• L'enfant du bac à sable

    L'enfant du bac à sable

     

    Par une froide nuit d’hiver, dans un parc déserté par la population locale, un enfant s’amusait près du bac à sable. À cette heure, personne n’était là pour l’embêter ou pour lui demander de partager ses jeux. Un bonheur pour lui, qui ne supportait pas la présence des autres enfants.

    Dans un rire, il écrasa du pied le château de sable qu’il venait de construire. Cette nuit, il pourrait le recommencer autant de fois que ça lui plairait.

    Dans un frisson, il remonta le col de son pull. Par contre, le vent n’avait rien d’agréable et venait un peu gâcher son plaisir. Les bras recroquevillés autour de son petit corps, il se mit à songer que ce serait drôlement chouette si, d’une pensée, il pouvait obliger le temps à se réchauffer. Oui, il lèverait la main et les nuages s’écarteraient. D’un souffle, le vent se lèverait et deviendrait tempête. D’un geste, la neige et la grêle s’écraseraient sur ce monde endormi. En poussant l’idée un peu plus loin, il pourrait même commander à la lune et au soleil, contraindre les étoiles à se lancer dans une course céleste. Et, surtout, il pourrait repousser le froid. Oui, ce serait drôlement chouette.

    Derrière lui, les graviers du parc crissèrent. Un pas lourd se fit entendre. D’agacement, son petit nez tout rouge se retroussa. Allons bon ! Ça ne pouvait être qu’un de ces adultes stupides. À cette heure, aucun autre enfant n’aurait eu la permission de quitter son foyer. À croire qu’il ne pouvait jamais avoir la paix.

    Quoiqu’à contre cœur, il leva les yeux vers l’ombre qui venait de s’arrêter près de lui. Impressionné, il cligna des paupières. Pour le petit garçon qu’il était, le nouveau venu était un géant.

    L’homme eut un sourire qui dévoila ses grosses dents. Des deux mains, il tira sur les côtés de son pantalon et s’accroupit à ses côtés.

    — T’es tout seul p'tit ?

    Le gamin eut une moue boudeuse et décida de garder le silence. Il revoyait sa maman lui dire de ne jamais, oh grand Dieu jamais, adresser la parole à des inconnus. Et elle savait ce qu’elle disait, sa maman, ça oui ! C’était une maman drôlement intelligente et si elle pensait que c’était mal, alors… alors lui n’avait aucune raison d’en douter.

    Sans accorder plus d’attention à l’intrus, il plongea les mains dans le bac à sable et commença l’ébauche de son prochain chef-d’œuvre. Cette fois-ci, il voulait réaliser quelque chose de vraiment sensass ! Avec plusieurs tours, des douves et même, pourquoi pas, une cour avec de petits bonhommes dedans.

    À côté de lui, l’homme poussa un grognement. Il l’entendait respirer. Fort, trop fort. Chaque fois qu’il expirait, un gros nuage blanc s’échappait de sa bouche.

    — T’as perdu ta langue, dis ? Tu sais, c’est dangereux de se promener tout seul à ton âge. Regarde-moi ça ! Même pas un blouson sur le dos. À se demander ce qu’ils foutent tes parents.

    L’enfant se raidit. Vraiment, il n’aimait pas du tout cet homme. Sa voix était trop grave et son sourire, s’il se voulait amical, semblait faux. Il aurait aimé lui demander de partir, mais l’autre l’écouterait-il seulement ? Pas sûr… et même très certainement improbable. Les adultes n’écoutaient de toute façon jamais les enfants.

    Un soupir lui échappa. Tout ce qu’il voulait, c’était terminer son château de sable.

    Il sursauta. La main de l’homme venait de se poser sur son épaule. Lourde et imposante. Sans dissimuler son dégoût, il loucha dessus. Et pleine de poils en plus, pouah ! Cette fois-ci vraiment agacé, il daigna relever les yeux en direction du gêneur.

    — Je vais crier si vous ne me laissez pas tranquille ! piailla-t-il d’une voix trop aiguë. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas vous parler.

    Surpris, l’homme retira sa main et eut un battement de paupières.

    — Hé, hé ! Pas la peine de t’emporter p'tit bonhomme ! Je m’inquiète pour toi, c’est tout.

    De nouveau le garçon soupira. Pourquoi les adultes étaient-ils si compliqués ?

    D’un air triste, il contempla l’ébauche de sa construction. Ça promettait pourtant d’être un chouette château… le plus chouette que personne n’aurait jamais vu… quel dommage !

    — Je voulais juste m’amuser. Quand ils sont là, les autres enfants sont méchants avec moi. Alors je me suis dis que ce serait chouette de venir ici quand il n’y aurait personne. Mais…

    Il secoua la tête.

    — Je crois que je vais rentrer maintenant, fit-il en se redressant. Ma maman doit se demander ce que je fais.

    L’homme eut un bruit de bouche désapprobateur et se redressa à son tour. L’enfant crut presque entendre ses genoux craquer sous le poids de son corps.

    — Attends, attends, j’vais t’accompagner. À cette heure, c’est plus prudent.

    L’enfant le fixa. Et en plus il voulait venir avec lui ?

    — C’est bon. Ma maison est juste à côté.

    Mais l’homme ne voulut rien entendre. Avec un grognement, il lui attrapa d’autorité le bras et dit :

    — Allez, en route !

    Il se sentit tirer en avant et ne put que lui emboîter le pas, sous peine de se prendre les pieds et de tomber. Sa pelle et son seau étaient restés près du bac à sable et il se les ferait certainement voler s’il les laissait là.

    — Attendez ! Mes jouets…

    Un mur lui aurait, en cet instant, accordé plus d’attention que son accompagnateur. Ils passèrent l’entrée du parc sans que l’homme n’ait fait mine de ralentir et l’enfant compris qu’il ne le persuaderait pas de faire demi-tour.

    Et le pire dans tout ça c’est que ce serait lui que sa maman gronderait !



    *



    Ce matin-là, un cadavre avait été découvert dans l’une des rues du centre-ville. Dépêchée sur les lieux, la police s’était heurtée à une énigme pour le moins complexe. La victime était méconnaissable. On s’était acharné sur elle avec une telle sauvagerie qu’il n’en restait qu’un amas de chairs boursouflées. Les mains et les doigts avaient été broyés, le visage défoncé à tel point que ce n’était plus qu’un cratère rouge, le corps affreusement lacéré, les genoux explosés. D’humain, la victime n’en avait plus que les contours. Et à proximité, aucun témoin, aucun indice pour identifier son agresseur.

    La nuit était à présent tombée et, dans le parc, une balançoire grinçait sous le poids du petit garçon. Il avait écouté avec grand intérêt les commérages des mères de familles qui, inquiètes pour leur sécurité et celle de leur progéniture, avaient passé l’après-midi à piailler sous la fenêtre de sa chambre. Il en avait d’ailleurs croisé quelques-unes en sortant de chez lui. Des femmes au regard traqué qui lui avaient conseillé de rentrer au plus vite. Un enfant seul, vraiment, ce n’était pas prudent. Il leur avait souri et avait continué son chemin, un rire coincé dans la gorge.

    Si seulement elles avaient su…

    De toute façon, ce type n’avait eu que ce qu’il méritait. C’était lui qui avait voulu lui faire du mal. S’il l’avait laissé tranquille, s’il l’avait écouté, alors rien de tout ceci ne serait arrivé !

    Sa maman le savait bien. Sa maman n’était pas comme les autres adultes. Elle l’avait grondé, mais pas trop non plus. C’était surtout pour lui qu’elle s’inquiétait. De ce qu’on pourrait lui faire s’ils savaient… si tous ces gens savaient…

    Mais qui irait soupçonner un enfant ?

    Tout en se balançant, le petit jeta un regard appréciateur à son château de sable. Sur ses deux tours, ses douves remplies d’eau boueuse puisée dans une flaque d’eau, son pont levis confectionné à l’aide d’un morceau de carton trouvé près d’une poubelle. Un gloussement lui échappa.

    Ça, pour être chouette, il était drôlement chouette !

    Erwin Doe ~ 2008

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