• Minuit moins le quart - Partie 2

    Minuit moins le quart

    Partie 2 

     

    4

     

    Nous sommes un mardi après-midi et le cimetière semble comme mort. Pas un murmure, pas un sanglot, pas même le crissement du gravier sous des semelles autres que les miennes. Les vivants ont abandonné leurs défunts. Tous… sauf moi. Car je suis là, fidèle au poste. Comme chaque année.

     

    Au-dessus de moi, le ciel gris commence à déverser ses étoiles glacées sur la ville. Les flocons s’écrasent dans mes cheveux et sur mes épaules. Je ne sens même plus mes mains tant celles-ci sont frigorifiées.

     

    Dans celle de gauche, mon sac de course, dans celle de droite, un bouquet de fleurs que je dépose sur la tombe où mes pas m’ont mené.

     

    Ils sont deux à occuper cette sépulture. Unis dans la vie, unis dans la mort. Pourtant, ils n’étaient même pas fiancés. Leur union n’était connue de personne, ou presque… j’étais de ces privilégiés.

     

    C’est un voisin qui les avait découverts, un matin, alors qu’il se rendait au travail. Passant devant la fenêtre de leur salon, dont ni les volets, pas plus que les rideaux, n’étaient fermés, il y avait machinalement jeté un coup d’œil, avant de s’arrêter. Car sous ses yeux, deux corps étaient étendus à même le sol.

     

    Pris d’un mauvais pressentiment, il avait frappé, et frappé encore, au carreau. Ses appels, toutefois, étaient restés sans réponses et, un peu plus tard, une ambulance arrivait sur les lieux.

     

    Suicide. Voilà ce qu’avaient annoncé les journaux de l’époque. Un double suicide au poison. Leur amour les y avait poussés. La crainte, certainement, d’être séparés par la mort de l’un ou par les aléas de la vie. L’amour éternel. Roméo et Juliette. Les clichés les plus usés y étaient passés, enflammant le grand public, le plus romantiques en tête.

     

    Quant à moi, je m’étais retrouvé seul… désespérément seul.

     

    Depuis, quatre années se sont écoulées et je continue de venir me recueillir sur leur tombe à chaque date de leur mort. Je sais pourtant que c’est stupide, tout comme j’ai conscience que cette tombe est vide. Pas de leurs corps, mais de leurs présences.

     

    Malgré tout, je suis incapable d’y renoncer…

     

    Je sens les larmes me piquer les yeux. Un sanglot m’échappe et je succombe à mon émotion. J’en ai besoin, tellement besoin. La culpabilité est devenue trop lourde pour moi.

     

    Qu’ils me pardonnent !

     

    5

     

    J’ignore comment je me suis retrouvé ici. Dans ce bar sombre, aussi sombre que mon esprit embrumé par l’alcool.

     

    Combien de verres ai-je bu ? Suffisamment, en tout cas, pour me livrer à la paralysie de l’ivresse. Je me sens lourd et maladroit. Dans ma main, un verre encore à moitié plein. Je ne suis même pas certain d’avoir de quoi régler mes consommations.

     

    Je fais glisser un doigt le long du verre. Sous l’agression, des gouttes de condensation fuient en direction de la table. Pas assez vite, toutefois. Une à une, je les écrase, puis me désintéresse de leur génocide.

     

    Quelle heure peut-il être ?

     

    La tête me tourne un peu. Autour de moi, les discussions deviennent indistinctes. Je repousse mon verre, croise les bras sur la table et y enfouis mon visage.

     

    Pourquoi suis-je venu ici ?

     

    Je ne me souviens de rien. Je me revois au cimetière, me vois essuyer mes larmes, et puis… quoi ?

     

    Ah… oui !

     

    Je revenais dans le monde des vivants quand j’ai aperçu cet établissement. Situé tout près du cimetière, il m’était impossible de le rater et… pour m’être révélé incapable de lui échapper, il fallait vraiment que j’ai été au plus mal.

     

    Quel imbécile !

     

    Sur la banquette que j’occupe, j’aperçois mon sac de courses. Je tends la main dans sa direction et le tire contre mon flan. J’ai si peur de l’oublier qu’il finit sur mes cuisses. Ainsi, quand je me lèverai, sa présence ne manquera pas de se rappeler à moi.

     

    La condensation a formé une petite flaque autour de mon verre. Je m’en saisis et décide de le terminer. Avec un peu de chance, on ne me verra pas partir. Il y a pas mal de monde et le patron n’a pas les yeux braqués sur moi. Je laisserai ce qu’il me reste de monnaie sur la table, histoire de donner le change. Le temps qu’il ait terminé de la compter, je serai déjà loin… en tout cas j’espère.

     

    Je porte mon verre à mes lèvres et engloutis son contenu. Une vive chaleur embrase ma gorge et menace de me couper la respiration. Dans une toux douloureuse, je le repose et plaque une main contre ma bouche. J’ai chaud, beaucoup trop chaud. Quelques larmes me montent aux yeux et je ne peux les retenir.

     

    Qu’est-ce que… ?

     

    Je remarque que les regards se sont tournés dans ma direction. Les habitués s’échangent des sourires. J’ai la tête qui tourne. Vite, beaucoup trop vite. J’ai l’impression d’avoir été entraîné de force sur des montagnes russes. Ma vision tangue. Un hoquet de douleur m’échappe.

     

    Non…

     

    Ma main s’est crispée contre ma gorge. C’est là que la douleur naît, de là qu’elle descend en direction de mon ventre, de mes entrailles, pour y liquéfier tout ce qui se trouve sur son passage. De la bave commence à me dégouliner le long du menton. Du poison… il y avait du poison dans mon verre et tous, ici, sont de mèche.

     

    — Assassins ! Assassins !

     

    Dans ma précipitation pour me relever, je cogne la table et manque de la renverser. Le verre roule et tombe à terre, où il se brise.

     

    — Assassins ! Assassins !

     

    Les visages qui m’entourent n’ont plus rien d’humain. Ce sont ceux de démons qui ricanent avec mépris et se régalent de ma souffrance.

     

    « Qui est l’assassin ici ? »

     

    « Qui a offert ce poison ? »

     

    « Qui ? »

     

    « Coupable ! »

     

    Des griffes se tendent vers moi et tentent de me saisir. Je parviens à leur échapper, mais je trébuche et m’écroule aux pieds de mes tortionnaires. Des géants qui me fixent depuis des hauteurs incommensurables. Ils se moquent de moi et leurs yeux jaunes, mauvais, brillent dans les ténèbres qui les entourent.

     

    — Non… non… laissez-moi !

     

    Je me relève. D’autres griffes fondent dans ma direction. Je les repousse en hurlant. Sortir, il faut que je sorte d’ici, que je m’échappe, vite, avant qu’il ne soit trop tard.

     

    — Par pitié, non !

     

    Le monde chavire brutalement et je sens le poison envahir ma gorge. Il se déverse dans ma bouche, supplicie ma langue et se fraie un passage jusqu’à mes lèvres qui l’expulsent.

     

    Les bras repliés autour de mon ventre, je me cambre en avant, secoué de spasmes. La douleur est insoutenable. Je pleure, je gémis, et le poison continue de se répandre aux pieds des diables.

     

    Je sens que l’on me saisit. Deux puissantes paires de bras m’agrippent et me traînent derrière elles. Incapable de résister, hagard, je les laisse faire sans chercher à me débattre, me contentant d'implorer leur pitié entre deux sanglots. Mais ils ne m’écoutent pas. Personne ne m’écoute. Le Diable n’est pas clément et la miséricorde ne fait pas parti de ses habitudes. Je suis un pécheur, un damné, et il est temps pour moi de payer pour mes crimes.

     

    — Et qu’on ne te revoie plus dans le coin !

     

    Mes pieds décollent du sol et je m’écrase contre une surface dure et glacée. Mes yeux se ferment et je perds connaissance.

     

    Quand la raison m’est rendue, je me découvre étendu au milieu du trottoir, le corps recouvert d’une fine couche de neige. Sa morsure a déjà commencé à engourdir mes membres. En face, à moins de trois mètres, la devanture du bar.

     

    Ma tête et ma gorge me font souffrir. En tentant de me redresser, je porte une main à l’arrière de mon crâne et la ramène humide de sang.

     

    Au moins suis-je en vie…

     

    Bien que mes jambes soient encore faibles, je parviens à me remettre debout. Je remarque alors que mon épaule droite me fait un mal de chien. Avec une grimace, je prie pour que rien ne soit cassé.

     

    Mon regard revient à la devanture. Mon sac à provisions y est resté. J’hésite. Dois-je retourner récupérer mon bien ? Pas sûr que ce soit une bonne idée. On risquerait de me passer à tabac, mais aussi de me réclamer ce que je dois pour mes consommations. Une inspection rapide de mes poches m’apprend que l’on m’a dépouillé de toute ma monnaie. Je continue toutefois de penser que je n’avais pas assez sur moi pour régler l’intégralité de ma note.

     

    Non, mieux vaut en rester là… en aucune façon je ne désire savoir ce qu’ils réservent aux mauvais payeurs. Ce petit vol plané m’a amplement suffi.

     

    6

     

    Mon appartement ne m’a jamais semblé plus vide, ni plus triste, qu’en cette nuit. L’odeur y est épouvantable. Elle m’a accueilli depuis le couloir. Je comprends mieux, à présent, pourquoi les voisins s’en sont plaints, mais aussi pourquoi tous ceux qui passent devant ma porte ne peuvent s’empêcher de gémir ou de m’insulter.

     

    Le seuil passé, je me suis débarrassé de mes vêtements souillés de bile, mais je n’ai pas eu le courage de prendre une douche. Je me suis donc couché ainsi, avec pour tout pyjama un caleçon qui a vu des jours meilleurs et, pour seule compagnie, le tic-tac de mon horloge murale.

     

    Sa cadence emplit mes oreilles et résonne sous mon crâne. C’est comme si j’avais une cloche à la place du cerveau. Une cloche qui ne cesserait de tinter et de rebondir contre ma boîte crânienne. La douleur est infernale et m’empêche de trouver le sommeil.

     

    Un faible rayon de lune éclaire la photo sur ma table de chevet. Je les vois, tous les deux. Mes chers, très chers amis. Dans leur sourire, seul le bonheur est visible. Ils étaient si jeunes.

     

    Moi aussi.

     

    Depuis combien de temps n’ai-je pas ri ? Depuis combien de temps mon visage ne s'est-il pas éclairée d'une expression aussi radieuse que la leur ? Beaucoup trop. Après leur mort, le monde est devenu un mauvais film en noir et blanc. Plus rien ne m’y rattache et, pourtant… pourtant, je suis toujours là, incapable de le quitter.

     

    Pourquoi ?

     

    Le tic-tac continue de faire vibrer la cloche sous mon crâne. Les secondes finissent par devenir des minutes. Longues et insoutenables, pendant lesquelles je me contente de les fixer. Eux. Ces gens qui ont emporté ma joie, comme ma raison de vivre.

     

    Je suis le seul responsable.

     

    Même après tout ce temps, je sais que cette chose m’attend toujours là-bas. Les années n’y auront rien changé. Ils y auront veillé. Leur repos dépend de ma décision. Le mien également. Mais je suis trop lâche. Pourquoi a-t-il fallu que ça se passe ainsi ?

     

    Pauvre minable !

     

    Vais-je encore laisser passer cette occasion ? Cette année aussi, vais-je me défiler ? Fuir mes responsabilités ? Et tout ça pourquoi ? Pour continuer cette existence de parasite. Cette vie méprisable qui, bientôt, ne connaîtra plus que la rue et la misère la plus noire.

     

    Je me dégoûte.

     

    Les minutes défilent et il ne me reste plus qu’une heure. Une seule petite heure pour me décider. Suis-je encore capable de réparer mes erreurs ?

     

    Le suis-je vraiment ?

     

    Je me tourne sur le flanc, en direction de ma fenêtre dont le store n’est qu’à moitié tiré. À l’extérieur, la neige continue de tomber. Doucement, tout doucement, elle nous envahit. Exactement comme cette nuit-là. Cette nuit fatidique. Cette nuit…

     

    Cette nuit où je les ai abandonnés.

     

    7

     

    À ma montre, les aiguilles indiquent moins le quart. Il ne me reste plus beaucoup de temps.

     

    Un manteau sur les épaules, je me tiens face à cette maison que j’ai trop bien connue. Chaque année, je viens la contempler. Sa porte close, ses fenêtres barricadées. Le même décor, la même scène. Qui pourrait imaginer, aujourd’hui, que cet endroit fut le cadre d’un bonheur parfait… ou presque ?

     

    Devant mon visage, ma respiration s’est matérialisée en une fumée blanche, épaisse, qui s’élève à l’assaut du ciel. Par quel miracle suis-je parvenu jusqu’ici ? Malgré la faim, malgré la douleur, malgré le froid qui me fait claquer des dents, je n’ai pas dévié une seule fois de ma route. J’ai peur de ce qui m’attend demain, au réveil…

     

    Mais y aura-t-il seulement un lendemain pour moi ?

     

    Dans ma poche gauche, mes doigts jouent avec un objet long et fin. Une clef. Celle que j’utilisais pour fuir le lieu du drame quelques années plus tôt.

     

    A cet instant, je suis persuadé de les entendre. Leurs voix me parviennent, étouffées, lointaines, mais parfaitement perceptibles. Elles m’invitent à les rejoindre. À pénétrer ce lieu maudit que je me suis évertué à fuir.

     

    Vais-je encore me défiler ?

     

    Moins dix.

     

    Le temps file, impitoyable. Il n’a que faire de mes tourments. Il ne ressent rien et, du reste, il n’est pas là pour ça. Son seul et unique but est de s’assurer que le monde continue de tourner. Avec ou sans moi…

     

    Je l’envie presque.

     

    Que dois-je faire ? Partir ? Entrer ? En finir une bonne fois pour toutes ? Je ne sais pas… et plus j’hésite, plus un vieil instinct primaire s’empare de ma raison.

     

    Survivre !

     

    L’espace d’un instant, je tourne le dos à l’habitation. Mais je ne vais pas très loin. Tout juste quelques pas. Non ! Non, je ne peux pas… il faut que ça cesse. Ici et ce soir. Pour toujours. Le moment est venu pour moi d’honorer ma promesse. D’arrêter de fuir. Je n’ai pas le choix. Je n’ai plus le choix.

     

    Je reviens sur mes pas et, cette fois, je me dirige droit vers la porte d’entrée.

     

    Allez, du courage !

     

    À l’intérieur, il fait sombre. Tout est à l’abandon. De la poussière recouvre chaque centimètre. Elle s’élève en nuage de particules à chacun de mes pas. Un univers terne qui sent le renfermé.

     

    C’est comme si je ne l’avais jamais quitté. Je me souviens de tout, de l’emplacement de chaque pièce, de chaque meuble. De nos moments de joie, comme de nos peines. Des souvenirs douloureux que j’ai trop longtemps étouffés. Leur compagnie me remplit d’une douce nostalgie.

     

    Le salon… l’entrée est située un peu plus loin. Sur la gauche. Le canapé et les fauteuils ont subi les attaques de nuisibles. Je baisse les yeux. C’est ici qu’ils se sont écroulés. Bien que les planches condamnant les fenêtres laissent difficilement passer la lumière des réverbères, j’y vois suffisamment. Devant moi, il y a un large tapis, lui aussi en piteux état. C’est dessus qu’on les a retrouvés. Dessus qu’ils se sont donné la mort.

     

    Je me dirige vers le fauteuil le plus près et m’y installe. Oui, ils étaient là… assis face à moi… et moi… moi, je me tenais exactement là où je suis.

     

    Un souffle d’air me fait frissonner. La seconde d’après, ils sont là. Debout, devant moi. Deux formes blanchâtres et vaguement transparentes qui me sourient. Leurs lèvres restent closes, mais ils n’ont plus besoin d’elles pour s’exprimer. Leurs voix s’immiscent en moi, chaleureuses, aimantes. Je me sens bien.

     

    Tout ce temps, ils m’ont attendu. Année après année, ils ont espéré mon retour. Ma vie est liée à la leur et, sans moi, impossible pour eux de quitter cette terre.

     

    Car ce que les médias ignorent, c’est qu’ils n’étaient pas les seuls à devoir mourir. Il y aurait dû y avoir un troisième suicide. Le mien. Non seulement nous nous aimions d’un amour incompréhensible pour notre société, mais l’idée que l’un de nous puisse partir avant les autres nous était intolérable. Nous voulions rester unis, à jamais…

     

    Je fus le seul à reculer. Le seul qui, alors que nous portions d’un même mouvement le poison à nos lèvres, refusa la mort. Je voulais vivre. Vivre ! Et cette seule seconde d’hésitation devait bouleverser toute mon existence. Quand je baissais les yeux sur mes amis, ils étaient déjà morts. Moi pas… et la peur s’était emparée de moi.

     

    Étaient-ils vraiment réunis ? Y avait-il réellement quelque chose après la mort ? Et si rien ne m’attendait ? Si je ne les retrouvais jamais ? Ma peur s’était transformée en panique et je m’étais échappé par la porte de derrière.

     

    La lâcheté avait secondé ma fuite. La honte, elle, ne devait me frapper que bien plus tard. Et avec elle, la déchéance.

     

    Moins cinq.

     

    Elle s’approche de moi et son sourire continue d’étirer ses jolies lèvres pleines. Je sens sa main glacée se poser sur mon épaule. Celle encore intacte.

     

    Lui a pris place dans le canapé qui me fait face. Il me fixe sans ciller et a un mouvement du menton dans ma direction. Je baisse les yeux sur la petite table ronde qui se trouve près de mon coude gauche. Une fiole s’y dresse.

     

    Contrairement au reste de la pièce, elle semble neuve. La poussière en est totalement absente. À mon tour, j’ai un sourire. Ils en ont pris soin… jamais ils n’ont douté de moi !

     

    — Vous m’avez manqué.

     

    Mes doigts se saisissent du flacon et le débouchent. À l’intérieur, un liquide à l’odeur étrange tangue doucement. Mon sourire se fait plus tendre.

     

    Bientôt, nous serons réunis…

    Erwin Doe ~ 2013

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