et de créatures cauchemardesques se répandaient sur le monde des humains. C’était comme si les ténèbres les vomissaient, en une masse grouillante et hystérique, qu’annonçait une cacophonie de rires surexcités.

     

    À cette occasion, quiconque ayant un peu de bon sens se cloîtrait chez lui pour ne plus en sortir avant le lever du jour.

     

    Toutefois, comme une porte et quelques murs, n’avaient jamais été une protection suffisante contre ces armées, une vieille croyance voulait que l’on place une citrouille évidée à sa fenêtre afin de les éloigner. La bougie qui y brûlait étant censée, à la manière d’un charme, faire savoir aux mauvais esprits qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans cette maison et, donc, les en détourner.

     

    Malheureusement, et si l’on continuait à respecter cette tradition (C’est que, voyez-vous, on était jamais trop prudent !), on savait aujourd’hui qu’elle n’était plus d’une grande utilité. Oh, sans doute avait-elle parfaitement fonctionné par le passé, car sinon pourquoi aurait-elle traversé les âges ? Mais l’ennemi ayant, semble-t-il, évolué, il avait fallu trouver d’autres ruses pour calmer sa frénésie.

     

    Et celui-ci, après une année d’un régime à base d’alcool infect, de pain trop dur, et d’aliments si répugnants que l’on aurait sans doute préféré se laisser mourir de faim plutôt que d’y goûter, n’était plus que gourmandise. La recherche du goût, n’importe lequel, faisait qu’il était prêt à dévorer tout ce qu’il trouvait sur son passage : les tapis, le toit, le chien, et bien entendu ce que contenait le garde-manger.

     

    Ce pourquoi, afin de calmer l’appétit de ces monstres, les habitants avaient-ils pris l’habitude d’abandonner sur le pas de leur porte des sacs remplis de bonbons. Comme une sorte d’offrande. Et à la connaissance des Hommes, rien n’était plus prisé des ombres que ces sucreries addictives, véritables drogues dures pour elles, dont elles se remplissaient la panse jusqu’à explosion.

     

    — Mangez ! Régalez-vous ! Qu’il ne leur reste plus le moindre gramme de sucre !

     

    Dans un quartier résidentiel pris de folie, la jeune femme se dressait au milieu de la route. Une silhouette familière pour ceux qui l’observaient depuis leurs fenêtres, car il s’agissait ni plus ni moins de celle que l’on connaissait sous le titre de sorcière des nuits d’Halloween. Autrement dit, la souveraine en date du monde des ombres.

     

    Elle portait une petite cape sombre, qui lui arrivait à hauteur des cuisses. La broche qui la fixait devant sa poitrine avait la forme d'une tête de mort, aux cavités serties de deux rubits aussi rouges que ses yeux. Ses collants noirs, agrémentés de toiles d’araignées, étaient en partie recouverts par des bottes, ainsi que par une jupe noire et bleue, lui arrivant à mi-cuisse.

     

    Sa bouche s’ouvrit toute grande afin de laisser s’échapper un rire exubérant. Autour d’elle, on s’empiffrait jusqu’à l’indécence, renversant au passage les poubelles afin de les fouiller avec le reste.

     

    Dans les cieux, on voyait voler des harpies et des hommes corbeaux, des dragons à tête de femme ou des chauves-souris de taille imposante.

     

    À quelques rues, des cris s’élevaient : ceux d’inconscients qui, ayant sans doute refusé de livrer leur part d’offrande, devaient à présent déplorer l’intrusion d’envahisseurs vindicatifs dans leur salon.

     

    — Oh ! Quel réalisme, quelle ressemblance ! À n’en pas douter, le travail d’un homme de goût.

     

    La voix de Jack était aussi pompeuse que maniérée. Une lanterne à la main, il contemplait avec un plaisir évident un mannequin laissé à l’entrée d’un jardin. Celui-ci était en tous points sa copie conforme, jusqu’aux bagues qui, si elles étaient serties de fausses pierres, arboraient les mêmes couleurs : violette, rouge, noire, bleue et même verte.

     

    — Vrai, ne dirait-on pas que l’on pourrait être frères ? Regardez-le : il semble sur le point de prendre vie.

     

    Un chien affolé remonta la rue en couinant. Sur son dos, deux diablotins hilares qui, tout en se gavant de sucreries, le piquaient de leurs fourches pour l’obliger à aller plus vite.

     

    — Je crois que je vais le ramener avec moi, poursuivit Jack, qui avait à présent saisi son double sous les aisselles. Qu’en dites-vous ? Pensez-vous que son propriétaire y verrait un quelconque inconvénient ?

     

    Disant cela, il se tourna vers la sorcière. Celle-ci était penchée au-dessus d’une barrière, la tête plongée dans un gros sac de sucreries qu’elle fouillait. Ses pieds remuaient dans le vide et, quand elle releva la nuque pour porter son regard sur lui, sa cape lui tombait sur le front.

     

    Elle croqua dans la grosse sucette qu’elle tenait à la main, la réduisant en miettes, avant de répondre :

     

    — Fais ce que tu veux, mon petit Jack : jusqu’au chant du coq, ce monde d’imbéciles et tout ce qu’il contient nous appartient !

     

     

     

    Erwin Doe ~ 2015

     

    Pour lire la partie 2, c'est par ici !  =>

     

     

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  • L'homme en noir - Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent !

     

    La voiture sombre se gara le long du trottoir. À l’intérieur, deux hommes levèrent les yeux en direction d’un immeuble d’habitations. Le plus vieux le désigna du doigt.

    — Il crèche ici depuis quinze ans. Du genre discret comme pas un et foutrement malin. Sans ce faux pas, il nous aurait échappé encore longtemps.

    C’était un homme dans la quarantaine, aux traits fatigués et aux yeux cernés. Ses lèvres fines esquissèrent un petit sourire sans joie et, dans sa nuque, ses cheveux sombres étaient attachés en queue de cheval. Il se tenait presque voûté sur le volant, comme si un poids trop lourd pesait en permanence sur ses épaules.

    Son compagnon était un homme jeune, au visage lisse et imberbe. Ses cheveux longs et noirs lui tombaient sur les épaules. Le dos droit, le port arrogant, il scrutait le bâtiment à la manière d’un prédateur étudiant sa prochaine proie.

    Tous deux avaient la peau blafarde et les yeux noirs, mais dans ceux du plus jeune, il n’y avait rien, pas la moindre once de chaleur ni de sentiment. Un regard froid, fixe, semblable à celui d’un serpent.

    — Il vit seul ?

    — J’aurais préféré… seulement, cet imbécile s’est entiché d’une femme. Une mortelle, bien sûr. Voilà dix ans qu’ils sont mariés et qu’il la laisse vivre dans l’ignorance.

    — Des enfants ?

    — Deux. Deux petits garçons. Aucun signe d’éveil chez eux, mais certains sont moins précoces que d’autres.

    Il voulut ajouter un « Pauvres gosses ! », mais n’en fit finalement rien, devinant que son compagnon ne serait pas réceptif à sa pitié. Pour lui, il ne s’agissait là que d’erreurs, les fruits d’un péché qu’il leur fallait réparer.

    — Bon… c’est parti ?

    Le jeune approuva d’un signe de tête et ils quittèrent l’habitacle. À l’extérieur, le temps était couvert et la présence de gros nuages noirs à l’horizon ne laissait rien présager de bon pour les prochaines heures.

    L’aîné frissonna et enfonça les mains dans ses poches. Il avait hâte d’en terminer avec cette sale besogne pour pouvoir retourner se mettre au chaud, chez eux, et se rouler en boule sur le canapé.

    Avec leurs costumes noirs et leurs faux cols blancs, ils rappelaient tous deux des prêtres qui se seraient égarés. Leur présence, dans un lieu comme celui-ci, où l’on ne trouvait aucun édifice religieux à moins de deux ou trois kilomètres, faisait tache.

    Le jeune fixait toujours l’immeuble. Aucune expression sur son visage trop lisse, aucun moyen de deviner ses sentiments… à supposer qu’il soit capable d’en éprouver.

    — Caïn !

    Il baissa les yeux pour les porter sur son compagnon.

    — Oui ?

    L’autre tenait à présent une montre à gousset dans sa main droite. Il en avait ouvert le couvercle de verre et son pouce reposait sur le poussoir, au sommet de l’objet. Il eut un sourire maladroit.

    — Tu sais… les gosses… si tu pouvais…

    Il conclut sa phrase par un geste de la main que Caïn n’eut aucun mal à traduire.

    — Je m’en chargerai.

    — C’est sympa.

    — Abel ?

    Le dit Abel eut un haussement de sourcils, destiné à lui faire comprendre qu’il l’écoutait.

    — Il serait peut-être temps pour toi de passer la main, tu ne crois pas ?

    C’était dit sans animosité, ni reproche, mais Abel s’en sentit tout de même vexé. Montrant les dents, il répliqua :

    — Ne sois pas si pressé de te débarrasser de moi, petit con !

    Là-dessus, son pouce enfonça l’excroissance et le temps autour d’eux se figea. La voiture qui remontait la rue cessa d’avancer, tout comme le badaud qui, sur le trottoir d’en face, avait tourné les yeux dans leur direction. Les pigeons qui, au même moment, s’envolaient de la gouttière d’un immeuble, restèrent suspendus dans les airs, les ailes déployées ou à moitié repliées. Plus un bruit nulle part, plus aucun mouvement, et en cet instant, eux seuls semblaient encore vivants.

    Dans le cadran de la montre, son aiguille unique avait commencé à égrainer les minutes.

    Abel fit disparaître l’objet dans la poche intérieure de son haut et alla rejoindre Caïn, qui avait gagné le coffre de leur voiture. À l’intérieur, ils se saisirent des armes qu’ils y avaient entreposées. Abel s’assura que son fusil à pompe était chargé, avant de plonger la main dans un carton de munitions et d’en glisser quelques-unes dans ses poches. Caïn, lui, avait passé la lanière de son fusil autour de son épaule gauche et vérifiait que le pistolet qu’il tenait en main était lui aussi chargé. Une arme légère, qu’il préférait généralement à celle, plus lourde, qui lui pendait le long du flanc.

    Un armement d’un genre spécial, capable de fonctionner même une fois que le temps avait arrêté sa course.

    Ils s’adressèrent un regard entendu et Abel referma le coffre. Il leur fallait faire vite. Si leur cible remarquait que le monde avait cessé de tourner, elle serait bien capable de trouver un moyen pour leur échapper. Ce genre de petit tour, après tout, n’avait aucune emprise sur elle, ni sur sa progéniture. Sa compagne, toutefois…

    Heureusement, à cette heure, elle était censée s’être retirée dans leur chambre pour faire la sieste. Les informations qu’on leur avait communiquées étaient très claires sur ce point : après le déjeuner, madame aimait dormir un peu, tandis que monsieur s’installait au salon pour lire le journal. Seulement, ils n’étaient jamais à l’abri d’une exception à ce petit traintrain quotidien…

    Quand ils pénètrent dans le hall d’entrée, Abel sentit la nervosité s’abattre sur lui. À cause de l’arrêt du temps, les ascenseurs étaient devenus inutilisables et ils durent emprunter les escaliers. Dans le cas présent, ce n’était pas gênant, car leur cible n’habitait qu’au deuxième. Dans d’autres, ce genre de détail leur faisait perdre de précieuses minutes, ce qui pouvait parfois se révéler problématique.

    Car la règle était qu’ils ne pouvaient pas arrêter le temps plus de trente minutes toutes les vingt-quatre heures. Passé ce délai, celui-ci reprenait ses droits et il devenait alors difficile de terminer leur travail sans attirer l’attention. Abel avait déjà vécu ça, par le passé. Entre les hurlements des victimes et les explosions produites par les armes à feu, impossible de ne pas attirer l’attention. Quant à fuir les lieux du crime avec un fusil à canon sur l’épaule et les voisins à vous guetter par l’entrebâillement de leurs portes d’entrée… vraiment, c’était une erreur qui avait failli lui coûter beaucoup. La justice qu’il représentait et celle qui régissait ce monde n’étant pas exactement compatibles, faire entendre raison à une bande de types en uniformes quand vous avez les mains tâchées de sang… vraiment, ce n’était pas une partie de plaisir. Ce jour-là, il avait trouvé le moyen de se faire la belle, mais ce ne serait pas toujours le cas. Aussi, depuis, préférait-il fuir les lieux avant que le temps ne se soit complètement écoulé, et tant pis si le travail n’était pas terminé.

    Caïn le suivait en silence et n’ouvrirait pas la bouche à moins que ça ne soit absolument nécessaire. Un mutisme qui, dans le cas présent, ajoutait à son sentiment de malaise.

    Une chance, on est déjà arrivés !

    Il poussa la porte du second étage et se retrouva dans un long couloir, dont la seule source de lumière était artificielle. Un type se dessinait, un peu plus loin. La main portée à la poignée de son appartement, il avait une cigarette aux lèvres qui avait cessé de se consumer, bien qu’une lueur orangeâtre soit toujours visible à son extrémité.

    Leur cible, elle, vivait au 205.

    Il se tournait vers Caïn, pour lui faire un signe de tête, quand il la découvrit. Là, juste derrière l’épaule de son compagnon se dessinait une face blafarde, encore translucide, dont les yeux étaient braqués sur lui. Deux cavités obscures, deux puits de ténèbres, impitoyables et accusateurs. Ceux d’une femme, jeune, qui avait certainement dû être blonde de son vivant mais qui, à présent qu’elle n’était plus qu’une créature des limbes, était grise des pieds à la racine de ses cheveux.

    Comme il se figeait, les mâchoires crispées, Caïn jeta un regard par-dessus son épaule. Mais les cavités, elles, continuèrent de l’ignorer, car c’était après Abel qu’elles en avaient. Lui et personne d’autre.

    — Abel !

    La voix glaciale de Caïn le ramena à la réalité. Blafard, il voulut porter une main à son front pour y essuyer la sueur qui y perlait, mais le spectacle qui l’attendait derrière lui suspendit son geste à mi-parcours. Dans le couloir, l’homme à la cigarette n’était plus seul. Il y en avait à présent d’autres, de ces spectres aux yeux aussi ronds que des balles de billard et aux lèvres tordues dans des courbes hargneuses. Des hommes, des femmes et des enfants qui, tous, sans exceptions, le fixaient.

    Abel prit une inspiration et avança dans leur direction, les doigts crispés sur son arme à feu. Tout en s’efforçant de ne pas croiser le regard des apparitions, il surveillait du coin de l’œil ceux qui tentaient de s’approcher de lui. Et s’il s’était retourné, il aurait découvert que d’autres leur avaient emboîté le pas.

    Des petites mains avides se tendirent dans sa direction et voulurent lui saisir la jambe. Celles d’un enfant aux traits crispés par la rage, qui passèrent à travers leur cible sans lui cause d’autre tord qu’un frisson glacial. La foule, bien que de plus en plus nombreuse, n’avait pas encore gagné suffisamment de matière pour lui faire grand mal, mais bientôt… bientôt !

    Le 205. Une porte de couleur sobre, semblable à touts celles des autres appartements. Abel s’arrêta devant, sentant dans son dos la présence et les regards mauvais de ses accusateurs. Il lui était à présent impossible de fuir, et quand bien même l’aurait-il désiré que Caïn ne le lui aurait pas permis. Pas avant d’avoir terminé leur sale besogne. Qu’il fasse montre de la moindre faiblesse à ce sujet et il n’hésiterait pas à l’abattre. Le gosse connaissait les règles et il les appliquait avec un sang froid terrifiant.

    Sa main se referma sur la croix en or qui pendait à son cou, à l’emplacement de l’échancrure de son col. Une simple question d’habitude, car il y avait longtemps qu’il avait cessé de prier.

    Au centre du battant, à hauteur de son visage, se dessinait un judas. À cause de ces orifices, mais aussi de la chaîne de sécurité que leurs proies n’omettaient jamais de mettre, Abel savait qu’il serait inutile de frapper. Il devinait également que la porte était fermée à clef et qu’il n’y avait qu’une seule solution pour pénétrer dans l’appartement.

    Il arma son fusil et recula de quelques pas pour viser la serrure. Une explosion emporta la poignée, créant un trou béant par lequel il put passer la main pour dégager la chaîne de sécurité et ouvrir le battant.

    Aussitôt dans l’appartement, les deux hommes se séparèrent. Lui pour gagner le salon, son compagnon pour la chambre des enfants.

    Sa cible lui rentra dedans au milieu du couloir. Paniquée, celle-ci était sortie de son trou avant qu’il n’ait pu l’en tirer et ils furent tous les deux rejetés en arrière. Abel sentit son dos rencontre le mur et manqua de lâcher son arme. Face à lui se redressait un homme que la peur défigurait. Un individu de taille moyenne, qui pouvait avoir dans la quarantaine, aux cheveux courts et blonds et qui le fixait avec des yeux écarquillés.

    Mais Abel n’eut pas le temps de réagir qu’un coup de feu s’élevait dans l’appartement. Il fut accompagné d’un hurlement qui fit bondir l’homme en avant.

    — Nooon !

    Sans se soucier plus longtemps d’Abel, il se précipita en direction de la chambre de ses enfants. Il se jeta à sa poursuite et, tandis qu’un deuxième coup de feu s’élevait, mettant fin aux cris, il tira à son tour, deux fois, et parvint à toucher sa cible dans le dos. Du sang jaillit de la blessure, en une pluie de fines gouttelettes qui vinrent tapisser les murs et le plafond d’une voie lactée carmin. Sa victime, au moment où elle toucha terre, était toutefois encore en vie. Haletante, elle poussa un gémissement, avant de se retourner vers Abel, qui approchait.

    Ce dernier avait cassé son fusil en deux et jeta à terre les cartouches vide. Dans des gestes rapides, il rechargea son arme, vite, le plus vite possible, pour ne pas avoir trop à réfléchir à ce qu’il s’apprêtait à commettre.

    De l’homme s’échappa un nouveau gémissement et il tendit une main suppliante dans sa direction.

    — Pour… pourquoi ? Pourquoi nous faire ça ? Pour… pourquoi ne pouvez-vous pas nous laisser en paix ?

    S’arrêtant à moins d’un mètre de sa proie, Abel referma sèchement son fusil.

    — Ferme-là, mon vieux. C’est aussi dur pour moi, que ça ne l’est pour toi.

    La colère embrasa le regard de l’autre. Ses lèvres maculées de sang, qui dégoulinait le long de son menton, il cracha :

    — Damnés. Vous êtes des damnés. Monstres ! Démons ! Vous finirez par payer pour vos crimes !

    Les lèvres d’Abel se tordirent dans une courbe agacée. S’il y avait bien une chose qu’il ne supportait pas, c’était que ces types-là puissent se permettre de le juger.

    — Si nous existons, c’est de votre faute. Nous sommes là parce que vous avez péchés les premiers !

    Son doigt se crispa sur la détente mais, alors qu’il s’apprêtait à faire feu, quelque chose s’écrasa contre son dos et fit dévier son tir. Avant qu’il ne puisse réagir, des mains le saisirent aux bras, d’autres tentèrent de l’étrangler. Il se démena, repoussa les corps qui s’agrippaient à lui, mais d’autres vinrent aussitôt les remplacer.

    Pendant ce temps, s’aidant de ses bras, sa victime s’était mise à ramper et laissait derrière elle une longue traînée rougeâtre. Parvenant à viser, malgré le poids qui l’écrasait, malgré les mains qui se tendaient pour entraver sa mission, il parvint à faire feu de nouveau et, cette fois, le coup atteignit sa cible en plein crâne, qui explosa en une gerbe rouge, noir, mais aussi grisâtre, infecte. Dégoûté, il ferma les yeux.

    Il se tenait à présent à genoux. Les spectres qui avaient tenté de le gêner s’agglutinaient partout autour de lui. Ils se tenaient dans son dos, agrippés à ses poignets, ses cheveux ou même ses vêtements. Mais face au mort qui trônait au milieu du couloir, ils ne tardèrent pas à le laisser en paix pour marcher en direction de la forme inerte. Ils furent plusieurs dizaines, bientôt davantage, à frôler Abel. Déjà, ils n’étaient plus capables de lui faire du mal et leur présence ne lui causèrent que quelques frissons. Et tandis qu’ils commençaient à disparaître, il se redressa en s’aidant de son arme. Un peu plus loin, Caïn arrivait dans sa direction et enjamba le cadavre sans même lui adresser un regard.

    Abel eut un signe du menton, auquel il répondit par un hochement de tête affirmatif. Les spectres, eux, n’étaient plus qu’un lointain souvenir.

    Il porta la main en direction de sa croix et ne put s’empêcher de fixer la dépouille qui, moins d’une minute plus tôt, était encore un être vivant. Ce n’était maintenant plus qu’une masse informe, dont la peau avait commencé à se liquéfier et à ronger ses vêtements, sa chair et ses os, dans des grésillements qu’accompagnait une odeur épouvantable.

    Caïn daigna le regarder à son tour.

    — Par sa mort, il a racheté son péché. Qu’il repose en paix.

    En réponse, Abel secoua la tête, d’un air dégoûté. Une bouffée de haine, à l’encontre de ceux qui l’avaient contraint à ce crime l’envahit et il serra les poings à s’en faire mal.

    Justice divine mon cul !

    Mais plutôt que de laisser éclater sa colère, il soupira :

    — Amen.

    Car de toute façon, Caïn serait incapable de le comprendre…

    Erwin Doe ~ 2013

     

     

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