• L'homme en noir - Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent !

    L'homme en noir - Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent !

     

    La voiture sombre se gara le long du trottoir. À l’intérieur, deux hommes levèrent les yeux en direction d’un immeuble d’habitations. Le plus vieux le désigna du doigt.

    — Il crèche ici depuis quinze ans. Du genre discret comme pas un et foutrement malin. Sans ce faux pas, il nous aurait échappé encore longtemps.

    C’était un homme dans la quarantaine, aux traits fatigués et aux yeux cernés. Ses lèvres fines esquissèrent un petit sourire sans joie et, dans sa nuque, ses cheveux sombres étaient attachés en queue de cheval. Il se tenait presque voûté sur le volant, comme si un poids trop lourd pesait en permanence sur ses épaules.

    Son compagnon était un homme jeune, au visage lisse et imberbe. Ses cheveux longs et noirs lui tombaient sur les épaules. Le dos droit, le port arrogant, il scrutait le bâtiment à la manière d’un prédateur étudiant sa prochaine proie.

    Tous deux avaient la peau blafarde et les yeux noirs, mais dans ceux du plus jeune, il n’y avait rien, pas la moindre once de chaleur ni de sentiment. Un regard froid, fixe, semblable à celui d’un serpent.

    — Il vit seul ?

    — J’aurais préféré… seulement, cet imbécile s’est entiché d’une femme. Une mortelle, bien sûr. Voilà dix ans qu’ils sont mariés et qu’il la laisse vivre dans l’ignorance.

    — Des enfants ?

    — Deux. Deux petits garçons. Aucun signe d’éveil chez eux, mais certains sont moins précoces que d’autres.

    Il voulut ajouter un « Pauvres gosses ! », mais n’en fit finalement rien, devinant que son compagnon ne serait pas réceptif à sa pitié. Pour lui, il ne s’agissait là que d’erreurs, les fruits d’un péché qu’il leur fallait réparer.

    — Bon… c’est parti ?

    Le jeune approuva d’un signe de tête et ils quittèrent l’habitacle. À l’extérieur, le temps était couvert et la présence de gros nuages noirs à l’horizon ne laissait rien présager de bon pour les prochaines heures.

    L’aîné frissonna et enfonça les mains dans ses poches. Il avait hâte d’en terminer avec cette sale besogne pour pouvoir retourner se mettre au chaud, chez eux, et se rouler en boule sur le canapé.

    Avec leurs costumes noirs et leurs faux cols blancs, ils rappelaient tous deux des prêtres qui se seraient égarés. Leur présence, dans un lieu comme celui-ci, où l’on ne trouvait aucun édifice religieux à moins de deux ou trois kilomètres, faisait tache.

    Le jeune fixait toujours l’immeuble. Aucune expression sur son visage trop lisse, aucun moyen de deviner ses sentiments… à supposer qu’il soit capable d’en éprouver.

    — Caïn !

    Il baissa les yeux pour les porter sur son compagnon.

    — Oui ?

    L’autre tenait à présent une montre à gousset dans sa main droite. Il en avait ouvert le couvercle de verre et son pouce reposait sur le poussoir, au sommet de l’objet. Il eut un sourire maladroit.

    — Tu sais… les gosses… si tu pouvais…

    Il conclut sa phrase par un geste de la main que Caïn n’eut aucun mal à traduire.

    — Je m’en chargerai.

    — C’est sympa.

    — Abel ?

    Le dit Abel eut un haussement de sourcils, destiné à lui faire comprendre qu’il l’écoutait.

    — Il serait peut-être temps pour toi de passer la main, tu ne crois pas ?

    C’était dit sans animosité, ni reproche, mais Abel s’en sentit tout de même vexé. Montrant les dents, il répliqua :

    — Ne sois pas si pressé de te débarrasser de moi, petit con !

    Là-dessus, son pouce enfonça l’excroissance et le temps autour d’eux se figea. La voiture qui remontait la rue cessa d’avancer, tout comme le badaud qui, sur le trottoir d’en face, avait tourné les yeux dans leur direction. Les pigeons qui, au même moment, s’envolaient de la gouttière d’un immeuble, restèrent suspendus dans les airs, les ailes déployées ou à moitié repliées. Plus un bruit nulle part, plus aucun mouvement, et en cet instant, eux seuls semblaient encore vivants.

    Dans le cadran de la montre, son aiguille unique avait commencé à égrainer les minutes.

    Abel fit disparaître l’objet dans la poche intérieure de son haut et alla rejoindre Caïn, qui avait gagné le coffre de leur voiture. À l’intérieur, ils se saisirent des armes qu’ils y avaient entreposées. Abel s’assura que son fusil à pompe était chargé, avant de plonger la main dans un carton de munitions et d’en glisser quelques-unes dans ses poches. Caïn, lui, avait passé la lanière de son fusil autour de son épaule gauche et vérifiait que le pistolet qu’il tenait en main était lui aussi chargé. Une arme légère, qu’il préférait généralement à celle, plus lourde, qui lui pendait le long du flanc.

    Un armement d’un genre spécial, capable de fonctionner même une fois que le temps avait arrêté sa course.

    Ils s’adressèrent un regard entendu et Abel referma le coffre. Il leur fallait faire vite. Si leur cible remarquait que le monde avait cessé de tourner, elle serait bien capable de trouver un moyen pour leur échapper. Ce genre de petit tour, après tout, n’avait aucune emprise sur elle, ni sur sa progéniture. Sa compagne, toutefois…

    Heureusement, à cette heure, elle était censée s’être retirée dans leur chambre pour faire la sieste. Les informations qu’on leur avait communiquées étaient très claires sur ce point : après le déjeuner, madame aimait dormir un peu, tandis que monsieur s’installait au salon pour lire le journal. Seulement, ils n’étaient jamais à l’abri d’une exception à ce petit traintrain quotidien…

    Quand ils pénètrent dans le hall d’entrée, Abel sentit la nervosité s’abattre sur lui. À cause de l’arrêt du temps, les ascenseurs étaient devenus inutilisables et ils durent emprunter les escaliers. Dans le cas présent, ce n’était pas gênant, car leur cible n’habitait qu’au deuxième. Dans d’autres, ce genre de détail leur faisait perdre de précieuses minutes, ce qui pouvait parfois se révéler problématique.

    Car la règle était qu’ils ne pouvaient pas arrêter le temps plus de trente minutes toutes les vingt-quatre heures. Passé ce délai, celui-ci reprenait ses droits et il devenait alors difficile de terminer leur travail sans attirer l’attention. Abel avait déjà vécu ça, par le passé. Entre les hurlements des victimes et les explosions produites par les armes à feu, impossible de ne pas attirer l’attention. Quant à fuir les lieux du crime avec un fusil à canon sur l’épaule et les voisins à vous guetter par l’entrebâillement de leurs portes d’entrée… vraiment, c’était une erreur qui avait failli lui coûter beaucoup. La justice qu’il représentait et celle qui régissait ce monde n’étant pas exactement compatibles, faire entendre raison à une bande de types en uniformes quand vous avez les mains tâchées de sang… vraiment, ce n’était pas une partie de plaisir. Ce jour-là, il avait trouvé le moyen de se faire la belle, mais ce ne serait pas toujours le cas. Aussi, depuis, préférait-il fuir les lieux avant que le temps ne se soit complètement écoulé, et tant pis si le travail n’était pas terminé.

    Caïn le suivait en silence et n’ouvrirait pas la bouche à moins que ça ne soit absolument nécessaire. Un mutisme qui, dans le cas présent, ajoutait à son sentiment de malaise.

    Une chance, on est déjà arrivés !

    Il poussa la porte du second étage et se retrouva dans un long couloir, dont la seule source de lumière était artificielle. Un type se dessinait, un peu plus loin. La main portée à la poignée de son appartement, il avait une cigarette aux lèvres qui avait cessé de se consumer, bien qu’une lueur orangeâtre soit toujours visible à son extrémité.

    Leur cible, elle, vivait au 205.

    Il se tournait vers Caïn, pour lui faire un signe de tête, quand il la découvrit. Là, juste derrière l’épaule de son compagnon se dessinait une face blafarde, encore translucide, dont les yeux étaient braqués sur lui. Deux cavités obscures, deux puits de ténèbres, impitoyables et accusateurs. Ceux d’une femme, jeune, qui avait certainement dû être blonde de son vivant mais qui, à présent qu’elle n’était plus qu’une créature des limbes, était grise des pieds à la racine de ses cheveux.

    Comme il se figeait, les mâchoires crispées, Caïn jeta un regard par-dessus son épaule. Mais les cavités, elles, continuèrent de l’ignorer, car c’était après Abel qu’elles en avaient. Lui et personne d’autre.

    — Abel !

    La voix glaciale de Caïn le ramena à la réalité. Blafard, il voulut porter une main à son front pour y essuyer la sueur qui y perlait, mais le spectacle qui l’attendait derrière lui suspendit son geste à mi-parcours. Dans le couloir, l’homme à la cigarette n’était plus seul. Il y en avait à présent d’autres, de ces spectres aux yeux aussi ronds que des balles de billard et aux lèvres tordues dans des courbes hargneuses. Des hommes, des femmes et des enfants qui, tous, sans exceptions, le fixaient.

    Abel prit une inspiration et avança dans leur direction, les doigts crispés sur son arme à feu. Tout en s’efforçant de ne pas croiser le regard des apparitions, il surveillait du coin de l’œil ceux qui tentaient de s’approcher de lui. Et s’il s’était retourné, il aurait découvert que d’autres leur avaient emboîté le pas.

    Des petites mains avides se tendirent dans sa direction et voulurent lui saisir la jambe. Celles d’un enfant aux traits crispés par la rage, qui passèrent à travers leur cible sans lui cause d’autre tord qu’un frisson glacial. La foule, bien que de plus en plus nombreuse, n’avait pas encore gagné suffisamment de matière pour lui faire grand mal, mais bientôt… bientôt !

    Le 205. Une porte de couleur sobre, semblable à touts celles des autres appartements. Abel s’arrêta devant, sentant dans son dos la présence et les regards mauvais de ses accusateurs. Il lui était à présent impossible de fuir, et quand bien même l’aurait-il désiré que Caïn ne le lui aurait pas permis. Pas avant d’avoir terminé leur sale besogne. Qu’il fasse montre de la moindre faiblesse à ce sujet et il n’hésiterait pas à l’abattre. Le gosse connaissait les règles et il les appliquait avec un sang froid terrifiant.

    Sa main se referma sur la croix en or qui pendait à son cou, à l’emplacement de l’échancrure de son col. Une simple question d’habitude, car il y avait longtemps qu’il avait cessé de prier.

    Au centre du battant, à hauteur de son visage, se dessinait un judas. À cause de ces orifices, mais aussi de la chaîne de sécurité que leurs proies n’omettaient jamais de mettre, Abel savait qu’il serait inutile de frapper. Il devinait également que la porte était fermée à clef et qu’il n’y avait qu’une seule solution pour pénétrer dans l’appartement.

    Il arma son fusil et recula de quelques pas pour viser la serrure. Une explosion emporta la poignée, créant un trou béant par lequel il put passer la main pour dégager la chaîne de sécurité et ouvrir le battant.

    Aussitôt dans l’appartement, les deux hommes se séparèrent. Lui pour gagner le salon, son compagnon pour la chambre des enfants.

    Sa cible lui rentra dedans au milieu du couloir. Paniquée, celle-ci était sortie de son trou avant qu’il n’ait pu l’en tirer et ils furent tous les deux rejetés en arrière. Abel sentit son dos rencontre le mur et manqua de lâcher son arme. Face à lui se redressait un homme que la peur défigurait. Un individu de taille moyenne, qui pouvait avoir dans la quarantaine, aux cheveux courts et blonds et qui le fixait avec des yeux écarquillés.

    Mais Abel n’eut pas le temps de réagir qu’un coup de feu s’élevait dans l’appartement. Il fut accompagné d’un hurlement qui fit bondir l’homme en avant.

    — Nooon !

    Sans se soucier plus longtemps d’Abel, il se précipita en direction de la chambre de ses enfants. Il se jeta à sa poursuite et, tandis qu’un deuxième coup de feu s’élevait, mettant fin aux cris, il tira à son tour, deux fois, et parvint à toucher sa cible dans le dos. Du sang jaillit de la blessure, en une pluie de fines gouttelettes qui vinrent tapisser les murs et le plafond d’une voie lactée carmin. Sa victime, au moment où elle toucha terre, était toutefois encore en vie. Haletante, elle poussa un gémissement, avant de se retourner vers Abel, qui approchait.

    Ce dernier avait cassé son fusil en deux et jeta à terre les cartouches vide. Dans des gestes rapides, il rechargea son arme, vite, le plus vite possible, pour ne pas avoir trop à réfléchir à ce qu’il s’apprêtait à commettre.

    De l’homme s’échappa un nouveau gémissement et il tendit une main suppliante dans sa direction.

    — Pour… pourquoi ? Pourquoi nous faire ça ? Pour… pourquoi ne pouvez-vous pas nous laisser en paix ?

    S’arrêtant à moins d’un mètre de sa proie, Abel referma sèchement son fusil.

    — Ferme-là, mon vieux. C’est aussi dur pour moi, que ça ne l’est pour toi.

    La colère embrasa le regard de l’autre. Ses lèvres maculées de sang, qui dégoulinait le long de son menton, il cracha :

    — Damnés. Vous êtes des damnés. Monstres ! Démons ! Vous finirez par payer pour vos crimes !

    Les lèvres d’Abel se tordirent dans une courbe agacée. S’il y avait bien une chose qu’il ne supportait pas, c’était que ces types-là puissent se permettre de le juger.

    — Si nous existons, c’est de votre faute. Nous sommes là parce que vous avez péchés les premiers !

    Son doigt se crispa sur la détente mais, alors qu’il s’apprêtait à faire feu, quelque chose s’écrasa contre son dos et fit dévier son tir. Avant qu’il ne puisse réagir, des mains le saisirent aux bras, d’autres tentèrent de l’étrangler. Il se démena, repoussa les corps qui s’agrippaient à lui, mais d’autres vinrent aussitôt les remplacer.

    Pendant ce temps, s’aidant de ses bras, sa victime s’était mise à ramper et laissait derrière elle une longue traînée rougeâtre. Parvenant à viser, malgré le poids qui l’écrasait, malgré les mains qui se tendaient pour entraver sa mission, il parvint à faire feu de nouveau et, cette fois, le coup atteignit sa cible en plein crâne, qui explosa en une gerbe rouge, noir, mais aussi grisâtre, infecte. Dégoûté, il ferma les yeux.

    Il se tenait à présent à genoux. Les spectres qui avaient tenté de le gêner s’agglutinaient partout autour de lui. Ils se tenaient dans son dos, agrippés à ses poignets, ses cheveux ou même ses vêtements. Mais face au mort qui trônait au milieu du couloir, ils ne tardèrent pas à le laisser en paix pour marcher en direction de la forme inerte. Ils furent plusieurs dizaines, bientôt davantage, à frôler Abel. Déjà, ils n’étaient plus capables de lui faire du mal et leur présence ne lui causèrent que quelques frissons. Et tandis qu’ils commençaient à disparaître, il se redressa en s’aidant de son arme. Un peu plus loin, Caïn arrivait dans sa direction et enjamba le cadavre sans même lui adresser un regard.

    Abel eut un signe du menton, auquel il répondit par un hochement de tête affirmatif. Les spectres, eux, n’étaient plus qu’un lointain souvenir.

    Il porta la main en direction de sa croix et ne put s’empêcher de fixer la dépouille qui, moins d’une minute plus tôt, était encore un être vivant. Ce n’était maintenant plus qu’une masse informe, dont la peau avait commencé à se liquéfier et à ronger ses vêtements, sa chair et ses os, dans des grésillements qu’accompagnait une odeur épouvantable.

    Caïn daigna le regarder à son tour.

    — Par sa mort, il a racheté son péché. Qu’il repose en paix.

    En réponse, Abel secoua la tête, d’un air dégoûté. Une bouffée de haine, à l’encontre de ceux qui l’avaient contraint à ce crime l’envahit et il serra les poings à s’en faire mal.

    Justice divine mon cul !

    Mais plutôt que de laisser éclater sa colère, il soupira :

    — Amen.

    Car de toute façon, Caïn serait incapable de le comprendre…

    Erwin Doe ~ 2013

     

     

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