• Minuit moins le quart - Partie 1

     Minuit moins le quart

    Partie 1

     

    1



    Des étoiles tombent du ciel. Glacées, elles s’écrasent sur mes épaules et sur mes cheveux. Blanches, si blanches.

    Face à moi, il y a cette maison. Sombre et silencieuse. Elle m’invite à avancer, à pénétrer ses entrailles, enfin, après tout ce temps. Mes pieds, toutefois, refusent de bouger. Je suis là, les mains enfoncées dans les poches, le corps trop lourd pour esquisser le moindre mouvement.

    Les étoiles jonchent le sol. Je parviens à tendre la main pour en recueillir quelques-unes. Un frisson remonte le long de mon bras.

    Il neige.



    2



    J’ouvre les yeux.

    Un pâle rayon de soleil illumine la partie gauche de mon visage. Je me tourne sur le dos et c’est maintenant la droite qui fait les frais de son agression.

    Depuis mon lit, le chant de la ville me parvient. Celui des voitures, des rires et des voix.

    Dans l’appartement d’à côté, j’entends quelqu’un pleurer. La mère Josiane qui, malgré les années, n’a jamais su se remettre de la perte des siens. Je ressens une certaine affection à son égard. Nous partageons bien plus qu’elle ne le croit. Ce qui ne m’empêche pas, chaque matin, de la maudire. Sa douleur remplace la sonnerie du réveil que je n’ai pas. Celle qui me force à quitter le monde de l’oubli pour celui, pathétique, des vivants.

    Chez moi, la température est frigorifique, et je soupçonne que le seul radiateur de tout mon appartement s’est de nouveau mis en grève. Je frissonne et me recroqueville un peu plus sous mes couvertures. Il y a un moment déjà que je me plains de ce problème auprès du propriétaire. À présent, ça n’a plus grande importance, puisque je ne tarderai pas à être expulsé.

    Voilà plus de deux mois que j’ai perdu mon travail. Il me permettait tout juste de subvenir à mes besoins. Je n’ai pas d’économie de côté, plus grand-chose dans mon portefeuille, et mon loyer a du retard. Beaucoup trop.

    La dernière fois que je suis tombé sur mon propriétaire, les choses ne se sont pas très bien passées. Par des menaces, il m’a fait comprendre que j’aurais tout intérêt à régulariser très vite ma situation. C’était il y a deux semaines.

    Depuis, je rase les murs et fais semblant de ne pas être là quand il vient frapper à ma porte. J’ai gagné un peu de sursis, mais ce manège ne durera pas éternellement. Encore quelques semaines, peut-être moins. Mon sort dépend surtout de la bonne volonté de mes nombreux voisins à se tenir tranquille. Un écart de trop et je payerai pour eux. Une semaine… deux, tout au plus. Et ensuite… la rue.

    Ce qu’il me faudrait, c’est un nouvel emploi. Bien sûr, c’est évident et, si j’avais cherché, peut-être en aurais-je trouvé un. Seulement, je ne l’ai pas fait… pas vraiment. Mon existence m’est devenue si pénible que je passe le plus clair de mes journées avachi sur le canapé, si ce n’est à dormir. Dans ma bouche, il y a un goût aigre, un goût qui me fait grimacer et me donne la nausée.

    Je me redresse et fais basculer mes jambes en direction du sol. Le dos rond, encore couvert par ma couverture, je me passe les mains sur le visage. Mes cheveux sont gras et me collent à la peau. Ils me dégoûtent. J’aimerais pouvoir les couper, mais je n’ai plus assez d’argent pour me payer le coiffeur. Et puis… je n’ai pas la force de le faire moi-même. Le résultat aurait, de toute façon, été désastreux.

    J’habite un appartement misérable, aussi terne que poussiéreux. Il y flotte une odeur rance que je ne sens même plus, ce en dehors des quelques fois où le nécessité me pousse à sortir. À mon retour, j’hésite toujours avant d’ouvrir la porte, tant l’idée de retourner me cloîtrer dans cette prison infecte m’apparaît comme intolérable. Il faudrait que je lave. Ma vaisselle, mes vêtements, le sol. Que je songe à sortir les poubelles qui suintent dans la cuisine. De tout mon appartement, c’est le seul endroit que j’évite. Le seul où je ne me rends qu’avec appréhension et dont la porte est constamment close.

    Comment en suis-je arrivé là ?

    Il y a, sur ma table de chevet, un cadre avec une photo. L’homme et la femme qui s’y tiennent pourraient passer pour des amants tant ils semblent proches. À cette photographie, il manque un morceau. Sur le coin droit. Tout ce que l’on peut encore voir de la personne qui l’occupait est un bout d’épaule.

    Ces deux-là me sont précieux… ou plutôt m’étaient précieux. Depuis leur disparition, ma vie n’a plus beaucoup de sens.

    Je me lève et me dirige en direction de la salle de bain. Le plancher sous mes pieds est glacé. Dans un frisson, je replie mes bras atour de mon corps et pousse la porte entrebâillée de l’épaule.

    À l’intérieur, il fait sombre. Le store de l’unique fenêtre est encore tiré. Machinalement, j’actionne l’interrupteur près de moi. Une ampoule se met à grésiller et sa lueur révèle une petite pièce au carrelage crasseux. Sur la gauche, un lavabo.

    Je tire le rideau de la douche et pénètre dans la petite cabine. À peine y ai-je posé les pieds qu’un cafard bondit dans ma direction. D’une démarche affolée, il me passe entre les jambes et fuit par la porte laissée ouverte. Je ne lui accorde qu’une brève attention avant de refermer le rideau. Ça aussi, j’ai fini par m’y faire.

    L’eau coule sur ma tête, mes épaules et mon dos. Une douche froide qui me glace jusqu’aux os. Le mois dernier, mon propriétaire a eu la bonne idée de me couper l’eau chaude. Je peux au moins lui reconnaître ça, il n’est pas aussi méchant qu’on veut bien le dire. Il aurait pu, après tout, me couper l’eau tout court.

    Dans la cabine, il n’y plus ni gel douche, ni shampoing. Les cadavres de leurs bouteilles jonchent le sol depuis quelques jours. Je me passe donc sommairement la main sur le corps et, comme de toute façon je n’ai aucune envie de rester plus longtemps sous cette douche hivernale, je ressors sans pour autant me sentir plus propre.

    Du pied, je ramasse une vieille serviette qui traîne sur le sol et la fais voler en l’air. Je la rattrape entre mes mains et entreprends de me frictionner le corps avec. Mes cheveux dégoulinent et la serviette est trempée sans que je n’ai pu vraiment les sécher. Peut-être aurait-il été plus malin de les essorer avant ?

    Je la laisse tomber et l’enjambe pour me diriger vers le lavabo. Il y a longtemps que le miroir qui le surmonte a été brisé. Il n’en reste qu’un très petit morceau, suffisamment grand pour me permettre de me raser sans me faire beaucoup de mal, mais pas assez pour que je puisse vraiment y voir mon visage. C’est le seul miroir qu’il est possible de trouver dans tout mon appartement. Je me suis débarrassé de tous les autres pour ne plus être contraint d’affronter mon reflet. Vivre avec moi-même est suffisamment pénible comme ça.

    Autour du lavabo s’étalent un rasoir toujours à peu près neuf, une bombe de mousse à raser, un tube de dentifrice (Dont le bout est enroulé plusieurs fois sur lui-même.), ainsi qu’une brosse à dents aux poils écartés, mais encore capable de remplir son office. Comme chaque matin, je les fixe sans m’en saisir. Et comme chaque matin, je finis par leur tourner le dos et par quitter la salle de bain.

    Dans ma chambre, je ramasse les premiers vêtements qui croisent ma route et les enfile. Le t-shirt est tâché et sent mauvais, le pantalon n’est pas en meilleur état. Je renonce à trouver une paire de chaussettes assorties et me contente de celles que je tiens en mains. Elles sont noires et toutes dures sur les extrémités.

    C’est une pièce que je joue chaque jour. Unique acteur, les scènes s’enchaînent les unes après les autres, toujours avec la même fidélité, ce jusqu’au dernier acte. Le plus difficile d’entre tous, celui où il me faut gagner la cuisine.

    J’ignore pourquoi je m’oblige à subir cette épreuve encore et encore, alors qu’il me serait plus simple de stocker mes maigres provisions dans une autre partie de l’appartement. Car après tout, ce n’est pas comme si j’avais toujours des produits frais consommables.

    Aussi pourquoi suis-je incapable de m’en empêcher ?

    À deux mètres de la porte, l’odeur est déjà insoutenable. Elle me révulse l’estomac au point que je voudrais fuir, quitte à me passer de nourriture pour aujourd’hui.

    Comme si j’en avais le courage.

    Je bloque ma respiration et couvre mon nez avec le haut de mon t-shirt. Mais une fois dans la cuisine, l’odeur me frappe malgré mes précautions. Je m’empresse de refermer la porte derrière moi pour l’empêcher d’envahir le reste de mon appartement.

    Partout où mes yeux se posent, il y a des sacs. Des sacs en plastique, noirs et de tailles différentes. Ils sont là et se dressent face à moi comme autant d’individus d’une foule qui m’attendrait de pied ferme. Son odeur est si insoutenable, si oppressante, que je ne serais pas étonné qu’elle ait pris corps et qu’il soit devenu possible de la toucher. Un jus jaunâtre, marron, souille le sol.

    Et puis, il y a les mouches. Plus présentes ici que partout ailleurs dans mon appartement, elles se repaissent de mes ordures et prolifèrent en toute impunité. Assister à ce spectacle me pousserait presque à me réjouir de ma future expulsion. Au moins ce problème deviendra-t-il celui d’un autre.

    Une peu à l’écart, le frigidaire ronronne. Patient, malgré son ventre vide, il attend toujours que je commette l’erreur de l’ouvrir. Il est affamé et, à cause de cela, il a cessé d’être un simple objet serviable et docile, pour devenir un prédateur sournois. Alors, je ne m’en approche plus. Je le laisse agoniser lentement, avec l’espoir qu’il finira par mourir de faim.

    Dans un placard, je trouve un paquet de céréales entamé. Rien d’autre. À l’exception de quelques miettes, ses voisins sont vides. Tristement vides. Il va donc me falloir sortir, affronter la rue et ses passants. Leur imposer le spectacle pitoyable de ma personne. Pour un peu, je préférerais aller réclamer la charité à mes voisins. Mais non ! Si la chose arrivait aux oreilles de mon propriétaire, ce se serait une catastrophe.

    Dans le salon, je mange les céréales à même la boîte, assis sur l’un des accoudoirs usés de mon canapé. Peut-être mon dernier repas ici. Car qui sait si, une fois de retour, je ne trouverai pas mes affaires sur le pas de la porte ?



    3

    Un sac en plastique à la main, je sors tout juste de l’épicerie. À l’intérieur se trouve de quoi tenir quelques jours, voir une semaine, si je fais attention. Je ne me sens pas à mon aise et j’ai hâte de rentrer chez moi. Mais avant ça, j’ai une visite à rendre. Comme chaque année, qu’importe le temps, qu’importent mes obligations. Il m’est impossible de m’y soustraire.

    Bien que les températures soient particulièrement basses, la rue est noire de monde. Ça s’agglutine autour de moi, telle une masse anonyme qui me frôle et se retourne sur mon passage.

    Mes cheveux gras et mal peignés me tombent devant le visage. Je veux croire que c’est un bouclier derrière lequel rien ne peux m’atteindre. Ces regards qui se posent sur moi, je les devine plus que je ne les croise. Je me sens sale, minable, presque indigne de marcher aux côtés du genre humain. Écrasé par l’humiliation, j’avance le dos courbé.

    Une enfant s’arrête pour me regarder passer. Je ne peux m’empêcher de lever les yeux sur elle et je le regrette aussitôt. Son expression est glaciale et elle me toise, ses deux petits poings serrés autour des sangles de son sac à dos.

    Grise, elle est entièrement grise !

    Surpris, je recule et percute une passante. Je me retourne pour m’excuser, mais ce que je découvre me rend muet.

    Grise !

    La peur au ventre, je voudrais m’enfuir. Mais bien que l’idée s’impose à mon esprit, mes jambes, elles, menacent de fléchir. Stupéfait, je découvre cette masse grise qui évolue autour de moi. La foule est devenue monochrome. Elle me fixe, de ses dizaines yeux blancs, sans vie, où seul le dégoût brille.

    Elle se déplace comme au ralenti et les corps qui la composent ont commencé à s’écarter de mon passage. Petit à petit, ils se scindent en deux groupes. Au milieu, je suis seul.

    Si je peux éviter tout contact visuel, il m’est toutefois impossible d’ignorer leurs voix. Elles chuchotent, mauvaises, et profitent du silence soudain de la ville pour me cracher leur venin.

    « Menteur ! »

    « Lâche ! »

    « Traître ! »

    Je respire de plus en plus mal. La sueur me dégouline le long du dos, des tempes, partout… froide, désagréable. Je veux… non, je dois fuir ! Vite, avant de devenir fou.

    Je cherche à fendre le groupe de gauche, mais il se dresse tel un mur infranchissable. Je recule, fais volte-face, mais la chance ne m’y sourit pas davantage. Je suis encerclé. Seul contre tous, et conscient de ce qu’ils attendent de moi : que je continue ma route, la tête basse, et que je me soumette à leur jugement.

    Au bord de l’asphyxie, je me jette en direction du groupe de droite. Je pense m’y écraser, je m’attends même à ce que des mains se tendent pour me repousser, mais une brèche se forme. On s’écarte de mon chemin et je parviens à passer.

    Mais c’est un piège, une fausse délivrance. Car au bout de chemin m’attend quelqu’un. Quelqu’un que je voudrais éviter, quelqu’un que je cherche à fuir depuis longtemps, mais auquel je ne peux à présent plus échapper. Et ce quelqu’un…

    c’est moi !

    Là, dans la vitrine d’un commerce, je dois affronter mon reflet. Triste et grotesque. Mes joues sont creuses, mangées par une barbe hirsute, et mes yeux hagards. Avec mes vêtements sales et mes cheveux emmêlés, qui complètent un tableau déjà pathétique, j’ai l’air d’un fou.

    La honte s’empare de moi et je détourne le regard. C’est alors que je les remarque… mes bourreaux !

    Ils se dressent derrière mon dos. Des enfants, des adultes et des vieillards. Ils me lorgnent de leurs yeux immaculés, leurs doigts pointés dans ma direction.

    Ils connaissent mon crime.

    Je suis perdu !

    Un cri m’échappe et je tente de leur échapper. Dans ma frayeur, je bouscule des formes indistinctes. Des plaintes fusent. Je suffoque.

    Le bruit de freins qui hurlent. Quelque chose vient s’enrouler autour de moi et me tire avec force en arrière. Mes jambes cèdent et je m’écroule.

    — Nous mais vous êtes pas bien ! Vous voulez crever ou quoi ?

    Le monde qui m’entoure a retrouvé ses couleurs et le chant de la ville me parvient de nouveau. Celui des voitures, notamment. Au-dessus de moi, on murmure, mais je n’ai aucune réaction.

    Je comprends que j’ai échappé au pire. Un peu plus et je finissais sous les roues de cette automobile qui s’éloigne en faisant retentir son klaxon.

    Dans ma poitrine, mon cœur bat si fort qu’il menace d’exploser.

    Non, ça aurait été trop simple… le destin ne l’aurait jamais permis. Je le sais. Pas comme ça, pas de cette façon !

     Erwin Doe ~ 2013

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