• Nouvelle : Jeu d'enfant

    Jeu d'enfant

     

    C’était une belle après-midi de printemps. Dans le ciel d’un bleu limpide, quelques nuages progressaient mollement. Par leurs formes improbables, ils rappelaient des monstres imposants mais patauds. Un faible souffle de vent faisait bruisser l’herbe. Sous sa caresse, les boucles blondes de la petite Élisabeth se gonflaient et venaient doucement claquer contre son visage.

    L’enfant s’était installée sur la terrasse familiale pour y prendre le thé. Là, sur une petite table ronde en fer forgé, on avait déposé une jolie nappe brodée ; un ouvrage où s’égaillaient des roses mignonnettes aux couleurs pastelles. Un service à thé en porcelaine y trônait, près duquel une assiette pleine de biscuits encore chauds englobait la scène de senteurs appétissantes.

    Les cheveux de la petite Élisabeth étaient noués en deux grosses couettes. Elles pendaient autour de son visage, telles des oreilles de cocker qu’on aurait agrémentées de rubans bleus. Ses petits pieds, prisonniers dans des souliers parfaitement cirés, se balançaient dans le vide. Sous elle, sa chaise grinçait.

    Les autres sièges étaient occupés par monsieur Nounours, madame Coquillette, et Alphonse le pierrot. Des hôtes agréables et discrets, auprès de qui l’on était toujours certain de trouver une oreille attentive.

    D’une main potelée, elle souleva la théière par son anse et vint en pencher le bec au-dessus de la tasse à moitié vide de monsieur Nounours.

    — Monsieur, encore un peu de thé ?

    Le concerné se contenta de la fixer de ses yeux en boutons. L’un orange, l’autre bleu. Ne possédant pas de bouche, il était de toute façon dans l’incapacité de lui répondre. Élisabeth lui adressa un sourire, avant de le resservir. Des hôtes parfaits, vraiment !

    Elle porta sa propre tasse à ses lèvres roses. Le thé était trop sucré, mais elle l’aimait ainsi. Un rire de grande dame lui échappa. Le même que sa maman avait, parfois, quand elle discutait avec quelques messieurs importants.

    — Si vous aviez vu cet idiot de Timmy, comme il était drôle. J’ai bien cru qu’il allait pleurer.

    Elle prit une autre gorgée et laissa s’écouler quelques secondes avant de poursuivre :

    — Vous vous imaginez ? Moi ? Jouer avec lui ? Le fils de notre domestique ? (Elle pouffa.) Ah ça non ! Pas question de prêter mes poupées à n’importe qui !

    Avec une expression de surprise, elle inclina sa petite tête blonde sur le côté.

    — Comment, madame Coquillette ? Vous me trouvez méchante ?

    Les mains sagement posées sur ses jambes en tissu, la poupée ne la quittait pas de ses yeux verts. Ses boucles brunes encadraient un visage au sourire paisible.

    Furieuse, Élisabeth bondit sur ses pieds. Les poings plantés à hauteur de ses hanches maigrelettes, un vilain froncement de sourcils déformait ses traits poupons.

    — Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton ! Je suis une dame, moi, et une dame n’a pas à jouer avec les domestiques.

    Face à ces reproches, madame Coquillette conserva son calme, le sourire toujours aussi doux.

    On aurait pu s’imaginer, à la voir si maîtresse d’elle-même, que la colère dont elle était la cible ne l’atteignait pas. Et Pourtant son silence était trompeur, car pour le déchiffrer, il fallait avoir une âme d’enfant.

    Piquée au vif, Elizabeth se redressa de toute sa petite taille pour mieux toiser l’insolente.

    — Que je sois gentille ? Mais c’est vous qui m’insultez, madame !

    À sa gauche, les grelots d’Alphonse le pierrot tintèrent. Son expression espiègle avait, en cet instant, des allures sournoises.

    — Vous voyez ? Même Alphonse vous trouve odieuse !

    Elle pointa un doigt accusateur en direction de la poupée.

    — Ça suffit ! Je ne vous supporterai pas une minute de plus, madame Coquillette ! À cause de vous, notre gentil goûter est fichu. Ah ça, vous pouvez être fière de vous !

    Elle porta son attention sur monsieur Nounours, lequel ne l’avait pas lâché de ses boutons mal assortis.

    — Monsieur, je suis bien d’accord avec vous : cette chipie mérite une bonne correction !

    Sous la brise, les grelots d’Alphonse tintèrent à nouveau. Comme s’il approuvait ses paroles.

    — Oui, oui, c’est exactement ça Alphonse. Les mauvais sujets ne méritent pas notre pitié ! Ah, vous regrettez à présent, n’est-ce pas madame Coquillette ? Eh bien il fallait y penser avant !

    Et, levant son poing bien haut, Élisabeth se mit à scander d’une voix impitoyable :

    — A mort ! A mort ! A mort !

    *

    — N’est-ce pas que ces biscuits sont délicieux ? C’est notre cuisinière qui les fait elle-même.

    Une main portée à hauteur de sa bouche, Élisabeth laissa échapper un petit rire.

    — Vous avez parfaitement raison, monsieur Nounours. Cette idiote n’a eu que ce qu’elle méritait.

    Avec une expression malicieuse, elle croqua dans son biscuit déjà bien entamé. Des miettes restèrent collées à ses lèvres humides, qu’elle essuya délicatement du bout de sa serviette. Elle la déplia ensuite, pour l’étendre sur ses cuisses et y poser ses mains.

    L’image même de la petite fille modèle, et pourtant ! Pourtant, si l’on daignait jeter un regard par-dessus ses épaules menues, l’observateur attentif ne manquerait pas de distinguer, çà et là, deux petites formes sur l’herbe grasse. Celles d’une poupée, d’une malheureuse poupée à qui la tête avait été arrachée, jetée à quelques distances de son corps et qui, malgré tout, contemplait le ciel d’un air tranquille.


    Erwin Doe ~ 2010

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