• La sorcière des nuits d'Halloween - Année 1 - Partie 1 (Extrait)

     

    La sorcière des nuits d'Halloween

     

    Année 1 – Partie 1

     

     

    La face de citrouille se glissa à pas feutrés dans l’imposante salle du trône. Dans sa main, un bâton au bout duquel une flamme ondulait.

     

    De gigantesques piliers se dressaient le long de la pièce et en soutenaient le plafond… enfin, on supposait que tel était leur rôle car, de plafond, justement, on n’en voyait guère. Et s’il existait vraiment, alors celui-ci était situé si haut, qu’il était masqué par des ténèbres que rien ne parvenait à percer.

     

    Le long des murs, des bougies fixées sur des pics en métal, nombreux et entremêlés. L’individu se dirigea vers les plus proches, qu’il commença à allumer, devant parfois se dresser sur la pointe des pieds pour atteindre les plus élevées. Pourtant, on ne pouvait pas dire que c’était un homme de petite taille !

     

    Les jambes moulées dans une culotte blanche, il portait des bottes à bout pointu et recourbé. Une fraise étreignait son cou, parfaitement exubérante, et qui semblait soutenir sa grosse tête de citrouille évidée. Dans cette dernière, on avait pratiqué des ouvertures pour les yeux et la bouche. Celle-ci était longue, souriante, ponctuée de dents carrées, derrière lesquelles une bougie brillait. Ses mains, dénuées de toute peau et comme de toute chair, seulement constituées d’os, étaient agrémentées de bagues. Et puis, des froufrous sortaient des manches de sa tunique violette, élégante, qui se terminait en queue de pie.

     

    Les doubles battants de la porte étaient aussi imposants que le reste de l’endroit et, depuis le couloir, un tapis rouge menait jusqu’au trône, placé sur une estrade. Dessus, la forme d’une jeune femme au carré de cheveux bleus sombres. Elle dormait, sa tête soutenue par son poing, qui écrasait sa joue. À ses pieds, les restes d’un verre fracassé dont le contenu s’était répandu à terre. Quelques bouteilles vides s'agglutinaient également près de ses chevilles.

     

    Un peu partout dans la pièce, d’autres formes, étendues celles-là, étaient visibles. Souvent monstrueuses, et même grotesques, elles se répandaient en ronflements et en sifflements. Des gémissements s’élevaient également, produits par quelques rêves douloureux, sinon le résultat du poing ou du pied d’un voisin, reçu dans quelques parties du corps. Certains étaient parcourus de spasmes, qui faisaient frétiller leur jambe ou leur queue, tandis que d’autres se démenaient comme s’ils étaient agressés par des créatures invisibles. Les grognements et commentaires embrouillés de ces quelques mauvais dormeurs venaient s’ajouter à la mélodie plus commune du reste des troupes.

     

    Ce spectacle était le produit des nuits précédant celle d’Halloween. Elles donnaient chaque fois lieu à des beuveries exubérantes, comme en témoignaient les amoncellements de déchets, mais aussi l’odeur épouvantable de l’ensemble. Des vomissures, ici et là, dans lesquelles leurs victimes s’étaient le plus souvent assoupies.

     

    Tout en continuant à allumer les bougies qu’il croisait, l’homme citrouille grimpa les quelques marches qui menaient au trône et passa derrière. Là aussi, il fit la lumière, avant de se pencher vers la jeune femme et de lui secouer l’épaule.

     

    — Allons, maîtresse, l’heure approche !

     

    Un grognement lui répondit. Puis, dans un battement de paupières, révélant un regard rouge, la jeune femme entreprit de s’étirer. Les bras tendus en direction du plafond et le dos creusé, ses jambes se soulevèrent devant elle. Ignorant les quelques os qui craquèrent au passage, elle bâilla sans se couvrir la bouche, avant de laisser retomber sa joue sur son poing et de se gratter le cuir chevelu.

     

    — Encore combien de temps ? grommela-t-elle, d’une voix empâtée par le sommeil, mais surtout par une cuite carabinée.

     

    La citrouille, qui avait poursuivi son chemin, répondit :

     

    — Encore une bonne heure au moins. Suffisamment, en tout cas, pour vous redonner une apparence convenable.

     

    Aux quatre coins de la pièce, le reste des fêtards commençait à sortir de son sommeil. On grondait, on faisait claquer des gueules monstrueuses, le tout ponctué de raclements de gorge écœurants.

     

    La jeune femme passa une main sur son visage fatigué. Elle baissa les yeux sur ses collants effilés, sur son haut et sa jupe fripés, ainsi que tachés, puis sur ses pieds nus, dont la plante avait pris une teinte grisâtre. Portant son bras à hauteur de son nez, elle le renifla, avant de soupirer.

     

    — Je te vendrais pour un bain, Jack !

     

    Et tandis que les corps commençaient à se redresser, dans des étirements plus ou moins bruyants, Jack tourna sa grosse tête dans sa direction. Sous son crâne, la bougie brûlait plus vivement que jamais.

     

    — Oh, inutile d’en arriver à de telles extrémités : votre bain est prêt et n’attend plus que vous.

     

     

     

    2

     

    D’aussi loin que remontait la mémoire collective, la nuit d’Halloween avait toujours été maudite. Car à peine les derniers rayons du soleil s’étaient-ils évanouis, que des hordes de démons et de créatures cauchemardesques se répandaient sur le monde des humains. C’était comme si les ténèbres les vomissaient, en une masse grouillante et hystérique, qu’annonçait une cacophonie de rires surexcités.

     

    À cette occasion, quiconque ayant un peu de bon sens se cloîtrait chez lui pour ne plus en sortir avant le lever du jour.

     

    Toutefois, comme une porte et quelques murs, n’avaient jamais été une protection suffisante contre ces armées, une vieille croyance voulait que l’on place une citrouille évidée à sa fenêtre afin de les éloigner. La bougie qui y brûlait étant censée, à la manière d’un charme, faire savoir aux mauvais esprits qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans cette maison et, donc, les en détourner.

     

    Malheureusement, et si l’on continuait à respecter cette tradition (C’est que, voyez-vous, on était jamais trop prudent !), on savait aujourd’hui qu’elle n’était plus d’une grande utilité. Oh, sans doute avait-elle parfaitement fonctionné par le passé, car sinon pourquoi aurait-elle traversé les âges ? Mais l’ennemi ayant, semble-t-il, évolué, il avait fallu trouver d’autres ruses pour calmer sa frénésie.

     

    Et celui-ci, après une année d’un régime à base d’alcool infect, de pain trop dur, et d’aliments si répugnants que l’on aurait sans doute préféré se laisser mourir de faim plutôt que d’y goûter, n’était plus que gourmandise. La recherche du goût, n’importe lequel, faisait qu’il était prêt à dévorer tout ce qu’il trouvait sur son passage : les tapis, le toit, le chien, et bien entendu ce que contenait le garde-manger.

     

    Ce pourquoi, afin de calmer l’appétit de ces monstres, les habitants avaient-ils pris l’habitude d’abandonner sur le pas de leur porte des sacs remplis de bonbons. Comme une sorte d’offrande. Et à la connaissance des Hommes, rien n’était plus prisé des ombres que ces sucreries addictives, véritables drogues dures pour elles, dont elles se remplissaient la panse jusqu’à explosion.

     

    — Mangez ! Régalez-vous ! Qu’il ne leur reste plus le moindre gramme de sucre !

     

    Dans un quartier résidentiel pris de folie, la jeune femme se dressait au milieu de la route. Une silhouette familière pour ceux qui l’observaient depuis leurs fenêtres, car il s’agissait ni plus ni moins de celle que l’on connaissait sous le titre de sorcière des nuits d’Halloween. Autrement dit, la souveraine en date du monde des ombres.

     

    Elle portait une petite cape sombre, qui lui arrivait à hauteur des cuisses. La broche qui la fixait devant sa poitrine avait la forme d'une tête de mort, aux cavités serties de deux rubits aussi rouges que ses yeux. Ses collants noirs, agrémentés de toiles d’araignées, étaient en partie recouverts par des bottes, ainsi que par une jupe noire et bleue, lui arrivant à mi-cuisse.

     

    Sa bouche s’ouvrit toute grande afin de laisser s’échapper un rire exubérant. Autour d’elle, on s’empiffrait jusqu’à l’indécence, renversant au passage les poubelles afin de les fouiller avec le reste.

     

    Dans les cieux, on voyait voler des harpies et des hommes corbeaux, des dragons à tête de femme ou des chauves-souris de taille imposante.

     

    À quelques rues, des cris s’élevaient : ceux d’inconscients qui, ayant sans doute refusé de livrer leur part d’offrande, devaient à présent déplorer l’intrusion d’envahisseurs vindicatifs dans leur salon.

     

    — Oh ! Quel réalisme, quelle ressemblance ! À n’en pas douter, le travail d’un homme de goût.

     

    La voix de Jack était aussi pompeuse que maniérée. Une lanterne à la main, il contemplait avec un plaisir évident un mannequin laissé à l’entrée d’un jardin. Celui-ci était en tous points sa copie conforme, jusqu’aux bagues qui, si elles étaient serties de fausses pierres, arboraient les mêmes couleurs : violette, rouge, noire, bleue et même verte.

     

    — Vrai, ne dirait-on pas que l’on pourrait être frères ? Regardez-le : il semble sur le point de prendre vie.

     

    Un chien affolé remonta la rue en couinant. Sur son dos, deux diablotins hilares qui, tout en se gavant de sucreries, le piquaient de leurs fourches pour l’obliger à aller plus vite.

     

    — Je crois que je vais le ramener avec moi, poursuivit Jack, qui avait à présent saisi son double sous les aisselles. Qu’en dites-vous ? Pensez-vous que son propriétaire y verrait un quelconque inconvénient ?

     

    Disant cela, il se tourna vers la sorcière. Celle-ci était penchée au-dessus d’une barrière, la tête plongée dans un gros sac de sucreries qu’elle fouillait. Ses pieds remuaient dans le vide et, quand elle releva la nuque pour porter son regard sur lui, sa cape lui tombait sur le front.

     

    Elle croqua dans la grosse sucette qu’elle tenait à la main, la réduisant en miettes, avant de répondre :

     

    — Fais ce que tu veux, mon petit Jack : jusqu’au chant du coq, ce monde d’imbéciles et tout ce qu’il contient nous appartient !

     

     

     

    Erwin Doe ~ 2015

     

    Pour lire la partie 2, c'est par ici !  =>

     

     

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